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Pendants nature morte : France

4 mars 2017

Nous sommes habitués à l’idée que les natures mortes sont des assemblages d’objets réunis par le caprice de l’artiste pour des raisons de couleur, de texture, d’équilibre des formes et des masses, et aboutissant à une harmonie mystérieuse par des voies subjectives et impénétrables. Il y bien sûr de cela, et la jouissance du caractère fortuit et arbitraire de ces rencontres fait partie du plaisir de la contemplation.

Mais lorsque ces natures mortes sont composées en pendants, nous allons voir que la plupart du temps, il y a une idée derrière, quelquefois toute simple, quelquefois très élaborée.



 

Alexandre-Francois Desportes Still Life with a Dog 1705 Staatsgemaldesammlungen, Gemaldegalerie Schleissheim
Nature morte avec un chien (Le menu de gras)
Alexandre-Francois Desportes Still Life with a cat 1705 Staatsgemaldesammlungen, Gemaldegalerie Schleissheim
Nature morte avec un chat (Le menu de maigre)
Alexandre-François Desportes,
1705, Staatsgemäldesammlungen, Gemäldegalerie Schleissheim

A la cuisine, sur une table de bois, le chien attaque par le bas et la gauche un jambon à l’os qui vient de revenir du repas, accompagné d’un pâté à demi-entamé.

Sur la laque de marbre de la desserte, le chat attaque par le haut et la droite une assiette d’huitres, accompagnée d’une poignée de harengs.

Dans chaque tableau, un panier d’osier (cerises et huitres), une miche, deux assiettes en argent et deux viandes, grasses et maigres. L’aiguière en argent fait pendant à la carafe de vin rouge pour compléter la symétrie.



Chardin

Chardin 1728 Still Life With Cat and Fish Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid
Chat avec tranche de saumon, deux harengs, mortier et pilon
Chardin 1728 Still Life With Cat and RayFish Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid
Chat avec raie, huitres, cruchon et miche de pain

Chardin, 1728, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid

Un chat roux et un chat noir, surgissant des deux bords externes, attaquent simultanément une tranche de saumon posée sur un couvercle d’argent, et des huitres posées derrière une miche. Au dessus, deux harengs et une raie se font face, pendus à des crochets en miroir. En bas, un petit poireau et un couteau font saillie en avant de la table. Deux récipients aux tonalités brunes se répondent : un égrugeoir avec son pilon et une cruche.


Chardin 1728 Still Life With Cat and Fish Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid detail centre  Chardin 1728 Still Life With Cat and RayFish Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid detail centre

Cette très forte symétrie est brisée visuellement par la subtilité de la composition :

  • à gauche, l’égrugeoir décalé près du bord  aère le centre et ménage une échappée pour le regard, par l’espace vide juste sous la queue des harengs ;
  • à droite, la cruche placée au centre, devant un plat plaqué contre le mur, bouche le fond et focalise le regard sur le point  de rencontre de quatre objets, au bout de la patte du chat.


Chardin 1728 Still Life schema
Ainsi les pendants sont animés par une double dynamique :

  • l’irruption latérale des chats ;
  • la propagation inverse du regard, qui à gauche  s’enfonce et à droite rebondit.


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Chardin 1728 ca Carafe d'eau avec gobelet d'argent citron pele pommes et poires Kunsthalle Karlsruhe
Carafe d’eau avec gobelet d’argent citron pelé, pommes et poires
Chardin 1728 ca Pot d etain avec plateau de peches, prunes et noix Kunsthalle Karlsruhe
Pot d’étain avec plateau de pêches, prunes et noix

Chardin, vers 1728,  Kunsthalle, Karlsruhe

Ce pendant, réalisé la même année, suit  les mêmes principes de composition.

1) Forte symétrie entre les grandes  masses :

  • sur la gauche de chaque tableau, un fruit ouvert : citron et noix.
  • sur la droite, une rencontre de fruits : pomme et poires, prunes et plateau de pêches.

2) Décalage d’un objet pour d’un côté libérer le centre et de l’autre le boucher :  ici,  il s’agit du gobelet et du pot, la différence de taille  accentuant encore l’effet. De plus, le reflet des pêches sur le métal argenté, à droite, contribue au piégeage du regard ; tandis que la transparence de la carafe, à gauche, lui offre une échappée vers le fond.



Chardin 1728 ca Kunsthalle Karlsruhe schema
Ce pendant fonctionne en parallèle, les deux tableaux pouvant se superposer : il n’y a donc pas de sens privilégié pour l’accrochage.

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chardin 1731 Nature morte au carre de mouton Musee des Beaux Arts Bordeaux
Nature morte au carré de mouton
Chardin, 1731, Musée des Beaux Arts, Bordeaux
chardin 1731 Nature morte a la raie et au panier d'oignons North Carolina Museum of Arts Raleigh
Nature morte à la raie et au panier d’oignons
Chardin, 1731, North Carolina Museum of Arts, Raleigh

Chardin reprend  l’idée du pendant de 1728 : mais en regard de sa raie fétiche, il suspend  maintenant une tranche de mouton, à la place de la tranche de saumon.



chardin 1731 carre raie schema
La symétrie est bien moins systématique (on ne peut pas apparier le poulet, la miche, l’égrugeoir et le poêlon), et on n’a plus l’opposition entre centre ouvert et centre fermé. La présence de la volaille, côté raie, dément l’opposition entre Viandes et Poissons. Il y a clairement ici une recherche de naturel, de spontané, qui rompt avec les pendants précédents.

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Chardin 1731 Le menu de gras louvre
Le menu de gras
Chardin 1731 Le menu de maigre louvre
Le menu de maigre

Chardin ,1731, Louvre, Paris

La même année cependant, Chardin revient à une composition très logique dans l’un de ses pendants les plus élaborés.

Côté jours gras, une pièce de boeuf suspendue, une salière, deux rognons crus et des carafes de vin.

Côté jours maigres,  trois harengs suspendus,un égrugeoir avec son pilon, deux oeufs durs et un gril, associé à un brasero.



Chardin 1731 Le menu de gras maigre schema
Il s’agit ici d’un pendant « en miroir », dans lequel  les objets se répondent dans une symétrie parfaite. Les ouvertures des deux récipients métalliques avec anse se font face (en jaune) , imposant le sens d’accrochage.

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Après une vingtaine d’années consacrée à la peinture de genre, Chardin revient à la nature morte. Dans les pendants qu’il réalise alors, il  ne propose plus au spectateur de rechercher une  symétrie plus ou moins voilée, mais au contraire de jouir d’une diversité de couleurs, de substances,  de matières, échappant à toute règle et traduisant le naturel de la vie.

Désormais, ce n’est plus la forme, mais  le sujet qui va faire  l’unité des  pendants.


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chardin 1756 la_table_d office musee des beaux arts Carcassonne
La table d’ office (dit aussi Les débris d’un déjeuner)
Chardin, 1756, Musée des Beaux Arts,  Carcassonne
chardin 1756 la_table_de cuisine museum of Fine Arts, Boston
La table de cuisine
Chardin, 1756, Museum of Fine Arts, Boston

Côté salon, l’exposition d’un déjeuner raffiné : pâté, fruits nature  et en bocaux, boîte de confiseries, pain de sucre, huilier et vinaigrier autour du pot à oille et de son plateau (un récipient dédié à la présentation des viandes en sauce). L’ustensile de gauche est un réchaud à l’esprit de vin avec sa marmite en argent. « Une table en cabaret en vernis Martin avec ses tasses et son sucrier en porcelaine de Chine, introduit un plan intermédiaire entre la table d’office semi-circulaire et l’espace du spectateur. » [1]

Côté cuisine, l’envers du décor, la table de travail dans toute sa crudité : carré de mouton, poulet à plumer, rognons.

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Chardin 1756 Le melon entame Louvre Paris
Le melon entamé
Chardin 1756 Le bocal d abricots Louvre Paris
Le bocal d’abricots

Chardin, 1756, Louvre, Paris

Cette composition semble à première vue totalement arbitraire : aucun rapport logique ni visuel entre les deux vues, sinon la présence de la table. Et pourtant elles donnent une impression de forte complémentarité.



Chardin 1756 schema
Une manière de l’expliquer serait de remarquer que dans les deux, des objets manufacturés, de tonalité rouge et blanche, flanquent des fruits au naturel (réduits à droite à un unique citron). Dans cette manière de voir, le couteau qui fait saillie d’un côté vient compléter de l’autre la tranche de melon.

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Chardin 1759 Panier de prunes et verre d'eau Musee des Beaux Arts, Rennes
Panier de prunes et verre d’eau
Chardin, 1759, Musée des Beaux Arts, Rennes
Chardin 1758 Plateau de peches Strasbourg
Panier de pêches et verre de vin
Chardin, 1759, Musée des Beaux Arts, Strasbourg

On voit ici apparaître un nouveau principe de composition, par substitution de substances. Ainsi chaque tableau montre, de gauche à droite :

  • un récipient (verre d’eau ou de vin),
  • un fruit en grappe (raisin ou cerises),
  • une pyramide de fruits à noyau (prunes, pêches),
  • un ustensile (panier, couteau),
  • des fruits à coque (amandes, noix).


Pourtant, ce n’est pas ce Panier de pêches qui a été retenu pour être exposé en pendant au Panier de prunes, mais une autre version, bien moins symétrique :

Chardin 1759 Panier de prunes et verre d'eau Musee des Beaux Arts, Rennes
Panier de prunes et verre d’eau
Chardin 1759 Peches et raisins avec un rafraichissoir Musee des Beaux Arts, Rennes
Pêches et raisins avec un rafraîchissoir

Chardin, pendants exposés au  salon de 1759, Musée des Beaux Arts, Rennes

Si la substitution des substances fournit de nouveaux sujets, elle reste une  facilité qu’il vaut mieux éviter de monter en pendant.

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Chardin 1763 La brioche Louvre
La brioche
Chardin 1763 Raisins et grenades 1763 Louvre
Raisins et grenades

Chardin, 1763, Louvre, Paris

Deux récipients en porcelaine blanche sont mis en parallèle, tandis qu’une liqueur rouge fait le lien  entre les récipients transparents (flacon et verres).



Chardin 1763 schema
Une fois masqués les objets de transition, la composition tripartite apparaît dans toute son efficacité. Le placement des deux récipients et des deux desserts dans des colonnes différentes  fait apparaître des ressemblances de forme :  en position centrale, la brioche à la panse rebondie révèle son homologie avec l’aiguière, tandis que l’écuelle de Meissen prête à s’ouvrir s’avère analogue à la grenade.

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Chardin 1764 La theiere blanche Musee des Beaux Arts Alger
Le pot de faience blanche (Still Life with a White Mug)
Chardin, 1764,  National Gallery of Arts, Washington
Chardin 1764 La faience blanche Still Life with a White Mug National Gallery of Arts Washington
La théière blanche
Chardin, 1764, Musée des Beaux Arts, Alger

Là encore, deux récipients en porcelaine blanche sont mis en parallèle.  Escortés d’une poire, ils flanquent un amas central : grappe de raisin ou trio de pommes.

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chardin 1768 Le gobelet d'argent Louvre
Le gobelet d’argent
chardin 1768 Poires, noix et verre de vin Louvre
Poires, noix et verre de vin

Chardin, 1768, Louvre, Paris

Dans ce pendant tardif, Chardin livre  ouvertement son procédé par  substitution :

  • du gobelet métallique au verre transparent,
  • des trois pommes rouges aux trois poires vertes,
  • des deux châtaignes fermées aux deux noix ouvertes,
  • de la cuillère dans le bol au couteau nu,

une transmutation de substances affecte simultanément les quatre éléments du Goûter :

  • le récipient pour boire,
  • le fruit à pépin,
  • le  fruit à coque
  • et le couvert.



Peter Jacob Horemans Nature morte a l homme distingue, 1765 Staatsgalerie im Neuen Schloss, Bayreuth
Nature morte à l’homme distingué
Peter Jacob Horemans Kuchenstillleben_mit_weiblicher_Figur_und_Papagei_-_1760 Staatsgalerie im Neuen Schloss, Bayreuth
Nature morte la femme au perroquet

Peter Jacob Horemans , 1765, Staatsgalerie im Neuen Schloss, Bayreuth

Le gentilhomme a sorti du rafraîchissoir une carafe de vin, dont il se verse un verre. On lui a servi un en-cas froid sur le bord de la desserte, laquelle expose, autour de l’aiguière d’apparat, une parure décorative de fruits et de légumes.

Dans l’autre pendant, une jeune servante souriante laisse un perroquet prendre  dans son bec une des roses  dont elle a orné sa poitrine. Elle s’est servi un café sur le bord de la table de la cuisine, sur laquelle un assortiment de viandes attend sur la planche à découper.

Incongru dans la cuisine, il faut voir le perroquet comme un émissaire du monde des maîtres dans celui des  domestiques  : peut-être vient-il d’apporter à la servante une rose chipée sur la desserte, substitut galant du gentilhomme qui ne peut se permettre un tel hommage (voir Le symbolisme du perroquet )


Oudry Faisan lievre et perdrix rouge 1753 Louvre
Le canard blanc
Oudry, 1753, Cholmondeley Castle
Oudry Faisan lievre et perdrix rouge 1753 Louvre
Faisan, lièvre et perdrix rouge
Oudry, 1753, Louvre, Paris

D’un côté, deux objets blancs flanquent un canard blanc, pendu à la renverse devant un mur de pierre blanche.

Se l’autre, trois cadavres d’animaux superposent leurs couleurs fauves devant une cloison de planches.

Ainsi le pendant oppose :

  • un animal domestique et des animaux sauvage ;
  • la cuisine et le cabinet de chasse ;
  • trois masses séparées et  trois masses fusionnées ;
  • le blanc à la diversité des couleurs.

En ajoutant dans le premier tableau deux autres objets blancs (le papier avec la signature et la serviette), Oudry nous propose un sujet de réflexion proprement pictural :

n’y a-t-il pas autant de blancs  que de couleurs ?



Jeaurat de Bertry, Nicolas Henry 1777 Devants-de Cheminee A Writing Desk coll privee
Jeaurat de Bertry, Nicolas Henry 1775 Devants-de Cheminee Naturalist Manual And Objects Resting On A Table coll privee

Devants de Cheminée
Jeaurat de Bertry (Nicolas Henry), 1775, Collection privée

Ces trompe-l’oeil figurent tout deux des cheminées ouvertes, flanquées  de leurs ustensiles : à gauche les pincettes et à droite une forte  pince, la pelle passant d’un côté à l’autre. Au fond, on distingue la plaque fleur-de-lysée.

A gauche, un cabinet en marqueterie porte un nécessaire d’écriture, un bâton de cire à cacheter et la bougie qui va avec. Trois documents sérieux sont exposés : l’ Oraison funèbre du roi Louis, un Dictionnaire de l’Industrie, et une lettre adressée à « Monsieur Duchesne, Contrôleur des Rentes, rue Saint André des Arts. » Sur le fauteuil, un gros livre et un rouleau de plans ou de cartes. Sur le sol, un buste de femme aux yeux vertueusement fermés, à côté d’une  corbeille à papiers remplie de partitions froissées.  L’ambiance n’est pas aux loisirs, mais au seul « Travail » qu’on peut exiger d’un aristocrate : la correspondance et l’administration de ses biens.

A droite, une table porte elle-aussi un nécessaire d’écriture et un « Manuel du Naturaliste dédié à M. de Buffon » sur lequel la plume sèche encore. A côté, un coquillage exotique, des pierres de collection et une vipère dans un bocal sont les objets d’étude du dit naturaliste. Lequel s’y connait aussi en Géographie (voir le globe) tout en touchant à la Musique : violon, cor, flûte, et partition des « Dances amuzantes », devant un gros volume de l’Encyclopédie.  Ce second panneau, dédié à l’Etude et aux Loisirs, complète  ce portrait muet d’un Homme de Qualité.


Carolus Duran Nature morte aux gibiers 1866 Coll privee
Nature morte aux gibiers
Carolus Duran Nature morte aux poissons 1866 Coll privee
Nature morte aux poissons

Carolus Duran, 1866, Collection privée

Le seul élément unificateur de ces deux pendants est son magnifique clair-obscur, qui  fait ressortir les plumes cendrées du canard et la luminescence globuleuse de la raie. Pas d’autre logique désormais que celle du sujet : produits de la chasse versus produits de la pêche.



Références :
[1] Chardin par P.Rosenberg, 1999, p 266