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6.1 Figures de l’ironie

Lorsqu’on pressent un sens qui se dérobe, il est facile d’invoquer l’ironie, à défaut d’une meilleure explication. Méfions-nous en, mais cherchons-la quand même. Car Dürer avait au moins autant d’humour que de vague-à-l’âme, ses lettres à son ami Pirckheimer en témoignent. Si Melencolia I est un portrait spirituel de Dürer et un portrait psychologique d’Albrecht,  alors on doit, nécessairement, y trouver l’ironie, ce mélange d’humour et de désillusion.



Les manches des anges

Melencolia_Anges_Manches

Un détail amusant souligne le parti-pris de rationalité qui imprègne toute la gravure : Dürer a pensé au problème des ailes et prévu, dans le dos des deux anges, des manche pour ces membres surnuméraires (la pièce de tissu froncée que l’on voit retomber le long de l’aile).


L’homme à la tête de clou

Melencolia_Clou_Unique
Nous avons déjà signalé cette interprétation à la fois humble et vaniteuse :
« A côté de vous, Seigneur, je ne suis qu’un clou… et vous, trois ! »




La couronne de perlimpinpin

Melencolia_couronne
Panofski a convoqué la fine fleur des botanistes pour identifier les deux plantes seraient des remèdes à la Mélencolie. Et depuis tout le monde va répétant : renoncule  d’eau, cresson des fontaines

Et si le seul message à retenir est que cette couronne est éminemment périssable ? Ce n’est pas une couronne de laurier pour conquérant, juste une couronne de perlimpinpin. Si Dürer à eu envie de dire, comme l’autre, « Madame Melancolie, c’est moi ! » du moins a-t-il pris soin de ceindre son front tourmenté d’une couronne pour jouer.



La boule repose-pieds

Memling Boule

Polyptyque du Jugement Dernier  (détail)
Memling, 1467-71, Gdansk

Dans les Jugements Derniers, Dieu est assis sur l’arc-en-Ciel et pose ses pieds sur un  globe terrestre, qui est en général  représenté magnifié, en cristal ou en or, comme il sied à une planète en plein nettoyage terminal.



Melencolia_Sphere_Chien

Dans Melencolia I, il y a bien une boule, située sous l’arc-en-ciel, mais très bas, tout en bas de l’échelle. Elle n’est pas transparente ou brillante, elle est opaque, en pierre ou en bois. Si elle représente la Terre, c’est une Terre Totalement Terrestre, fermée sur elle-même, aveugle à tout rayonnement purificateur [1].

Comme elle est isolée et  sans aucun détail qui permettrait d’orienter la lecture,  on considère habituellement qu’elle est là en tant qu’attribut de la Géométrie, dont elle est la figure le plus simple et la plus parfaite. Une bonne manière de progresser est de se poser une question oiseuse…


Qui monte sur une boule ?

Le mieux est de demander à Dürer.

Durer La petite fortune 1496

La Petite Fortune,
Dürer,  1496

Une boule posée sur le sol sert de piédestal à la femme nue qui s’appuie sur un long bâton pour conserver son équilibre  : allégorie de  la Fortune, état instable et capricieux. L’idée vient de la Tabula Cebetis, texte traduit par l’ami Pirckheimer (la Fortune y est décrite comme une vieille femme aveugle montée sur une boule de pierre). La plante est de l’eryngium, un aphrodisiaque dénotant la chance en amour.



Durer Songe du docteur

Le Songe du Docteur
Dürer, 1497-98

Le sphère se trouve à la même position que dans Melencolia I, en bas en bas à gauche, juste à côté d’un putto qui essaie de monter sur des échasses. La moralité de cette petite saynète semble claire : si instables que soient les échasses, pour qui veut s’élever, elles sont toujours moins traitres que la boule (Pour une interprétation complète de cette gravure, voir [2] ).

Pour autant qu’on puisse extrapoler à partir de deux exemples,  il semble bien que pour Dürer, une boule posée sur le sol est plutôt un symbole négatif, d’instabilité et de risque. Ce n’est pas, en tout cas, l’idée de la perfection géométrique qui prévaut.

Qui repose ses pieds sur cette boule ?

Celui qui la frôle de ces membres antérieurs :  la sphère de Melencolia I est un escabeau pour les chiens.


Qui peut monter sur cette boule ?

Melencolia_Quatre-centres

La boule de Melencolia I est anonyme, son matériau est incertain. La seule indication que nous avons sur elle, c’est que son centre se situe à l’aplomb du point de fuite. Voilà qui répond à notre question : celui qui est invité à monter sur la boule, pour voir sa tête auréolée par l’arc-en-ciel, c’est soit le spectateur, soit l’artiste.

Le clin d’oeil de la chauve-souris

A l’aplomb du point de fuite, l’oeil douloureux de la chauve-souris et le panonceau qu’elle déploie sonnent comme un avertissement : « ne montez pas sur cette boule ! »


Qui monte sur quoi ?

A droite du point de fuite, nous trouvons le centre de l’arc-en-ciel, à une distance égale à la mesure du Carré. Un peu plus loin encore, nous trouvons l’axe du polyèdre, qui est tangent à la sphère.   Nous sommes ici à la limite de la précision des tracés, et il se peut que ces relations soient de purs coïncidences. Risquons néanmoins une interprétation.

  • La sphère opaque représente la Terre telle qu’elle apparaît sous le regard de l’homme, piédestal instable et dangereux.
  • L’arc-en ciel représente la Terre en gloire, translucide et tellement stable qu’elle pourra servir de trône à Dieu le jour du Jugement.
  • La distance entre ces deux centres – la mesure du Carré – représente l’écart irréductible  qui sépare la vision humaine et la vision divine.
  • Le polyèdre, dont l’axe tombe à une distance « terrestre » du centre de la Sphère, constitue un piédestal intermédiaire, une sorte de sphère « rectifiée » (pour parler comme un alchimiste).

Nous avions laissé en suspens, à la fin de l’analyse du diagramme néoplatonicien, la dernière phrase qu’il nous avait suggérée  :
« Les Eléments composent un trône pour le Père,  le Corps fait un piédestal pour le Fils ».

L’étude comparée de la sphère et de l’arc-en-ciel confirme cette intuition : la raison d’être du polyèdre, c’est de proposer aux pieds du Christ un socle plus stable que le globe obtus de notre planète : pour représenter une Terre digne de recevoir Jésus, Dürer ne s’est pas contenté de jouer sur le matériau :  il en a  réformé la forme !

Influences subliminales

L’idée d’associer au fauteuil céleste deux repose-pieds  est le coup de maître de « Melencolia I ». Mais il a peut être été préparé,  du moins de manière subliminale, par deux gravures de la série « La Petite Passion » dans lesquelles vont apparaître, consécutivement,  un arc-en-ciel quelque peu original,  puis un piédestal   pour Jésus-Christ.



Durer La petite Passion Descente du Christ aux Enfers

Descente du Christ aux Enfers
Dürer, 1512

Dans la première, on voit un « arc-en-ciel » en pierre, surplombant un Christ auréolé comme un aérolithe, avec un dragon ratiforme qui tente vainement de harponner Adam, Eve et Moïse libérés : prélude satanique à Melencolia I, dont l’arc-en-ciel surplombe lui-aussi un Jésus météore, ainsi qu’un dragon réduit à la taille d’une chauve-souris et au rôle d’animal-sandwich.


Durer La petite Passion Resurrection

Résurrection
Dürer, 1512

La gravure suivante de la série  nous montre le Christ en gloire, debout sur le parallélépipède parfaitement stable de son tombeau.


Melencolia_Polyedre_Jesus
Transportons-le deux ans plus tard et posons-le sur le polyèdre : l’inclinaison de son étendard épouse, quasi exactement, celle de l’échelle mélancolique.

Deux axes irréductibles

Un premier axe vertical unit donc la sphère au point de fuite, puis à la chauve-souris. Tout à côté l’axe de symétrie du polyèdre, très légèrement incliné, part du sommet de l’arc-en-ciel et, vers le bas tangente la sphère. Cette inclinaison n’est pas fortuite : elle résulte du fait qu’en bas, l’écart entre les deux axes est égal à la mesure de la sphère. Tandis qu’au niveau de la ligne d’horizon, la distance entre le point de fuite et le centre de l’arc-en-ciel est égal… à la mesure du carré !



Plusieurs éléments de la gravure sont empreints d’une ironie discrète, d’une autodérision réservée à la compréhension des happy fews : le maître du burin se traite de vieux clou ; le peintre de l’Empereur se coiffe d’une couronne d’opérette ; le savant géomètre taille une sphère pour les chiens.

La confrontation des deux piédestaux, la boule apparemment parfaite et le polyèdre en construction, sonne comme une mise en garde pour ceux qui se contentent d’une  perfection à portée du plancher des vaches, et prétendent prendre pour marche-pied l’emblème même de l’instabilité.

Seule la recherche de l’harmonie, au travers d’approximations successives, peut nous permettre de construire un socle un peu plus stable : pas pour nos propres ambitions, mais pour nous préparer à accueillir ici-bas la descente du Divin.



Références :
[1] Pour le lien entre l’arc-en-ciel et la boule, voir Ph.L.Sohn, Dürer’s Melencolia : the limits of knowledge, Studies in the History of Art, IX, 1980, p 13-22) http://www.jstor.org/stable/42617907
[2] « Albrecht Dürer : Le Songe du Docteur et de la Sorcière », C.Makowski, 2002,Editions Jacqueline Chambon

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