Steen

Les pendants de Jan Steen

30 janvier 2020

Dans l’oeuvre prolifique de Steen, on ne compte qu’une vingtaine de pendants, dont seulement sept sont conservés. Sans doute les scènes de genre truculentes et pleines de fantaisie qui étaient sa spécialité, se prêtaient mal aux contraintes formelles des pendants.

J’ai établi la liste d’après le Catalogue raisonné de Hofstede de Groot (1908) [1], complété de quelques ouvrages plus récents [2], [3], [4] .


Le plus grand succès de Steen en la matière  est une reprise d’un pendant gravé de Brueghel.

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Brueghel cuisine maigre grasse schema inverse

La cuisine maigre                                      La cuisine grasse
Brueghel, 1563, Gravures de Pieter van der Heyden (Gallica), inversées

Steen 1650 ca A1 The Fat Kitchen coll priv 91,5 x 71 cm
Le repas de Maigre, National Gallery of Canada, Ottawa, 92 x 69.7 cm
Steen 1650 ca A1 The Lean Kitchen 69.7 x 92 cm National Gallery of Canada, Ottawa
Le repas de Gras, collection privée, 91,5 x 71 cm

Steen, vers 1650

Tout en semblant conserver la composition dans ses grandes lignes, Steen la modifie en fait profondément : chez Brueghel , la vue plongeante plaçait en position culminante la porte, par laquelle un Gros entrait chez les Maigres et un Maigre chez les Gros.

Avec sa perspective plus classique, Steen transforme les deux portes en détail d’arrière-plan et abandonne l’idée des deux personnages circulants (en bleu et vert) qui faisait tout le sel du pendant de Brueghel (décrit en détail dans Les pendants d’histoire : l’âge classique). L’abandon d’une perspective archaïsante et d’un scénario médiéval devaient être perçus, à l’époque, comme un trait de modernité.

En comparant les compositions deux à deux, on notera quelques transformations significatives :

  • dans La cuisine grasse, Steen rajoute au premier plan les personnages conventionnels du buveur et du violoneux ; de manière générale, il privilégie la rationalité, en rapprochant les deux enfants de la mère, en posant le moule à gaufres sous les gaufres.
  • dans La cuisine maigre, il abandonne le personnage frappant du vieillard édenté qui tente d’amollir un poisson séché à coup de maillet, et le remplace par le personnage à la fois plus simple à comprendre et plus trivial de la femme qui change son bébé – sans aucune pertinence pour l’ensemble ;

Steen 1650 ca A1 The Lean Kitchen 69.7 x 92 cm National Gallery of Canada, Ottawa detail

De même il rajoute son chevalet à gauche, non sans un zeste de démagogie à se placer parmi les Pauvres.

De Brueghel à Steen, plus qu’une modernisation, c’est bien une normalisation qui s’opère.



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Steen 1650 ca A3 The Lean Kitchen copie 45 x 36 cm
Le repas de Maigre (copie)

Steen 1650 ca A3 The Fat Kitchen Gartenpalais Liechtenstein in Vienna 45 x 36 cm
Le repas de Gras, Gartenpalais Liechtenstein, Vienne

Steen, vers 1650, 45 x 36 cm

Ce second pendant, dans un style plus raffiné, supprime la profusion des victuailles, creuse la perspective et ordonnance les personnages dans la profondeur. La porte dans laquelle on devine à peine le pauvre hère subsiste à titre de citation résiduelle. A noter que l’arrière-plan du premier tableau est l’atemier de Steen, avec son chevalet et des modèles en plâtre.



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vSteen, Jan, 1625/1626-1679; The Lean Kitchen
Le repas de Maigre
Steen, Jan, 1625/1626-1679; The Fat Kitchen
Le repas de Gras

Steen, vers 1650 , The Wilson, Cheltenham, 39,6 x 30,6 cm

En supprimant définitivement les deux portes, Steen perd toute référence à Brueghel et cloisonne hermétiquement les deux mondes. Pour les personnages, ils se recopie lui-même, en les déplaçant par groupes.

Dans La cuisine maigre, on notera l’apparition du personnage barbu qui montre un hareng saur d’un air hilare, que Steen réutilisera plusieurs fois.


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steen ecole the-lean-fat kitchen coll priv
Le repas de Maigre               Le repas de Gras,
Ecole de Jan Steen, collection privée

Cette variation témoigne du succès (et de la facilité) du thème.


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Steen 1660 ca_The_Rejected_Suitor bis coll priv
Steen 1660 ca_The_Rejected_Suitor coll priv

Couples mal assortis
Steen, vers 1660 , collection privée

Steen met ici en scène un thème original et amusant par la symétrie des gestes et des décors :

  • un vieux galant vêtu en Pantalon est laissé dehors par une jeune femme, qui repousse ses compliments ;
  • une vieille femme ne réussit pas à retenir, par sa bourse, un jeune homme vigoureux qui s’échappe en rigolant.



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Steen 1662-63 Physician_and_a_Woman_Patient National Gallery, Prague
La visite du docteur à une femme enceinte
Steen 1662-63 The Scholar and Death National Gallery, Prague
Le Savant et la Mort

(Allégorie de la Vie et de la Mort)
Steen, 1662-65, National Gallery, Prague

Ce pendant unique dans l’oeuvre de Steen n’a pas reçu d’interprétation définitive. Pour Karel Braun, il est dû à des circonstances exceptionnelles ; en 1662, l’épouse du peintre, Grietje van Goyen était enceinte de son sixième enfant ; et lui-même faillit mourir d’une grave maladie ([4], notice 156).


La visite du docteur à une femme enceinte

Dans le premier tableau, la femme est donc possiblement Grietje : parmi tous les tableaux de Steen sur le thème de la Visite du docteur, celui-ci est le seul qui ne ridiculise pas le praticien et où la femme est clairement montrée enceinte (les autres tableaux brodant, comme nous le verrons plus loin, sur différentes  formes plus ou moins imaginaires du mal d’amour).


Le Savant et la Mort

Un savant, assis sur une chaise curule qui imite la forme du globe, semble au sommet de la puissance et de la connaissance.



Steen 1662-63 The Scholar and Death National Gallery, Prague detail

Pourtant, selon le site du musée [5], le garçonnet qui entre en donnant la main au squelette, dans la porte à l’arrière-plan, porte un panier contenant une fiole d’urine : le résultat cette fois n’est, pas la Vie, mais la Mort.


Steen père et fils (SCOOP !)

Steen 1662-63 The Scholar and Death National Gallery, Prague detail steen

Au centre du tableau s’établit, autour de l’index ironique, un trio complexe entre :

  • Steen lui-même, désigné par sa signature ;
  • l’Enfant, sans doute son fils Cornelius, couronné de lierre (l’éternité) qui brandit le sablier au dessus du livre ;
  • le Savant qui arrête d’écrire, comprenant que son heure est venue.

L’appareil à distillation, avec sa grosse cornue emplissant la petite d’eau de vie, est une métaphore inventive de la transmission de la Vie, de la Paternité ; à côté, la flûte qui restera sans souffle est une Vanité du Savant, tout comme le manuscrit interrompu.


La logique du pendant (SCOOP !)

Des deux côtés la fiole d’urine, tendue au centre par une femme âgée ou un enfant, dévoile la réalité :

  • d’une part le Médecin en tire une prescription pour la Vie ;
  • de l’autre son alter-ego le Savant s’arrête d’écrire à l’annonce de son arrêt de mort.

L’ensemble fonctionne comme sans doute une sorte de revanche personnelle, par une double ironie :

  • à gauche ce n’est pas la Médecine qui donne la vie ;
  • à droite, ce n’est pas le Science qui la conserve

Steen en personne, remis de sa grave maladie, vient nous indiquer la manière imparable de survivre : par la  Paternité



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Steen 1665-68 (copie) The Cats Medicine, San Diego Museum of Art, photo Mary Harrsch
Le chat malade (copie), San Diego Museum of Art, photo Mary Harrsch
Steen 1665-68 Enfants apprenant à lire a un chat Musee des BA Bale
Enfants apprenant à lire à un chat, Musée des Beaux Arts, Bâle.

Dans un genre amusant, Steen poursuit ici la même ironie à l’encontre de la Médecine et de la Science :

  • à gauche trois enfants couvrent, réchauffent et gavent de potion un minet qui préférerait être ailleurs ;
  • à droite deux enfant inculquent à coup de verge la lecture au même minet ; le petit frère a droite a préparé une pomme en récompense.


Steen 1665-68 Enfants apprenant à lire a un chat Musee des BA Bale detail

Derrière, à côté du rouet, la grande soeur qui tient dans sa main droite une bobine vide et dans la gauche l’écheveau qu’elle vient de finir, prend à témoin le spectateur avec le même regard amusé que Steen lui-même dans le tableau précédent.



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Steen 1663-65 La visite du docteur Museum De Lakenhal)
La visite du docteur
Steen 1663-65 L'amoureux offrent une oublie Museum De Lakenhal)
La brodeuse et le prétendant timide (Naistertje met verlegen Koekvrijer)

Steen, 1663-65 Museum De Lakenhal, Leyde

 

La visite du docteur

Le premier tableau contient tous les ingrédients des Visites du Docteur de Steen :

  • le Diafoirus vêtu à l’ancienne, ses chaussures interverties montrant son incompétence, palpe avidement le poignet de la donzelle malade, tout en étudiant son urine ;
  • la mère observe la fiole avec confiance et amour ;
  • les potions sur le meuble, la bassinoire, la chaufferette, disent combien la malade est choyée ;
  • le cordon qui se consume dans le petit brasero du premier plan est un test de grossesse ; si la fumée âcre déclenchait des nausées, la fille était probablement enceinte ;
  • le tableau accroché au mur, où l’on devine un couple d’amoureux, suggère le bon diagnostic ;
  • la fille, une main sur le bas-ventre, sait bien quel est le mal qui la consume : l’attente de l’amour.


La brodeuse et le prétendant timide

Dans le second tableau, la femme interrompue dans sa couture fait la moue, tandis qu’un prétendant peu séduisant se découvre d’une main et de l’autre lui offre non pas un bâton, mais un gâteau de forme évocatrice, le « heiligmaker » (littéralement « faiseur de saint »), qui valait demande en mariage ([4] , notice 193).

On ne sait pas si les ciseaux dans la boîte étaient déjà castrateurs au XVIIème siècle.


La logique du pendant (SCOOP!)

Elle est très probablement ironique :

  • d’un côté la jeune fille attend désespérément l’amour ;
  • de l’autre, un peu plus âgée, elle est déçue lorsqu’il se montre.



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Steen The_Doctor's_Visit Philadelphia_Museum_of_Art
La visite du docteur, Philadelphia Museum of Art ([1], N°172)

Une noce villageoise « Des paysans dansent. Par une porte on voit une seconde pièce, où les mariés sont attablés en joyeuse compagnie »([1], N°478)

 

Steen, vers 1665

La visite du docteur [7]

Cette véritable scène de comédie donne la raison explicite de ce « mal d’amour » : lorsque son amoureux apparaît à la porte, le pouls de la patiente s’accélère, d’où l’air inquiet du docteur qui ne comprend rien.

Le personnage le plus intéressant est ici Steen lui-même qui, en brandissanr les deux symboles de débauche que sont le hareng et les deux oignons, donne en rigolant à la fois le diagnostic et le remède.


La logique du pendant

Autant qu’on puisse en juger par la description, la logique du pendant était probablement d’opposer, à la tragi-comédie bourgeoise du mal d’amour, la robuste gaieté des noces paysannes.


Une autre visite du docteur

steen the doctor visit 1658-62 Wellington Museum, Apsley House, London

La visite du docteur
Steen, 1658-62, Wellington Museum, Apsley House, Londres

Pour comparaison, ce tableau développe le même thème dans une autre direction : si la jeune femme est malade, c’est parce que son vieux mari (que l’on voit en train de lire à l’arrière-plan) ne remplit plus son devoir conjugal (voir la flèche sans pointe que le jeune garçon-Cupidon nous montre juste en dessous).


vsteen the doctor visit 1658-62 Wellington Museum, Apsley House, London detail
Hals 1640-45 Peeckelhaeringh Gemaldegalerie Alte Meister, Kassel
« Peeckelhaeringh », Hals, 1640-45, Gemäldegalerie Alte Meister, Kassel

Le personnage sardonique du « montreur de hareng » est encore présent, mais sous forme raffinée, dans le tableau accroché à droite du «Vénus et Adonis», où l’on reconnaït le Peeckelhaering de Frans Hals.



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Steen 1660-78 Le marchand d'oublies Musee des BA Rouen
Le vieux prétendant au gâteau (De Oude Koekvrijer) (Le marchand d’oublies) Musée des Beaux Arts de Rouen
Steen 1660-78 Le villageaois en belle humeur gravure de Claessens
Le villageois en belle humeur, gravure de Claessens

Steen, 1660-78, .

Dans le premier tableau, on trouve le personnage du prétendant offrant son gâteau, accompagné d’un panier de douceurs [6] . Une entremetteuse fait les présentations. La fille ici ne le repousse pas, mais on comprend, à la mine du flûtiste, que le mariage de raison ne l’empêchera pas de continuer sa musique .

Dans le second tableau (connu seulement par la gravure), un vieillard, qui jouait au tric-trac dans un cabaret, laisse un compagnon finir la partie pour lutiner la belle cabaretière, à la grande stupéfaction du mari qui remonte de la cave.


La logique du pendant

Comme dans les pendants avec La Visite du Docteur, Steen opposé, au caractère comique des complications bourgeoises de l’amour, la saine verdeur des paysans.

S’y ajoute ici un second thème, celui de la partie interrompue : de tric-trac ou de musique.


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Steen 1664-68 De Duiventil coll priv
Le pigeonnier, collection privée ([4], notice N° 237)
Couple d’amoureux (disparu depuis 1801)

Steen, 1664-68

Le pigeonnier

Un couple d’amoureux est assis sous un arbre et nourrit les oiseaux ; le garçon attire la blanche colombe avec des graines. Véritable compendium des métaphores aviaires néerlandaises, on trouve dans le tableau :

  • deux pigeons qui copulent sur le coffre de gauche,
  • le personnage libidineux du tâteur de poule (« hennetaster », voir Pendants solo : homme femme),
  • l’image parlante, près de l’entrejambe du jeune homme, de la gourde hypertrophiée et de la flûte.

Flûte qui par ailleurs, selon le proverbe, est l‘instrument de l’oiseleur :

L’oiseleur, qui cherche à tromper, tentera d’attirer l’oiseau avec sa douce flûte

De vooglaer, op bedrieghen uyt, den vogel lockt met soete fluyt


Couple d’amoureux

«Deux jeunes sont assis sur un banc devant une cabane d’agriculteurs. La femme allongée dans l’herbe dans une robe rouge et avec des manches lilas tient une cage dans une main et dans l’autre un cordon qui vraisemblablement retenait un oiseau qui s’est envolé. À côté d’elle, un garçon avec une flûte porte un chapeau rouge et des vêtements brun-orange. A droite une gros chêne et une cabane ». ([4], notice N° 238)


La logique du pendant

Visiblement, le pendant repose sur une logique Avant-Après, sous-entendant l’acte intermédiaire (voir Une transformation) :

  • à gauche la séduction de l’oiselle ;
  • à droite le résultat : la perte de sa virginité (voir L’oiseau envolé)

D’après la description du second tableau, le garçon était le même dans les deux tableaux, mais la fille portait des vêtements différents : manière d’éviter la crudité de la lecture avant-après, tout en suggérant la multiplicité des conquêtes.


Pendants incertains

Steen 1665-70 Bathsheba Norton_Simon_Museum
Bethsabée recevant une lettre de David, Norton Simon Museum, Pasadena ([1], 14) (37 x 32 cm)
Lucelle et Ascagnes (Ascanius and Lucilla), ([1], 70) perdu (35 x 24 cm)

Steen, 1665-70

Hofstede de Groot inique que ces deux tableaux ont été vendus comme pendants en 1767, mais leur taille très différente laisse supposer qu’il s’agissait d’un regroupement arbitraire [8].


Pendants perdus

  • 296 Maître d’école, 748b Paysan saoûl
  • 349a Femme faisant du café, 753b Femme saoûle
  • 390 Garçon écrivant, 750 Buveur
  • 425 Joueur de flûte, 721 Viellard
  • 468e 468f Paysan
  • 469c 744a Paysans
  • 470a Fête de mariage, 729b Joueurs de cartes
  • 560 Mangeurs de gâteaux, 688a Buveurs
  • 607b Danse paysanne, 776a Querelle de paysans
  • 753d Femme saoûle, 755b Femme saoûle
  • 762 Jeune fille endormie, 855 Fête des huitres

Les numéros sont ceux du Catalogue raisonné de Hofstede de Groot (1908) [1]



Références :
[1] A Catalogue Raisonné of the Works of the Most Eminent Dutch Painters of the Seventeenth century Based on the work of John Smith, Volume I (Jan Steen, Gabriel Metsu, Gerard Dou, Pieter de Hooch, Carel Fabritius, Johannes Vermeer of Delft), by Cornelis Hofstede de Groot, with the assistance of Wilhelm Reinhold Valentiner, translated by Edward G. Hawke, MacMillian & Co., London, 1908
https://archive.org/stream/catalogueraisonn01hofsuoft#page/50/mode/2up
https://commons.wikimedia.org/wiki/Jan_Steen_catalog_raisonn%C3%A9,_1908
[2] Cornelia Moiso-Diekamp, « Das Pendant in der holländischen Malerei des 17. Jahrhundertspar »
[3] The Religious and Historical Paintings of Jan Steen, A Catalogue of Jan Steen works, by Baruch D. Kirschenbaum,Phaidon, Oxford, 1977
https://commons.wikimedia.org/wiki/Jan_Steen_catalog_raisonn%C3%A9,_1977
[4] Karel Braun, « Alle schilderijen van Jan Steen », Lekturama, Rotterdam, 1980.
[8] On connait deux « Lucelle et Ascagne » de Steen, mais elles ne correspondent pas :
(National Gallery od Scottland https://www.wikidata.org/wiki/Q27970396
National Gallery of Art https://www.wikidata.org/wiki/Q214867et

La cage hollandaise

1 juillet 2018

La cage à oiseaux signale bien souvent, dans la peinture hollandaise, un lieu ou une scène de débauche (du verbe vogelen, copuler , formé sur le mot vogel : oiseau).

Trois exemples chez Bosch, chez le Monogrammiste de Brunswick, et chez Jan Steen.



Bosch

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam

Le colporteur
Bosch, 1490-1510, Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam

Ce panneau, autrefois séparé en deux moitiés, constituait les volets extérieurs d’un triptyque aujourd’hui démembré en quatre morceaux [1]. Sa signification a été très discutée, mais tout le monde s’accorde désormais à reconnaître dans la maison de gauche un bordel identifiable à de nombreux indices.

 

Un bordel

Histoires de la vie de Ste Agnes, anonyme flamand XVeme, Palazzo Reale, Genes, Italie1 (detail)

Histoires de la vie de Ste Agnès, anonyme flamand XVème, Palazzo Reale, Genes, Italie1 (détail)

L’enseigne « Au cygne blanc » identifie clairement le bordel auquel la Sainte est condamnée à être livrée. Le cygne a « les plumes de la couleur de la neige, mais sa chair est noire ; au sens moral, la neige sur les plumes désigne le faux-semblant, qui recouvre la chair de noir, parce que le faux-semblant voile le péché de la chair. » [2] .


St Jerome Follower_of_Jheronimus_Bosch Musee du Nord Brabant, Hertogenbosch detail

 

St Jérôme, Suiveur de Bosch, Musée du Nord Brabant, Hertogenbosch
Cliquer pour voir l’ensemble

Plus directement, au XVIème siècle, les prostituées étaient nommés des swaentje (cygnes). A remarquer ici le chieur qui se soulage à l’extérieur.


Le fils prodigue chasse par les prostituees gravure Karel van Mallery d apres Bernardino Passeri
Gravure de Karel van Mallery  d’après Bernardino Passeri, vers 1600
Le fils prodigue chasse par les prostituees Gravure Crispijn de Passe the Elder after Maarten de Vos 1600
Gravure de Crispijn de Passe le Vieux,  d’après Maarten de Vos, 1600

Le fils prodigue chassé par les prostituées  

Outre le cygne ou le coq blanc, la cage à oiseaux suspendue à la porte identifiera longtemps les bordels des Pays-Bas.


Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam detail

La maison du Colporteur de Bosch arbore à la fois l’enseigne Au cygne blanc et la cage, hébergeant ici une pie.

Le soldat à l’épée flatteuse et à la lance démesurée, le pisseur en liquette et les culottes mises à sécher sur la fenêtre complètent ce florilège paillard…

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam pot sur toit
…tout comme les trous ouverts dans la toiture, ou le pot chevauchant le bâton, ou le fût dégorgeant sa bière.

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam detail truie coq
Auxquelles s’ajoutent deux images de l’intempérance et de l’appétit sexuel insatiable: la truie se goinfrant avec ses porcelets, le coq grimpé sur le fumier.

 

Le colporteur

A la fin du Moyen Age, le motif du colporteur attaqué par un chien est courant [3], et sa figure est ambivalente.

 

Colporteur vole par des singes Pieter van der Heyden d apres Pieter Bruegel 1562

Un Colporteur volé par des singes, Pieter van der Heyden d’après Pieter Bruegel, 1562

Côté négatif, il transporte dans son panier toutes les tentations du monde, que caricaturent ici les singes qui suspendent ses bibelots aux branches, déballent les guimbardes, s’emparent d’un tambour ou de petits chevaux, regardent dans les lunettes ou le miroir, mettent des chaussettes, pissent dans son béret ou lui reniflent les fesses.

 

Côté positif, il peut représenter le pécheur, que son humilité ramène à la repentance.

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam miroir patte
Peut être est-il déjà venu dans le bordel, vendre un miroir à ces dames ou chiper un de leurs porcelets [4] .

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam detail chien

Mais le pansement sur son mollet suggère que, s’il s’est déjà fait mordre, cette fois il passe son chemin. Ses pieds diversement chaussés d’un soulier et d’une pantoufle sont chez Bosch un symbole de la déraison, mais aussi des aleas de la fortune [5] .

 

La Cuisine grasse,1563 Pieter Bruegel

La Cuisine grasse,1563, Pieter Bruegel

Ici, c’est un pauvre musicien qui est chassé du festin sans avoir pu remettre sa galoche, tandis qu’un porcelet lui mord le mollet.

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam haut

Le foulard troué par où s’échappent des cheveux blancs, la cuillère prête pour toutes les marmites, la fourrure d’animal qui sèche, l’alêne avec sa boucle de fil piquée dans le chapeau, indiquent la précarité mais aussi la débrouillardise. Moins ostensiblement phalliques que l’épée et la lance du soldat, le poignard et le bâton soulignent qu’il sait défendre sa bourse contre les dangers du chemin.

 

Nativite_Campin_BonneVolonté_Bergers

Nativité, Campin, Musée des Beaux Arts de Dijon (détail)

Certains ont prétendu [6] que le foulard sur le tête prouvait que le chapeau appartenait à une autre personne, et donc que le colporteur était un voleur qui l’avait dérobé à un cordonnier (à cause de l’alène). Or le chapeau passé par-dessus le foulard était courant chez les personnes travaillant à l’extérieur, tels que les bergers.


Jardin des delices panneau central detail chouette
Jardin des delices panneau central detail mesange

Jardin des Délices, panneau central, 1494-1505, Prado, Madrid (détails)

Le motif de la mésange charbonnière suspendue la tête en bas résulte sans doute d’une observation naturaliste plutôt que d’une symbolique complexe. Quant à la chouette, elle est si fréquente chez Bosch qu’il est vain d’espérer lui donner une interprétation univoque.

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam detail chouette
Le Colporteur (détail)
saint-jerome-in-prayer-gand detail
Saint Jérôme en prières, Bosch, vers 1505, Musée des Beaux Arts, Gand
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Néanmoins lorsque les deux sont réunies, l’une étant le prédateur de l’autre, on peut supposer une connotation négative : l’âme guettée par les tentations nocturnes (Saint Jérôme) ou le voyageur guetté par les périls (le colporteur).

 

Le chariot de foin 1515 Hieronymus_Bosch Prado detail

Le chariot de foin, Bosch,1515, Prado, Madrid (détail)

Le hibou comme symbole de la tentation s’expliquerait par une méthode de chasse de la fin du Moyen-Age : lorsqu’on tirait sur la ficelle, le hibou battait des ailes, attirant des oiseaux qui cherchaient à le faire fuir, et à l’occasion des jeunes qui étaient englués sur les branches enduites de colle. [5a]



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Bosch Triptyque du chariot de foin (exterieur), vers 1516, Prado

Bosch, Le colporteur, vers 1516, revers du triptyque du Chariot de foin, Prado, Madrid

Avant d’aller plus loin dans l’interprétation, il nous faut examiner l’autre Colporteur de Bosch, lui aussi un revers de triptyque, et dans lequel s’opposent clairement la moitié gauche, négative, et la moitié droite, positive :

  • trois soldats attachent à un arbre un voyageur pour le détrousser ; un couple danse devant un berger qui joue de la cornemuse, adossé à un arbre portant une niche votive ;
  • un chien de garde aboie, des moutons paissent ;
  • deux oiseaux noirs ont décharné une carcasse ; un héron blanc boit l’eau d’une mare limpide, dans laquelle nage un canard.


Bosch Triptyque du chariot de foin (exterieur), vers 1516, Prado detail pont

L’avenir du colporteur est incertain : va-t-il traverser le pont, ou le faire s’écrouler, comme le suggère la fissure ? Ce qui est clair, c’est que son chemin ne le mène pas vers le gibet destiné aux maraudeurs, ni ne le ramène au paradis bucolique des jeunes gens : vieux et solitaire, il avance sur le chemin périlleux de l’existence.

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam detail croix

A noter que le pré inaccessible est empreint d’une tonalité chrétienne : la niche de l’arbre contient une crucifixion, et dans le dessin sous-jacent on voit une croix plantée sur l’autre rive du ruisseau.

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam schema1

Les deux compositions sont donc largement similaires :

  • une zone négative (en rouge) s’étend du lieu de péché (le bordel, l’embuscade) jusqu’au lieu de la punition (la roue, le gibet) ;
  • une zone positive (en vert) contient une scène paisible : bovin couché et autre bovin minuscule paissant à l’arrière plan, pâtre et couple dansant parmi les moutons ;
  • un chemin (en jaune) conduit le colporteur jusqu’à un seuil, qui ressemble aussi à un obstacle : un portillon de bois, un pont fragile.

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam detail porte

Nous allons maintenant nous arrêter sur ce dernier et sur sa forme très particulière, caractéristique des campagnes flamandes, avec une barre oblique qui dépasse, du côté des charnières, la traverse du haut.

 

Le pourtraict de la ville de Iherusalem, qua rapporte d'illecq feu Jehan Godin chevalier du dict Iherusalem, icy dépainct en l'an 1465 coll privee anonyme detail
Le pourtraict de la ville de Iherusalem, qua rapporte d’illecq feu Jehan Godin chevalier du dict Iherusalem, icy dépainct en l’an 1465, Anonyme, collection privée (détail)
Hugo van de goes triptyque portinari 1475 detail
Triptyque Portinari (détail).
Hugo van deGoes, 1475, Offices, Florence

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Avant Bosch, on le retrouve dans des oeuvres religieuses. A gauche, il marque symboliquement (car la moitié de la palissade est absente) le seuil de l’espace sacré où a lieu la Résurrection ; à droite, il sépare la ville, d’où viennent les deux sages-femmes, et l’enclos de la Crèche.

 

Fete des arbaletriers Maitre de francfort Fin XVeme Musee des Beaux arts Anvers detail portillon

Fête des arbalétriers, Maître de Francfort, Fin XVeme, Musée des Beaux Arts, Anvers
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Mais on le retrouve également dans un contexte profane, fermant le jardin réservé aux arbalétriers.

 

Van Orley 1515-19 THE VIRGIN AND CHILD ADORED BY SAINT MARTIN AND OTHER SAINTS INCLUDING SAINT PETER, AGNES, MARY MAGDELENE, AND ANTHONY (), AND BEYOND SAINT MARTIN ORDERING A TREE TOColl part
La Vierge et l’enfant adorés par St Martin et d’autres saints( Pierre, Agnès, Marie-Madeleine et Antoine), avec à l’arrière St Martin faisant abattre un arbre, Van Orley, 1515-19, Collection privée.
La fenaison Brueghel ancien 1565 Galerie nationale, Prague
 La fenaison, Brueghel l’Ancien, 1565, Galerie nationale, Prague

Après Bosch, on le voit encore dans des scènes sacrées ou profanes.

 

La fenaison Brueghel ancien 1565 Galerie nationale, Prague detail 2
La fenaison Brueghel ancien 1565 Galerie nationale, Prague detail 1

Dans La Fenaison, Brueghel nous en montre même deux : l’un abandonné par terre au premier plan, derrière l’homme qui redresse sa faux sur une enclume ; et l’autre à l’arrière-plan, fermant une cour entre deux maisons. Ce dernier détail nous donne deux idées intéressantes :

  • la barre oblique qui dépasse sert à faciliter le passage, pour qui veut enjamber le portillon sans l’ouvrir ;
  • le portillon ne ferme pas le pré, mais la ruelle.

 

Visscher, Sinnepoppen Petit mais satisfait 1614
Petit, mais satisfait
Visscher, Sinnepoppen, 1614

Enfin,en 1614, on le retrouve dans cet emblème quelque peu sybillin, expliqué par les vers suivants :

Tenez-vous propre, faites-vous petit. Craignez le jour auquel nul n’échappe. Houdt u reyn Acht u kleyn: Vreest voor den dagh, Die niemandt verby en magh.

Un bon siècle auparavant, la porte qui ferme le chemin symbolisait-t-elle, déjà, la Mort ?

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam detail porte

Personne a ma connaissance n’a noté que le portillon de Bosch est une figure impossible (un peu comme le gibet de Brueghel, voir La pie sur le Gibet) : c’est une porte que la main de l’homme ne peut ouvrir. Les prés verts constitueraient-ils un au-delà inatteignable ?

 

Boeuf

Adoration des Mages, Bosch ou son école, Philadelphie
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Le bovin couché derrière la porte a servi de modèle pour cette crèche : il s’agit donc d’un boeuf.

 

Horae_ad_usum_Pictaviensem_BERNARDUS_CLARAEVALLENSIS_1460 BNF Paris (ms.lat. 3191, folio lOOv)
Horae ad usum Pictaviensem, BERNARDUS_CLARAEVALLENSIS, 1460, Gallica, BNF Paris (ms.lat. 3191, folio lOOv)
Bosch Le chariot de foin volet droit detail
Le chariot de foin, volet droit, detail, Bosch, vers 1516

Dès avant l’époque de Bosch, le boeuf apparaît souvent comme la lente monture de la Mort, ou de celui qui va mourir. Je pense pour ma part que le « boeuf qui se repose en travers du chemin » prend ici une signification particulière : celle de l’alter-ego paradisiaque du colporteur, le ventre plein et déchargé de son fardeau. [7]

 

Bosch Le colporteur 1490-1510 Museum Boijmans Van Beuningen Rotterdam schema2

Pour saisir la signification générale, il faut remarquer l’analogie visuelle entre la forme du portillon et celle de la maison. Du coup apparaît une symétrie entre la pie en cage et la pie en liberté. Puis entre les animaux de la basse cour (le chien asservi par son collier, la truie et les porcelets esclaves de leur goinfrerie, le coq content de son fumier) et le boeuf à l’extérieur, libre de se nourrir à volonté dans les prés. Puis encore entre le pisseur coincé contre la palissade, et le colporteur qui tire sa révérence.

Qu’importe à ce débrouillard que le portillon soit impossible à ouvrir, puisqu’il suffit de passer par dessus ? Nous savons maintenant que le colporteur du Prado va à coup sûr traverser sur la pierre fêlée sans qu’elle ne cède, et que celui de Rotterdam va rejoindre le boeuf placide,autre porteur de fardeau, puis continuer sa route à travers près.



Le Monogrammiste de Brunswick et son cercle

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin detail cage

Une cage accrochée à l’extérieur, dans la cour, attire notre attention

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin partie droite
On entre dans le bordel par le coin toilette. Deux prostituées se battent au sol, une troisième retient un homme qui voudrait intervenir tandis qu’un autre homme les arrose comme des chiennes.

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin

Scène de bordel avec une querelle entre prostituées (Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes)
Monogrammiste de Brunswick , 1537, Gemäldegalerie, Berlin [8]

Au centre, isolé du fond et de l’entrée par des cloisons de planches, voici le coin repas, où on mange et où on fait connaissance.

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin detail couple
Une prostituée se laisse caresser en réclamant un autre verre, par jeu elle a posé sur sa coiffe le béret de son compagnon.

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin detail graffitis

Les cloisons sont constellées de graffittis à la craie, à la sanguine ou au charbon : traits comptant les consommations, symboles de compagnies, devises indéchiffrables.

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin detail gravure

Au centre une grande gravure montre des lansquenets, la clientèle principale du lieu. Au dessous est écrit, avec des D obscènes :

Ce truc fait couler les filles Dat Dinck Dat Di dochter Dalen



Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin detail penis

El la gravure décollée explicite le truc dont il s’agit, sous forme d’un coq battant des ailes (voir L’oiseau licencieux).

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene with Quarrelling Prostitutes vers1530 Gemaldegalerie, Berlin partie gauche
Dans la partie gauche, un colporteur propose des babioles à un couple dans le lit du bas, et à une prostituée qui se penche par la fenêtre de la chambre en mezzanine. Suivi par sa seconde conquête, un jeune clerc en descend avec un air inquiet : la querelle risque de l’empêcher de s’éclipser discrètement.

 

Jan van Amstel (attr) coll privee

Scène de bordel
Attribuée à Jan van Amstel, collection privée

On retrouve ici la cage à oiseau à l’extérieur, avec un client qui paie son entrée (remarquer la trappe de la cave) ; les prostituées arrosées (approuvées par deux chiens qui aboient) ; le clerc qui descend l’échelle (ici très intéressé par la querelle) ; la gravure sur la cloison (ici une Crucifixion). A droite, le coin « cheminée », avec ses saucisses qui pendent et sa marmite qui chauffe, ajoute le plaisirs du ventre à ceux du bas-ventre.

 

Aertsen-ou-Jan-Van-Amstel-ou-Monogrammist-Musee-royal-des-beaux-arts-dAnvers
Aertsen ou Jan Van Amstel ou Monogrammiste de Brunswick, Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers
Monogrammiste de Brunswick_An_Inn_with_Acrobats_and_a_Bagpipe_Player National Gallery
Monogrammiste de Brunswick, National Gallery, Londres

Scène de bordel avec un acrobate et un cornemuseux

L’anecdote amusante (la querelle des pensionnaires) est ici remplacée par la famille de saltimbanques : le père joue de la cornemuse, la mère tient en laisse le chien acrobate (voir le cerceau sur le sol), récompensée par un verre de vin ; et le fils fait un équilibre sur un tabouret renversé.A gauche, un homme montre à un autre le fond d’un pichet vide : geste d’ivrogne que l’on retrouve souvent dans les scènes de bordel ou d’auberge.

Dans la version d’Anvers, la porte à gauche montre un couple qui va passer à l’action (l’homme boit un dernier coup), entre la cage à oiseaux accrochée au mur et la planche à fromages suspendue au plafond, au dessus des saucisses et de la cheminée.

Dans la version de Londres, le couple plus discret va refermer la porte ; la femme tient en main un objet circulaire, dont l’explication va nous être fournie par un autre tableau du Monogrammiste.

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene 1540 – 1550 Stadel Museum Francfort

Scène de bordel
Monogrammiste de Brunswick, 1540 – 1550, Städel Museum, Francfort [9]

Il s’agit en fait d’un jeu de plein air, dit « beugelen », dans lequel on fait passer une balle à travers un cercle planté dans le sol : le couple qui monte vers la chambre du haut le brandit bien sûr de manière métaphorique.

Dans la chambre du bas, un homme pisse dans un pichet : la radiographie montre que, primitivement, il s’agissait d’un moine à capuche.

 

Monogrammiste de Brunswick Brothel Scene 1540 – 1550 Stadel Museum Francfort gaufres
L’anecdote amusante est ici la fabrication des gaufres.La cheminée est flanquée d’un côté par trois poulets attendant sur le tourne-broche, de l’autre par un jeune homme qui a manifestement un peu trop forcé sur la boisson.

 

Pieter Aertsen Scene de bordel 1556 Museum Mayer van den Bergh

Scène de bordel, Pieter Aertsen, 1556, Museum Mayer van den Bergh

On retrouve la fabrication de beignets pour la fête des Rois (voir la coiffe du jeune homme) dans ce qui pourrait être une scène d’auberge ordinaire, s’il n’y avait la cage à oiseaux devant la porte…

 

Pieter Aertsen Scene de bordel 1556 Museum Mayer van den Bergh detail
… la main de l’homme sur la hanche, et celle de la femme sur la dague éminemment phallique d’un vieillard, lequel regarde avec désespoir le fond du pichet vide..

 

Monogrammist AP_Interieur met verschillende gezelschappen aan tafels (1540) Rijksmuseum, Amsterdam

Intérieur de bordel, Monogrammist AP, vers 1540, Rijksmuseum, Amsterdam

Cette gravure constitue un florilège des motifs conventionnels qui animent les scènes de bordel :

  • arroser les chiennes enragées,
  • marquer les consommations sur une planche ;
  • regarder le fond d’un pichet vide ;
  • piquer dans une bourse ;
  • jouer au jeu de beugelen (en extérieur).

Mais ici, pas de trace de satire anticléricale : pour justifier le caractère édifiant de la gravure a été rajouté dans les nuages un Christ qui se détourne de ces spectacles repoussants.


sb-line

Dans le même cercle artistique, un peintre a cependant a échappé à ces conventions et mis le décor du bordel au service d’une iconographie très originale dans laquelle un homme ordinaire, un Everyman (Elckerlijc en néerlandais) se trouve aux prises d’une courtisane, ou de deux.


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Jan_Sanders_van_Hemessen Joyeuse compagnie Staatliche Kunsthalle Karlsruhe 1545-1550

Joyeuse compagnie (Lockere Gesellschaft), Jan Sanders van Hemessen, 1545-1550, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe

Le jeu et la boisson sont les sujets évidents qui occupent les trois personnages du premier plan. Mais nous reconnaissons au fond à gauche, à côté de la cage à oiseaux, un homme qui discute le prix tandis qu’une fille remonte un pichet de la cave. Les trois personnages principaux sont donc un client qui en a assez de boire, une jeune prostituée qui le pousse à consommer en caressant tendrement son épaule et son verre, et une entremetteuse qui semble compter sur ses doigts, hilare, ce qu’elle a déjà gagné.

Mais la rhétorique des mains invite à une lecture moins simple.


Jan_Sanders_van_Hemessen Joyeuse compagnie Staatliche Kunsthalle Karlsruhe 1545-1550 detail verre
Contrairement à ce qu’il semble, l’homme ne tient pas le pied du verre entre ses doigts, mais a posé sa main derrière, à plat sur la table. En haut, la femme effleure d’un doigt habile l’encolure, comme pour la faire vibrer : ce qui ajoute l’Ouïe et le Toucher aux autres sens liés aux plaisirs du vin : la Vue, l’Odorat et le Goût.

Ainsi se noue discrètement, au centre du tableau, un condensé de ce qui est le sujet principal du tableau : la sensualité et son rejet.


Jan_Sanders_van_Hemessen Joyeuse compagnie Staatliche Kunsthalle Karlsruhe 1545-1550 enfant prodique

On a souvent remarqué que les deux saynettes du fond n’obéissent pas vraiment aux règles de la perspective, mais ressemblent plutôt à deux « tableaux dans le tableau ». Ainsi à droite le jeune voyageur richement habillé qui prend des forces en mangeant des oeufs à côté d’une fille dévêtue et de trois servantes, dont une plonge la main dans sa bourse, n’est autre que le Fils prodigue parmi les courtisanes, un sujet très à la mode à l’époque.


Jan_Sanders_van_Hemessen Staatliche

D’où l’idée que l’entremetteuse, juste en dessous, ne compte pas des profits en général, mais bien les quatre filles en particulier qui satisfont tous les plaisirs de l’Enfant prodigue.

Et que, sur l’autre bord du tableau, la main paume en avant de l’Everyman fait un geste d’arrêt destiné non seulement à sa propre libido, mais aussi à l’autre jeune homme qui se profile à l’entrée du bordel.

Ainsi, opposant la main qui dit encore et celle qui dit stop, la main qui tient le pichet et celle qui refuse le verre, le tableau marque l’instant d’une prise de conscience morale où, au centre, la main gauche de l’Everyman objecte au jeu de la sensualité.



Jan_Sanders_van_Hemessen 1543 Wadsworth Atheneum Museum of Art

Joyeuse compagnie, Jan Sanders van Hemessen, 1543, Wadsworth Atheneum Museum of Art

Cette version passablement alambiquée s’éclaircit dès lors qu’on la comprend comme la contraposée de la version de Karlsruhe. La seconde prostituée, en s’introduisant au dessus et à gauche de l’everyman, vient en quelque sorte le prendre en tenaille et lui ôter toute possibilité de fuite vers l’extérieur.



Titre Jan_Sanders_van_Hemessen 1543 Wadsworth Atheneum Museum of Art coin haut gauche L

Ce pourquoi la porte ouverte est remplacée par une fenêtre fermée, dont les ferrures obligeamment détaillées symbolisent, probablement, le chrétien cerné par les péchés.



Jan_Sanders_van_Hemessen 1543 Wadsworth Atheneum Museum of Art schema1

Pour comprendre la signification du tableau, il faut suivre la trajectoire du vin, depuis le pichet qui l’a versé jusqu’à la main qui l’attend…



Jan_Sanders_van_Hemessen 1543 Wadsworth Atheneum Museum of Art detail verre

…en passant par les marques de consommation sur le chambranle, et le geste habile de la première courtisane, véritable le clou du spectacle, qui transporte le verre en équilibre au bout de l’index.



Jan_Sanders_van_Hemessen 1543 Wadsworth Atheneum Museum of Art schema2

On comprend bien la génèse de la version de Wadsworth en la plaçant sous la version de Karlsruhe :

  • la prostituée unique se duplique en prêtant sa main habile et sa main enveloppante à chacune de ses avatars (flèches jaunes) :
  • l’everyman conserve presque la même position des mains (flèches bleues) mais, en mimant le geste des deux prostituées (flèches roses), leur signification s’inverse : la main qui disait « stop » se dresse maintenant pour attendre le verre, la main qui refusait de le toucher accepte maintenant se serrer la main de la courtisane ;
  • de ce fait, l’everyman, dont les gestes contrariaient ceux de l’entremetteuse (flèches rouges) se met à lui ressembler (flèches vertes) : il attend le verre comme elle tient le pichet, il serre la patte de la fille comme elle serre celle du toutou.

Du coup les deux animaux à fourrure (le chien sous la table et le chat qui tend la patte vers l’assiette d’artichauts) donnent à voir la véritable nature, servile et vénale, des deux créatures en robe.


Jan_Sanders_van_Hemessen 1543 Wadsworth Atheneum Museum of Art turban chapeau

On a noté que le turban et le grand chapeau à l’ancienne étaient complètement démodés en 1540. Pour Bertram Kaschek, ce décalage est intentionnel et donne même une de clés de lecture de ces oeuvres complexes et déconcertantes :

« …les acteurs des scènes de bordel de Hemessen ne sont pas seulement un exemple moral de la séduction sensuelle des êtres humains ; mais la relation entre l’everyman et les prostituées doit également se lire comme une allégorie de l’Art : ces hommes vêtus à l’ancienne et déjà âgés sont des personnifications de la vieille peinture, séduits par les charmes sensuels de la peinture moderne de la Renaissance italienne (illustrée par la jolie hétaïre léonardesque) et tentant – probablement en vain – d’échapper à cette tentation » [10]

 

Jan Steen

A merry couple, by Jan Steen

 
Un joyeux couple
Jan Steen, 1660, Musée De Lakenhal, Leyde

La cage est ici suspendue à un arbre au beau milieu de la campagne sans autre justification narrative que celle d’une enseigne grivoise.

La fermière s’est fait renverser en allant au marché, avec son joug à paniers. Cet accessoire pour dame des champs est représenté avec précision :  creusé afin d’être plus léger, bord de l’échancrure cassé pour adoucir le contact avec les épaules.

Le contenu des  paniers  est également détaillé : un pot béant d’un côté, un canard mort de l’autre, avec son long cou détumescent. Lesquels imagent clairement le résultat de ce qui va se passer, tant du côté féminin que du côté masculin.

Le lapin réveillé dans son terrier se prépare-t-il à entrer ou à sortir ?



Références :
[2] Bestiaire, Ashmole, 1511, coté par Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Vagabond_(Bosch)
[3] C’est le refrain d’un poème du XVIe siècle : « un moine et un laïc, un mari et un prêtre, un chien et un colporteur, tout le monde sait qu’ils ne peuvent pas se voir » Cité dans https://nl.wikipedia.org/wiki/De_marskramer_(Jheronimus_Bosch)
[4] L’idée du porcelet volé vient de « Jheronimus Bosch », Par Frédéric Elsig, p 43 https://books.google.fr/books?id=LQzURy5EfbsC&pg=PA43&dq=bosch+vagabond+barri%C3%A8re&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwil2overKrZAhXDVhQKHQUkBncQ6AEIKDAA#v=onepage&q=barri%C3%A8re&f=false
D’autres reconnaissent plutôt une patte de daim (voir http://www.esotericbosch.com/wayfarer/wayfarer.htm) ce qui me semble exclu vu la forme carrée (et non en pointe) du sabot.
Bosch Allegorie de la debauche et du plaisir Yale University Art Gallery, New Haven detail patte

Allégorie de la débauche et du plaisir, Bosch, Yale University Art Gallery, New Haven
Cliquer pour voir l’ensemble
Une patte de cochon réduite à l’os figure comme emblème au dessus de le tente.
[5] THE GOOD THIEF IMAGINED AS A PEDDLER Susan Fargo Gilchrist https://www.jstor.org/stable/23205597?seq=1#page_scan_tab_contents

[5a] Bruyn, Eric de (2001) De vergeten beeldentaal van Jheronimus Bosch, ‘s-Hertogenbosch: Heinen, pp. 40-41.

« Pour cette chasse… on doit choisir un endroit où il y ait des haies, des bosquets et des buissons ; le choix fait, on fiche un bâton ou un pieu en terre à une distances de vingt-cinq brasses des haies ou du bosquet ; on attache à ce bâton une chouette vivante avec une ficelle longue de trois doigts, et on la place sur une petite cage attachée au bâton, qui doit être élévé de terre d’environ une brasse et demie. Une chouette propre à cette chasse doit être instruite à sauter continuellement de la cage ou du pieu à terre, et de la terrre à la cage ; ce mouvement continuel est nécessaire pour attirer beaucoup d’oiseaux. On doit aussi, pour se procurer une chasse plus abondante, mettre dans la cage un appelant qui, par ses cris, fait approcher les autres que l’on prend avec des gluaux fichés dans des bâtons creux… ces bâtons se posent dans des haies et des buissons, de manière que les baguettes engluées sortent en dehors du côté de la chouette… Si l’oiseleur s’aperçoit que la chouette ne se donne pas assez de mouvement, il la force à sautiller, soit en lui jetant des mottes de terre, soit en lui faisant signe de la main. » Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle, appliquée aux arts, à l’agriculture, à l’économie rurale et domestique, à la médecine, etc, Deterville, 1817, Volume 12, p 241

[6] Voir Elsig, op. cit.
[7] Une autre possibilité serait que le boeuf, symbole habituel de Saint Luc, représenterait ici la chasteté et la continence qu’on attribue quelquefois à cet Evangéliste. L’animal castré comme antithèse du bordel ? Animal de plein champ, il est plus plus simple de le voir comme l’antithèse des animaux de la basse-cour.
[8] Image en haute définition : http://tour.boijmans.nl/en/33401/
[10] Bertram Kaschek « Das kunsttheoretische Bordell. Metamalerei bei Jan van Hemessen »http://archiv.ub.uni-heidelberg.de/artdok/4875/1/Kaschek_Das_kunsttheoretische_Bordell_2015.pdf