Duvidal de Montferrier

Les autoportraits allégoriques de Léopold Armand Hugo (1 / 2)

20 novembre 2019

Fils d’une artiste-peintre et neveu d’un génie, Léopold Armand Hugo est resté comme l’exemple du raté magnifique, du touche-à-tout loufoque et du mari malheureux [1]. Son oeuvre graphique est en grande partie consacrée à sa propre image.

Une bonne partie des gravures présentées ici, conservées à la BNF, n’ont jamais été étudiées ni reproduites : elles jettent un jour nouveau sur une oeuvre injustement méconnue.

La plupart des auto-portraits de Léopold n’étant pas datés, je les ai classés en quatre grandes catégories, qui rendent hommage à ses multiples talents.

Leopold Armand Hugo recto

 

« La famille de Victor Hugo, j’entends son ascendance, s’est typifiée depuis à mes yeux dans un très singulier et pas désagréable bonhomme, fils d’Abel Hugo, du nom de Léopold Hugo, et qui disait à l’illustre poète : « Oui, mon oncle. » C’était un personnage aux gros yeux globuleux, grisonnant, représentant à lui tout seul une encyclopédie de connaissances inutiles, un peu peintre, un peu sculpteur,un peu mathématicien, un peu métaphysicien. Doux et modeste comme une bête à bon Dieu, il faisait tapisserie avenue d’Eylau, entretenait à voix basse non les invités de qualité, mais les femmes, enfants et amis de ceux-là. Il était d’une grande urbanité d’autrefois, ainsi que le maître de maison lui-même, s’effaçait devant tout le monde et subissait étonnamment les raseurs. A distance, il m’apparaît aujourd’hui, ce brave homme, comme un héréditaire, comme une réduction dde « son oncle », comme un carrefour de facilités géniales et de trous béants, de chimères et de notions, notations et inventions verbales, fort analogue, pour l’architecture, à la place royale que fut le cerveau de Hugo. »  Léon Daudet, [2]


Portrait de Leopold , Julie Duvidal, Musee Vivenel, Compiegne

Léopold enfant, par sa mère Julie Duvidal de Montferrier
Musée Vivenel, Compiègne

Léopold apprit le dessin de sa mère Julie…

Juie Duvidal ecrivant Leopold Armand Hugo copyright Musee des Arts Decoratifs Paris JPG
Juie Duvidal peignant Leopold Armand Hugo copyright Musee des Arts Decoratifs Paris JPG

Julie Duvidal lisant et peignant
Léopold Armand Hugo, Musée des Arts Décoratifs, Paris, Copyright MAD, Paris.

 …mais pratiqua  ensuite tous les Arts (sculpture, peinture, gravure, musique, architecture et arts décoratifs) ainsi que toutes les Sciences.


Auto-portraits dédoublés

Leopold Armand Hugo BNF 1864 Amicitiae

Amicitiae (A l’amitié)
Léopold Armand Hugo, 1864, BNF

Cette gravure est le premier exemple des nombreux projets d’art décoratif que Léopold abandonnera tout au long de sa carrière, toujours marqués par le gigantisme (« Largeur du tableau : 5 m »). Le nom des deux amis n’est pas précisé, mais je proposerai plus loin une hypothèse familiale. Le travail approximatif montre le talent fort modeste de Léopold graveur en 1864. Elle est aussi un premier exemple de son goût – une constante dans ses auto-portraits – pour les représentations doubles : en vrai devant le rideau, et en figure idéalisée au dessus : en l’occurrence un triton à la queue bifide brandissant une branche d’olivier.


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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait avec Horace Vernet

Auto-portrait avec Horace Vernet
Léopold Armand Hugo, BNF

Dans cet étrange auto-portrait avec son maître et son chat (tous deux portant  moustaches), Léopold regarde au delà de sa toile, en cachant sa main droite derrière son dos dans une posture presque impossible. Le bras droit du fauteuil étant également absent, on se perd en conjectures sur cette amputation symbolique.


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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait en bourgeois

Double auto-portrait en bourgeois et peintre, Léopold Armand Hugo, BNF

Léopold détourne ici le procédé du « tableau dans le tableau » pour exposer, non plus son Maître mais lui-même, dans une personnalité dédoublée .

Ainsi la vignette le montre en bourgeois lisant son journal dans le rue, à côté de deux chiens qui se flairent ; tandis que le corps de la gravure le représente en peintre en robe d’intérieur, assis devant un rideau sur lequel un tableau est accroché, la palette dans la main droite et le pinceau dans la main gauche (il n’a pas jugé utile  d’inverser les mains sur le cuivre).


Auto-portraits en Savant

Leopold Armand Hugo BNF 1846 Autoportrait a Constantine (CIRTA)

Auto-portrait à Constantine
Léopold Armand Hugo, BNF, daté 1846

Cette gravure, largement antidatée, illustre les débuts prometteurs de Léopold, jeune explorateur en binocles de 18 ans :

« En 1846 et 1847 il a parcouru presque toute l’Algérie, au point de vue d’études de colonisation. Il a voyagé tantôt avec Tocqueville l’économiste, alors député, tantôt avec Abel Hugo, son père, publiciste , tantôt avec Victor Foucher, son parent, Directeur général de l’Algérie, tantôt avec le gouverneur général Bugeaud d’Isly et avec le commandant, depuis amiral, Fourichon. M. Hugo, alors jeune explorateur, a entendu successivement Lamoricière à Oran, et Bedeau à Constantine et à Bougie (expédition de Kabylie), exposer leurs projets de « colonisation civile », respectivement ayant en vue la plaine d’Arzeu et la vallée du Rurnmel et du Bou-Merzoug. » [3]

La stèle marquée CINTA rappelle le nom romain de Constantine. Le pont El Kantara sur le Rhumel, fortement étayé, s’effondrera en 1857 : il est possible que cette image, au delà du marqueur géographique, symbolise dans l’esprit de Léopold la colonisation, à la fois victorieuse (le pont fut un lieu de combat lors de l’investissement de la ville en 1836) et réparatrice.

 

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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait etudiant

Léopold Hugo étudiant
Maison de Victor Hugo, BNF 

Tout comme dans le double auto-portrait dans la rue et dans l’atelier, la vignette montre Léopold en extérieur,  MANUEL de minéralogie en poche. Tandis que le corps de la gravure le montre dans son bureau, environné d’ouvrages qui illustrent toute  l’étendue de son savoir.

Ici le principe est le même, mais inversé : la vignette montre le minéralogiste  en extérieur, MANUEL en poche.

Tandis que le corps de la gravure illustre, en intérieur, l’étendue de son savoir. A gauche les livres GEOMETRIE et CRISTALLOIDES, ainsi que les graphiques et les modèles, font allusion à son oeuvre principale : pas moins que le renouvellement de la Géométrie, à laquelle il s’attellera dans une série d’ouvrages de moins en moins mathématiques et de plus en plus farfelus.


Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait etudiant detail 1

A droite, le livre de ZOOLOGIE rappelle peut être sa contribution de 1874 : « Schéma de la reptation de la vipère noire d’Egypte ». 

Deux autres livres, MUSIQUE et SOCIETE DE GEOGRAPHIE évoquent ses talents de compositeur et son appartenance à de nombreuses sociétés savantes.

Le livre marqué SENARMON(T) rend hommage à son professeur de minéralogie à l’Ecole des Mines, Henri Hureau de Sénarmont.

Enfin le livre de STATISTIQUES renvoie à  sa profession de Chef de Bureau au Ministère des Travaux Publics.


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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait en ornithologue

Double auto-portrait en Naturaliste, BNF

Ici le principe est le même, mais inversé.  Le corps de la gravure montre Léopold en zoologiste et marin, en pleine action, la casquette et la vareuse frappées d’un blason en forme d’ancre, venu en barque avec toile et palette pour croquer les oiseaux sur le motif.



Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait en ornithologue detail 1

La vignette montre le même en atelier, toque d’artiste sur la tête, manipulant d’un air pensif  une statuette d’ibis à côté d’un chevalet et d’une guitare.


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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait a la toque 1861 Rose Maury

Auto-portrait de Léopold Armand Hugo à la toque, en 1861
Gravé par Rose Maury, après 1880, BNF

Largement antidatée elle-aussi, cette gravure date de la dernière période de sa carrière, où Léopold confiait ses oeuvres d’intérêt public à une professionnelle, la jeune graveuse Rose Maury (voir Le secret des soeurs Duvidal). Il s’agit ici d’immortaliser un sien auto-portrait réalisé en 1861, d’où la signature accompagnée de IPS P (inxit) à l’intérieur du cadre (le tableau a aujourd’hui disparu).

La toque sur la tête et la plume à la main, campé entre un secrétaire surplombé d’une mappemonde et une étagère portant une lunette, le portrait magnifie Léopold en tant que Géographe, à la fois explorateur (la toque) et savant (les paperasses).


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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait decore Rose Maury
Autoportrait décoré (pastel) BNF
Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait aux lunettes
Auto-portrait de Léopold Hugo (aquarelle), BNF

Ces gravures également confiées à Rose Maury immortalisent apparemment deux autres oeuvres de Léopold, un pastel et une aquarelle. Le second portrait, avec ses initiales LH, est bien celui de Léopold à la soixantaine, avec ses binocles et son plaid. Le premier, celui d’un notable arborant trois décorations, dont une croix au col [5], pose question.


Leopold Armand Hugo Autoportrait avec son pere Abel copyright Musee des Arts Decoratifs Paris

Double portrait de Léopold Armand Hugo et de son père Abel
Léopold Armand Hugo, Musée des Arts Décoratifs, Paris, Copyright MAD, Paris.

Ce médaillon plein de piété filiale confirme que l’homme à la croix est bien Léopold.


Auto-portraits en Inspiré

 

 

Leopold Armand Hugo Autoportrait grec copyright Musee des Arts Decoratifs Paris
Autoportrait grec, Musée des Arts Décoratifs, Paris, Copyright MAD, Paris
  
Par Leopold Hugo eleve d Horace Vernet. Son portrait croquis du marbre expose en 1874.
Autoportrait officiel (Salon de 1874), collection privée

Le dessin au crayon (un projet pour un timbre-poste ?) montre Léopold sous son profil préféré, dans une jeunesse éternelle.

Le dessin à la plume porte, à son dos : « Par Léopold Hugo élève d’Horace Vernet. Son portrait ; croquis du marbre exposé en 1874 ».


Leopold Armand Hugo BNF 1871 Autoportrait en sphinx
Autoportrait en Sphinx en une seule spirale, 1871, BNF
  
 
Leopold Armand Hugo Autoportrait a la pipe Musee Rodin

Autoportrait en une seule spirale, musée Rodin

Ici il s’applique à prouver sa sûreté de main en inscrivant sa binette  dans une spirale unique, à la manière de la célèbre Face du Christ de Mellan (voir 1 Sainte face : La ligne sans pareille). Mais l’ajout maladroit de la pipe et de la coiffe disent bien l’ambition démesurée de l’amateur et ses évidentes limitations techniques. Quant à son égotisme désinhibé, il s’exprime dans la triple signature :

  • dans le cuivre,
  • dans la marge (Léop. Hugo ips del et sc : lui-même l’a dessiné (delineatus est) et l’a gravé (sculpsit)
  • dans la dédicace au crayon : « A Auguste Rodin / salutations empressées Léopold Hugo » et « offert à Monsieur A. Rodin / par son dévoué / L. Hugo. »


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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait avec cristallisation de bichromate de potasse

« Autogravure » d’une cristallisation de bichromate de potasse
Léopold Armand Hugo, BNF

Léopold réussit ici une autre type de performance graphique, en inventant un type inédit de selfie, l’autogravure au bichromate, comme l’indique la mention au crayon au dos de l’exemplaire conservé à la BNF. Sont également mentionnés, comme souvent, ses divers titres : « avec silhouette de Léopold A. Hugo, m. de la s. de Minéralogie élève d’Horace Vernet et sculpteur (salons de 1874 et 1877). »


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Leopold Armand Hugo BNF Ermite et ritter

Le chevalier et l’ermite, Léopold Armand Hugo,  BNF [6]

Cette gravure oppose la figure du ritter, les deux mains sur son épée, et celle de l’ermite, les deux mains sur son chapelet : dans sa grotte en haut de l’escalier, environné de chauves-souris et d’araignées, sur son prie-Dieu fait de deux flasques, il se regarde dans un miroir en forme de soleil (il doit y avoir derrière une source de lumière, qui projette sur le mur les ombres des rayons).


Leopold Armand Hugo BNF Ermite et ritter detail 3
Vignette du chevalier et de
Leopold Armand Hugo BNF Ritter
Ritter, Léopold Armand Hugo, BNF

Tout comme celui de son oncle, l’imaginaire de Léopold est volontiers germanique et médiéval. Son goût pour les jeux mathématiques et graphiques transparaît dans la date inscrite sur l’épée, 1551, choisie probablement parce qu’elle est un palindrome (nous verrons un autre exemple un peu plus loin).


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Leopold Armand Hugo BNF Gutenberg

Gutenberg
Leopold Armand Hugo, BNF

Dans le même veine germanique, en représentant Gutenberg dans un atelier qui tient plus de celui du graveur et de l’alchimiste que de celui de l’imprimeur, des burins posés devant lui sur sa table et le regard perdu dans le lointain, c’est encore un portrait idéalisé de lui-même qu’il nous livre, en praticien, inventeur et visionnaire. A remarquer le chat, couché par terre sur la chaufferette.

L’idée vient probablement d’un vieil article de la Revue des deux mondes [7] :

« En dehors de la ville, près de Saint-Arbogast, dans une maison isolée, s’était réfugié l’alchimiste, qui travaillait seul, et que ses associés visitaient. Il est facile de se le représenter dans cette antique maison allemande, au fond d’une grande cave de pierre de taille rose comme toutes les pierres du bord du Rhin, la robe de chambre fourrée sur les épaules, le bonnet fourré sur les yeux, assis près de sa forge et cherchant, non comme le croyait le vulgaire, et comme Nicolas Flamel ou Angelo Catho, les figures généthliaques et la sixième maison du zodiaque, mais bien le grand arcane, l’imprimerie, l’infini donné à la pensée de l’homme. »


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Leopold Armand Hugo Boite en maroquin Maison de Victor Hugo Hauteville House
Projet pour une boîte en maroquin
Léopold Armand Hugo, 1881, Maison de Victor Hugo, Hauteville House [8]

Cette allégorie complexe est probablement motivée par le palindrome de la date, 1881, autour de l’étoile à cinq branches. Si la date est réellement 1881, Léopold s’est ici considérablement rajeuni, exposant son profil noble, barbe noire et sans binocles.



Leopold Armand Hugo Boite en maroquin Maison de Victor Hugo Hauteville House detail pieuvre

Sous un soleil noir (coupé par une des arêtes), à côté d’une branche en fleur, d’une branche de rosiers et d’une branche de chêne avec gland, on reconnait le Lion de Normandie affrontant la Pieuvre d’Oceano Nox sous une branche de laurier, hommage probable à la gloire avunculaire. Les deux orifices allongés étaient probablement destinés au passage d’un ruban.

Comme souvent, il y a trois signatures : l’une pour la gravure, l’autre pour la boîte, et l’autre pour le portrait : ainsi le Léopold peint sur la boîte imaginée par Léopold, dans la gravure exécutée par Léopold, forment une auto-référence qui n’est pas sans rappeler le principe des double-portraits en vignette.


Auto-portraits en Fils de famille

Leopold Armand Hugo BNF Le piano

Auto-portrait devant un piano
Léopold Armand Hugo, vers 1870

On ne sait pas qui sont les deux couples en habit de cérémonie, hommes en chapeau-claque et dames en tournure, sans doute des membres de sa famille. Mais on reconnait bien Léopold vêtu en artiste , étudiant debout une une partition illisible et s’apprêtant sans doute à esquisser quelques notes de la main gauche. L’encrier et la partition signée Léopold l’identifient comme compositeur, et le titre de l’oeuvre, Les Orientales, donne la source de son inspiration : tonton.


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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait avec ses ascendants

Auto-portrait avec ses Grands Modèles
Léopold Armand Hugo, BNF

Léopold se représente ici habillé en sculpteur en calotte et mordillant bizarrement ses binocles. On a peine à croire que cette image improbable soit exempte d’autodérision, et pourtant j’ai bien peur qu’il n’y en ait pas la moindre trace.


Mon Grand-Père

Le general Leopold HUgo 1826 Julie Duvidal Musee du chateau de versailles
Julie Duvidal, 1826, Maison de Victor Hugo, Hauteville House
Le general Leopold HUgo Leopold Armand Hugo Maison de Victor Hugo Hauteville House
Léopold Armand Hugo, Maison de Victor Hugo, Hauteville House

Le général Léopold Hugo 

Léopold a réalisé une gravure de son grand-père (et homonyme héroïque) le général Léopold Hugo, à partir du portrait peint par sa mère, comme il l’a indiqué en bas à gauche : « Julie DUVIDAL P. 1826″.

Mais je ne pense pas qu’il ait réalisé réellement le buste gigantesque représenté sur la gravure


Mon Père

Duvidal_de_Montferrier_-_Abel_Hugo_1830 Chateau de Versailles
Julie Duvidal, 1830, Musée du Château de Versailles
Abel Hugo par Rose Maury Maison de Victor Hugo Hauteville House
Gravure de Rose Maury, vers 1880, Maison de Victor Hugo, Hauteville House

Abel Hugo

De même il a fait graver par Rosa Maury le portrait de son père Abel peint par sa mère.


Mon Oncle

Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait avec ses ascendants detail

Victor est représenté en toge devant une pile de ses oeuvres, tenant dans sa dextre les palmes de la Gloire et dans la senestre les Tables de la Loi, sous forme de trois adjectifs substantivés. Je ne crois pas que Léopold, dans sa naïveté, ait vu que la taille minime de la statue (qu’il semble écraser de la main) ainsi que les palmes tenues à l’envers puissent poser question ; ni même que les trois adjectifs (VRAI, VIVANT, SUBLIME) puissent pousser le spectateur à tenter de les associer aux trois effigies : ce sont simplement les qualités de l’ART tels que servi par les deux Artistes de la famille : Victor bien sûr mais surtout Léopold.

Moi et mon oncle

Du coup , il faut comprendre le petit portrait du père et l’immense buste du grand-père non dans un vague contexte de rivalité oedipienne, mais seulement comme une Sculpture et une Peinture, deux productions de l’Art en général et de sa mère en particulier, .

Du coup, une équivalence graphique s’établit entre le Neveu et l’Oncle, celui-ci jouant en somme le rôle de la « vignette » et prenant, en modèle réduit, la même pose que le Sculpteur en majesté :

  • tandis que Victor empile des livres derrière lui, Léopold accumule devant lui des oeuvres graphiques et plastiques ;
  • tandis que Victor tient les Tables de l’Art dans sa senestre, Léopold coince son carnet de notes sous son bras gauche ;
  • tandis que Victor tient fermement ses palmes de la dextre, Léopold ne tient entre ses doigts que du vide, image d’une gloire encore absente, mais qui ne peut manquer d’advenir.


 

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Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait en sculpteur modelant un buste de Victor Hugo Rose Maury

Auto-portrait en sculpteur
Léopold Armand Hugo, gravure de Rose Maury, BNF

Une inscription au crayon sur l’exemplaire de la BNF précise le sujet : « Léopold Hugo modelant un buste de son oncle V.H. ». La barbe et la chevelure blanche, ainsi que l’exécution confiée à Rose Maury, situent la gravure assez tard, dans les années 1880.

Où est caché l’objet que Léopold considérait apparemment comme constitutif de son identité ?


Amitié et rivalité impossibles

Or entre février et avril 1883, on sait que Rodin se déplaçait chez Victor Hugo pour faire en catimini le buste du grand homme, qui rechignait aux séances de pose ; et que l’ébauche en terre restait dans l’appartement [9]. Léopold a certainement croisé Rodin das cette période et a entrepris des travaux d’approche en lui offrant une dizaine de gravures à titre confraternel, avec d’aimables dédicaces :

  • Au statuaire Rodin / avec mille amitiés
  • salutations empressées
  • offert à Monsieur A. Rodin / par son dévoué
  • souvenir amical


Se rêver artiste

Je suis prêt à parier que Léopold, pas plus que de buste colossal de son grand père, n’a jamais réalisé de buste de son oncle : si tel était le cas, il ne l’aurait certainement pas représenté de dos.


Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait a la toque 1861 Rose Maury
Autoportrait en explorateur, 1861
Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait en sculpteur modelant un buste de Victor Hugo Rose Maury
Autoportrait en sculpteur modelant le buste de V.H., vers 1883

Sans doute s’est-il contenté de peindre, aiguillonné par sa rencontre avec Rodin, un second auto-portrait en sculpteur, tout comme une vingtaine d’années avant il s’était rêvé en explorateur. La manière de signer à l’intérieur de l’image est la même : LEOP.HUGO IPSE P(inxit) – sinon que la date est remplacée par PARISI (parisien). Et l’emplacement en miroir des signatures fait que les deux gravures, probablement commandées ensemble à Rose Maury, fonctionnent comme des pendants.



Tous les éléments sont désormais en place pour aborder le point culminant et ultime de l’oeuvre gravée de Léopold Hugo (voir Les autoportraits allégoriques de Léopold Armand Hugo (2 / 2) ).

Références :
[2] « Fantômes et Vivants – Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905″, Léon Daudet https://books.google.fr/books?id=Vtk5DwAAQBAJ&pg=PT16
[3] « Comptes rendus des séances de la Société de géographie et de la Commission centrale », 1885, p 296
[5] Je n’ai pas réussi à confirmer que Léopold était réellement décoré. Un grand merci à Jérôme CORNIEUX (https://le-chene-et-le-laurier.blogspot.com) qui a identifié les décorations comme étant celles de l’Ordre de Charles III d’Espagne et la Croix Rouge espagnole.
[7] « La revue des deux mondes », 1843, p 318 https://books.google.fr/books?id=6s82AQAAMAAJ&pg=PA318

Les autoportraits allégoriques de Léopold Armand Hugo (2 / 2)

3 novembre 2019

Dans l’oeuvre graphique de Léopold Hugo, une série de trois gravures fait exception : non pour sa qualité, mais pour les questions qu’elle pose sur le fonctionnement d’un ego aussi hypertrophié qu’attachant. Enigme biographique et oeuvre ultime, elle sont le véritable testament artistique de Léopold Hugo.

Il est recommandé de lire auparavant le premier volet de cet article : Les autoportraits allégoriques de Léopold Armand Hugo (1/2)

Leopold Hugo pendant venitien 1861
1861, collection privée
Leopold Hugo pendant venitien 1883
1883, Maison de Victor Hugo, Hauteville House [1]

Pendant vénitien, Léopold Hugo

Le clou de l’oeuvre graphique de Léopold est sans doute ce pendant, dont le moindre des mystères est le délai de 22 ans qui sépare les deux estampes.


Les dates

Leopold Hugo pendant venitien 1861 date
Leopold Hugo pendant venitien 1883 date

 

D’un côté, la date est inscrite en chiffres romains, sur une banderole entre les deux portraits : forme de solennité propre à  commémorer un événement. Mais est-elle vraiment la date de la gravure ? C’est possible : Léopold date rarement ses gravures mais  lorsqu’il le fait, c’est de manière ostensible, comme partie intégrante du dessin ( voir « Le Sphinx » et la « Boîte en maroquin »).

De l’autre, la date est inscrite sur un cube orné d’un compas, double symbole de la géométrie. Comme pour le 1881 de la « Boîte en maroquin », les chiffres arabes ont pu être préférés par raison de symétrie, ou par concision ( MDCCCLXXXIII ).



Leopold Hugo pendant venitien 1883 date inversee

En inversant la gravure, on voit que Léopold s’est probablement trompé sur le dernier chiffre : la date n’est pas 1888, mais bien 1883.


Les signatures du dessinateur

Leopold Hugo pendant venitien 1861 signature
Leopold Hugo pendant venitien 1883 signature

Le texte est quasiment identique des deux côtés : L.HUGO Pinx.IPS.F. (pinxit ipse fecit : a peint et a fait lui-même).

Mais dans la gravure la plus ancienne, Léopold a mentionné son titre de comte, ce qui est tout à fait exceptionnel : dans toutes ses autres estampes, il signe sans son titre, qu’il ne rechignait  pourtant pas à préciser dans toutes les autres situations (épistolaires, scientifiques, professionnelles)  :  mais en tant qu’artiste – probablement pour ne pas passer pour un dilettante _ il ne le met jamais, sauf ici. Nous allons voir pourquoi dans un instant.


A propos, voyez-vous ce que signifient les quatre lettres MVSA autour de l’étoile à cinq branches ?

A noter que, dans les deux cas, il n’a pu s’empêcher de signer une deuxième fois juste à côté : sur un livre et sur un médaillon.


Par Leopold Hugo eleve d Horace Vernet. Son portrait croquis du marbre expose en 1874.
Autoportrait, collection privée
Leopold Hugo pendant venitien 1883 medaillon

Le dessin à la plume est bien le  croquis du médaillon de marbre exposé au salon de 1874 : on le voit ici posé entre une branche de laurier, les outils du sculpteur, la palette du peintre, et les diagrammes du géomètre.


Les signatures du graveur

On sait que Léopold a confié la gravure de ses oeuvres tardives à la jeune toulousaine Rose Maury (voir Le secret des soeurs Duvidal). Mais ici, de manière, très extraordinaire, c’est un membre de la famille qui s’est chargé de cette tâche fastidieuse.

Leopold Hugo pendant venitien 1861 signature Montferrier
Leopold Hugo pendant venitien 1883 signature Montferrier

Coté signature du graveur, on note la même mention de Comte, mais uniquement dans la première gravure. Ce détail va nous aider à identifier cet énigmatique A. de Montferrier.


Le comte Anatole de Montferrier (1833-1887)

Né à Pont-à-Mousson le 28 avril 1833, il était le frère du quatrième marquis de Montferrier, Antoine-Edgar, et en tant que cadet portait le titre de Comte. On ne sait pas grand chose sur lui : il écrivit plusieurs opuscules politiques autour de 1870, fut directeur d’un journal éphémère « Le Châtiment », se maria sur le tard le 25 novembre 1873, à Nancy, avec Adèle de Frongoust et mourut à Paris en 1887.

Cousin de Léopold, il aurait donc pu être en théorie être l’auteur des deux gravures : mais pourquoi aurait-il signé avec son titre en 1861, et pas en 1883 ?   Un autre candidat est plus problable.


Le marquis Antoine-Edgar de Montferrier (1832-1894)

Son frère aîné Antoine-Edgar .était très lié avec Léopold, puisque celui ci fut son témoin de mariage (le 7 mai 1860 à Paris 6ème), avec la fille d’une célébrité du Second Empire, Abel Villemain, Secrétaire Perpétuel de l’Académie Française. Ceci facilita son ascension sociale puisque, de rentier à Metz, il devient en 1861 sous-préfet de Tonnerre, où naît son fils Antoine-Abel le 17 avril 1861.

L’année 1861, celle de la première gravure, est donc très significative pour le quatrième marquis : c’est l’année où il assure sa descendance. De plus, il porte encore le titre de Comte puisque son père, le troisième marquis, ne mourra qu’en 1868. Léopold, quant à lui, était Comte Hugo depuis la mort de son père Abel en 1855.

Il est assez logique que sur la gravure de 1861, les deux cousins aient fait figurer, par symétrie, leur titre commun.

Autre conséquence de la mention Comte de Montferrier : la première gravure date au plus tard de 1868 Il est donc très vraisemblable que la date de 1861  soit .la bonne, et que Léopold Hugo ait fait appel à son cousin parce qu’à cette époque, il n’avait probablement encore jamais gravé.


Leopold Armand Hugo BNF 1864 Amicitiae

Amicitiae, 1864

La première estampe datée de Léopold est celle-ci, et ses talents de graveur laissent encore à désirer. Vu la couronne comtale qui domine l’ensemble, il est plus que probable que les amis ici célébrés ne sont autres que nos deux  cousins.


Les armoiries

Leopold Hugo pendant venitien 1861 armoiries
1861
Leopold Hugo pendant venitien 1883 armories
1883

Les armoiries dont exactement les mêmes dans les deux gravures : on reconnaît dans la moitié gauche celle des Hugo, dans la moitié  droite celle des Duvidal.


Leopold Armand Hugo, Maison de Victor Hugo, Hauteville House
Armories familiales
Léopold Armand Hugo, Maison de Victor Hugo, Hauteville House

En tant qu’armes d’alliance de ses deux parents, ce sont les armories de Léopold. Mais on peut tout aussi bien les considérer ici comme l’emblème de la collaboration des deux comtes et cousins, , Hugo et Duvidal.


Deux aspects de Venise

Leopold Hugo pendant venitien 1861 venise
Leopold Hugo pendant venitien 1883 Venise

Venise est vue sous deux aspects : vue intérieure d’un palais, et vue extérieure vers l’église de la Salute (représentée très approximativement), depuis la place Saint Marc, de l’autre côté du Grand Canal.



1861 :  un Autoportrait en Doge

Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait a la toque 1861 Rose Maury
Autoportrait à la Toque, 1861, BNF
Leopold Hugo pendant venitien 1861 tableau

On reconnait l’Autoportrait à la Toque, daté justement de 1861 : c’est donc à l’occasion de cette première peinture importante que Léopold a eu l’idée de cette gravure commémorative.


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 Portrait du doge Marino Grimani, Tintoret (inversé)
Leopold Hugo pendant venitien 1861 tableau

Mais en recadrant le portrait et en ouvrant le manteau comme une cape,  il l’a transformé en portrait de doge.


1861 : Muse et courtisane

Leopold Hugo pendant venitien 1861 courtisane

Posé de biais sur le sol, le tableau est observé par une femme dont on voit le profil dans le miroir, et dont les seins nus indiquent qu’il s’agit d’une courtisane.


Deux Venitiennes Carpaccio
 Deux Vénitiennes, Carpaccio (extrait inversé)
La courtisane Veronica Franco, Le Tintoret, 1555, Musee du Prado
La courtisane Véronica Franco, Le Tintoret, 1555, Prado, Madrid

Ce fantasme trouve sa source dans un édit qui prescrivait aux courtisanes de se montrer gorge nue à leur balcon, pour détourner les hommes des vices honteux qui s’étaient développés à Venise au contact des civilisations orientales.

Le titre de la banderole s’applique probablement moins à la femme elle-même ( AUG<usta> ou ALL<egra> VENEZIANA) qu’à l’ensemble de la gravure : « ALLEGORIA VENEZIANA ».


Leopold Armand Hugo BNF Femme a la vague Rose Maury
Leopold Armand Hugo BNF Femme nue entre deux dauphins

La présence de cette Muse dénudée explique aussi peut être la délocalisation des travaux à Tonnerre : en 1861, Léopold vit avec sa femme et sa petite fille à Paris. Ses deux seules autres gravures dénudées, bien anodines et largement postérieures à sa période maritale, sont toutes deux des fantasmes parfaitement autorisés : Sirène ou Naïade courtisée par deux dauphins.


1883 : un diptyque léonin

Leopold Hugo pendant venitien 1883 vignettes

En 1883, les deux « vignettes », portait et miroir, sont remplacées sur le rideau par une sorte de diptyque :

  • à gauche un lion est marqué au front d’une croix ancrée (l’emblème des Templiers) et est surmonté par les mots SANCTUS écrits en miroir (avec des erreurs) et sans doute le mot MARCUS interrompu faute de place ;
  • à droite on reconnait, cadré au plus juste, l’Auto-portrait en Sculpteur  modelant le buste de V.H.

Ainsi, tout comme le pendant de 1861 commémorait l’Autoportait en explorateur, celui de 1883 commémore l’Autoportait en sculpteur.

Sur la banderole à droite, la devise GNOTI SEAUTON est sans doute à mettre en pendant avec cet étrange portrait biface, où Léopold en blouse  se reflète  en  chevalier maudit, et en lion.


Les grandes étapes de la vie de Léopold

A ce stade, il parait utile de récapituler quelques points intéressants de la biographie de Léopold (qui n’a jamais été étudiée en détail).

  • 1840 (11 mars) : baptisé à 12 ans (pourquoi ?), Léopold a pour parrain l’ancien roi d’Espagne Joseph Bonaparte, dont son père Abel avait été le page [2]
  • 1855 :
    • mort de son père le 8 février,
    • mariage à Versailles le 22 octobre 1855 avec Marie Jeanne Clémentine Solliers, une dijonnaise décorative, roturière mais fille d’un Chevalier de la Légion d’Honneur (Léopold a-t-il attendu la mort de son père pour convoler ?)
  • 1856 : naissance de sa fille Zoé le 30 juillet (soit 9 mois après le mariage : contrairement à ce que dit Wikipedia, Clémentine n’était donc pas enceinte lors du mariage) ;
  • 1861 :
    • premier pendant et Autoportait à la Toque
    • nomination de Antoine Edgar Duvidal de Montferrier comme sous-préfet de Tonnerre
    • le 17 avril, naissance à Tonnerre de Antoine Abel Duvidal de Montferrier
  • 1865 : mort de sa mère Julie
  • 1866 à 1877 : parution de ses écrits mathématiques
  • 1869 : Clémentine quitte le domicile familial
  • 1870 : Clémentine a une fille avec un officier allemand, elle vit ensuite à l’étranger, utilise le prestige du nom d’Hugo et fait à Léopold de fréquentes demandes d’argent [3] ;
  • 1874 et 1878 : il expose des sculptures au Salon
  • 1876 : mort de sa fille chérie (« Sainte Zoé » selon une de ses gravures) ;
  • 1883 : second pendant (dernière gravure datée de Léopold) et Autoportait modelant le buste de VH
  • 1885 :
    • 1er mars : mise à la retraite ;
    • 25 mars : jugement de divorce avec Clémentine (qui réside à Rome)
    • 22 mai : mort de son oncle Victor Hugo ;
    • 15 septembre : prononcé du jugement de divorce : le bon cousin Antoine-Edgar est témoin.
  • 1885-89 : parution de plusieurs oeuvres musicales, dont « Les Déchirements trois déplorations pour le piano forte » en 1885
  • 1894 : le 10 novembre, mort de Antoine-Edgar Duvidal de Montferrier à Paris XVIème
    1895 : le 19 avril, décès dans la solitude, après six mois de maladie. Son légataire est Antoine-Abel Duvidal de Montferrier.

Deux périodes contrastées

Autrement dit, les deux pendants se placent dans des années sans événement marquant, mais dans des phases contrastées de sa vie :

  • pour le premier, il est marié, père comblé, et son épouse n’a pas encore – à ce qu’on sait – donné de signes d’infidélité : la femme de la gravure n’est donc probablement pas un portrait à charge de Clémentine en courtisane (Léopold était par ailleurs peu porté sur l’humour et l’autodérision) ;
  • pour le second, il a perdu celles qu’il aimait (sa mère et sa fille), s’est séparé de corps d’avec sa femme, et il donne dans ses écrits de sérieux signes de dérangement.

Un souvenir de Léon Daudet, de l’époque ou Rodin faisait le buste de Hugo (1883), jette (s’il n’est pas inventé) une lumière triste sur ces années où Léopold, pour sauver les apparences, se rendait encore en couple chez son oncle :

« Mais celui-ci (Lockroy) aimait surtout faire tourner en bourrique Léopold Hugo, fils d’Abel Hugo, charmant homme, légèrement « demeuré », avec un grand front génial et une parole lente, dont Hugo et Jean Aicard courtisaient concurremment l’aimable femme.
— Mon cher Aicard, disait Hugo, nous avons ce soir à dîner mon neveu le comte Hugo et sa femme, la comtesse Hugo… Aicard haussait dans un sourire sa face barbue et perforée, pareille, selon Mistral, « à une pierre ponce trouvée au fond du Rhône », et répondait :
— Mon cher maître, je serai ravi de me trouver avec eux.
— Vous ne me comprenez pas, mon cher Aicard. Nous avons ce soir à dîner mon neveu, le comte Hugo et sa femme, la comtesse Hugo, ma nièce. .
Aicard cette fois comprenait, bredouillait quelques mots d’excuse et allait prendre son vestiaire. » [4]


Le graveur du second pendant

Leopold Armand Hugo Le marquis de Montferrier et le chevalier de Baillarguet

Le marquis de Montferrier et le chevalier de Baillarguet
Dessin de Abel de Montferrier, gravure de Léopold Armand Hugo

Cette gravure date des années 1880, période où Léopold, à la fin de sa vie, faisait les portraits de ses ancêtres. Il s’agit ici de son arrière-grand-père maternel, le troisième marquis de Montferrier, accompagné de son frère cadet, Jacques Duvidal de Montferrier, chevalier de Baillarguet.


Leopold Armand Hugo Le marquis de Montferrier et le chevalier de Baillarguet detail signature

Le dessin, réalisé « d’après d’anciens documents », est signé « Cte Abel de Montferrier » : ce qui va nous ouvrir de nouvelles perspectives.


Deux styles très différents

Leopold Hugo pendant venitien 1861 armoiries
1861
Leopold Hugo pendant venitien 1883 armories
1883

Si l’on compare les éléments communs aux deux pendants, par exemple les armoiries ou les rideaux, on est frappé par la différence de style. Est-il vraiment possible que ces différences s’expliquent par le vieillissement d’Antoine-Edgar ? Maintenant que nous savons que Léopold collaborait artistiquement avec son petit cousin, Antoine-Abel, âgé de 22 ans en 1883, celui-ci devient un candidat très sérieux pour la gravure du second pendant.

Ainsi, ce pendant familial, débuté en 1861 par le quatrième marquis de Montferrier, aurait été terminé en 1883 par le son fils, le futur cinquième marquis, qui avait pour cela trois excellentes raisons :

  • sa collaboration attestée avec Léopold pour une autre gravure familiale, celle des deux frères Montferrier et Baillarguet ;
  • ses propres talents artistiques (pour une illustration de sa main, voir Autour de Julie Duvidal : les marquis de Montferrier) ;
  • le fait que le premier pendant datait de l’année de sa propre naissance : reprendre le flambeau était donc un signe fort de continuité familiale chez les Montferrier, et d’amitié poursuivie avec Léopold Hugo.


La différence des signatures

Leopold Armand Hugo Le marquis de Montferrier et le chevalier de Baillarguet detail signature
Gravure Montferrier / Baillarguet
Leopold Hugo pendant venitien 1883 signature Montferrier
Pendant de 1881

S’il s’agit bien du même auteur Antoine-Abel de Montferrier, la différence de signature peut s’expliquer assez simplement :

  • dans la gravure dédiée à ses propres ancêtres, il est logique qu’il signe avec son titre et son prénom ;
  • dans le second pendant, il ne mentionne pas son titre parce que Léopold ne le fait plus jamais ; et il ne précise pas Abel parce que cela ne le différencierait pas assez de la signature de son père (A.de MONTFERRIER) : il préfère indiquer « de Montferrier » en cursive, pour marquer discrètement qu’il ne s’agit pas du même graveur, tout en se plaçant dans la continuité.


Le premier pendant antidaté ?

Il existe une autre hypothèse : si Abel est le graveur du second pendant, ne serait-il pas aussi celui du premier, qui aurait été réalisé en même temps, en 1883, mais antidaté, comme tant d’autres gravures de Léopold ?

La difficulté est alors d’expliquer pourquoi le style des deux pendants est si différent, et pourquoi Abel aurait signé de trois manières distinctes trois gravures de la même époque.


sb-line

La synthèse

rmand Hugo BNF Facade de meuble

Projet de façade
Léopold Armand Hugo, 1883, BNF

Dans ce document exceptionnel, qui ne porte d’autre date que celle inscrite à l’intérieur de la seconde gravure, Léopold nous révèle la destination des pendants : deux panneaux décoratifs dans un meuble.


Leopold Hugo Projet de facade 1883 Musee Rodin inverse detail2
Leopold Hugo Projet de facade 1883 Musee Rodin inverse detail1

Panneaux inversés

Léopold cette fois manié lui-même le burin, sans se compliquer la vie en inversant les gravures : il les a recopiées d’après les tirages papier, avec beaucoup de minutie : tous les détails y sont.

Leur répartition en diagonale et non côte à côte, peut sembler bizarre : à la réflexion, elle fait sens, si l’on considère les deux rideaux comme ceux d’un théâtre vénitien, l’un qui s’ouvre et l’autre qui se ferme

eopold Hugo Projet de facade 1883 Musee Rodin cle de sol
Leopold Hugo Projet de facade 1883 Musee Rodin cle de fa inversee

…et la vie entre les deux comme une mélodie sifflée par une déesse sur une flûte de pan.

Il est alors logique que la jeunesse, la partie gaie, soit associée à la clé de sol ; et la vieillesse, la partie grave, à la clé de fa.


  

 

 

 


Leopold Armand Hugo BNF Nature morte au canevas
Nature morte au canevas
Leopold Armand Hugo BNF Autoportrait Musica Artes Rose Maury
Musica et Artes (Auto-portrait de Léopold Hugo ?)

Léopold Armand Hugo, BNF 

La flûtiste personnifie la Musique : on la retrouve dans ces deux gravures. N’ayant pas identifié de musicien du XIXème siècle qui soit également peintre (voir la palette), je suppose que la gravure Musica et Artes, toujours confiée à Rose Maury, doit être rangée dans la série des auto-portraits (d’autant que le cadre, avec son décrochement, rappelle celui de l’auto-portrait en lion de 1883).


Leopold Armand Hugo BNF Facade de meuble detail 2

Enfin, il se peut que l’emblème du bas, sous le motif composé d’une palette et d’un burin, constitue un dernier portrait idéalisé de Léopold, assez similaire à la gravure du ritter et de l’ermite : ici LEX (la Loi) est symbolisée par l’épée, et PAX par la peau de lion.



Leopold Armand Hugo BNF Facade de meuble detail 1

Quant à la femme du haut, il est vraisemblable qu’il s’agisse d’un des deux amours de Léopold : sa mère Julie ou sa fille Zoé.


sb-line

En conclusion

A l’issue de cette longue analyse, voici l’histoire reconstituée de cette extraordinaire série :

Le pendant de 1861

Léopold est si fier de son Autoportrait à la Toque qu’il décide à l’idée d’une gravure commémorative ; il en confie la réalisation à son confident et cousin Antoine Edgar qui, cette même année où Léopold se voit visité par la Muse, connait lui aussi un double succès : il est sous-préfet et il est père.

Ainsi, pour les deux comtes et cousins, le projet devient familial : un palais vénitien comme métaphore de la sous-préfecture de Tonnerre, une muse dénudée qui pourrait aussi une mère allaitante, et  une gravure  en commun, pour fêter tout cela.


Le pendant de 1883

Vingt deux ans plus tard, Léopold a blanchi, perdu ses êtres chers et ses illusions, et c’est Rodin qui lui a soufflé l’apogée de sa carrière de sculpteur, le buste de son oncle Victor. Aussi, comme d’habitude, il compense : par l’Autoportrait en sculpteur modelant le buste de V.H. Le tableau a-t-il existé en réalité, où seulement dans la gravure commandée à Rose Maury ?

Chez les Montferrier en tout cas, on connait la solitude et les fictions de Léopold : son petit cousin Abel l’aime beaucoup, et propose, pour boucler la boucle amorcée par son père à sa naissance, de compléter le pendant vénitien.


La façade de meuble

Léopold envisage-t-il déjà d’abandonner la Gravure pour la Composition musicale, à laquelle il s’adonnera après sa retraite en 1885 ? Toute sa vie il a rêvé de réalisations monumentales, tapisseries ou tableaux géants, qui ne décorent que son imaginaire.

Cette fois il a l’idée d’un meuble qui serait le résumé de sa vie artistique : encadrant une portée musicale encore vierge, il place ses deux autoportraits les plus intimes :

  • il y a vingt deux ans, en explorateur et en doge visité par la Muse ;
  • aujourd’hui, en sculpteur et en lion, crucifié mais sanctifié


Leopold Armand Hugo BNF Chevalier aux lions

Le Chevalier aux lion 
Léopold Armand Hugo, BNF

Concluons par cette allégorie énigmatique, qui revêt la structure classique des doubles auto-portraits de Léopold, avec une sa vue principale, en scène d’extérieur, et sa vignette, en scène d’intérieur .



Leopold Armand Hugo BNF Chevalier aux lions detail

En vignette, un gentilhomme barbu, avec une fraise typique du début du XVIIème siècle, dans un cadre orné de deux têtes barbues, elles-mêmes coiffées d’un casque en forme de tête barbue : l’ensemble, dans le meilleure veine décorative de Léopold, est très réussi.



Leopold Armand Hugo BNF Chevalier aux lions detail 2

Dans le corps de la gravure, le même gentilhomme en casque et cuirasse aux armes d’Angleterre (les trois lions), la main droite posée sur son épée et devant sa bannière (ornée en haut d’un lion dressé)

Je n’ai pas réussi à identifier ce gentilhomme anglais. Et je soupçonne que, tout comme les reitres germaniques, il sort tout armé de l’imagination de Léopold. Car si la prolifération de têtes barbues et de lions saute aux yeux, un autre dispositif plus malin finit par éveiller l’attention : avec sa patte sur l’épée et son étendard dans le dos, le chevalier est exactement homologue – tel un cristal qui garde sa forme en changeant d’échelle – au lion la patte sur un chapiteau, et son étendard comtal sur le dos.

Lion de Venise ou Lion d’Angleterre : dans Léopold, il y a LEO.



Références :
[2] La Chronique médicale : revue bi-mensuelle de médecine historique, littéraire & anecdotique, 1902, p 167 https://archive.org/details/BIUSante_130381x1902x09/page/n167

[3]

« Le moyen mis en avant pour lui forcer la main était simple : comme Mme Solliers séjournait tantôt à Londres, tantôt à Bruxelles, toujours dans de grandes villes, où l’éclat du nom d’Hugo avait pénétré, elle lui écrivait : « Si je n’ai pas d’argent, je vais donner des leçons de déclamation, de poésie, et j’indiquerai que le cours a lieu chez la comtesse Léopold Hugo. » Et le neveu du grand homme baissait la tête, se laissant ainsi rançonner . Un jour,- exactement le 3 mars 1894, — il avait cette idée précautionneuse de couper complètement les vivres à sa femme, sauf pour le cas où elle se remarierait. Il pensait qu’un second mariage l’arrêterait dans ses fantaisies — et lui serait une sauvegarde. Dans cette hypothèse, il lui assurait une rente viagère de 2,000 francs. Comme de juste, sa résolution était bien prise : enlever toute sa fortune — 500,000 francs environ — à l’ex-comtesse Léopold. Dans ce but, il avait, du reste, dés 1880, institué un neveu, M. le marquis de Montferrier, son légataire universel. » Le Journal, 18 juillet 1896

[4] « Ric et Rac : grand hebdomadaire pour tous », 22 décembre 1937 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55112919/f5.image.r=%22l%C3%A9opold%20Hugo%22?rk=1094426;0

Autour de Julie Duvidal : les marquis de Montferrier

12 mars 2019

La vie et l’oeuvre de Julie Duvidal, portraitiste, est maintenant assez bien connue [1]. Mais autour d’elle, ont existé dans la famille de Montferrier d’autres portraits, parfois par de grands peintres, dont il ne nous reste aujourd’hui que quelques photographies.

C’est l’occasion de cette petite généalogie illustrée de la famille des Duvidal de Montferrier, d’abord en remontant dans l’Ancien Régime, puis en descendant le cours du XIXème et du XXème siècles.

Les illustrations non attribuées ci-après proviennent de la collection personnelle de Mr Nicolas Gladysz, que je remercie pour son soutien et sa sagacité.

Les dates ont été vérifiées et souvent corrigées par Mr Jacques Tuchendler, qui a bien voulu me communiquer  par avance le résultat de ses recherches [1a].

Son père  : Jean-Jacques du Vidal,

deuxième marquis de Montferrier (1752 – 1829)

Duvidal gen 1

 

Le père de Julie a eu quatre vies, passant à travers les changements de régime en perdant une bonne partie de sa fortune, mais ni son dynamisme ni son entregent. [2]


Première vie : le Languedoc sous l’Ancien Régime (1752-1789)

 

augustin-pajou-la-marquise-de-montferrier

Le marquis et la marquise de Montferrier, par Pajou, 1781, collection privée

  • 1781 : il épouse à Paris Charlotte de Chardon (1756-1824) , fille  d’un grand administrateur de la Marine et des Colonies [9a], dont il a rapîdement une fille, Rose.
  • Jusqu’en 1789, Jean-Jacques du Vidal fut l’un des trois syndics généraux du Languedoc, comme avant lui son père et son grand-père. Administrateur de haut niveau, le syndic général était une courroie de transmission essentielle entre les Etats de la province et les administrations royales.


Deuxième  vie : Paris durant la Révolution (1789-1799)

 

  • 1789 : après l’abolition des Etats provinciaux, il se cache quelque mois dans son château de  Montferrier puis abandonne définitivement le Midi pour s’installer à Paris.
  • 1794 : jouissant d’une réputation de philanthrope, il ne subit qu’un court séjour en prison [3]. Sa femme ayant préféré émigrer, il divorce.
  •  1795 : il épouse Jeanne Delon (1762-1831), la nounou de sa fille, qui l’avait accompagnée depuis Montpellier  et  qui savait à peine lire [1a],[4].
  • 1797 : Julie naît.

 

1750-1821 Jean Jacques Duvidal Marquise jeanne Delon coll Gladysz

Jeanne Delon, seconde épouse du marquis de Montferrier

Ce tableau, identifié comme étant celui de Jeanne Delon par une mention manuscrite au dos de la photographie, est une énigme iconographique et historique.

Notons d’abord que, si le cadre est très similaire à celui de la marquise Anne de Fournas de la Brosse (voir ci-après), la pose est nettement moins officielle : le bracelet à l’antique, le ruban dans les cheveux, le robe lacée haut, et les deux fleurs écloses, plus un bouton de rose suggestif à l’emplacement du téton, signalent l’alibi mythologique habituel pour les portraits quelque peu osés : il s’agit d’une dame « en Vénus ».

Jeanne Delon était bien la nounou de Rose, elle a dû servir chez les Duvidal vers 1781, à l’âge de 19 ans : était-il concevable que le marquis, amateur d’art mais jeune marié, ait engagé cette dépense pour  immortaliser  une servante, si belle soit-elle ?

Date-t-il d’après son second mariage à Paris, en 1795 ? Jeanne avait alors 33 ans. Il n’est pas inconcevable que l’ex-marquis désargenté (en 1797, il vend l’hôtel de la rue de l’Aiguillerie et en 1798 le château) ait néanmoins décidé de rendre hommage à sa seconde épouse à la fois en marquise et en Vénus dans un style ostensiblement Ancien Régime….


1750-1821 Jean Jacques Duvidal Marquise jeanne Delon coll Gladysz detail roses

Le détail des roses suggère une hypothèse de datation : la fleur de gauche, tournée vers l’arrière représenterait la première épouse, qui venait de disparaître de sa vie ; et la tige que tient la jeune femme représenterait la nouvelle branche de sa vie, porteuse de boutons encore dans l’ombre. Celui qui est mis en pleine lumière serait pour ainsi dire le premier « portrait de Julie », peint en 1797 à l’occasion de sa naissance.

 


Troisième vie : le Consulat et l’Empire (1800 – 1815)

 

Duvidal President du Consulat 1804, esquisse de Julie Duvidal coll Gladysz
 
Duvidal, Président du Tribunat en 1804, Photo copyright Gladysz Nicolas
 

Une fois Cambacérès devenu Second Consul, le sieur Duvidal se voit confier des postes administratifs importants :

  • 1803 : il obtient a Légion d’Honneur ;
  • 1804 : il est nommé président du Tribunat ;
  • 1807 : Maître à la Cour des Comptes,
  • 1808 : Chevalier de l’Empire.

On dit qu’une camaraderie de régiment avec le jeune Napoléon Bonaparte aurait pu faciliter ces promotions. Enfin son appartenance maçonnique, ainsi que celle de sa femme, ne gâtait rien.

  • 1800 :  Zoë naît, suivie en 1801 de Jean-Armand.
  • A signaler en 1800 un des mariages les plus retentissants du Consulat entre sa fille Rose (celle de son premier mariage) et le banquier Basterrèche, richissime mais « le plus effroyable des monstres » [4], ce qui inspira à Bonaparte cette forte sentence : « Ah ! Le présent fait oublier le futur ! ». Ledit banquier eut le bon goût de décéder 18 mois plus tard, laissant Rose veuve et fortunée.


Quatrième vie : la Restauration (1815 – 1829)

  • 1815 : Duvidal est tout bonnement restauré dans son marquisat, et confirmé dans ses fonctions à la Cour des Comptes
  • 1827 : il prend sa retraite

Ainsi la vie de Jean-Jacques Philippe du Vidal, toute de compétence, de connivences de classe et d’une bonne dose d’ambition, éclaire cet esprit de continuité qui se lit dans le pendant imaginé par sa fille aînée à l’aube de sa carrière artistique, ainsi que la volonté d’excellence et la confiance en sa séduction.


 

Le grand-père : Jean-Antoine du Vidal,

premier marquis de Montferrier (1700 – 1786)

 

Duvidal gen 2


1701-1786 Jean Antoine Duvidal 1er Marquis par Tocque coll Gladysz

Jean Antoine Duvidal, portrait par Tocqué

Sa biographie nous est connue notamment par l’hommage que lui fit, à sa mort, la Société Royale des Sciences de Montpellier [5]


Un jeune homme des Lumières

  • Il prête serment comme avocat, mas étudie également les mathématiques, la physique, l’anatomie.
  • 1727 : adjoint anatomiste à la Société Royale des Sciences de Montpellier
  • 1729 : mémoire sur une « trombe terrestre » qui avait fait de grands dommages dans la région de Montpellier


Un homme de pouvoir

  • 1732 : voyage à Paris en remplacement de son père malade, pour remettre les Cahiers de Doléances
  • 1733 : à la mort de son père, il devient Syndic général des Etats de Languedoc. On lui doit la construction du nouveau pont du Gard, à côté du monument romain, l’introduction en Languedoc des moulins à la Vaucanson.
  • 1749 : mariage avec Marie-Rose Vassal
  • 1762 : consul général de la noblesse aux Etats du Languedoc

Il est membre de la loge de la Triple alliance (parmi la trentaine de loges qui se créent à cette époque à Montpellier), pour laquelle il recrute son futur beau-frère Jacques de Cambacérès. Son beau-père Jean Vassal est également Franc-Maçon [3a].


Le premier marquis de Montferrier

  • 1763 : à l’occasion du don fait au roi d’un vaisseau de cent canons ([6], p 78) , il obtient l’érection en marquisat de ses seigneuries de Montferrier et de Baillarguet ([7], p 43)


Armorial_des_Etats_de_Languedoc_Gastelier de La Tour, 1767
Armorial des États de Languedoc, Gastelier de La Tour, 1767
Armoiries des Duvidal de Montferrier

L’Armorial de 1767 mentionne sa qualité de marquis, et montre les armoiries des Duvidal, celles qui figurent sur son portrait.

Mais de plus en plus souvent, par la suite, les Marquis écartèleront les armes des Du Vidal avec celles des Montferrier : « d’or à trois fers à cheval de gueule, chargés d’une étoile d’argent », accompagné de la fière devise « Au triomphe mon fer i est« 


Vue topographique du Chateau de Montferrier en 1764 coll Gladysz

Vue topographique du Château  de Montferrier en 1764,  collection Gladysz

Il fait complètement reconstruire le vieux château de Montferrier, et le transforme en un des plus beaux châteaux du Languedoc (il sera détruit à la Révolution).


Hotel de Montferrier
Hotel de Montferrier bis

Hôtel de Montferrier, 23 rue de l’Aiguillerie à Montpellier.

Ayant vendu à faible prix sa source du « Boulidou » à la ville de Montpellier et autorisé le passage sur ses terres de l’aqueduc de la Lironde (qui relie celui des Arceaux) il obtient en 1775, luxe inouï, une prise d’eau particulière sur le tuyau qui traversait son hôtel pour alimenter la fontaine publique de la place Pétrarque. [8]


reportage-46-1
reportage-46-2

Trois siècles plus tard, l’eau est toujours gratuite pour les habitants de l’ancien hôtel particulier. [9]


L’arrière grand-père de Julie :

Jean-Antoine du Vidal (1665- 1733)

 

Duvidal gen 3

1669-1733 Jean Antoine Duvidal version couleur
Jean-Antoine du Vidal (recolorisé), attribué à Hyacynthe Rigaud
1669-1733 Jean Antoine Duvidal Epouse De la Brosse par Mignard coll Gladysz
Anne de Fournas de la Brosse, attribué à  Mignard
1696 Rigaud autoportrait au manteau bleu chateau de Groussay.
Autoportrait au manteau bleu , 1696, Hyacynthe Rigaud, château de Groussay
1669-1733 Jean Antoine Duvidal Epouse De la Brosse par Mignard coll Gladysz revers
Revers de la photographie ci-dessus

L’attribution à Rigaud est incertaine [10]. On peut néanmoins  noter la  grande ressemblance avec l’autoportrait de Rigaud qui doit dater de la même époque.

  • 1689 : épouse Anne de Fournas de la Brosse [10a]
  • 1691 : succède à son père comme Conseiller Maître en la Cour des Comptes Aides et Finances de Montpellier
  • 1704 : Syndic général des Etats de Languedoc
  • 1707 : obtient la survivance de sa charge, pour son fils.


1669-1733 Jean Antoine Duvidal Portrait en robe coll Gladysz

Jean-Antoine du Vidal, en robe de conseiller

La famille possédait un second portrait au même âge, mais en habit de conseiller : il était peut-être destiné à l’hôtel de Montpellier, le  pendant avec son épouse, en habit de grand seigneur,  étant pour le  château de Montferrier.



Son arrière-arrière grand-père :

Antoine du Vidal, bourgeois de Montpellier (1621-1690)

  • Lieutenant de cavalerie
  • 1675 : ennobli par la charge de Secrétaire du Roi, nommé Conseiller Maître en la Cour des Comptes Aides et Finances de Montpellier


Montferrier don Leopold Hugo
Colline basaltique de Montferrier (don de Léopold Hugo en 1890 à la société de géographie)
Montferrier sur Lez
Montferrier aujourd’hui

 

  • 1684 : achète la coseigneurie de Montferrier en 1683 à Louise de Baudan veuve de Pierre Dhauteville pour 49.000 livres et l’année suivante acquiert l’autre moitié de Montferrier au marquis de Toiras. D’après une tradition que certains généalogistes mettent en doute ([11], p 329) et que d’autres confirment ([12], p 17) , les anciens seigneurs de Montferrier auraient pris le nom de Du Vidal en 1386 : le château ne faisait donc que revenir dans la lignée.
  • Il démolit le château féodal et le reconstruit en style Louis XIV.
  • 1687 : Premier consul de Montpellier



L’énigme du mestre de camp

Inconnu en armure coll Gladysz
Jacques de Montferrier, Mestre de Camp
1701-1786 Jean Antoine Duvidal 1er Marquis par Tocque coll Gladysz
Jean-Antoine du Vidal, premier marquis

Ce tableau aujourd’hui perdu pose un épineux problème, dont voici les données :

  • l’inscription, très peu lisible, semble être « JACQUES DE MONTFERRIER <…> MESTRE DE CAMP
  • son cadre ainsi que la position des armoiries, identiques à celles du portrait de Jean-Antoine du Vidal, semble en avoir fait une sorte de pendant ;
  • les armories sont celles des Duvidal de Montferrier, munies de la couronne de marquis, ce qui place le portrait après 1763 (érection du marquisat) ;
  • l’homme porte une armure et une décoration de type militaire (sans doute la plus courante à l’époque pour les militaires méritants : celle de l’Ordre de Saint Louis).



Inconnu en armure detail

Détail des armoiries et de la décoration

L’opuscule d’Etienne Dalvy [13] comporte une mention intéressante sur les membres de la famille Montferrier ayant fait une carrière militaire :

« Hannibal de Montferrier du Vidal, tué à Lens en 1638 ; Samuel du Vidal de Montferrier, tué à Slaffarde, 1690, qui servirent sous le duc d’Enghien et Turenne ; Jacques de Monlferrier. mestre de camp de cavalerie, qui se conduisit héroïquement à Minden. »

Dans l’annuaire des membres de l’Ordre de Saint Louis [14], on trouve un chevalier de Vidal (sans prénom), reçu dans l’ordre en 1740 en tant que Capitaine au régiment de Picardie, et mort en 1759 à la bataille de Minden, toujours en tant que Capitaine. En admettant que cet officier ait eu une trentaine d’années lors de son entrée dans l’ordre, il serait donc né vers 1710, ce qui en fait un contemporain de Jean-Antoine du Vidal.

Mis à part ces maigres indication, Jacques de Montferrier ne figure dans aucune généalogie de la branche aînée des Duvidal : il devait donc faire partie d’une branche cadette (comme l’autre Mestre de camp mort au combat dans la famille, Samuel du Vidal de Montferrier), mais sans doute pas celle-ci, qui était en majorité protestante (un protestant pouvait acheter le grade de Mestre de camp, mais pas accepter la médaille de Saint Louis)


Inconnu en armure inverse collection Gladysz
Portrait inversé
1781 Pajou Jean Philippe du Vidal Marquis de Montferrier Terre Cuite Musee de Montreal
Jean-Jacques Philippe du Vidal, 

Pajou, Terre Cuite, Musée des Beaux Arts de Montréal

Si l’on verse au dossier la ressemblance frappante entre notre inconnu et le buste de Jean-Jacques Philippe du Vidal en 1781, nous en arrivons à une hypothèse raisonnable.

Peu après 1763, dans la foulée du succès de ses ambitions, le premier marquis Jean-Antoine aurait décidé, pour étoffer la gloire militaire de la famille, de faire peindre, en pendant de son propre portrait en habit (et quitte à améliorer quelque peu son grade) un Montferrier en armure : ce lointain cousin Jacques, encore auréolé par sa mort héroïque à Minden. Et, le modèle n’étant plus disponible, il aurait poser le deuxième marquis, de sorte que le pendant officiel (un noble de robe, un militaire) dissimule un petit secret familial : un pendant père-fils.


Après Julie

Jean-Armand du Vidal, (1799-1866)

Troisième marquis de Montferrier

Duvidal gen 3bis


Le frère de Julie a fait une carrière exclusivement militaire, et n’a laissé que peu de traces.

  • 1817 : officier aux Gardes du Corps du Roi Louis XVIII, sous les ordres du Duc d’Havré
  • 1827 : Lieutenant. Il servit également dans les Carabiniers et les Lanciers
  • 1827 : épouse Catherine Jacquinot (1796-1846) à Pont-à-Mousson, où il demeure en bon notable local, s’occupant de zoologie et de sociétés de bienfaisance.


Portefeuille de Napoleon
Portefeuille de Napoléon
Le_Figaro_Supplement_litteraire_du 16 mars 1929
Le Figaro, Supplément littéraire du 16 mars 1929

Il a joué néanmoins un petit rôle au service de la grande Histoire, en conservant dans la famille un portefeuille que lui avait confié le Baron de Méneval sous la Restauration, et qui contenait un manuscrit éclairant d’un jour nouveau l’Assassinat du duc D’Enghien (voir le récit dans le Figaro).



Six semaines marquis : Pierre Olivier Duvidal

Lorsque Jean Armand décède le 30 juillet 1866, le titre de marquis échoit à son fil aîné, Pierre Olivier, qui décède lui-même le 27 août à l’âge de 35 ans, laissant le marquisat à son frère cadet Antoine-Edgar. [1a]



Antoine-Edgar du Vidal, (1832-1894)

Quatrième marquis de Montferrier

Duvidal gen 4



Abel-François Villemain. Portrait par Ary Scheffer, 1855 Louvre
Abel-François Villemain. Portrait par Ary Scheffer, 1855 Louvre

 

  • 1860 (8 mai à Paris 6ème) : il épouse Lucie Villemain, fille d’un homme célèbre : Abel-François Villemain (1790-1870), écrivain, historien, critique littéraire, ministre de l’Instruction Publique, Pair de France [15].
  • 1861 : suite à cette alliance prestigieuse, il est propulsé sous-préfet de Tonnerre, jusqu’à la fin du Second Empire. Selon son frère le comte Anatole de Montferrier :

« Mr Thiers, en obtenant à Bordeaux de l’Assemblée Nationale la paix à tout prix, m’avait forcé à émigrer de Metz, et mon frère, le marquis de Montferrier, fidèle à sa parole et à son serment, avait refusé de servir le gouvernement du 4 septembre et s’était retiré à Genève. » [16]


La Charente 20-01-1879 Politique Montferrier

La Charente, 20 janvier 1879 [16a]

Il semble avoir manoeuvré sans grand succès dans les milieux de la presse bonapartiste, à en croire cette appréciation peu flatteuse de La Charente, à propos de la prise de contrôle ratée du journal « Le petit Caporal ».

  • 1880 : on le trouve Président de la Société civile obligataire de la Société foncière et agricole de la Basse Egypte.

Antoine-Abel du Vidal (Tonnerre 17 avril 1861- Paris 1937)

Cinquième marquis de Montferrier

Duvidal gen 5

Abel de Montferrier 1882 detail
A 21 ans, au XIIème régiment de Chasseurs de Rouen, 1882(cliquer pour voir l’ensemble)
antoine abel Duvidal de Montferrier coll Gladysz

Antoine-Abel du Vidal de Montferrier

L’affaire du testament de Léopold

En avril 1895, le cinquième  marquis de Montferrier conduit l’enterrement de Léopold Hugo, qui avait désigné comme légataire universel son cousin le quatrième marquis (mort juste avant lui, en 1894). Ceci donna lieu à un imbroglio judiciaro-mondain dont la presse fit un feuilleton à épisodes : en effet Célestine Solliers, l’épouse divorcée de Léopold (et femme de moralité douteuse), produisit un autre testament, réclama la moitié de la fortune et traîna le marquis au tribunal.


Proces Leopold Hugo
L’Univers, 19 juillet 1896
Proces Leopold Hugo 2
Le Grand écho du Nord de la France, 26 février 1898, [17]

Ce testament ayant été reconnu comme un faux par les experts, elle fit quinze mois de préventive (il faut dire elle avait déjà été condamnée par contumace, en 1891, à 1 an de prison pour abus de confiance , et n’était rentré en France qu’après l’expiration du délai de prescription).


Proces Leopold Hugo 3
La Lanterne, 27 février 1898

Les Assises furent acrobatiques, reportées à plusieurs reprises suite à l’état nerveux de l’accusée. Je n’ai pas trouvé le jugement définitif, mais la peine devait être largement couverte par la détention préventive. [18]


L’arrière petite fille de « Notre Dame de Thermidor »

 

1897 Marie Louise tallien de cabarrus Comerre coll Gladysz

Marie Louise Tallien de Cabarrus, 1897, portrait par Comerre

  • 1892 : 892 : Antoine-Abel du Vidal fait, à l’exemple de son père, un beau mariage. Il épouse au château de Clayes une fille de la meilleure société : Marie-Louise Tallien de Cabarrus, arrière-petite fille de Mme Tallien, (cette dernière, spécialiste de la survie par temps de tempête, avait eu pas moins de onze enfants avec cinq maris différents, certains nobles et d’autres moins)


1897 Comerre peignant Marie Louise tallien de cabarrus bis
1897 Comerre peignant marquise Antoine Abel du Vidal Montferrier (nee Marie Louise tallien de cabarrus )

 Comerre peignant Marie Louise Tallien de Cabarrus, collections du Musée d’Orsay


chateau des Clayes Clayes sous bois
Château des Cabarrus, à Clayes sous Bois
chateau des Clayes aujourd'hui
Le château de Clayes aujourd’hui (détruit durant la Seconde guerre mondiale)

Ce mariage, ainsi que la fortune de Léopold, on dû beaucoup faire pour l’aisance financière du couple, qui mène désormais grand train.


Les Modes Juin 1903 La marquise de Montferrier
Les Modes Juin 1903
PORTRAIT-de-la-MARQUISE-de-MONTFERRIER

Tandis que la marquise figure parmi les Parisiennes élégantes, le marquis est nommé assez fréquemment dans les journaux.


Le Figaro 7 aout 1898
Le Figaro, 7 août 1898
Le Figaro 15 septembre 1898
Le Figaro 15 septembre 1898

Membre de plusieurs Cercles huppés, Il donne des réceptions, préside à des assauts d’escrime, et est un des tous premiers automobilistes.


L Idole Abel de Montferrier
L Idole
Abel de Montferrier Le Livre revue mensuelle, 1889, p 496
Le Livre : revue mensuelle, 1889, p 496

Homme de lettres, il dessine, écrit des poèmes et de petits spectacles joués devant la haute société.


Histoire des theatres de societe Leo Claretie 1906 p 270
Histoire des theatres de societe Leo Claretie 1906 p 271

« Histoire des théâtres de société, Léo Claretie, 1906, p 270 et 271

Dans ses confidences à Léo Claretie, il inscrit ce goût pour le théâtre privé dans une tradition doublement familiale, à la fois côté Monferrier et côté Villemain.

Il donne fréquemment des conférences historiques, qu’il fait paraître en recueil à la Librairie Académique Perrin : « Les femmes, la danse, la politesse ». Selon la Revue des lectures du 15 juillet 1930 :

« On ne mettra pas cet ouvrage dans toutes les mains : il s’y trouve des plaisanteries légères, un peu risquées parfois. Mais les gens formés liront avec plaisir ces pages pétillantes et fort amusantes ».


marie louise tallien de cabarrus par Therese-Marie-Rosine GERALDY
Marie-Louise Tallien de Cabarrus
Portrait par Thérèse-Marie-Rosine Géraldy

Le couple vit une vie mondaine, possède au port de Loctudy un petit sloop de 4,6 tonneaux, le Star.


sb-line
Chasseriau Portrait de mademoiselle de Cabarrus, 1848-Musee des beaux-arts de Quimper

Portrait de mademoiselle de Cabarrus
Chassériau , exposé au Salon de 1848, Musée des Beaux-Arts de Quimper.

Marie-Louise était trçs proche de sa tante Marie-Thérèse de Cabarrus (1825-99), qui l’avait adoptée. Elle est ici portraiturée pour tante Marie-Thérèse de Cabarrus (1825-99), portraiturée ici par Chasseriau à l’âge de 23 ans. Considérée comme l’une des plus belles femmes de Paris, elle était la fille de Jules Adolphe Edouard Tallien de Cabarrus, le médecin du peintre, dit le « Docteur Miracle » [19] , et d’Adèle de Lesseps, soeur ainé deFerdinand de Lesseps.


Chateau de Langoz pres de Loctudy

Château de Langoz près de Loctudy

L’année du tableau, elle épousa un avocat, le baron Claude Saint-Amand Martignon, et vécut au château de Langoz près de Loctudy, qui devint un peu le nouveau point d’attache des Duvidal de Montferrier. C’est sa nièce Marie-Louise qui fit don en 1901 de son portrait au musée de Quimper.


Après le Cinquième marquis

 


Abel de Montferrier et Marie Louise aux Clayes aout 1892
1898 : Abel et Marie-Louise aux Clayes, après six ans de mariage
Abel de Montferrier et Marie Louise au mariage de Cecil en 1936
1936 : Abel et Marie-Louise au mariage de Cecil, un an avant sa mort

Cecil de Montferrier 1936

  • En 1936, le fils d’Abel de Montferrier, le comte Cecil de Montferrier épouse une américaine ; il devient le sixième marquis l’année suivante à la mort de son père.
  • Le septième marquis est décédé en 2010.

Une autre famille  : Les Sarrazin de Montferrier

Une étonnante complication vient du fait que Victor Hugo connaissait deux familles de Montferrier :

  • par son frère Abel, il était apparenté aux Duvidal de Montferrier ;
  • par Juliette Drouet, il connaissait les Sarrazin de Montferrier qui , bien que d’une famille tout à fait différente, se faisait donner également le titre de marquis [20].

C’est donc ce marquis Alexandre Sarrazin de Montferrier qui, en 1851, lors du coup d’état du 2 décembre, hébergea au 2 rue de Navarin Victor Hugo pendant 5 jours et le mit lui-même dans le train de Bruxelles

C’est ce même marquis Alexandre, par ailleurs mathématicien et beau-frère de Wronski, qui fut le compagnon en 1865 de Marie-Noémie Cadiot (plus tard Marie Rouvier), sculptrice, femme de lettres et féministe, connue sous son pseudonyme de Claude Vignon : contrairement à ce qu’on lit parfois, il ne s’agit donc pas du quatrième marquis Antoine-Edgar du Vidal.


 

Références :
[1] La belle-sœur de Victor Hugo, Caroline Fabre-Rousseau, 2016
[1a] Jacques Tuchendler, publication à paraître
[3] En 1794, au plus fort de la Terreur, il a loué son logement à son cousin Cambacérès.  Une source  non vérifiée dit qu’il l’aurait ainsi sauvé de l’échafaud. Voir Biographie universelle et portative des contemporains, ou, Dictionnaire historique des hommes vivants, et des hommes morts depuis 1788 jusqu’a nos jours, qui se sont fait remarquer chez la plupart des peuples, et particulièrement en France, par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes, F.G. Levrault, 1834 p 186 https://books.google.fr/books?id=dbFNAQAAMAAJ&pg=PA186&dq=Jean+Jacques+Philippe+Duvidal+de+Montferrier&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjqjLjrybPcAhXHzqQKHY10AKkQ6AEIRDAF#v=onepage&q=Jean%20Jacques%20Philippe%20Duvidal%20de%20Montferrier&f=false
[3a] De la franc maconnerie à Montpellier, Alain KNAPP http://ar.21-bal.com/istoriya/2724/index.html
[5] Eloges des Académiciens de Montpellier: pour servir à l’histoire des sciences dans le XVIIIe siècle, Desgenettes Bossange, 1811 p 280 et ss https://books.google.fr/books?id=UYvNewHiVzQC&pg=PA280
[6] Les officiers des États de la province de Languedoc / par M. le Vte de Carrière,… ; publié par les soins de M. le Vte Albert de Carrière, son fils… Aubry 1865 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65687355/
[7] Notice sommaire généalogique sur la maison Du Vidal de Montferrier (titre de marquis) en Languedoc : d’après le travail de d’Hozier, un jugement de 1676 et divers documents inédits par l’abbé C.-P. Ténard, 1887. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5687172n
[8] Bulletin – Société languedocienne de géographie, tome XXIV, 1901, p 455 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4152637/
[9] Autres vues de l’Hotel de Montferrier : https://autourdegeorgesmoustaki.blogspot.com/2018/01/lhotel-de-montferrier23-rue-de.html
On trouve son acte de baptême le 13 avril 1752 à la paroisse Notre Dame des Tables, Montpellier
[9a] Daniel Marc Antoine CHARDON http://cths.fr/an/savant.php?id=114115#
[10] Le livre de raison du peintre Hyacinthe Rigaud / publié avec une introduction et des notes par J. Roman, 1919, p 293 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9641173x.r
[10a] Annuaire de la noblesse de France et des maisons souveraines de l’Europe, 1893, génalogie de Albert Reverend, p 283
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k366209/
[11] Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle. XV. Duh-Dyé, 1917, par GustaveChaix d’Est-Ange,
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1120080/
[12] « Notice sommaire généalogique sur la maison Du Vidal de Montferrier (titre de marquis) en Languedoc », Abbé C.-P. Ténard https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5687172n.r
[13] Les Seigneurs de Montferrier, ou un Traité de paix au XIVe siècle (1380) , par M. Etienne Dalvy, 1891 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57222402
[14] Histoire de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis depuis son institution en 1693 jusqu’en 1830, tome 2, p 501 https://archive.org/details/histoiredelordr00annegoog/page/n526
[16] « Histoire de la révolution du 18 mars 1871 dans Paris , par le comte Anatole de Montferrier, témoin oculaire », p 79 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5475592d/
[17] L’Univers, 19 juillet 1896 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k709198b
Le Grand écho du Nord de la France, 26 février 1898, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k47574027/
[18] Pour un résumé croustillant de l’affaire et du procès, voir l’article du Figaro du 25 février 1898, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k284300b/
et de « L’Aurore : littéraire, artistique, sociale » du 30 mars 1898 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7015308/f3.item.r=%22Clémentine%20Solliers%22.zoom
[20] « La plus aimante », Paul Souchon, 1941, p 285

Le secret des soeurs Duvidal

23 juillet 2018

Dans lequel une énigme de l’histoire de l’art se trouve résolue par un lecteur de ce blog.

La femme au Turban

Autoportrait Julie Duvidal
Autoportrait, Julie Duvidal De Montferrier, exposé au Salon de 1819, Musée de l’Ecole des Beaux Arts

Julie Duvidal, élève  de Gérard, puis plus tard de David, a peint cet autoportrait prometteur à l’âge de 22 ans.



vigee-lebrun 1794 Aglae de Gramont, duchesse de Guiche by Louise Elisabeth

Portrait d’Aglae de Gramont, duchesse de Guiche
Élisabeth Vigée-Lebrun, 1794, Collection privée

Turban et étoffes aux couleurs vives n’avaient pas attendu le XIXeme siècle pour entrer dans la panoplie des coquettes, comme en témoigne ce portrait par Élisabeth Vigée-Lebrun, réalisé à Vienne où avaient émigré à la fois la modèle et la peintre.


la_grande_odalisque Ingres expose Salon 1819

 La grande odalisque (détail)
Ingres, 1814, Louvre, Paris
Cliquer pour voir l’ensemble

Mais il est vrai que c’est sous l’Empire que l’orientalisme prend véritablement son essor : la Grande Odalisque, peinte pour Caroline Murat en 1814 mais non payée pour cause de changement inopiné de régime, fut exposée par Ingres au Salon de 1819, donc à quelques mètres du portrait de Julie Duvidal.

Mais celle-ci s’est sans doute plutôt inspiré de l’autre tendance du turban ingresque : celui du revival raphaélien.


Jean_auguste_dominique_ingres_raphael_and_the_fornarina 1814 Fogg Art museum detail
Raphael et la Fornarina (détail)
Ingres, 1814, Fogg Art museum
La_Fornarina_by_Raffaello Palais Barberini, 1518-19 Rome detail
La Fornarina, Raphaël, 1518-19, Palais Barberini, Rome

Cliquer pour voir l’ensemble

Pour le salon de 1814, Ingres avait redonné vie au personnage le plus impudique de Raphael, la Fornarina vêtue de son seul turban, tout en concentrant le sex-appeal sur l’épaule et sur le regard souriant se retournant vers le spectateur.


vigee-lebrun_1800 Ermitage

Autoportrait, Elisabeth Vigée-Lebrun,1800, Ermitage, Saint Petersbourg

Mais même sans référence à Raphaël, le turban avait déjà valeur d’attribut de la Peinture, plus précisément de la Femme peintre : dans cet autoportrait d’Elisabeth Vigée-Lebrun, il exalte à la fois l’habileté et la beauté de l’artiste.


Madame_de_Stael par Gerard apres

Madame de Staël,
Gérard, après 1810, Château de Versailles

Une autre célèbre porteuse de turban était Madame de Staël, qui en avait fait son accessoire fétiche. La mode de cet accessoire, venue de Grande-Bretagne, s’était popularisée depuis les années 1790.

On ne connait pas précisément la date de ce portrait, mais il aurait pu être peint après 1817 [0], et Julie aurait donc pu le voir dans l’atelier de son maître.


adrienne de carbonnel de canisy gerard 1824 coll privee

Adrienne de Carbonnel de Canisy,  Gérard, 1824, collection privée

Lequel, à son tour, se souviendra sans doute de la composition de Julie, pour ce portait réalisé cinq ans plus tard.


sb-line

Ainsi le portrait enturbanné de la jeune Julie revendique un triple patronage :

  • celui des coquettes de l’Ancien Régime,
  • celui des meilleurs peintres, hommes et femmes, d’antan et d’aujourd’hui,
  • et celui, intemporel, des jolies femmes culottées et sûres de leur charme.



Le salon de 1819

Sainte Clotilde

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819 p 48

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819, p 48

Au Salon de 1819, le morceau de bravoure de Julie n’était pas son autoportrait, mais un sujet propre à séduire catholiques et royalistes : celui de Sainte Clotilde, vénérée pour avoir converti Clovis à la vraie foi. Julie avait tapé juste car le tableau fut aussitôt acheté par Louis XVIII et se trouve encore accroché sur les murs de l’Assemblée Nationale.

Ce tableau avait reçu un accueil très favorable des condisciples de Julie, les autres élèves de David, comme en témoigne leur compte-rendu du Salon de 1819 [1] :

« Nous opposerons à cette critique une production de Mlle Duvidal. Clotilde , reine de France, assise près du berceau de son second fils mourant , élève vers le ciel ses yeux pleins de larmes, pour implorer sa guérison. Sa main maternelle presse celle de son enfant, presque inanimé ; l’espoir renaît sur sa belle et noble physionomie : elle aperçoit un rayon céleste, présage du succès de sa prière. Ce tableau , simple dans sa composition , d’une belle couleur et d’une facile exécution , décèle le germe d’un grand talent. Les détails et les draperies sont soignées; le velours vert des vêtements de la reine est d’un très- bon effet. Nous croyons cependant devoir rappeler à cette jeune artiste qu’il n’y a point de couleurs dans l’ombre, et que si l’on oublie ce principe , l’effet de la lumière est nul ; elle aurait dû rompre le ton du velours de la robe, qui n’est point éclairé , et qui parait cru; mais que de droits acquis à l’indulgence dans presque toutes les autres parties du tableau ! « 


Portraits de Mlles **

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819 p 173

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819 p 173

Mais la mention qui nous intéresse ici se trouve dans la partie « Suppléments » du catalogue : qui sont ces demoiselles anonymes, et s’agissait-il d’un double portrait , ou de deux pendants ?

La lettre des élèves de David nous donne immédiatement la moitié de la solution :

« Nous ne devons point oublier deux charmants portraits de femmes, par le même auteur ; nous avons surtout admiré celui dont la tête est coiffée d’un turban rouge. Il est ressemblant, car nous en avons reconnu l’aimable original. L’artiste promet de parcourir avec succès cette carrière qui n’est pas sans mérite et sans difficultés. « 


Autoportrait Julie Duvidal Point Interrogation

Ainsi, la femme au turban rouge, l‘ »aimable original » reconnu par ses condisciples, était accompagnée au Salon de 1819 d’une autre demoiselle Duvidal : un tableau dont presque aucune trace ne subsiste, hormis cette mention au catalogue.


Les soeurs Duvidal

Julie DUVIDAL DE MONTFERRIER Drolling date inconnue LouvreJulie Duvidal de Montferrier, dessin de Drolling, début XIXeme Zoe Jacqueline DUVIDAL DE MONTFERRIER Dupre 1824Zoë Jacqueline Duvidal de Montferrier, dessin de Dupré, 1824

Cabinet des Dessins, Louvre, Paris

Cette demoiselle qui figurait dans l’autre tableau ne peut être que sa soeur chérie Zoë, âgée de 18 ans à l’époque, et dont ce dessin nous restitue l’image quelques années plus tard. Un ouvrage passionnant a reconstitué récemment, dans le détail, la vie des des soeurs Duvidal, d’après les nombreux documents restés dans la famille Hugo [3]


Julie_Duvidal_de_Montferrier Gerard 1830 Hauteville House
Julie Duvidal de Montferrier, Gérard, 1826, Hauteville House
Leopold Robert Paysanne de la campagne de Rome 1824 Museedu Louvre
Paysanne de la campagne de Rome (Zoë Duvidal), Léopold Robert, 1824, Musée du Louvre

Les soeurs Duvidal ont également servi de modèle à des peintres de leur entourage :

  • Gérard a peint son élève Julie, envers laquelle il éprouvait certainement une tendre inclination ([3], p 96 )
  • Léopold Robert, compagnon de voyage des deux soeurs en Italie, a déguisé Zoë en paysanne romaine ([3], p 156 ).


Duvidal_de_Montferrier_-_Abel_Hugo_1830 Chateau de Versailles
Abel Hugo, Julie Duvidal de Montferrier, 1830, Château de Versailles
Pierre-Charles_Alexandre_Louis
Pierre-Charles Alexandre Louis [2]

Julie épousera en 1826 le frère aîné de Victor Hugo, Abel.

Zoë, moins brillante que sa soeur, épousera en 1835 un médecin célèbre, dont elle n’aura pas d’enfant.


Un lecteur de ce blog nous a communiqué un document inédit, qui lève un coin du voile sur le pendant perdu, tout en ouvrant de nouvelles questions.

Le pendant perdu

Pendants expose en 1819 Duvidal

Portaits de Mlles Julie et Zoë Duvidal,
Gravure de Rose Maury, Collection privée,
Photo copyright Gladysz Nicolas

Cette gravure comporte une erreur de date : « Salon de 1818 » au lieu de 1819 ; l’abréviation « ips p » (ipse pinxit) confirme que la femme au turban, à gauche, est bien l’autoportrait de Julie Duvidal ; mais le nom de la personne de droite n’est malheureusement pas précisé.

Julie a respecté ici plusieurs conventions des pendants :

  • symétrie des attitudes ;
  • opposition intérieur/extérieur (à gauche dans une grotte, à droite devant un arbre) ;
  • contraste cohérent des couvre-chefs : le turban d’intérieur, le chapeau pour sortir ;
  • contraste entre le décolleté et l’habillé.

En se positionnant à gauche, Julie adopte la position dévolue à l' »homme » dans les pendants de couple (voir Pendants célibataires : homme femme) et se place donc implicitement en position de protectrice par rapport à sa soeur cadette.

La gravure n’a pas de date, mais nous allons pouvoir l’évaluer approximativement en nous intéressant à la biographie de la graveuse : Rose Maury.


Une enfant prodige

En 1895, une anecdote amusante de la vie du ministre Victor Duruy éclaire les débuts de l’artiste [4] :

« En 1867, étant ministre de l’instruction publique, il fut à Lectoure inaugurer le collège. A l’issue de la solennité, comme il attendait, à la gare, l’heure du départ pour Paris, il aperçut une fillette de cinq ans, la fille du chef de gare, qui, un cahier à la main, crayonnait une esquisse. Que faites-vous là, mon enfant? lui demanda Victor Duruy. – Votre portrait, monsieur. – Vraiment! voudriez-vous me le montrer? – Avec plaisir. Et la petite remit au ministre sa silhouette très ressemblante, qu’il emporta.
Peu de temps après, Victor Duruy s’intéressant à cette Nelly Jacquemard en herbe, fit nommer le père à un poste voisin d’une grande ville, où la jeune artiste put se fortifier dans l’art du dessin. Cette enfant n’était autre que Rose Maury qui, après avoir été lauréate remarquée aux beaux-arts, poursuit actuellement sa carrière en collaborant à divers journaux illustrés parisiens. »

Ce qui nous donnerait une naissance en 1862.


Le fille du chef de gare

D’après le Le Journal de Toulouse, elle serait plutôt née en 1860 [4a].

Le Catalogue illustré de l’Exposition des arts incohérents de 1886 nous indique qu’elle est née à Avignonet. On l’y retrouve bien, non pas en 1862 ni en 1860, mais le 26 mars 1858, fille du Chef de Gare d’Avignonet.

Mlle Maury avait l’art de se rajeunit auprès des journalistes !

Nous la retrouvons à la gare de Villefranche de Lauragais, tout près d’Avignonet, où elle vend un recueil artisanal de ses gravures réalisées alors qu’elle n’avait que douze ans [5].

Il semble donc que son père, qui sera nommé plus tard chef de gare à Pamiers, soit resté à Avignonet (qui n’est qu’à 40 kilomètres de Toulouse) pendant toute l’enfance du prodige : l’anecdote avec Victor Duruy, fausse pour la date, semble donc également fausse pour le fond (Victor Duruy, mort en 1894, ne pouvait pas démentir).


L’étudiante appliquée

En 1875, elle peint un tableau sur l’Inondation de Toulouse et une « Sainte Vierge bénissant le monde » donnée à l’Eglise d’Avignonet [5a]. En 1876, elle monte à Paris, à l’Ecole Nationale de dessin, où elle obtient un premier prix de dessin d’après nature et un premier prix de dessin d’académie [6]. En 1877, elle y termine ses études en remportant onze nominations, huit premiers prix et la médaille d’or donnée par le ministre des Beaux-Arts [5a].Elle a moins de succès en 1878 au concours organisé par l’Union Centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie (2e mention ex-aequo), dont le sujet était à vrai dire peu stimulant : Décoration d’un écran-rouleau en développement, demi-grandeur d’exécution.


Rose Maury Toulousaine 1878
Toulousaine, Rose Maury, 1878.

De cette même année date sa première gravure imprimée [7] : cette Toulousaine dans laquelle on aimerait reconnaître un autoportrait.

Il faudra attendre les années 1883-85 pour la retrouver assez régulièrement comme caricaturiste de presse, notamment dans le Journal amusant. L’essentiel de sa carrière se fera ensuite dans les illustrés pour enfants, notamment la Semaine de Suzette.  En 1899, elle est nommée Officier d’Académie (L’Express du Midi, 8 juin 1899).


La protégée de Léopold Hugo

  
Leoplod Hugo par Rose MauryAutoportrait gravé par Rose Maury, Hauteville House
Leopold Armand Hugo recto
Collection particulière Photo copyright

Le comte Léopold Armand Hugo

 

Le fils de Julie Duvidal et d’Abel Hugo, le comte Léopold Armand, était un grand original : ingénieur des Mines, inventeur de concepts mathématiques lourdement hugocentrés (les hugodomoïdes, la théorie hugodécimale), il se piquait également d’être sculpteur et graveur. On ne sait pas quand ni comment il a sympathisé avec Rose Maury, mais il lui a commandé plusieurs gravures à partir de ses propres oeuvres. Peut-être cette jeune méridionale sans le sou, enfant prodige et artiste méritante, lui rappelait-il son propre génie et la carrière de sa mère ?


Date probable de la gravure des pendants

Pendants expose en 1819 Duvidal

Photo copyright

En 1880, Léopold fit plusieurs dons à différents musées. A l’Ecole des Beaux Arts, , probablement la même année, il donna l’Autoportrait de sa mère Julie, morte en 1865. L’autre pendant du Salon de 1819, le portrait de Zoë, avait dû être offert à celle-ci, puisque Léonard l’aurait inclus dans le même don s’il l’avait eu en sa possession. A la mort sans enfants de Zoë en février 1880 (après son mari en 1872), il est probable que son portait ait été récupéré par le troisième enfant de la fratrie, Jean-Jacques Armand Duvidal, passant ainsi dans la famille des marquis de Montferrier.

Il est possible que ce soit à l’occasion de cette donation que Léopold ait commandé la gravure à Rose Maury, afin de garder le souvenir des deux pendants (tout en se trompant d’un an sur la date). Mais en 1880, celle-ci n’avait que 22 ans et était pratiquement inconnue.

Il est donc plus probable que ce soit dans les années suivantes qu’il ait rencontré Rose. Celle-ci aurait donc réalisé la gravure sans avoir sous les yeux le portrait de Julie, ce qui pourrait expliquer certaines »erreurs » manifestes :


Autoportrait Julie Duvidal
Portrait Julie Duvidal
Photo copyright

Le turban est plié différemment, le décolleté est plus généreux et le manteau s’arrondit en une sorte de corolle très différente de l’original.


Le pendant retrouvé (SCOOP !)

Autoportrait Julie Duvidal
Portait de sa soeur Zoe, par Julie Duvidal de Montferrier, 1819 localisation inconnue

Grâce à un livre anglais de 1951 [7a] , nous avons pu reconstituer le pendant, qui se révèle plein de vie et d’expression : les deux soeurs se retournent vers le spectateur, l’une légèrement de face, l’autre légèrement  de dos. L’aînée, l’originale, campée dans sa grotte romantique , arbore le costume oriental qui justifie son décolletté ; la cadette, la sage, se promène en habit bourgeois, le chapeau orné de fleurs et le cou d »une corolle de dentelle.

Capture

Le portrait de Zoë, attribué à Gérard, était donc resté dans la famille du marquis de Montferrier.


Portait de sa soeur Zoe, par Julie Duvidal de Montferrier, 1819 localisation inconnue
Portrait Zoe Duvidal
Photo copyright

On se perd en conjectures sur l’écart, encore plus grand que dans le cas de Julie, entre le tableau et sa retranscription par Rose Maury. Il semble impossible qu’elle ait eu les portraits sous les yeux. Probablement a-t-elle travaillé d’après les souvenirs de Léopold, plus frais dans le cas de Julie, plus éloignés dans le cas de Zoë (le marquis de Monrferrier, officier de cavalerie, ne se trouvait peut être pas à Paris à l’époque).


Portrait Julie Duvidal inversePhoto copyright Portrait Zoe DuvidalPhoto copyright

Sans doute Rose a-t-elle reconstitué le portrait de Zoë en décalquant celui de Julie , ce qui expliquerait la symétrie un peu lourde  que dégagent les pendants gravés.


Connaissant le portrait de Zoë, nous pouvons maintenant remonter le temps à la recherche d’antécédents à son chapeau, tout comme nous l’avons fait pour le turban de Julie.



La femme au chapeau

LOUIS BOILLY PORTRAIT OF MADAME SAINT-ANGE CHEVRIER IN A LANDSCAPE 1807 Nationalmuseum Stockholm
Portrait de Madame Saint-Ange Chevrier dans un paysage
Louis Boilly, 1807, Nationalmuseum Stockholm

Douze ans auparavant, sous l’Empire, la mode est encore aux longues robes à l’antique. Pour sortir se promener, cette jeune personne a pris un chapeau de paille orné d’une plume.


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Portrait de Marie-Antoinette en gaule
Elisabeth Vigée-Lebrun,1783, National Gallery of Art, Washington
vigee-lebrun-marie-antoinette-1783
Portrait de Marie-Antoinette à la rose
Elisabeth Vigée-Lebrun,1783, Château de Versailles

En 1783, Marie-Antoinette avait déjà arboré le chapeau de paille fine à larges bords (dit « à la jardinière », « à la laitière » ou « à la bergère ») et la « gaule », simple robe de mousseline ou de percale, dans ce tableau qui fit scandale au Salon de 1783 : cette tenue d’intérieur était jugée trop intime pour un portrait de la Reine. Mme Vigée-Lebrun le corrigea incontinent en un portrait plus officiel.


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Autoportrait au chapeau de paille, Elisabeth Vigée-Lebrun, 1782, National Gallery, Londres
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La Duchesse de Polignac Elisabeth Vigée-Lebrun, 1782, Château de Versailles

La mode du chapeau de paille avait été lancée l’année d’avant par Madame Vigée-Lebrun elle-même, aussitôt imitée par les autres dames de la cour.



rubens-le-chapeau-de-paille-ou-suzanne-fourment-1622-25 National Gallery, Londres

Le chapeau de paille, Rubens, 1622-25, National Gallery, Londres

Cet autoportait promotionnel lui avait été inspiré, selon ses dires, suite à une visite à Anvers où elle avait contemplé ce célèbre portrait de Rubens :

« Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens ; son grand effet réside dans les deux différentes lumières que donnent le simple jour et la lueur du soleil, et peut-être faut-il être peintre pour juger tout le mérite d’exécution qu’a déployé là Rubens. Ce tableau me ravit et m’inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en cherchant le même effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma palette à la main. » [8]



Au travers des régimes

Pendants expose en 1819 Duvidal
Photo copyright

Dans ce pendant très original, qui respire toute l’ambition de la jeunesse, nous sommes maintenant à même de percevoir l’intention qui devait être évidente pour les contemporains : après la Révolution et l’Empire, renouer avec une certaine esthétique d’Ancien Régime.


vigee-lebrun_1800 Ermitage vigee-lebrun-autoportrait-au-chapeau-de-paille-1782 National Gallery, Londres

Que ce soit pour le turban ou pour le chapeau de paille, il est clair que Julie Duvidal de Montferrier se place délibérément dans la continuité d’une Vigée-Lebrun dont les tableaux, en particulier les portraits de Marie-Antoinette, avaient été après 1815 réhabilités et ré-accrochés au Louvre, à Fontainebleau et à Versailles.

La carrière de Julie s’inscrit dans la phase de remontée sociale d’une famille auparavant riche et influente sans sa province du Languedoc, et qui avait tout perdu au moment de la Révolution. Pour ceux qui désirent prolonger cette lecture par un panorama des ancêtres et aux descendants de Julie, voir Autour de Julie Duvidal : les marquis de Montferrier .




Références :
[0] « Le portrait à turban par Gérard, composé depuis la mort, mais d’après un parfait souvenir. » Sainte Beuve, Portraits, Tome III, 1836, p 120
[1] Lettres à David, sur le Salon de 1819 . Par quelques élèves de son école. Ouvrage orné de vingt gravures, p 191 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62304479/f223.item.r=Duvidal
[2] Source : Fielding Hudson Garrison, An introduction to the history of medicine: with medical chronology, bibliographic data, and test questions London & Philadelphia, W.B. Saunders, 191 https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Charles_Alexandre_Louis
[3] La belle-sœur de Victor Hugo, Caroline Fabre-Rousseau, 2017
[4] Le Voleur illustré : cabinet de lecture universel , 3 janvier 1895 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6282038z/f17.texteImage
[4a] Le Journal de Toulouse du 15 août 1877 annonce sa Médaille d’Or : « La victorieuse d’hier est une jeune fille de dix sept ans ».
[5a] Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l’esprit et de la force intellectuelle et morale dans l’Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de Chauvet, par Henri Duclos, 1886, TOME XI, p 261
[6] Les Gauloises : moniteur mensuel des travaux artistiques et littéraires des femmes, 1876
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123987p/f22.image.r=%22rose%20maury%22?rk=21459;2
[7] L’Illustration nouvelle par une société de peintres-graveurs à l’eau-forte : deuxième partie : dixième année, dixième volume : 1878
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b85276055/f37.item
[7a] French painting. 12 colour plates and 139 photogravure plates. Introductory note by Geoffrey Grigson, by Taylor, Basil, London, New York, Thames and Hudson, 1951