- Recto-verso

Comme une sculpture (le paragone)

8 avril 2020

 Une image biface a quelquefois pour objet de montrer deux aspects d’un objet tridimensionnel.

 

Trachtenbuch des Matthaus Schwarz, 1 juillet 1526, Braunschweig, Herzog Anton Ulrich Museum

Portrait recto verso de Matthäus Schwarz,
Trachtenbuch des Matthaus Schwarz, 1er juillet 1526, folios 79 et 80, Herzog Anton Ulrich Museum, Braunschweig

Le marchand Matthäus Schwarz nous a laissé l’extraordinaire « Livre des Vêtements » [1] dans lequel, de 1520 à 1560, il s’est fait portraiturer dans toute sorte d’habits, y compris celui d’Adam.

Au dessus de la vue de dos, il a noté sans indulgence :

A l’époque j’étais dodu et épais dan ich wart faist und dick worden

Au dessus de celle de face :

Le visage est bien ressemblant das angesicht ist recht controfatt

Ce témoignage égotico-anatomique n’est pas tout à fait unique : d’autres ont cherché à rendre compte de la réalité tridimensionnelle du corps.


 

Portrait recto du nain Morgantе Bronzino 1552 Offices Florence
Portrait verso du nain Morgantе Bronzino 1552 Offices Florence

Portrait recto verso du nain Morgantе
Bronzino, 1552, Offices, Florence

 

Ce double portrait est une réponse au débat dit du paragone, à savoir les mérites comparés de la sculpture et de la peinture.  Braccio di Bartolo, dit Morgante,un des bouffons favoris de Cosimo de Médicis est représenté de face et de dos, mais aussi au départ et au retour de la chasse : la peinture peut donc rivaliser avec la sculpture dans la représentation de l’espace, et la surpasser dans celle du temps.

Selon des écrits d’époque, Morgante était employé pour des chasses nocturnes aux petits oiseaux, qui se pratiquaient avec un hibou dressé [1a]. On le voit tenu en laisse dans le tableau « Avant », défié par un geai. Dans le tableau « Après », une chouette le remplace sur l’épaule du nain, qui brandit la grappe des petits oiseaux capturés.


Agnolo_bronzino-_Portrait of a dwarf Morgantе before 1552,Offices
Portrait recto du nain Morgantе Bronzino 1552 Offices Florence

Jusqu’à la restauration de 2011, le verso n’était pas visible et le recto, jugé obscène, avait été édulcoré en Bacchus.


Agnolo_bronzino-_Portrait of a dwarf Morgantе recto1552,Offices detail papillon

Il est possible que le couple de papillons Flambé (Iphiclides podalirius), dont l’un poursuit l’autre tout en servant de cache-sexe, ait à voir avec le couple hibou/chouette pour suggérer, dans la chasse aux petits oiseaux, un sous-entendu galant (voir L’oiseleur).Les arbres coupés ras du tableau « Avant », comparés avec le tronc vigoureux et les deux piquets tenus par le nain dans le tableau « Après », pourraient être une allusion à la virilité légendaire des nains.



David_and_Goliath_by_Daniele_da_Volterra_(Louvre_INV_566)_recto_02
Recto
David_and_Goliath_by_Daniele_da_Volterra_(Louvre_INV_566)_verso_02
Verso

David et Goliath
Daniele de Volterra, 1555, Louvre

Ce « diptyque » très expérimental était exposé à côté d’une statue de terre cuite représentant la même scène, toujours dans le contexte du débat du paragone.

Exceptionnel par son support (une ardoise de 133 × 177 cm plane des deux côtés), il l’est aussi par la difficulté du  sujet – montrer un géant et un jeune homme sans disproportion ridicule ; mais surtout par son ambition théorique – utiliser le double-face pour faire surgir de l’ardoise un hologramme avant la lettre, dont on apprécie le relief en tournant autour du tableau.

La comparaison côte à côte du recto et du verso nous permet aujourd’hui d’apprécier des subtilités difficiles à percevoir à l’époque.

D’abord, contrairement à ce que suggère l’idée du double-face, il ne s’agit pas de la même scène projetée  sur deux plans opposés : il aurait fallu pour cela privilégier un des points de vue, et sacrifier l’esthétique à l’exactitude.


David_and_Goliath_by_Daniele_da_Volterra_(Louvre_INV_566)_recto_02_mainGoliath
Recto
David_and_Goliath_by_Daniele_da_Volterra_(Louvre_INV_566)_verso_02_main_Goliath
Verso

On s’en rend compte facilement en notant que la main droite de Goliath emprisonne tantôt le poignet, tantôt le bras de David. De même, le bras de David cache tantôt l’oeil droit, tantôt l’oeil gauche de Goliath.

L’ouverture de la tente rose étant au même endroit dans les deux vues, il faut en conclure soit que le groupe a pivoté d’un demi-tour sur le sol, tout en gardant pratiquement la même pose, soit qu’il y a deux tentes opposées.

L’analyse de la lumière va nous donner la solution : au recto, elle tombe du haut à gauche, ce pourquoi la lame du cimeterre et le bras gauche de David sont dans l’ombre ; au verso, elle tombe du haut à droite, ce qui illumine l’autre face de la lame et l’autre côté du bras. Il faut donc comprendre que, en trois dimensions,  la source de lumière se trouve du même côté par rapport aux deux faces : le groupe n’a donc pas pivoté, et il y a deux tentes identiques.

Il est probable que l’oeuvre avait pour but de montrer la supériorité de la peinture, qui permet de représenter la même histoire à deux moments successifs :

  • Au recto, la fronde et le fourreau situent le moment représenté : après avoir abattu Goliath, David  vient de s’emparer de son épée pour lui trancher la tête. Le géant tente encore de se relever : le genou gauche vertical, le torse décollé du sol, la main gauche retenant au  poignet son assaillant qui l’agrippe par les cheveux.
  • Au verso, le genou s’est affaissé, le torse touche le sol, et la main impuissante a glissé jusqu’au bras, tandis que le cimeterre de David s’est abaissé.

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Recto
David_and_Goliath_by_Daniele_da_Volterra_(Louvre_INV_566)_verso_02_david
Verso

 

Un détail vient confirmer la séquence chronologique : au recto, l’exomide jaune de David couvre encore son épaule gauche ; au verso, elle a glissé, retenue seulement par un ruban en bandoulière.

Et c’est alors que nous nous rendons compte que Daniel de Volterra, tout à sa virtuosité picturale, a commis deux erreurs qu’un sculpteur aurait évitées :

  • sur le recto, il a oublié le ruban en bandoulière ;
  • sur le verso, en déplaçant le bras gauche de David, il l’a rendu incapable de trancher la gorge du géant .

Autre tentative  de rendu tridimensionnel : le cubisme

Marie Vassilieff mandouble-sided
Marie Vassilieff woman-double-sided

Nu a l’atelier
Marie Vassilieff, 1927

Si Marie Vassilieff a peint ces deux nus recto verso, et sur des arrières-plans différents de l’atelier, c’est bien pour éviter toute comparaison à plat et exalter, en obligent à tourner autour du panneau, la spatialité des deux silhouettes.

Malgré le modernisme de la technique, elle se plie à la  convention classique de la peau masculine, bronzée, et de la peau féminine, blanche. Les couleurs chaude et froide de l’arrière-plan accentuent ce contraste.


kirchner_badende_frauen_triptychon 1925 NGA

Femmes au bain (Badende Frauen)
Ernst Ludwig Kirchner, 1915-25, 

volet gauche : collection privéecentre : Davos, Kirchner Museum, volet droit : NGA, Washington

La femme du volet gauche amorce une certaine liberté avec l’anatomie, puisque ses mains semblent à la fois devant et derrière son torse ; mais son pendant, sur le côté droit, est carrément coupée en deux : au dessus de sa serviette , elle est vue de face et au dessous, de dos.


 Ernst Ludwig Kirchner AktGruppe II 1907Aktgruppe II (Verso du volet gauche)
Ernst-Ludwig-Kirchner-Two-Nudes-1907-NGA
Aktgruppe I (Verso du volet droit)

Ernst Ludwig Kirchner, Triptyque,, 1907-08

L’amusant est que les deux volets latéraux ont été peints au verso de deux volets d’un triptyque sur le même thème, réalisé en 1907/08, et dont le panneau central a été perdu.Le couple debout de face/ assise de dos y était opposé à un couple debout de dos / assise de face.

Cette symétrie sophistiquée a été radicalement simplifiée dans le second triptyque, mais a laissé sa trace dans la femme double-face du volet droit [2] .


1956 ca Les Soeurs Kessler photo Levin Sam
Les Soeurs Kessler
Vers 1956, photo de Sam Levin

Une autre manière d’attaquer la question de la femme double-face : photographier des jumelles.


Références :
[2] Kirscner a réalisé des dizaines de tableaux double-face, plus pour économiser la toile que pour exploiter l’effet rect-verso. Voir la liste dans https://de.wikipedia.org/wiki/Der_doppelte_Kirchner

Les deux faces de la Bethsabée de Bâle

9 août 2019
Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Bethsabee au bain Musee des BA, Bale
Bethsabée au bain [1]
Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, La mort en mercenaire Musee des BA, Bale
La jeune fille et la Mort habillée en mercenaire [2]

Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Musée des Beaux Arts, Bâle

Un tableau réversible

Ce petit panneau de bois biface, qui imite en peinture la technique des dessins rehaussés de blanc, était probablement destinée à orner le cabinet d’un amateur : la face Bethsabée, entourée d’un cadre peint, était la face visible ; sans doute ne retournait-on le tableau, avec son sujet-choc, que pour les spectateurs avertis.

Les deux faces, à l’iconographie très riche, sont habituellement commentées séparément. Or le fait qu’elles sont peintes recto-verso, négligé jusqu’ici, nous conduira à une interprétation d’ensemble, assez surprenante.




Bethsabée au bain

Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Bethsabee au bain Musee des BA, Bale detail david

David en haut de sa tour (détail)

« Un soir que David s’était levé de sa couche et se promenait sur le toit de la maison du roi, il aperçut de dessus le toit une femme qui se baignait, et cette femme était très belle d’aspect. David fit rechercher qui était cette femme, et on lui dit: « C’est Bethsabée, fille d’Eliam, femme d’Urie le Héthéen. »  Et David envoya des gens pour la prendre; elle vint chez lui et il coucha avec elle. Puis elle se purifia de sa souillure et retourna dans sa maison.  Cette femme fut enceinte, et elle le fit annoncer à David, en disant: « Je suis enceinte. » «  Samuel 2, 11:2-5

Le roi David, à peine discernable en haut de sa tour, observe la femme d’Urie, en train de se baigner pendant que son mari est à la guerre.




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Bethsabee au bain Musee des BA, Bale

Bethsabée, identifiée par une inscription en blanc, est la femme nue assise , qui se baigne dans la fontaine avec une compagne.  Une autre,  habillée et coiffée d’un grand béret à plume, attend à gauche en tenant ses habits.



Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Bethsabee au bain Musee des BA, Bale detail poignard

L’envoyé de David (détail)

Au travers du portail arrive le soldat envoyé par David. Son glaive minuscule est ridiculisé par le poignard que la servante a caché sur son postérieur sculptural, afin sans doute de défendre sa maîtresse (il peut s’agir d’une allusion aux armes que les prostituées cachaient sous leurs vêtements pour se défendre).




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Bethsabee au bain Musee des BA, Bale detail putti

Les putti, dont l’un vise Bethsabée avec une arbalète sans flèche, et un autre pointe un bâton en direction du soldat, ridiculisent les attributs virils. En signe de dérision, ils portent d’ailleurs au mollet la jarretière caractéristique des prostituées, et giclent par l’arrière-train. Les deux statues féminines, en contrebas, pissent en revanche debout.




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Bethsabee au bain Musee des BA, Bale detail margelle

Sur la margelle sont mis en évidence les instruments ordinaires de la séduction  (mules, peigne, brosse, plat à savon) tandis que l’emblème de Niklaus Manuel, le poignard, est relégué dans l’ombre.


Cette première image, où la présence masculine est réduite à deux miniatures inoffensives et à une signature, exalte le pouvoir écrasant des femmes.



La jeune fille et la Mort habillée en mercenaire

Un thème à la mode

Hans_Baldung_1517 La jeune fille et la Mort Musee des BA BaleLa jeune fille et la Mort , 1517 [3] Hans_Baldung_1520 ca La femme et la Mort Musee des BA BaleLa femme et la mort, vers 1520 [4]

Baldung Grien, Musée des Beaux Arts, Bâle

On a longtemps considéré ces deux panneaux  de Baldung Grien, l’un avec une jeune fille, l’autre avec une femme mûre, comme une sorte de diptyque . On considère maintenant qu’il s’agit plutôt de deux variantes successives du même thème  [5].

Dans la première version, la Mort empoigne par les cheveux la jeune fille suppliante, et lui désigne la fosse, en lui disant

HIE.MVST.DV.YN C’est là que tu dois être


Dans la seconde version, le squelette mord la joue de la Femme, qui tente par pudeur de retenir son suaire qui tombe.

Cette iconographie toute récente de la Jeune Fille et la Mort  doit son succès à la combinaison de plusieurs thèmes :

  •  l’impudeur de la Mort, qui rend les corps à leur Nudité
  • le contraste entre chair et os, Beauté et Laideur, faiblesse et dureté ;
  • la brièveté et la vanité de la jeunesse.



La version de Niklaus Manuel

Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, La mort en mercenaire Musee des BA, Bale

La grande originalité de l’image, exactement contemporaine de la première version de Baldung, tient en trois points :

  • le squelette montre  deux caractéristiques du mercenaire : un pantalon à crevés et des moustaches ;
  • la femme porte un vêtement de prostituée : décolleté et jarretières ;
  • elle ne cherche pas à échapper au baiser,  bien au contraire.




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, La mort en mercenaire Musee des BA, Bale detail gestes

Plutôt que tenter de ménager sa pudeur, elle laisse la main de la Mort relever sa jupe, dans un geste d’une très grande crudité. Et sa posture d’abandon accompagne les avances de la Mort, plutôt qu’elle ne lui résiste.




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517-20, Bern Totendanz

Danse Macabre (détail), anciennement dans le cloître des Dominicains de Berne
Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517-20, reproduction du XVIIème siècle

Il est clair que cette version habillée de la Jeune Fille et la Mort tient beaucoup à l’iconographie de la Danse Macabre, dans laquelle des squelettes enrôlent tous les vivants, portant les habits distinctifs de leur rang ou de leur profession. En 1517, Manuel commençait justement à réaliser la grande Danse Macabre des Dominicains de Berne, aujourd’hui disparue.



Niklaus Manuel, dit Deutsch - Tod und Madchen 1517 musee des BA Bale
La Jeune Fille et la Mort
Niklaus Manuel, dit  Deutsch, 1517, Musée des Beaux Arts, Bâle [6]

La même année 1517, on trouve dans ses carnets ce dessin qui ajoute, à l’érotisme de l‘intrusion sous la jupe celui de la chevelure dénouée, qui rayonne comme une couronne de serpents.

Dans son imaginaire intime, les jeunes filles de Manuel ne craignent pas la Mort, elles l’aguichent.




Anonyme 1500-50 Jeune fille relevant sa robe Musee des BA Bale

Jeune fille à la tête entourée de rayons et relevant sa robe
Anonyme, 1500-50, Musée des Beaux Arts, Bâle

Mêmes composants érotiques (hormis le squelette) dans ce dessin contemporain.



Interprétation d’ensemble (SCOOP !)

Eros et Thanatos

Niklaus Manuel, dit Deutsch 1517 Image sur le theme de l'Amour musee des BA Bale

Dessins sur le thème de l’Amour
Niklaus Manuel, dit  Deutsch,  1517,  Musée des Beaux Arts, Bâle [7]

Toujours la même année 1517, on trouve dans les carnets de Niklaus Manuel cette étude, peut être dans le cadre de ses réflexions pour la Danse Macabre de Berne.

De part et d’autre d’une poterne qui rappelle beaucoup celle de Bethsabée, elle juxtapose :

  • à gauche une scène de séduction entre une femme et un mercenaire ;
  • à droite un pas de danse entre un squelette et une jeune fille.

Autrement dit, de part et d’autre de la poterne symbolique, rien moins qu’Eros et Thanatos réunis. Les deux mêmes thèmes que nous retrouvons accolés sur les deux faces du panneau de Bethsabée.



La dimension ironique

ll ne faut pas sous-estimer la dimension ironique chez Niklaus Manuel, inhérente au genre de la Danse Macabre : le glaive surdimensionné du reître côté Amour, le fer à cheval porte-bonheur côté Mort.

Au verso du panneau biface, les deux statues qui encadrent la scène, sont elles-aussi probablement ironiques.




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, La mort en mercenaire Musee des BA, Bale detail femme gauche

A gauche, une femme se donne la mort, à l’image de ces héroïnes  vertueuses que Manuel a peint par ailleurs : Thisbé ou Lucrèce , qui préférèrent se poignarder par amour ou pour leur honneur.

Niklaus Manuel, dit Deutsch 1515 ca Pyrame et Thisbe musee des BA Bale
Pyrame et Thisbe, vers 1515
Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517 Lucretia Musee des BA, Bale
Lucrèce romaine, 1517

Niklaus Manuel, dit Deutsch Musée des Beaux Arts, Bâle

Mais l’« héroïne » est ici au-dessus de la Prostituée, sa chevelure est rayonnante et  le glaive qui la transperce est bien trop long pour un suicide…



Hans Baldung Grien 1515 Sorciere debout avec un dragon Kunsthalle Karlsruhe

Sorcière debout avec un dragon,
Hans Baldung Grien, 1515,Kunsthalle, Karlsruhe

A croire que le bout qui sort n’est pas dans la continuité de la lame, mais plutôt l’indice – pour les curieux – d’une expérience aussi pénétrante  que celle de la sorcière de Baldung Grien.




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, La mort en mercenaire Musee des BA, Bale detail femme droite

A droite, une femme nue, les bras croisés sur la poitrine par pudeur, symbolise sans doute la Vertu, à laquelle les deux torches rendent un culte  : mais elle est du côté justement de l’Impudeur maximale, celle du squelette, et des lampes ne sort qu’une fumée noire.




Une interprétation d’ensemble (SCOOP !)

Il faut lire la suite du texte de Samuel, qui explique que David fit revenir aussitôt le mari de la guerre, dans le but caché qu’il endosse la paternité. David offre des cadeaux à Urie et lui propose de reprendre la vue conjugale :

« Puis David dit à Urie: « Descend dans ta maison et lave tes pieds. » « , Samuel 2, 11:8

Mais celui-ci refuse :

« Urie répondit à David: « L’arche, et Israël, et Juda habitent sous des tentes, mon seigneur Joab et les serviteurs de mon seigneur campent en rase campagne, et moi j’entrerai dans ma maison pour manger et boire, et pour coucher avec ma femme ! Par ta vie et par la vie de ton âme, je n’en ferai rien. » » Samuel 2, 11:11

David essaie alors de saouler Urie, mais celui-ci refuse toujours de coucher avec Bethsabée. En désespoir de cause, David, pour se débarrasser du mari incorruptible, le renvoie au combat et pour une mission-suicide, dont voici le résultat :

« Le messager dit à David: « Ces gens, plus forts que nous, ont fait une sortie contre nous dans la campagne, mais nous les avons repoussés jusqu’à la porte. Alors leurs archers ont tiré du haut de la muraille sur tes serviteurs, et plusieurs des serviteurs du roi sont morts tués, et ton serviteur Urie le Héthéen est mort aussi. »  Samuel 2, 11:23-24




Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, Bethsabee au bain Musee des BA, Bale detail poignard

C’est peut-être cette symétrie entre le début de l’histoire – où David reluque Bethsabée depuis le toit de son palais- et la fin – où des archers exécutent Urie devant la porte de la ville, qui a inspiré à Niklaus Manuel le décor du recto, avec ce soldat devant la porte qui est en définitive, non pas le soldat envoyé par David pour chercher Bethsabée, mais Urie lui-même revenant de la guerre et refusant de rentrer dans sa maison et de baigner ses pieds.



Identification d’un squelette

Niklaus Manuel dit Deutsch, 1517, La mort en mercenaire Musee des BA, Bale detail baiser

A y regarder de très près, le geste du crâne n’est pas une morsure, comme chez Baldung Grien ; mais plutôt un baiser raté, impossible à cause de sa mâchoire pendante. C’est  la femme qui, par derrière, donne au mort habillé en militaire ce baiser qu’il est venu chercher.

« La femme d’Urie apprit que son mari, Urie, était mort, et elle pleura sur son mari. » Samuel 2, 11:26


Ainsi l’imagination macabre de Niklaus Manuel nous propose, au  verso, la fin de l’Histoire amorcée au recto :

Bethsabée,  devenue objectivement une prostituée, console le cadavre d’Urie le militaire.


Identification à un squelette

On sait que, dans sa vie mouvementée, Niklaus Manuel a lui-même servi comme mercenaire en Italie ; et que cette expérience de la guerre et de la violence est sans doute à la racine de son imaginaire graphique.



Niklaus Manuel dit Deutsch, 1513 Une sorciere emportant dans les airs le crane de Manuel Musee des BA, Bale

Une sorcière emportant dans les airs le crâne de Manuel   [8]
Niklaus Manuel, dit  Deutsch,  vers 1513,  Musée des Beaux Arts, Bâle

Ce dessin montre déjà  une sorte de prostituée (chevelure rayonnante et jarretières) qui élève dans les airs de crâne de Manuel, avec son béret à plumes de soldat, tenant entre ses  mâchoires une plaque d’identité avec son monogramme :

Niklaus Manuel dit Deutsch, 1513 Une sorciere emportant dans les airs le crane de Manuel Musee des BA, Bale detail crane

Quatre ans avant son extraordinaire  panneau biface, l’identification de Niklaus Manuel à un squelette habillé en militaire est déjà là : il ne manque plus que l’histoire de Bethsabée pour servir de support à une identification encore plus précise :

celle de Niklaus Manuel à Urie, le militaire intègre et mort sur ordre, le seul véritable héros de l’histoire.



Références :
[5] « Baldungs Basler Bilder des Todes mit dem nackten Mädchen », Dieter Koepplin, Zeitschrift für schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte 35 (1978)
https://www.google.com/url?sa=i&source=imgres&cd=&ved=2ahUKEwif9Ibin_PjAhXjzoUKHYyJCWMQjhx6BAgBEAI&url=https%3A%2F%2Fwww.e-periodica.ch%2Fcntmng%3Fpid%3Dzak-003%3A1978%3A35%3A%3A350&psig=AOvVaw12lB6qfAA9NTinZjhXUZFx&ust=1565352808272048
[7] Dessins sur l’Amour et la Mort http://www.niklaus-manuel.ch/Werke.aspx?id=13118495
[8] Une sorcière emportant dans les airs le crâne de Manuel : http://www.niklaus-manuel.ch/Werke.aspx?id=12280912