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5 Dieu sur le globe : l’âge d’or des Majestas

9 juin 2020

Passons maintenant à l’art roman et gothique, où les Majestas domini avec globe abondent. Je présente ici des exemples des différents cas de figure, et je réponds à une question importante  :  le Seigneur est-il toujours assis ?

Précédent article : 4 Dieu sur le Globe : art ottonien et Beatus

Survivances du globe-siège

Cette iconographie devient  rarissime à l’époque romane : je n’en ai trouvé que de rares exemples isolés.


King Edgar of England offering his charter to Christ 966 ca .Cotton MS Vespasian A VIII ff. 3v–33v British Library

Le Roi Edgar d’Angleterre offrant sa charte de refondation du New Minster de Winchester, vers 966, Cotton MS Vespasian A VIII ff. 3v–33v British Library

L’enlumineur a ici cumulé l’ancienne iconographie du globe-siège avec celle du trône  arc-en-ciel.

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Missel de st denis compose a St Vaast d'Arras Latin 9436 fol 15v gallica

Missel de Saint Denis, composé à St Vaast d’Arras, vers 1050, BNF Latin 9436 fol 15v, Gallica

Pour figurer la Résurrection, cette image syncrétique combine :

  • en haut la Vision d’Isaïe, avec les séraphins et l’exclamation (Isaïe 6,3) ;
  • en bas le tombeau vide.

La survivance du globe-siège marque ici la volonté d’imiter délibérément le grand style carolingien.

Vendome vers 1130 BM, ms. 193, f. 02v
Vendôme, vers 1130 BM, ms. 193, f. 02v

L’abbé Geoffroy de Vendôme est agenouillé devant le Christ, qui lui prend le poignet gauche de la main droite. Il se nomme lui-même « Geoffroy le pécheur » et adresse au Christ, de bas en haut, une supplique qui inverse celle de Job 13, 15 : « Voici, il me tuera; je n’ai rien à espérer » :

Même tu me tues en toi Christ j’espérerai. Etiam si occideris me in te sperabo Christe

Cette image est singulière à plus d’un titre :

  • l’auréole de saint derrière la tête tonsurée de l’abbé ;
  • l’abbé est assis de biais sur un siège à peine visible ;
  • le Christ, lui aussi assis en chien de fusil, mais les jambes jointes, semble se retourner au dernier moment pour attraper la main néfaste du pécheur ;
  • la position des deux, en lévitation devant le portail de l’arrière-plan.

Par comparaison avec d’autres représentations de l’époque, C.Rable explique comme suit cette iconographie unique :

« Après sa mort, Geoffroy est sauvé par le Christ en personne, à l’image de saint Pierre sauvé de la noyade et de saint Jean auquel le Fils de l’Homme fit la promesse de la vie éternelle à la fin des temps. » [3]


Investiture de saint Pierre in cathedra – Releve d’un detail des fresques de la salle capitulaire de la Trinite de Vendome
Investiture de saint Pierre in cathedra – Relevé d’un détail des fresques de la salle capitulaire de la Trinité de Vendôme

La miniature s’expliquerait sans doute par les fresques aujourd’hui presque disparues de l’abbaye : l’une, très détériorée, montrait un autre personnage assis sur un globe : sans doute une « traditio clavis« , preuve de relations particulièrement étroites avec Rome.


Les Majestas normalisées

Evangelaire 10e s.-11e s. Boulogne-sur-Mer, BM, 0011 fol 10

Evangéliaire, 986-1007, Boulogne-sur-Mer, BM 0011 fol 10

Ce Christ en Majesté positionne de manière complète toutes les zones géométriques telles qu’elles vont se stabiliser à la période romane :

  • la mandorle  en forme d’amande,  sorte de fente sur le surnaturel laissant voir la Divinité,
  • le trône réduit à un arc de cercle,
  • les lettres Alpha et Omega,
  • derrière la mandorle, le cercle du cosmos avec le Soleil, la Lune et les étoiles, identifié par un texte de Jérémie :

Est-ce que je ne remplis pas, moi, le ciel et la terre, dit Jéhovah? Jérémie 23,24

<Numquid non> cælum et terram ego impleo

  • le globe de la Terre (dans le texte effacé, on peut juste lire que le mot TERRA)

Le globe-siège, qui dans l’enluminure carolingienne représentait clairement le Cosmos, a disparu.


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Stavelot Bible, 1094-97 Add 28107 f.136 Bristih Library
Bible de Stavelot, 1094-97, Add 28107 f.136, British Library

Pour faciliter la compréhension, le globe sous les pieds est ici complété par la figuration dite du T dans l’O, représentation chrétienne de la Terre.


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Omnipotens sempiterne dominus Sacramentary France, Mont-Saint-Michel, ca. 1060 MS M.641 fol. 170r Morgan Library
Omnipotens sempiterne dominus fol. 170r
Sacramentaire, France, Mont-Saint-Michel, vers 1060, MS M.641, Morgan Library

Cette image très originale accompagne la prière bénédictine « Omnipotens sempiterne dominus ». Le cercle qui entoure le Christ joue le rôle de l’initiale O dans l’abréviation OMPS (OMniPotenS), et le globe sous les pieds illustre sans doute les deux qualificatifs de la prière « tout puissant et éternel ».

Les onze figures qui accompagnent le Christ à l’intérieur du O pourraient être les onze nations, ou bien les élus au dessus de la Mer de Verre :

« Et je vis comme une mer de verre, mêlée de feu, et au bord de cette mer étaient debout les vainqueurs de la bête » Apocalypse 15,2

Mais tous ces anonymes qui s’empilent autour du Christ ou dans les médaillons représentent des Saints, l’image figurant en ouverture de la liturgie pour la Toussaint.


Jean l'Evangeliste Sacramentary France, Mont-Saint-Michel, ca. 1060 MS M.641 fol. 5r Morgan Library
Jean l’Evangeliste fol. 5r

Dans le même manuscrit, le même globe vert se retrouve, de manière très atypique, sous les pieds de Saint Jean. Il illustre probablement les idées d’universalité et d’éternité que véhicule la prière associée :

Nous te prions Seigneur d’éclairer ton Eglise, afin que par les enseignements de Saint Jean l’Evangéliste elle parvienne aux récompenses éternelles.

Ecclesiam tuam quesumus domine benignus illustra, ut beati Iohannis evangelistae illuminata doctrinis ad dona perveniat sempiterna


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Christ en majeste de Taull 1123 musee national d'Art de Catalogne, Barcelone

Christ en Majesté de Taüll, 1123, musée national d’Art de Catalogne, Barcelone

Dans sa figure écrasante qui emplit toute l’abside, le Christ en gloire illustre maintenant le passage tout au début de l’Apocalypse où il est question de l’Alpha et de l’Omega :

“Moi, je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur Dieu, Celui qui est, qui était et qui vient, le Tout-Puissant » Apocalypse 1,8

Le livre affiche en outre, en grandes lettres, une formule de l’Evangile de Jean :

« je suis la lumière du monde ». Jean 8, 12

Dans cette apothéose de la fresque romane, les symboles désormais compris et normalisés se prêtent à des variations décoratives :

  • l’arc-en ciel, un galon orné de palmettes ;
  • le globe terrestre, un demi-cercle empli de fleurons ;
  • les lettres Alpha et Omega, des sortes d’enseignes suspendues au ciel par trois chaînettes.


Autel de St Felix detail 1270-1280 San Felice di Giano Spolete Musee diocesain

Autel de St Felix (détail)
1270-1280, provenant de San Felice di Giano, Musée diocesain, Spolete

Il se peut que ce détail curieux soit un souvenir des encensoirs balancés par les archanges, dont on voit ici une survivance bien postérieure.


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Laacher Sakramentar — Maria-Laach, Um 1150 Hs-891 fol 18 Darmstadt Universitats und LandesBibliothek
Laacher Sakramentar, provenant de Maria-Laach, vers 1150, Hs-891 fol 18, Universitäts und LandesBibliothek, Darmstadt
Hamburger psalter, 1220, UB Hamburg Cod. 85, f.209
Hamburger psalter, 1220, UB Hamburg Cod. 85, f.209

L’ensemble mandorle-arc de cercle est très souvent fusionné aux couleurs de l’arc en ciel.


Laacher Sakramentar — Maria-Laach, Um 1150 Hs-891 fol 18 Darmstadt Universitats und LandesBibliothek detail

Le globe terrestre à gauche est marqué d’un motif qui évoque probablement la Jérusalem céleste ; tandis qu’à droite il est remplacé plus prosaïquement par deux montagnes.


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Evangeliaire d’Henri le Lion, vers 1188, Bibliotheque d’Etat de Baviere

Evangéliaire d’Henri le Lion, vers 1188, Bibliothèque d’Etat de Bavière

Exceptionnellement, la Majestas sert ici de centre à un véritable catéchisme en une seule image, avec la Création du Monde représentée en six médaillons circulaires.

Le Sixième jour, celui où apparaissent les animaux et l’homme, joue très logiquement, en bas, le rôle de la Terre sous les pieds du Seigneur. Quant au Septième jour, il est fusionné avec la mandorle.


Totalement standardisée désormais, l’image ne subit plus que des variations mineures.

La nuance impériale

Evangile d'Henry II 1020 ca Ottobon lat.74 fol 193v Bibliotheque vaticane

Evangile d’Henry II, vers 1020, Ottobon lat.74 fol 193v Bibliothèque vaticane

L’Empereur ottonien Henri II, inséré carrément à la place où devrait figurer Saint Jean, au début de son Evangile, se fait représenter inspiré par l’Esprit Saint, au centre d’une imagerie complexe détaillant les différentes composantes de sa puissance [1].

La main levée n’est pas un signe de commandement, mais d’acceptation : c’est pourquoi le globe crucigère est ici tenu de la main gauche.


Heinrich_V Chasse de Charlemagne, ap 1182-1215, Cathedrale Aix la Chapelle
L’Empereur Heinrich V, Châsse de Charlemagne, 1182-1215, Cathédrale d’Aix la Chapelle
ref: PM_087130_B_Tournai; Trésor de la Cathédrale, Châsse (de l'église) Notre-Dame de Tournai
Christ en majesté, Châsse de Notre-Dame de Tournai, Nicolas de Verdun, 1205

L’Empereur, vice-roi du Christ ici-bas, ne diffère de lui que par la couronne (substitut terrestre de l’auréole) et le geste de la main droite : l’un place sous son sceptre ses terres, l’autre sous sa bénédiction la Terre : deux nuances du globe crucigère.


Charlemagne Chasse de Charlemagne, ap 1182-1215, Cathedrale Aix la Chapelle

L’Empereur Charlemagne, Châsse de Charlemagne, 1182-1215, Cathédrale d’Aix la Chapelle

Quant à Charlemagne, il occupe sur l’un des frontons de sa châsse la place qui revient ordinairement au Christ : de la main droite, côté pape, il soutient l’Eglise, tandis que le sceptre de sa main gauche croise (en passant devant) la crosse de l’archevêque.

Juste à l’aplomb, le Christ sortant du ciel sa tête, sa main droite et son Livre, lui transfère la légitimité.


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Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 fol 12v
Dieu envoyant l’Archange Gabriel à Marie, fol 12v
Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 fol 14
fol 14

Psautier Shaftesbury, Angleterre, 1225-50, British Library Lansdowne 383

Ce psautier baigne également dans l’imagerie royale : couronne ou chrisme marqué REX. Un repose-pieds de majesté a été rajouté dans les deux images. De ce fait, dans la première image, la Terre grimpe d’un rang : c’est elle qui sert ici de globe-siège, tandis que le Ciel est repoussé dans la mandorle.

On voit ici que les deux modèles alternatifs,  mandorle en huit ou mandorle en amande, devenus à cette époque plus décoratifs que théologiques, cohabitent sans problème à deux feuillets de distance (noter qu’ici encore le cercle du haut passe devant celui du bas).


Le globe dans la main

La position du globe, à main gauche puis à main droite, est ici particulièrement intéressante.

Dans la première image, Dieu ordonne de la main droite à l’Archange d’aller, en compagnie de l’Esprit Saint en approche, porter son message à Marie : le globe crucigère, à main gauche, indique la direction à prendre, celle de la Terre (ce pourquoi il est vert et nuageux).

Dans la seconde image en revanche, le globe est passé dans la main droite au dessus de la donatrice prosternée, qui se présente donc par la droite du Christ : cette position, contraire à l’humilité, est habituellement celle du don – pour que le Christ puis recevoir l’objet de la main droite – ou de l’invitation – en réponse à la main bénissante (voir 2-3 Représenter un don). Or ici nous ne sommes dans aucun des deux cas.

Le globe, ici doré, prend une connotation plus abstraite, comme insigne du pouvoir divin. Il y a de fortes présomptions que la donatrice soit Adeliza de Louvain, veuve du roi d’Angleterre Henri I. Elle serait donc représentée ici en tant que veuve, quittant l’autorité du Roi pour se soumettre désormais aux commandements du Christ-Roi. Quoiqu’il en soit, il est clair que cette image très exceptionnelle a une forte composante biographique.


Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 fol 14
Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 f. 165v.

D’autant que la même donatrice réapparaît à la fin du psautier, cette fois face à la Vierge, en position d’invitation devant l’Enfant qui la bénit (ce qui l’autorise à s’approcher).


Le globe fleurissant de Marie (SCOOP !)

Couronnée comme son Fils, elle tient dans sa main droite un petit globe sommé d’un lys, qui fait pendant au globe sommé de la Croix. Au monde-possession fait écho un monde en germination, qui selon moi pourrait bien symboliser l’Eglise : car la Vierge trône, entre deux rideaux bleus, sous le porche d’une église.


Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 f. 165v detail.
Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 f. 165v detail2.

Ce motif extrêmement original du globe fleurissant (repris en écho en haut de la couronne et en haut du clocher) imite le disque digital carolingien, tenu entre le pouce et le majeur (voir 3 Dieu sur le Globe : haut moyen âge). Dans une main féminine, il est exclu qu’il puisse s’agir d’une hostie, ou du cosmos : le vieux motif a semble-t-il été ici « marialisé », le globe se transformant en bulbe.


1130-40 Bodleian Library MS. Bodl. 269 fol 3r
Augustin, Enarrationes in Psalmos ci-cl, 1130-40, Bodleian Library MS. Bodl. 269 fol 3r.

Cet autre manuscrit anglais, un peu plus ancien, développe la même idée : le lys s’allonge en sceptre, portant en haut un phénix juché sur une boule, tandis qu’en bas le bulbe continue a être tenu par le même geste précis. A noter les autres lys, en haut de la couronne et sur les souliers.

La mandorle en huit est ici clairement un prolongement du trône : le haut formant dossier derrière les deux gueule de lion, le bas formant tapis.


La nuance apocalytique

Psalter England, 1225 ca MS G.25 fol. 3r Morgan Library
Psaultier, Angleterre, vers 1225, MS G.25 fol. 3r Morgan Library.

Dans les psautiers, la Majestas Domini s’agrémente quelquefois d’ingrédients apocalyptiques, comme ici la lance associée au livre et l’inscription qui y figure :

Je suis l’Alpha et l’Omega, le premier et le dernier, le début et la fin
Apocalypse 22:13

ALPHA ET W’ P(RIMUS) & NOUISSIM(US) INITIU(M) & FINIS


Apocalyptique et royal

L’iconographie royale est souvent cumulée avec celle de l’Apocalypse, puisque le Christ y est proclamé dès le début Prince des Rois de la Terre (princeps regum terrae).


1166 ca Chasse de saint Servais Tresor de la Cathedrale Maastricht

Châsse de saint Servais, vers 1166, Trésor de la Cathédrale, Maastricht

Le livre affiche ici un passage qui annonce le retour du Christ en tant que Juge des mérites de chacun :

Et voici que je viens bientôt, et ma rétribution est avec moi <pour rendre à chacun selon son oeuvre> Apocalypse 22,12

ECCE VENIO CITO MERCES MECUM

Dans ce contexte apocalyptique, le globe (non crucigère) dans la main droite signifie : « la Terre que je vais juger ».



En aparté : le problème de la main droite

majestas-domini-from-bl-arundel-156-f-99v-7d9b53-1024

Majestas Domini
Allemagne, Graduel, Sequentiaire et Sacramentaire, 1225-36, Arundel 156 f. 99v, British Library

Dans les Majestas, à partir de l’époque romane, la main droite fait pratiquement toujours le geste de bénir, d’autant plus si l’image comporte un donateur qui profite au passage de cette bénédiction. La miniature du psautier Shaftesbury, avec son globe empêchant la main droite de bénir , est donc tout à fait exceptionnelle.


Apocalypse Douce 1265 -70 _Christ_proclaimed_by_the_elders Bodleian Ms180 p.039
Dieu acclamé par les Vieillards, Apocalypse Douce, 1265 -70, Bodleian Ms180 fol 039
Breviary of Chertsey Abbey Bodleian Library MS. Lat. liturg. d. 42 fol 11rBréviaire de l’abbaye de Chertsey, vers 1300,Bodleian Library MS. Lat. liturg. d. 42 fol 11r

Le globe terrestre, crucigère ou pas, commence à se populariser à partir de 1250 : c’est le lointain prémisse de la formule dite du Salvator Mundi qui n’apparaîtra que deux siècles plus tard, avec le Christ debout (voir 7 Van Eyck et la Majesté de Dieu).


Le Livre dans la main droite

La même nécessité de la bénédiction impose de placer le Livre pratiquement toujours dans la main gauche, en contradiction explicite avec le Livre aux sept sceaux dont parle l’Apocalypse :

« Et je vis dans la droite de celui qui était assis sur le trône, un livre, écrit au dedans et sur le revers, scellé de sept sceaux » Apocalypse 5,1

C’est pourquoi le livre dans les Majestas ne comporte jamais les sept sceaux, sauf lorsqu’il s’agit d’illustrer l’Apocalypse.


Portail de la Resurrection 1150 Collegiale de Mantes

Portail de la Résurrection, 1150, Collégiale de Mantes

Le Christ du Jugement dernier est désigné comme tel par le détail de la mer sous les pieds, référence à la « mer de verre » de l’Apocalypse. Il tient le globe à main gauche et le livre aux sept sceaux à main droite.


Maitre de la Vision de Saint Jean 1450-1470. a Vision de Saint Jean a Patmos Wallraff Richardz Museum.

La Vision de Saint Jean à Patmos,
Maître de la Vision de Saint Jean, 1450-1470, Wallraff Richardz Museum

Le passage précis illustré ici est le suivant :

« Il <l’agneau égorgé> s’avança et prit le Livre dans la main droite de celui qui siégeait sur le Trône ». (Apocalyse 5,7)

On voit ici la difficulté de suivre fidèlement le texte, puisque l’artiste en a été réduit à faire effectuer à Dieu une bénédiction de la main gauche.



Le globe séparé des pieds

Je ne mentionne cette situation très particulière que pour mémoire

Apocalypse France, probably Lorraine, 1290-1299 M.1043.2v morgan Library
Apocalypse, 1290-1299, France, probablement Lorraine, M.1043.2v, Morgan Library.
1275-1300 BNF Latin 14410 BNF Lat 14410 fol 80 detail1275-1300 BNF Latin 14410 BNF Lat 14410 fol 80 detail

Il s’agit à gauche d’une imprécision de dessin, comme le montre l’autre illustration, de la même époque.



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Gossouin_de_Metz_Image_du_Monde 1320-25 BnF, Français 146 fol 136v Gallica

Gossouin de Metz, L’Image du Monde, 1320-25, BnF, Français 146 fol 136v, Gallica.

Cette image récapitulative, à la fin de l’ouvrage, articule de manière frappante :

  • un emboîtement rationnel, qui récapitule la physique et l’astronomie de l’époque,
  • un message spirituel, dans la figure de cet escalier gigantesque permettant de passer des calottes crâniennes qui s’empilent au fond du « puis d’enfer‘ » jusqu’au globe blanc marqué d’une croix, dans la main gauche du Seigneur et dans la « joie de paradis ».

Entre ces deux extrêmes; l’image et le texte [2] énumèrent les différentes couches :

  • les quatre Eléments d’Aristote (Terre, Eau, Air, Feu) ;
  • les sept planètes (Lune, Mercure, Vénué, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne) ;
  • le firmament où sont fixées les étoiles, et le « ciel blou qui de sus est » (ciel bleu) ;
  • deux ciels invisibles : le « ciel cristallin et le ciel empiré » (Empyrée).



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Bible historiale Guyart des Moulins Royal BL MS 17 E VII vol 1 fol 1r 1356-1357

Bible historiale, 1356-135, Royal BL MS 17 E VII vol 1 fol 1r

Dans cette image d’ouverture d’une Bible historiale, deux anges posent entre les pieds de Dieu un globe transparent.


Bible historiale Guyart des Moulins Royal BL MS 17 E VII vol 1 fol 1r 1356-1357 detail

Il n’y a moins ici l’idée de domination que l‘idée d’hommage : la terre bien ordonnée, avec ses villes, ses châteaux et ses forêts, s’offre en trophée à son Seigneur.



Le Seigneur en station debout

Dans toutes les variantes de Dieu ou du Christ en majesté, la figure est toujours représentée assise, conformément au verset d’Isaïe (Le ciel est mon trône) et aux visions de l’Apocalypse. Les « Christs en majesté » debout correspondent à des iconographies différentes et très spécifiques.


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La transfiguration

transfiguration Chapelle palatine Palerme

La Transfiguration, Chapelle Palatine, Palerme

Les cinq rayons lumineux qui traversent la mandorle tracent un grand Chrisme (en rhô) qui fait la jonction entre :

  • les deux prophètes Elie et Moïse, debout tous deux en haut d’une colline, tout comme le Christ ;
  • les trois apôtres Pierre, Jean et Jacques, prosternés et restés sur terre.

L’image traduit fidèlement le texte :

« Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques, et Jean, son frère, et il les conduisit à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux ; son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Et voici, Moïse et Élie leur apparurent, s’entretenant avec lui. Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Seigneur, il est bon que nous soyons ici ; si tu le veux, je dresserai ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. Comme il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit. » Matthieu 17:1-3

La station debout illustre ici « à l’écart sur une haute montagne ».


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L’Ascension

Ascension Evangile de Rabula. Syrie. Fin VIe Florence, Bibliotheque Laurentienne

Evangile de Rabula, Fin VIe, Syrie. Florence, Bibliothèque Laurentienne

L’idée de la mandorle portée par des Anges est très ancienne, combinée ici avec le Char et les Vivants fusionnés de la vision d’Ezéchiel. La mandorle est donc moins un miracle qu’une explication mécaniste.


Ascension Ampoule de Monza, 500-600, Cathedrale de Monza
Ascension, Ampoule-reliquaire en étain ramenée de Palestine, VIème siècle, Musée de Monza

A noter que dans l’iconographie de l’Ascension, la station debout n’est pas systématique : dans cette représentation de la même époque, le Christ est trônant et bénissant comme dans une Majestas habituelle, l’idée d’élévation n’étant traduite que par les quatre anges.

Ascension vers 885(fresco_in_Rotunda_of_Galerius) Thessalonique

Ascension
Fresque de la Rotonde de Galère, vers 885, Thessalonique

La formule de l’Ascension avec le Christ debout passe dans le monde byzantin, ici avec deux anges seulement.

Ascension, vers 1075, Lyon, BM, P.A. 0222 fol 01v
vers 1075, Lyon, BM, P.A. 0222 fol 01v
Ascension Psautier cistercien, Allemagne, 1260 ca Besancon BM, MS 0054 fol 21v
Psautier cistercien, Allemagne, vers 1260, Besancon BM, MS 0054 fol 21v

Ascension

On la retrouve pratiquement telle quelle en Occident, avec le Christ bénissant ou tenant une croix hampée de la main droite. On notera dans la seconde image une innovation tardive pour faciliter la lecture : l’empreinte des pieds laissée en haut du mont.


Ascension Cathedrale_de_Cahors portail Nord 12eme

Ascension, Portail Nord, Cathédrale de Cahors, 12ème siècle

Une autre innovation romane est le geste de la main droite qui ne bénit pas, mais indique la direction du ciel. La mandorle fonctionne ici comme une sorte de capsule céleste poussée et tirée par quatre anges


Ascension Cotton 1150 ca MS Nero C IV fol 27r. British Library
vers 1150, Cotton MS Nero C IV fol 27r, British Library
Ascension Speculum Humane salvationis, 1462,1Lyon, BM, 0245 (0177), fol 152v
Speculum Humane salvationis, 1462,1Lyon, BM, 0245 (0177), fol 152v

Ascension

Enfin, dans cette variante très expressive (et bien pratique pour les miniaturistes) le Christ disparaît dans le ciel et passe pour partie en hors-champs . Cette iconographie minimaliste sera popularisée par le Speculum Humane salvationis


Prochain article : 6 Le globe dans le Jugement dernier

Références :
[0] Claudia Rabel « La décoration du manuscrit 193 de Vendôme », IRHT, https://irht.hypotheses.org/2687
[1]. Pour une description de cette image, voir Ernst Kantorowicz, « The King’s Two Bodies: A Study in Medieval Political Theology », p 113 https://books.google.fr/books?id=Ty7FCgAAQBAJ&pg=PA113#v=onepage&q&f=false
[2] Transcription du texte de l' »Image du Monde » : http://txm.ish-lyon.cnrs.fr/bfm/pdf/ImMondePrK.pdf  Voir page 106

4 Dieu sur le Globe : art ottonien et Beatus

9 juin 2020

Continuons à chercher des globes dans ces deux pôles de l’art roman à ces débuts : dans l’Empire germanique et dans la péninsule ibérique.

Article précédent : 3 Dieu sur le Globe : haut moyen âge

Période ottonienne

On classe dans cette catégorie les oeuvres réalisées entre 950 et 1050 dans l’Empire germanique. Elles conservent encore des caractéristiques de l’art carolingien, et illustrent la transition vers les nouvelles tendances de l’art roman : le globe-siège, notamment, va passer totalement de mode.

Une iconographie unique : la Majestas à l’Arbre de vie

Evangeliar Kaiser Heinrichs II vers 1000 BSB Clm 4454 fol-20v Bayerische StaatsBibliothek

Evangéliaire de l’Empereur Heinrich II, vers 1000, BSB Clm 4454 fol-20v, Bayerische StaatsBibliothek , Münich

Commençons par une image très exceptionnelle, qui conserve le goût carolingien pour les références antiques et pour l’empilement des schémas de synthèse quadripartis :

  • les quatre Evangiles sont assimilés aux quatre fleuves du Paradis, dont les sources sont représentées par quatre Naïades verdâtres, sortes de sirènes à trois queues ;
  • les quatre Eléments sont symbolisés, dans les médaillons, par deux couples de Dieux antiques s’affrontant deux à deux :
    • Sol (Feu) et Luna (Eau) horizontalement,
    • Caelus (Air) et Tellus (Terre) verticalement.

L‘Arbre soutenu à deux mains par la figure de la Terre, rivalise de fantaisie avec les meilleures inventions de Bosch. Il a des cerises pour fruits, et sept branches qui portent, de bas en haut :

  • une épine au bout d’une partie écorcée ;
  • deux feuilles jointes en forme de chapeau de champignon,
  • trois feuilles déployées.

Puisque les quatre symboles des Evangiles sont associées aux quatre fleuves du Paradis pour former la Fontaine de Vie, l’arbre qui se trouve au centre est un des deux arbres du Jardin d’Eden : pas celui de la Connaissance du bien et du mal, cause du Péché originel ; mais bien l’Arbre de Vie, qui donne l’Eternité à qui mange de ses fruits.

Les moines qui ont conçu cette iconographie ont jugé bon de l’expliquer, à la page suivante, par un texte tout aussi complexe et dense (traduction personnelle) :

Le Christ est Paix, Bonté, Vertu, Lumière et Sagesse.
Il tient en haut le zodiaque, et il tient tout ce qui est en dessous.
Avec l’aide de Dieu, il prend pied sur les lieux amènes du paradis.
Et tout comme lui qui, debout, portant les signes de la Victoire
dans les figures et dans les animaux posés dessus,
Offre, par une même Loi, quatre fleuves mystiques au globe,
Celui qui a soif et qui y boit, vivra sauvé pour l’éternité.

Pax, bonitas, virtus, lux et sapientia Christus
Signiferum supra tenet et generale quod infra :
Hac ope divina paradisi calcat amoena.
Et velut hic stando, victoris signa gerendo
In suprapositis animalibus atque figuris
Flumina lege pari dat mystica quatuor orbi,
Qui sitit inde bibat, salvus per saecula vivat.

L’expression « les signes de la Victoire » désigne directement les moyens de la Victoire du Bien contre le Mal (à savoir les quatre Sources/Evangiles) et implicitement les fruits de l’Arbre de Vie, par référence à un des rares textes qui en parlent :

« Le vainqueur, je lui donnerai à manger de l’arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu. »
Apocalypse de Jean, II, 7


Un arbre cosmique (SCOOP !)

Mais la partie la plus intéressante du texte est le vers énigmatique « Il tient en haut le zodiaque, et il tient tout ce qui est en dessous« , qui désigne d’une part l’arbre que tient le Christ de la main gauche – et qui est donc a une portée cosmique, et le disque dans sa main droite – à savoir le globe terrestre.


1400-20 Lyon BM MS.1351 038v Breviari d’amor
Breviari d’amor, 1400-20, Lyon BM MS.1351 038v

Bien qu’on n’ait conservé aucun diagramme planétaire carolingien, l’ordre de Ptolémée conduit naturellement à une représentation des sept planètes par couples, de part et d’autre du Soleil.



Evangeliar Kaiser Heinrichs II vers 1000 BSB Clm 4454 fol-20v Bayerische StaatsBibliothek schema

Avec toutes les précautions d’usage, cette présentation rappelle beaucoup les trois étages symétriques de l’arbre de notre miniature, encadré par les Quatre Eléments eux aussi présentées par couples.

Debout contre l’arbre dont les graines produiront, selon la tradition, le bois même de la Croix, le Christ apparaît ici comme le garant du Salut de l’Homme, mais aussi de l’Ordre du Cosmos.



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Les Majestas ottoniennes

Sacramentarium Sancti Gereonis Coloniensis 0901-1100
Sacramentarium Sancti Gereonis Coloniensis, 901-1100

Revenons à une Majestas Domini plus classique : le globe-siège a été conservé, mais le geste du disque digital n’apparaît plus à la période ottonienne.

La présence des séraphins et l’insistance sur l’escabeau (la Terre) au centre du globe-siège (le Cosmos) orientent cette représentation vers celle de la Vision d’Isaïe.

900-999 Ottonnien MssCol 2557 New York Public Library

900-999, Manuscrit ottonien MssCol 2557, New York Public Library

Le Christ en jeune homme, assis sur un globe, tient le rotulus aux sept sceaux de l’Apocalypse.

Cette figuration très décorative, très carolingienne d’apparence, constitue une étape de transition vers l’abandon du globe-siège ; rempli de fleurs, il ne représente plus le Cosmos, mais uniquement la Terre, par opposition à la mandorle qui se remplit d‘étoiles cruciformes pour représenter le Ciel.

Du coup l’arceau pour les pieds perd tout symbolisme : ce que l’artiste semble avoir compris puisqu’il le camoufle parmi d’autres arceaux censés représenter des collines.

Fulda et Mayence 1025–50 Getty MS Ludwig V2 fol22
Sacramentaire réalisé à Fulda et Mayence, 1025–50, Getty MS Ludwig V2 fol 22

La nouvelle formule, qui va devenir hégémonique à l’époque romane, est une mandore céleste, dans laquelle s’inscrivent deux arcs en ciel servant de siège et de marche-pieds. Ici celui du bas est rempli de collines et de fleurs pour rappeler qu’il représente la Terre.


Fulda et Mayence 1025–50 Getty MS Ludwig V2 fol22 detail

Cette nouvelle formule traduit une volonté de schématisation et de sacralisation : Dieu qui était descendu s’asseoir près de chez nous (fut-ce sur le globe du Monde) rentre dans sa mandorle céleste, dont la Terre n’est plus qu’une région minuscule à la pointe de ses chaussures.


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Deux Majestas impériales

Konrad II. Gisela Codex Aureus Escorialensis, um 1045-46. Madrid, Biblioteca del monasterio El Escorial, Cod. Vitr. 17, fol 2V

L’Empereur Konrad II et son épouse Gisela
Codex Aureus Escorialensis, vers 1045-46, réalisé à l’abbaye d’Echternach, Cod. Vitr. 17, fol 2V, Biblioteca del monasterio El Escorial, Madrid

Mandorle pas hermétique pour tous puisque les mandants de Dieu sur terre, l’Empereur et l’Impératrice, sont admis à y passer la tête pour baiser son Petit Orteil : sans doute parce qu’ils étaient décédés tous les deux au moment où cette enluminure a été réalisée.


Une boutonnière spatio-temporelle (SCOOP !)

Pour comprendre l’image, il faut bien lire les couleurs, qui n’ont pas le même sens partout :

  • à l‘extérieur de la mandorle, on passe du vert de la Terre au bleu du Ciel, puis aux couleurs irisées du Paradis où prient les Anges ;
  • à l’intérieur de la mandorle, on passe du jaune du globe Terrestre (indiqué comme tel par sa position sous la ligne d’horizon) puis au bleu et au vert du globe du Cosmos, puis au doré du « ciel au dessus du ciel » où seul Dieu réside.

La zone extérieure montre le monde tel que les hommes le voient (y compris une éventuelle apparition angélique tout en haut).

La mandorle fonctionne ici comme une fente chirurgicale qui nous révèle, sous la surface apparente, la réalité telle que Dieu la voit : la Terre englobée dans le Cosmos englobé dans la Divinité.

L’ancien globe-siège est toujours présent, mais visible seulement par la fente.

Cette fonction de rendre visible le monde divin depuis le monde humain nous est confirmée par le texte, en latin mais écrit en caractères grecs, qui monte et descend sur les deux flancs. Il n’a pas été choisi par hasard :

Béni soit à jamais son nom glorieux!
Que toute la terre soit remplie de sa gloire
Psaume 72, 19

benedictum nomen majestatis ejus in æternum;
et replebitur majestate ejus omnis terra.

Ainsi la branche montante conduit au mot Eternité, et la branche descendante au mot Terre.


Codex_Caesareus Heinrich III und Agnes 1045

L’Empereur Heinrich III et son épouse Agnès
Codex Caesareus Upsaliensis, 1045, réalisé à l’abbaye d’Echternach, Uppsala, Carolina Rediviva, Cod. C 93

Cette image, l’équivalente de celle réalisée par les même moines d’Echternach pour le couple impérial décédé, est dédiée au fils de Konrad II, Heinrich III et à son épouse Agnès.

L’image est totalement différente :

  • L’Empereur et son épouse, bien vivants, sont représentées debout ;
  • la mandorle-boutonnière a été remplacée par une mandorle en huit.

Sa signification est donnée, ici encore, par un psaume habilement coupé en deux et réparti dans les deux cercles :

Le ciel du ciel revient au Seigneur ;
mais il a donné la Terre aux fils des hommes.
Psaume 115, 16

CAELUM CAELIS DOMINO
FILIIS HOMINUM TERRA(m) AUTE(m) DEDIT



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La mandorle en huit dissymétrique

Codex_Caesareus Heinrich III und Agnes 1045 schema

L’image apparaît donc comme une succession de trois couches :

  • au plus près du lecteur, le Christ, le Tétramorphe et le couple impérial ;
  • derrière eux, le globe cosmique avec la Terre au milieu ;
  • derrière encore, le « Ciel du Ciel » réservé à Dieu.

Ainsi l’enfoncement de l’oeil dans l’image équivaut à une avancée vers la transcendance.

Les deux parties de cette mandorle sont clairement dissymétriques :

  • la partie haute, plus grande et de forme légèrement ogivale, est le domaine réservé de Dieu ;
  • la partie basse, plus petite est de forme parfaitement circulaire, est son globe-siège, le Cosmos, accessible à l’Homme.


Hitda-Codex 1000-20 Dieu en majeste Hochschulbibliothek Darmstadt Hs. 1640, fol. 7r

Dieu en majesté , fol. 7
Codex Hitda, 1000-20 Hochschulbibliothek Darmstadt Hs.1640

Cette enluminure montre que la figure du huit est aussi une préférence esthétique, qui se prête à des variations : elle est ici dupliquée, et c’est ici la partie externe, emplie d’étoiles, qui représente le « Ciel du Ciel«  tandis que la partie interne, en bleu, représente le Cosmos. La Terre continue quant à elle a être figurée par l’escabeau, posé en bas du cosmos, rendu par un parallélépipède colorié en deux triangles, et aux faces latérales ornementées.


Le manteau du Seigneur (SCOOP !)

Les deux mandorles, externe et interne, sont simultanément pincées pour former le trône divin…

Hitda-Codex 1000-20 Dieu en majeste Hochschulbibliothek Darmstadt Hs. 1640, fol. 7r detail

…d’où les cordons à l’étranglement. On note que les cercles inférieurs sont décorés de festons qui sont absents des cercles supérieurs. C’est à mon sens une tentative pour traduite graphiquement un point marquant de la Vision d’Isaïe :

…je vis le Seigneur assis sur un trône haut et élevé, et les pans de sa robe remplissaient le temple. Isaïe, 6,1

Pour faire bonne mesure, l’enlumineur a profité de l’étranglement pour caser de part et d’autre les quatre roues de la vision d’Ezechiel, (IIII ROTAS) ;


Hitda-Codex 1000-20 Dedicace de Hilda a ste Walburge Hochschulbibliothek Darmstadt Hs. 1640, fol. 6r

Dédicace de Hitda à Sainte Walburge, fol. 6r
Codex Hitda, 1000-20, Hochschulbibliothek Darmstadt Hs.1640

Dans le même codex, on retrouve sous les pieds de Sainte Walburge un tabouret du même type que celui sous les pieds du Christ : notre enlumineur scrupuleux, pour le désacraliser et montrer qu’il ne flotte pas dans l’air, a pensé à lui rajouter des pieds.


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La mandorle en huit symétrique

Le remplacement du globe-siège par la mandorle en huit a fait l’objet de nombreuses expérimentations à l’époque ottonienne. La formule la plus radicale est celle du huit parfait, où deux cercles égaux fusionnent en une forme totalement symétrique et abstraite. Il ne peut donc plus signifier le « ciel du ciel » et le cosmos, mais il garde, comme nous allons le voir, une partie de sa signification d’origine.

St. Gereon Evangeliar - Pressegespräch

Majestas Domini Evangéliaire de Géreon, vers 991, Historisches Archiv, Cologne, Cod. W 312, fol. 12v

Cette composition comporte une mandorle dissymétrique classique sur un fond constitué de quatre étages :

  • les quatre prophètes au rez-de-chaussée,
  • les évangélistes au premier et au deuxième
  • deux anges à l’étage supérieur.


Une quarantaine d’années plus tard, cette composition va être remaniée de manière totalement symétrique, aussi bien pour la mandorle que pour le fond.

Evangeliar aus der ehem. Stiftskirche St. Maria ad Gradus in Koln vers 1030 Cod. 1001a fol 1v Diozesan und dombibliothek Koln

Evangéliaire de l’ancienne église Ste Maria ad Gradus, vers 1030, Cod. 1001a fol 1v, Diözesan und Dombibliothek, Cologne

A la différence des compositions quadripartites carolingiennes qui divisent la page en quatre coins, cette image la divise en quatre bandes, avec une symétrie en miroir des moitiés haute et basse : chacune comporte deux Prophètes brandissant chacun son rouleau, deux symboles des Evangélistes et un cercle parfait rempli d’étoiles.

La mandorle en huit, ici parfaitement symétrique, participe à un parti-pris très réfléchi d’équilibre entre le haut et le bas.

Remarquons d’emblée qu’elle n’est pas, ici,  un trône de substitution : comme en apesanteur. le Seigneur est assis en dessous et en avant du point de tangence, exactement à l’emplacement de son ombilic.
.

Seule entorse à la symétrie de l’image, le globe sous les pieds sert de point fixe à ce flottement. Aucun indice ne nous permet d’y reconnaître la Terre, mis à part la mémoire de la métaphore d’Isaïe, dont n’est plus représentée que la partie « escabeau ».


Toute une chronologie dans l’épaisseur (SCOOP !)

Pour comprendre la subtilité de la composition, il faut la lire, en étudiant le masquage des formes, comme une superposition de transparents :

  • tout au fond on trouve les rouleaux des prophètes,
  • devant eux le cercle du huit s’inscrit en transparence,
  • masqué à son tour par le bout des ailes du Tétramorphe et par le globe-escabeau
  • devant lequel s’inscrit le Christ dont le Livre porte un abrégé d’un passage de Apocalypse :

Je suis l’Alpha et l’Omega, le premier et le dernier, le début et la fin

Apocalypse 22,13

EGO sv [m] ALPA ET o [mega] primus.


Evangeliar aus der ehem. Stiftskirche St. Maria ad Gradus in Koln vers 1030 Cod. 1001a fol 1v Diozesan und dombibliothek Koln schema

Ainsi depuis le fond avec les Prophètes (1), le Grand Huit (2), la Terre avec les Evangélistes (3), puis le Christ qui reviendra sur Terre à la fin des temps (4), toute une chronologie de l’Histoire humaine en quatre étapes se déploie dans l’épaisseur du dessin, illustrant visuellement le paradoxe du texte : je suis le Début et la Fin.


La symbolique du Grand Huit (SCOOP !)

Le Grand Huit, pris en sandwich entre le temps des Prophètes et celui des Evangélistes, peint aux couleurs de l’arc-en-ciel, ne peut signifier ici qu’une seule chose : l’Alliance entre Dieu (cercle du haut) et les Hommes (cercle du bas) du temps de l’Ancien Testament, une tangence sans contact.

Ensuite, au temps du Nouveau Testament et des Evangélistes, Dieu a quitté le ciel pour poser ses Pieds sur la Terre, fondant un contact appuyé, une alliance charnelle.


Cette signification  de la mandorle en huit – l’ancienne alliance entre Dieu et les Hommes – est spécifique à cette miniature et à son système d’empilement. Ailleurs, elle va conserver le symbolisme de l’Alliance,  mais appliquée à un autre couple : la double nature du Christ



Christ_en_majeste Saint-Guilhem-le-Desert_Musee lapidaire schema

Première Bible de Charles le Chauve, 844-851, BNF Latin 1 fol 329v
Christ en majesté, 11ème siècle, Saint-Guilhem-le-Désert, Musée lapidaire.

Le modèle de mandorle à deux cercles égaux, mais s’intersectant légèrement, mis au point dans la Première Bible de Charles le Chauve, se retrouve pratiquement à l’identique trois siècles plus tard dans le Christ en majesté de Saint Guilhem le Désert (une fois supprimé le siège-globe carolingien).

On voit bien que cette intersection n’a pas le rôle pratique de servir de siège, mais le rôle graphique de circonscrire le ventre du Christ : l’idée étant sans doute que l’ombilic, marque indubitable de la naissance charnelle du Christ, est ce qui garantit l’union en lui des deux natures, humaine et divine. Et donc le symbole-même de l’Incarnation ([0], p 72). Comme le note H.L.Kessler :

« Les deux cercles qui se croisent… appliquent une logique géométrique pour renforcer la notion de double nature du Christ; et, formant implicitement une troisième entité là où ils se chevauchent, les cercles négocient l’unification de l’esprit et de la substance du Dieu trinitaire autour d’un lieu central, d’une zone d’incarnation. De plus, cette géométrie est déterminée par le corps du Christ ; en fin de compte, elle échappe à sa simplicité mécanique et mathématique pour exprimer l’intemporalité et le statut supragéographique du Christ. Et montre que Dieu rend manifeste la géométrie invisible des choses, sans s’y trouver circonscrit. »([0] , p 70) 


Christ en majeste XIIeme siecle Musee Fenaille Rodez schema

Christ en majesté (antependium de l’Autel de Deusdedit), vers 1000 (schéma)
Musée Fenaille, Rodez

Le Christ de Rodez est quant à lui assis sur le croisement des cercles, comme sur une chaise curule. Les deux cercles, parfaitement tangents, ont des ornementations différentes : carrés alternés en bas, losanges alternés en haut. Or le carré est le symbole de la Terre, tandis que les losanges, peints en vert, feraient une magnifique couronne de lauriers.

Ainsi la figure du Huit porterait ici encore l’idée de l’alliance entre le Haut et le Bas, mais vue uniquement côté Nouveau Testament : l’alliance, dans le Christ, des deux natures divine et humaine

Ce pourquoi le Christ n’est plus devant le croisement : il EST le croisement.

Ce Christ point de tangence entre le Divin et l’Humain et médiateur entre le Haut et le Bas par le moyen de l’hostie-monde qu’il élève de la main droite (voir XXX), semble fait pour illustrer ce texte du théologien Rémigius d’Auxerre :

« Il portait dans ses mains du pain, cette matière qu’il a voulue, plus que toute autre, être acceptée comme son corps. Dieu s’est fait Homme pour que l’Homme puis se faire Dieu.L’Immortel a pris forme mortelle, pour que le mortel puisse s’approprier l’Immortalité : lui est descendu, pour que nous puissions monter. »

Rémigius d’Auxerre, cité par [0], p 63

« Ferebatur in manibus suis, quod in specie, panis magis corpus suum accipi voluit, quam alia: […] Ut ergo haec superbia se humiliaret, factus est Deus homo, ut homo fieret Deus. Immortalis formam mortalem induit, ut mortalis assumeret immortalem : descendit ille, ut nos ascenderemus. »


Christ en majeste XIIeme siecle Musee Fenaille Rodez schema lettres

Mais le schéma, lu horizontalement, porte une autre idée, cette fois temporelle, de la médiation assurée par le Christ ([0], p 55) : entre le Début et la Fin de l’alphabet grec – l’alphabet de Dieu, il introduit par son Ombilic la lettre O, milieu de l’alphabet latin – l’alphabet destiné aux Hommes.

« En latin, cependant, le O est fermé et a la rondeur d’un cercle. Assurément, par cette forme fermée contenant tout, il manifeste la protection de la divinité. De plus, il se rapporte à un système d’éléments et de lettres, éléments qui sont à l’origine et à la fin de la Connaissance et de l’art de conduire l’ignorant vers la sagesse. En conséquence, l’Alpha, début de la sagesse, enseigne que le Christ, le Fils de Dieu, est cette sagesse ; l’Oméga, qui est la fin, le A et le W en grec et notre 0, qui occupe une position intermédiaire. Cela signifie que le commencement de la sagesse, la fin et ce qui est entre les deux sont le même Seigneur Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et l’homme » Béatus de Liebana, Commentaire sur l’Apocalypse, cité par [0] p 53,.


Sacramentaire de Saint-Etienne de Limoges vers 1100

Sacramentaire de Saint-Etienne de Limoges vers 1100

Ici par contre la mandorle en huit est décorée uniformément, du même motif de joyaux que les galons du manteau : il s’agit probablement d’une autre tentative pour évoquer l’image d’Isaïe, l‘expansion du manteau du Seigneur.

La mandorle est donc totalement symétrique, sauf au « noeud », où le galon du  haut passe devant celui du bas. Le Christ n’est pas assis dessus, mais décalé de manière à ce que ce soit le Livre qui tombe au niveau du croisement. L’auréole posée sur  le cercle du haut lui communique sa nature divine, tandis que les pieds posés sur celui du bas lui impriment leur nature humaine.

Ici encore, la mandorle en huit symbolise l’union des deux natures :  l’Humaine, en dessous et au fond, est subordonnée à la Divine, en haut et devant ;  et le Livre, par dessus leur noeud, vient sceller à tout jamais cette jonction.



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La mandorle en huit dissymétrique

Cette construction, où une forme de hiérarchie prime sur celle de la jonction de deux cercles égaux, obéit sans doute à une logique différente : faire voir la Trinité et sa dynamique.

Initiale 1ere epitre Jean 840 ca Bible de Moutier-Grandval. BL Add MS 10546 fol 406r

Initiale 1ère épître de Jean, vers 840, Bible de Moutier-Grandval, BL Add MS 10546 fol 406r.

L’idée est sans doute en germe depuis les temps carolingiens. Quel meilleur endroit que cette première lettre d’une Epître qui définit Dieu par le Commencement :

Ce qui était là depuis le début…

Quod fuit ab initio…

Dans une préface qui figure à l’intérieur du même manuscrit, le Pseudo-Jérôme rappelle que le sujet de l’épître est la Trinité :

Le lieu où nous pouvons lire au premier chef l’unité de la Trinité est la première Epître de Saint Jean […]. C’est là que le Foi catholique est grandement affermie, et qu’est prouvée l’unité dans une substance divine du Père, du Fils et du Saint Esprit.

Cité par [0], p 67

illo praecipue loco ubi de unitate trinitatis in prima iohannis epistula positum legimus […]. In quo maxime et fides catholica roboratur et patris et fili et spiritus sancti una divinitatis substantia conprobatur

 

Initiale 1ere epitre Jean 840 ca Bible de Moutier-Grandval. BL Add MS 10546 fol 406r
Initiale 1ère épître de Jean, vers 840, Bible de Moutier-Grandval, BL Add MS 10546 fol 406r.
465–486 Baptistere des San Giovanni in Fonte Naples detail main de Dieu
Main de Dieu sortant du Ciel et apportant une Couronne, 465–486, Baptistère de San Giovanni in Fonte, Naples

Le miniaturiste a développé l’idée paléochrétienne de la main de Dieu sortant du ciel -premier cercle, qui en tient un deuxième – le Fils, le tout étant englobé dans un troisième décoré de fleurons – le Saint-Esprit.



963-984 Benedictional of St Aethelwold BL Add MS 49598 fol 70r schema
963-984 Benedictional of St Aethelwold

Bénédictionnaire de St Aethelwold
963-984, British Library Add MS 49598 fol 70

De même qu’OMPS est l’abréviation typographique de Omnipotens, la figure à l’intérieur du O, précisément centrée sur le nombril, propose, par ses trois tracés dorés, un abrégé graphique de la Trinité, : la mandorle représente le Père, le siège le Fils, et le cercle englobant le Saint Esprit : l’unité des deux natures n’est plus assurée de l’intérieur, comme dans l’intersection des cercles, mais de l’extérieur.

Un texte traduit assez bien cette conception de la Trinité par génération, puis englobement :

Qu’est ce que Trois sinon trois Un et un Triplet ? Pour cette raison, Trois est aussi un Début, car il est la première perfection, qui vient d’un Un et d’un Deux : Un est le premier à donner naissance, Deux est le premier à naître ; et Trois est la première perfection de ce qui donne naissance et de ce qui naît. De ce fait, Un ne peut exister seul, car il ne serait pas Créateur s’il ne donnait naissance à quelque chose. Mais Deux non plus ne peut pas rester seul, car l’existence de Deux implique l’existence d’Un et Deux. Donc il y a Trois. Cependant, pour faire Trois, Un et Deux doivent être réunis. Car Un tout seul et Deux tout seul ne font pas Trois : si on les joint, ils font Trois. Et, comme l’amour, cette union fait trois choses de deux […] Voyez donc que toute perfection est une trinité, et rien d’autre ; et que tout se compose d’un Début, d’un Milieu et d’une Fin. »

Attribué à Candidus, cité par [0], p 69

Tres quid sunt nisi tria unum et unum tria? Et hoc ideo principium quia prima perfectio est ex uno et duobus ueniens: unum primum gignens, duo primo genitus, tres prima perfectio gignetis et geniti. Ideo non solum unum, quia non esset gignens nisi generaret. Ideo non sola duo, quia non aliter fieri potest nisi unum et duo aliquid sint. Sunt ergo tria. Non sunt autem tria nisi iungas unum et duo. Nam unam per se et duo per se non sunt tria; si iungis, tria sunt. Et ipsa eorum iunctio, quasi amor quidam, facit ea duo secum tria esse […] Vide ergo quod omnis perfectio trinitas est, immo haec sola: primo, media, fine stare omnia. Et primum non esse sine medio et fine; et medium non esse sine primo et fine, et finem non esse sine primo et medio?



Les Beatus

On appelle ainsi un commentaire sur l’Apocalypse rédigé par le moine Beatus de Liébana. On en a conservé une trentaine d’exemplaires, tous réalisés (sauf un) dans la péninsule ibérique, et qui dérivent certainement d’un prototype commun (disparu). Avec beaucoup de fantaisie et de variété dans le style, ils présentent des compositions stéréotypées, riches en détails et très proches du texte.

Celui-ci comporte plusieurs scènes où Dieu apparaît en majesté. Il est intéressant de comparer quelques-uns de ces manuscrits en prenant comme échantillon-témoin toujours les deux mêmes passages :

  • Le trône de Dieu et la cour céleste (Apocalypse 2,4)
  • Le Cantique de louange sur la ruine de Babylone (Apocalypse 19,1-9).

Une Apocalypse ottonienne

Pour bien comprendre la singularité des Beatus, regardons comment sont traitées les deux mêmes passages dans un manuscrit ottonien, qui n’est pas le commentaire par Beatus, mais le texte original de Saint Jean : l’Apocalypse de Bamberg, réalisée ‘par les moines de l’abbaye de Reichenau.


Apocalypse de Bamberg 1000 ca Apo 2,4 Folio 10 v, Bamberg, Staatsbibliothek, MS A. II. 42d

Le trône de Dieu et la cour céleste Apocalypse 2,4 Folio 10 v
Apocalypse de Bamberg, vers 1000, Staatsbibliothek,Bamberg, MS A. II. 42d

« Celui qui était assis avait un aspect semblable à la pierre de jaspe et de sardoine; et ce trône était entouré d’un arc-en-ciel, d’une apparence semblable à l’émeraude. Autour du trône étaient vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs, avec des couronnes d’or sur leurs têtes. Du trône sortent des éclairs, des voix et des tonnerres; …. et sept lampes ardentes brûlent devant le trône: ce sont les sept Esprits de Dieu. En face du trône, il y a comme une mer de verre semblable à du cristal et devant le trône et autour du trône, quatre animaux remplis d’yeux devant et derrière… Ces quatre animaux ont chacun six ailes… Puis je vis dans la main droite de Celui qui était assis sur le trône un livre écrit en dedans et en dehors, et scellé de sept sceaux«  Apocalypse 2-4 a 3-1

L’image essaye le suivre le texte, mais difficilement :

  • huit vieillards au lieu de vingt quatre, et ils ne sont pas assis sur des trônes  ;
  • pas d’yeux sur les animaux, et leurs six ailes sont déportées sur la face ronde en bas ;
  • le livre est un rotulus ouvert, sans les sceaux et tenu de la main gauche.

Ne sachant pas comment illustrer le « trône entouré d’un arc-en-ciel <et d’où> sortent des éclairs », l’artiste en reste à la solution traditionnelle :

  • un arc-de-cercle servant de siège ;
  • un globe terrestre (la terre verte entourées d’eau bleue et d’air blanc) servant de marchepieds, sur lequel il branche cinq éclairs.


Apocalypse de Bamberg 1000 ca Apocalypse 19,1-9 fol 47v Bamberg, Staatsbibliothek, MS A. II. 42d

Cantique de louange sur la ruine de Babylone, Apocalypse 19,1-9, fol 47v
Apocalypse de Bamberg, vers 1000, Staatsbibliothek,Bamberg, MS A. II. 42d

Un autre passage de l’Apocalypse, le Cantique sur la ruine de Babylone, décrit une nouvelle apparition de la Divinité, mais il n’y est plus question ni de livre, ni d’éclairs ; le texte parle en revanche d’un manteau blanc, et d’un ange devant lequel Saint Jean se prosterne.

L’artiste, avec économie, a repris la composition de la première planche, en supprimant le globe (puisqu’il n’y a plus d’éclairs à caser) et en rajoutant le manteau blanc.


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Une série iconographique stable : les Beatus

Commençons par le Beatus de Silos, pratiquement contemporain de l’Apocalypse de Bamberg.


Beatus de Silos 1109 fol 83r Apocalypse 2-4 British Library Add.11695
Apocalypse 2-4, fol 83r
Beatus de Silos 1109 fol 194v Apocalypse 19,1-9 Folio-194v-British Library Add.11695
Apocalypse 19,1-9, fol 194v

Beatus de Silos, 1109, British Library Add.11695

Dans un style très géométrique et schématique, ces deux scènes montrent bien le respect scrupuleux du texte propre aux Beatus :

  • les vieillards sont bien vingt-quatre et assis sur des trônes ;
  • le livre est carré et avec six seaux (le septième doit être caché par le pouce) ;
  • l’arc-en-ciel est bien autour du trône, avec les éclairs qui en sortent ;
  • on voit les sept lampes et la mer de cristal (du vert émeraude que le texte attribue au trône).

La seule divergence par rapport au texte est le livre tenu de la main gauche, due à la nécessité de bénir de la main droite.

Quelques choix graphiques sont spécifiques à cette image dans tous les Beatus :

  • les quatre animaux sont omis ;
  • le corps endormi de Saint Jean est allongé en bas ;
  • il tient en laisse son Aigle qui, tel un moderne drone, est monté se placer au plus près de l’Apparition (l’oiseau symbolise bien sûr son esprit, qui s’échappe pendant le sommeil).

C’est dans la seconde scène, celle du Cantique sur la ruine de Babylone, que les Beatus décalent le Tétramorphe : cette seconde image est donc une Majestas Domini traditionnelle, que seul le registre inférieur (Jean s’agenouillant devant l’Ange) rattache à ce moment particulier de l’Apocalypse.

A noter un petit détail qui diffère ici des autres Beatus : le Christ bénissant tient de la main gauche une hampe en forme de croix, à la place du livre habituel.

Beatus de gerone 975 Apocalypse 4,2
Apocalypse 4,2
Beatus de gerone 975 Apocalypse 19,1
Apocalypse 19,1-9

Beatus de Gérone, 975, Ms.7, cathédrale de Gérone

Les éclairs sont figurés par des flèches. Les sièges sont de deux sortes, en A ou en X. Dans la Majestas Domini, la main gauche tient bien le Livre.

Beatus Escorial 1000 Apocalypse 2,4 Bibliotheque royale de l'Escurial
Apocalypse 4,2
Beatus Escorial 1000 Apocalypse 19,1 Bibliotheque royale de l'Escurial
Apocalypse 19,1-9

Beatus de l’Escorial, 1000 , Bibliothèque royale de l’Escurial

Ce manuscrit montre un extrême en terme de stylisation et simplification (dues en partie au fait qu’ici les deux images ne sont pas pleine page).

Dans la première image, on note en bas l’ajout de la mer avec des poissons, pour indiquer que la vision a lieu sur l’île de Patmos.

Dans la seconde il ne reste pas grand chose de la Majestas Domini : le trône et le Tétramorphe ont été éliminés.

Beatus d'Osma 1086 Apocalypse 2-4 Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1
Apocalypse 4,2
Beatus d'Osma 1086 Apocalypse 19,1-9 Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1
Apocalypse 19,1-9

Beatus d’Osma, 1086 , Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1

Dans cette version elle-aussi très simplifiée, l’artiste a eu l’idée, dans les deux images, de faire porter l’arc-en-ciel par deux anges.


Beatus d'Osma 1086 Apocalypse 2-4 synoptique Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1

Mais l’intérêt particulier de ce manuscrit est l’ajout, juste après la première scène, d’une image supplémentaire par rapport à la structure habituelle des Beatus, et qui est une Majestas Domini à part entière :

  • la mandorle est en lévitation au milieu du ciel, non plus portée, mais seulement désignée par un ange ;
  • les symboles du Tétramorphe apparaissent aux quatre angles ;
  • entre eux s’intercalent dix anges musiciens, jouant de la cymbale ou du psaltérion.

Cet exemple montre l’influence, sur les enlumineurs des Beatus, des grandes compositions romanes qui commencent à fleurir aux tympans des églises. Elle montre aussi que la Majestas Domini se veut une image synthétique, indépendante de tel ou tel épisode de l’Apocalypse : sont significatifs à cet égard le sigle XPS qui désigne la figure comme étant le Christ, et la présence de deux livres : celui de l’Apocalypse, fermé avec ses sept sceaux ; et celui, ouvert, de l’Evangile.

sb-line
Le Beatus de Saint-Sever

Beatus de saint Sever 1050 ca fol 121v 122r Artiste A MS Lat.8878 BNF gallica.

Apocalypse fol 121v 122r, Artiste A
Beatus de Saint Sever, vers 1050 , BNF MS Lat.8878, Gallica

Terminons par ce Beatus, un des plus tardifs et le seul connu à avoir été copié à l’époque romane au nord des Pyrénées.

Cette extraordinaire double page n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre :

  • à la suite d’E.Mâle [1], toute une école d’historiens d’art y voit le prototype plus ou moins direct du tympan roman de Moissac ;
  • pour une autre école (Schapiro, Grodecki [2]), c’est l’inverse : la preuve que les Beatus tardifs ont été influencés par l’art roman.

Sans prendre parti dans la polémique, précisons pourquoi cette image est si particulière.


Beatus de saint Sever 1050 ca fol 120v 121r Artiste B MS Lat.8878 BNF gallica

Apocalypse fol 120v 121r Artiste B
Beatus de Saint Sever, vers 1050 , MS Lat.8878 BNF Gallica

On trouve juste avant elle une autre image double page, attribuée à un artiste différent, qui illustre le paragraphe 7,9 de l’Apocalypse :

« Après cela, je vis une foule immense que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils étaient debout devant le trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches et tenant des palmes à la main. »

Il a été décidé ici de consacrer à ce passage deux illustrations consécutives, l’une montrant l’Adoration de l’Agneau et l’autre celle de Dieu. L’inscription dans le cadre en haut de la seconde illustration, difficilement lisible, est d’ailleurs la suite immédiate du texte, légèrement modifiée à la fin pour préciser qu’il s’agit de l’Adoration de Dieu :

« Et tous les anges se tenaient autour du trône, autour des vieillards et des quatre animaux; et ils se prosternèrent sur leurs faces devant le trône <et ils adorèrent Dieu>« . Apocalypse 7,11.

La suite du texte explique pourquoi Dieu est représenté de manière si particulière, en posture impériale avec lance et médaillon (sur ce dernier détail, voir 3 Dieu sur le Globe : haut moyen âge) :

Amen! La louange, la gloire, la sagesse, l’action de grâces, l’honneur, la puissance et la force soient à notre Dieu, pour les siècles des siècles! Apocalypse 7,11.

Comme le remarque L.Grodecki [2] , cette image remplace l’illustration habituelle du paragraphe 4,2, manquante dans ce Beatus si particulier.


Passons maintenant à notre seconde image-témoin, qui elle est bien présente à l’emplacement habituel :

Beatus de saint Sever 1050 ca Apocalypse 19,1-9 fol 199r Artiste B MS Lat.8878 BNF gallica.

Apocalypse 19,1-9, fol 199r, Artiste B
Beatus de Saint Sever, vers 1050 , MS Lat.8878, BNF, Gallica

Il s’agit bien ici d’une Majestas Domini christique, comme le montre l’abréviation CRistuS DoMinuS.


Deux Majestas bien distinctes (SCOOP !)

Beatus de saint Sever 1050 ca fol 121v 122r Artiste A MS Lat.8878 BNF gallica detail
Fol 121v 122r (détail)
Beatus de saint Sever 1050 ca Apocalypse 19,1-9 fol 199r Artiste B MS Lat.8878 BNF gallica. detail
Fol 199r (détail)

Nous sommes donc dans ce riche manuscrit en présence d’un cas chimiquement pur de distinction entre les deux formules du trône, associé aux deux personnes de la Majestas :

  • le globe-siège pour celle de Dieu « Puissant et fort », barbu avec lance et médaillon;
  • le trône avec coussin pour celle du Christ imberbe.

Article suivant : 5 Dieu sur le globe : l’âge d’or des Majestas

Références :
[0] H.L.Kessler, « Medietas / mediator in the geometry of Incarnation » dans « Image and Incarnation: The Early Modern Doctrine of the Pictorial Image » Walter Melion, Lee Palmer Wandel, 2015 https://books.google.fr/books?id=cA55CgAAQBAJ&pg=PR18&lpg=PR18&dq=koblenz+ms+701
[1] Emile Male, « L’art religieux du XIIe siècle en France : étude sur les origines de l’iconographie du Moyen Age », p 4 https://archive.org/details/lartreligieuxdux00mluoft/page/4
[2] Louis Grodecki, « Le problème des sources iconographiques du tympan de Moissac » Annales du Midi Année 1989 H-S 1 pp. 417-426 https://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1989_hos_1_1_2917