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4.1 Son angle

28 mars 2016

Le polyèdre de Melencolia I, invention de Dürer qu’on ne trouve nulle part ailleurs, est une énigme géométrique sophistiquée qui a résisté pendant plus de quatre vingts ans  aux investigations des chercheurs. Nous allons résumer ici l’article probablement définitif de Hans Weizel [1] qui reprend de manière systématique les travaux de ses prédécesseurs (essentiellement allemands) et propose, sur la base d’un croquis de Dürer récemment retrouvé [2], une reconstruction très convaincante de la démarche  intellectuelle suivie par l’artiste.

Ce chapitre risque de décevoir ceux qui privilégient un sens mystique ou ésotérique. Ceux qui s’intéressent  à la genèse complexe des idées et à la reconstruction encore plus complexe de cette genèse, trouveront ici une passionnante page de l’Histoire des Sciences et de l’Histoire de l’Art réunies.


Un cube posé sur sa pointe

 

Polyedre Petrus Apianus 1534

Page de titre de  « Instrumentum sinuum sive primi », Petrus Apianus, 1534, Nüremberg

Vingt ans à peine après Melencolia I et dans la ville même de Dürer, un graveur inconnu s’est livré à un exercice de géométrie bien plus approximatif. Le morceau de bravoure réside   dans la table en forme d’étoiles à sept branches (comme les sept planètes), plutôt que dans le cube posé sur sa pointe.

Cette gravure à l’avantage d’illustrer l’interprétation  la  plus simple du polyèdre de Dürer :  un cube dressé selon sa diagonale, puis tronqué en haut et en bas. Elle a aussi l’avantage de montrer les écueils d’une perspective au jugé. Dans un cube, l’angle réel aux sommets de chaque faces est de 90°, tandis que l’angle apparent, du fait de l’inclinaison de la face, est plus grand pour les points haut et bas et plus petit  pour les points gauche et droit. Ici,  le graveur maladroit a mis  un angle droit en bas, ce qui donne cette impression « de guingois ».


Les avantages du cube

Le cube est une forme parfaite, qui complète agréablement la sphère posée juste en dessous.

Cette forme  satisfait donc toute une série de chercheurs :  Nagel (1922), de Haas (1951), Wangart, (1968, 1976), Strauss (1972a, 1974), Bashir-Hecht (1985).

Un cristal, mais lequel ?

 

Dürer Melencolia

Cristal de calcite, Atlas der Krystallformen (1913)

Grodzinski (1955) fait des essais avec des modèles en papier pour trois angles  : 60 ° (octaédre), 72 ° (rapport d’or) et 90 ° (cube), persuadé que le polyèdre représente un diamant, qui cristallise soit sous forme d’octaèdre, soit sous forme de cube. Surprise :  le modèle qui s’accorde le mieux avec le polyèdre de la gravure est celui de 72°.

Néanmoins Steck (1958) persiste sur l’octaèdre et le diamant.

Roesch (1970) reprend les modèles de Grodzinski en essayant un angle supplémentaire, 102° (celui de la calcite), et confirme que le meilleur accord est bien avec l’angle de 72°. MacGillarty (1982) propose-elle aussi un cristal de calcite, mais d’angle 79°+_1.

Grigoriev et Schafranovsky (1973)  proposent un cristal de fluorine, métal utilisé par les orfèvres comme fondant du temps de Dürer, ce qui a l’avantage d’établir un lien avec le creuset. Mais son angle de 76° est très rare dans la nature (l’angle normal étant de 102°) et rien ne prouve que Dürer ait pu connaître ce type très particulier de cristallisation.

Lynch (1982)  propose 81,8°. La même année, Schall à la suite d’une reconstruction perspective très précise, trouve 79,2°.

A partir de là, la cause du rhomboèdre intermédiaire entre l’octaèdre et le cube est quasiment entendue.



MacKinnon (1993)  tente un dernier compromis pour sauver le cube, en suggérant une sorte d’anamorphose : vu du coin en bas à gauche, le rhomboèdre tronqué devient un cube tronqué.

Plus grand monde ne croit à la représentation d’un cristal naturel :  une dernière tentative  isolée de J.Bordehore (2006), propose  un cristal d’alunite [3]

Désormais, on recherche plutôt une justification géométrique

à cet étrange angle intermédiaire entre le cube et l’octaèdre.


L’angle de 72°

Polyedre angle 72
Cet angle, qui est l’angle interne du pentagone,  est très séduisant car il repose sur le nombre d’or ; c’est pourquoi Grodzinski l’avait essayé en 1955, et l’avait retenu comme meilleur candidat à l’issue de ses expériences.

En 1999, Schreiber donne un argument complémentaire apparemment irrésistible : avec l’angle de 72°, en le tronquant au bon niveau, le polyèdre s’inscrit parfaitement  dans une sphère englobante [4].

A partir de là, la messe semble dite, du moins sur le Net  : on trouvera abondamment, en commençant par Wikipedia [4] des constructions géométriques  [5] et symboliques [6], voire des maquettes en papier [7] permettant de construire le « polyèdre de Dürer » avec son angle de 72°.

Seuls grains de sable, régulièrement ignorés :

  • n’importe quel rhomboèdre s’inscrit dans une sphère, à condition de le tronquer au bon niveau ;
  • Dürer, qui connaissait bien entendu le nombre d’or, n’en a jamais parlé dans ses écrits ; en revanche, il était un grand spécialiste de la géométrie en trois dimension, et notamment d’une famille particulière de volumes  : les polyèdres archimédiens, dont il a étudié, découvert et construit plusieurs. On peut donc s’attendre de sa part, s’agissant  d’un de ses sujets d’étude favoris, à une construction bien plus travaillée qu’un simple jeu sur le nombre d’or ;
  • enfin, le polyèdre qui correspond le mieux à celui de la gravure possède un angle particulièrement ingrat (environ 80° ) qui ne correspond numériquement à rien.


Avant de proposer une solution plus satisfaisante, il nous faut comprendre pourquoi tant de chercheurs éminents ont pataugé pendant plus d’un siècle [10], et pourquoi il est si difficile de reconstituer la géométrie précise de ce polyèdre.


L’esquisse de Dresde

Dresdner Skizzenbuch — Zeichnung zum Polyeder der Melancholie und Blick in ein Zimmer mit Kanne .

Dürer, dessin à la plume, 1514
Dresden, Sächsische Landesbibliothek

Il ne faut pas s’épuiser à chercher une signification au renard et à l’oiseau à peine esquissés sur le socle : le dessin de la pièce en haut à droite, sans rapport avec la construction géométrique montre seulement le souci d’économiser le papier.

Tous les chercheurs se sont penché avec espoir sur ce précieux croquis qui, en plus de marquer par un oeil la position du point de fuite, dévoile les faces cachées.


Polyedre Esquisse de Dresde construction 1

Malheureusement, il ne s’agit que d’une étude, donc sujette à imprécisions. Ainsi les lignes qui joignent les points opposés (en jaune) ne permettent pas de définir précisément le centre, et donc la position des axes vertical et horizontal (pointillés blancs). Pour ce dernier axe, on peut considérer qu’il est indiqué par le bord arrière du socle.


Les hypothèses de travail

Mais le problème principal, avec une forme  non régulière comme celle-ci, est que, même connaissant le point de fuite, il n’est pas possible à partir de la seule vue en perspective de déterminer sans ambiguïté sa forme et ses dimensions. Pour y parvenir, voici les hypothèses complémentaires, de bon sens,  que se sont données Schuritz (1919) et Schaal (1982)  (cf [1] Weitzel 2009, p 164) :

  • le polyèdre a des faces parallèles deux à deux ;
  • il a un axe vertical, et cet axe  est perpendiculaire à l’horizon dans la gravure ;
  • les 6 faces latérales ont la même forme ;
  • la troncature  est symétrique en haut et en bas, et perpendiculaire à l’axe vertical ;
  • les deux triangles équilatéraux ainsi produits à la tête et la base sont égaux ;
  • le polyèdre est tourné de sorte que la pointe droite du triangle du bas et la pointe gauche du triangle du haut soient dans un plan parallèle au plan de l’image (plan bleu sur le schéma).  Ce qui revient à dire que chaque triangle a un côté perpendiculaire au plan de l’image ; et que donc ces deux côtés, ainsi que les diagonales des surfaces latérales, sont des lignes de fuite (en violet sur le schéma). On constate que sur l’étude, ces lignes vont vers un point de fuite qui ne coïncide pas exactement avec celui indiqué par les fuyantes du socle.


Les imprécisions de l’étude

Polyedre Esquisse de Dresde construction 2

Plus ennuyeux : si on prolonge les côtés pour retrouver la forme du polyèdre avant troncature, on se heurte à d’autres inconsistances :

  • l’axe n’est pas exactement vertical ;
  • le polyèdre n’est pas exactement symétrique entre le haut et le bas : le triangle supérieur devrait être un peu plus haut ; le triangle inférieur devrait être un peu plus court (lignes rouges).


Le polyèdre dans la gravure

Polyedre melencolia construction 1

Heureusement, toutes ces imperfections ont été corrigées dans la gravure :

  • le point de fuite indiqué par la corniche coïncide  avec celui du polyèdre (lignes bleu) ;
  • l’axe est vraiment perpendiculaire à l’horizon (pointillé vert) ;
  • les deux lignes qui joignent des points opposés se croisent bien sur l’axe (lignes violettes) ;
  • il n’y a plus d’anomalie sur les triangles haut et bas.


Polyedre_anomalies
Extrait de Party Game for a 500th Anniversary »,2014 [10]

Il reste néanmoins quelques anomalies très mineures, qui montrent à quel niveau de précision en sont arrivés les polyédristes les plus méticuleux :

  • la droite n devrait être parallèle à m et l
  • les deux droites p et q convergent faiblement vers la droite, alors qu’elles devraient converger faiblement vers la gauche.

Ceci n’empêche pas  des  reconstructions perspectives très précises, comme celles de MacGillavry (1981)  (79° +-1) et  sutout de Schaal (1982)  , qui en a déduit l’angle très énigmatique de 79,2°.


Attention Scoop ! Ce qui  suit n’a à ma connaissance jamais été expliqué.


L’affinité entre polyèdre et échelle

Polyedre melencolia construction 2
Le fait de rajouter au rhomboèdre tronqué les deux pyramides qui lui manquent faut apparaître une évidence : le solide complet est un objet composé de six tranches horizontales, exactement  comme l’échelle (horizontales jaunes et bleues).

Le 3ème barreau de l’échelle  coïncide avec le triangle du haut, tandis que le 4ème coïncide avec le point haut du rhomboèdre complet : le pas de l’échelle indique précisément la hauteur de la pyramide à supprimer. Par ailleurs  nous avons vu (voir Question de la Sphère) que ce pas est égal au rayon de la Sphère.

Plus qu’une proximité, l’échelle et le polyèdre affichent une véritable affinité,

qui s’expliquera  par ailleurs  (voir Harmonies polyédriques).


Vue d’ensemble des rapports numériques

En rassemblant de que nous avons découvert dans Question de la Sphère, et ce que nous venons de trouver à propos du polyèdre, nous pouvons proposer une vue d’ensemble des rapports numériques, finalement assez simples, qui régissent le positionnement et la taille des quatre objets de la Géométrie  : le Carré , puis la Sphère,  puis l’Echelle et enfin le Polyèdre.


Polyedre melencolia construction 3

  • 1) Partons du Carré, dont le côté C vaut 1/7 de la largeur de la gravure.
  • 2) En abaissant ses côtés sur la diagonale, nous obtenons le Diamètre D de la Sphère (1/7 de la hauteur de la gravure), et son positionnement vertical. Son positionnement horizontal est donné par la verticale du point de fuite.
  • 3) Une fois la Sphère placée, en choisissant l’angle de 18°, nous traçons les montants de l’échelle (en jaune)
  • 4) Nous positionnons le barreau central au niveau du bas du Carré, puis les autres barreaux en les espaçant de D/2 (sauf  le 5 et le 6, qui sont espacés de C/2)
  • 5) Sur la même horizontale que le barreau central, nous positionnons le coin haut du polyèdre (avant découpe)
  • 6)  La position du 3ème barreau  nous donne le plan de coupe, et donc la taille du polyèdre
  • 7) Nous ajustons latéralement le polyèdre pour que son point de fuite coïncide avec celui des moulures (c’est pourquoi son axe vertical ne coïncide pas avec le point remarquable que constitue le centre de l’arc en ciel)

Ainsi  les quatre  objets géométriques sont liés entre eux en  taille en position, avec un certain nombre de variables ajustables.



Polyedre tableau contraintes

En supposant que Dürer a d’abord choisi des valeurs remarquables pour les  quatre données du haut (l’angle du polyèdre sera expliqué plus loin), neuf des treize variables de positionnement et de taille  des objets sont fixées, et il en reste quatre qui peuvent être ajustées librement : la position du centre du carré et la position du point de fuite.

Le géomètre s’est donné des contraintes  fortes, mais pas inhumaines.


Références :
[1] Etude complète : « Zum Polyeder auf A. Dürers Stich Melencolia I — ein Nürnberger Skizzenblatt mit Darstellungen archimedischer Körper » , Hans Weitzel, Sudhoffs Archiv, 2007, p 129-173 http://www.jstor.org/stable/20778062
[2] Court article sur la découverte de 2004 :  « A further hypothesis on the polyhedron of A. Dürer’s engraving Melencolia I »,  Hans Weitzel, Historia Mathematica, Volume 31, Issue 1, February 2004 http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0315086003000296/pdfft?md5=5d2962e079b682b38601ef372c5bdec1&pid=1-s2.0-S0315086003000296-main.pdf
[4] Une animation intéressante montrant comment le rhomboèdre tronqué s’inscrit dans une sphère. http://www.lehrer-online.de/downloads.php/0/duerers_polyeder_731887-1069436-1.wmv/Duerers_Polyeder.wmv?timestamp=9720dc349007148cfd294efc17844c7d
[5] Wikipedia (même allemand) considère l’angle de 72°comme acquis, et ignore la découverte de Weitzel. https://fr.wikipedia.org/wiki/Poly%C3%A8dre_de_D%C3%BCrer
[6] Une analyse très complète du nombre d’or dans le polyèdre (si l’angle est bien 72°) http://poly-edre.blogspot.fr/2012/05/le-polyedre-de-durer_19.html
[7] Site dYvo Jacquier consacré à Melencolia I sous l’angle de la Géométrie Sacrée, et donc du nombre d’or http://www.melencoliai.org/Durer-polyedre.html
[8] Pour constuire le polyèdre : http://www.duplicon.de/service/bastelanleitung.php
[9] Une synthèse récente « Party Game for a 500th Anniversary »,2014, Fumiko Futamura,Marc Frantz,Annalisa Crannell http://arxiv.org/pdf/1405.6481.pdf
[10] Une synthèse des hypothèses, des plus farfelues à celle de Weitzel http://www.maxresistance.com/albrecht-durers-polyhedron-from-melencolia-in-1514/

4.2 Sa logique

28 mars 2016

Se focaliser sur la question de l’angle conduit, comme nous l’avons vu,  à une impasse. Une autre voie consiste  à essayer de retrouver les contraintes internes que Dürer a pu se donner, et donc la  logique interne ce ce polyèdre qui, avec le carré magique, constitue l’objet le plus intrigant de la gravure.

Nous allons poursuivre la lecture de l’article, passionnant comme un roman policier, où Weitzel explique sa découverte et reconstitue la démarche intellectuelle de Dürer [1].



Durer Melencolia I (c) Philippe Bousquet Polyedre Logique 0

De nombreux auteurs ont trouvé un lien logique très convainquant entre le polyèdre, le carré magique et, pourquoi pas l’ardoise carrée de l’angelot :

« Dürer n’a-t’il  pas  fait tourner le polyèdre autour de son axe vertical, de manière à ce que l’angelot, assis à cet emplacement remarquable, regarde  dans la direction du rhomboèdre qui montre justement la vue de côté déjà décrite ? Qu’ écrit-il ou  dessine-t-il sur son ardoise, qu’il  cache au  spectateur avec le bras et la main qui tient l’ardoise ? Comment sait-on qu’il s’agit bien de gribouillages ? N’est-ce pas un indice que Dürer  donne au spectateur : Regardez le polyèdre sous la même  direction que le l’angelot, et vous avez résolu l’un des mystères, peut-être Le mystère de l’image ? » Weitzel 2007, p 148


Durer Melencolia I (c) Philippe Bousquet Polyedre Logique 1

Quel est le mystère que résout cette vue de côté ?  Tout simplement, que le polyèdre vu de côté s’ajuste parfaitement dans un quadrillage carré 4 X 4.

Durer Melencolia I (c) Philippe Bousquet Polyedre Logique 15

A noter (chose moins souvent remarquée) que la vue de dessous s’inscrit également dans un quadrillage carré 4X4, mais un peu plus grand. Vue de dessous qui fait  apparaître, à l’intérieur d’un hexagone, deux étoiles à six branches imbriquées.

Cette double inscription du  polyèdre dans un quadrillage 4×4 a peut être une signification symbolique. Si le polyèdre (imparfait) a partie liée avec l’astre (erratique) sous l’égide de Saturne, son inscription dans le talisman de Jupiter montre que ce dernier est capable de contrôler Saturne, de l’enfermer dans son épure.



Dans le chapitre précédent ( 4.1 Son angle ), nous avions donné une première contrainte pouvant déterminer la hauteur de la coupe : faire en sorte que tous les sommets du rhomboèdre s’inscrivent dans une sphère (Schreiber, 1999)

Nous avons maintenant une seconde excellente contrainte : faire en sorte que la vue de côté s’inscrive dans un quadrillage 4×4.



Depuis les années 1980, les chercheurs se sont répartis en trois groupes : les tenants de la première contrainte, ceux de la seconde, et ceux de la combinaison des deux.


p152 tableau
Weitzel, 2007, p 152

Ce tableau dressé par Weitzel récapitule tous ces efforts : la troisième colonne indique l’angle du polyèdre, la quatrième est le facteur de coupe. Les deux colonnes les plus intéressantes sont les deux suivantes :

  • H/B est le rapport entre la hauteur et la largeur de la vue de côté : 1 signifie qu’il s’agit d’un carré
  • ri/ra est le rapport entre la sphère interne (passant par les 6 points intermédiaires) et la sphère externe (passant par les 6 points des faces triangulaires : 1 signifie que ces deux sphères n’en font qu’une.

Un rapide parcours permet de voir qu’il y a une seule solution satisfaisant ces deux contraintes (première ligne du tableau) : malheureusement, ce n’est pas celle que Dürer a choisi, puisqu’elle donnerait un angle de 66,9°, vraiment trop loin des 79,2° de Schaal  (la meilleure reconstruction perspective).

Partant de là, Weitzel fait un raisonnement d’ingénieur. Acceptons l’angle de 79°2, et voyons comment Dürer, constatant que les deux contraintes n’était pas compatibles pour cet angle, aurait pu construire un compromis permettant de les satisfaire à peu près.



p 164 schema

Weitzel, 2007, p 152

Après étude numérique, le meilleur compromis est la troisième image de la troisième ligne (5% d’erreur sur chaque condition)


La découverte de Weitzel

Feuille 127v, Durer Bandes, Nurnberger Stadtbibliothek
Feuille 127v, Durer Bandes, Nurnberger Stadtbibliothek

En 2004, Weitzel compulse les croquis laissés par Dürer lors de ses recherches sur les polyèdres archimédiens, vers 1510. Voici comment il décrit cette page dans son article [2] :

Dans la colonne de droite, de bas en haut,  le premier  « semble être une tentative de construire un solide d’Archimède (3,5,5), qui ne peut  pas exister. Comme Dürer a écrit, « Daz ist awff getzogen » : il est montré en élévation. » (remarque : la notation 3,3,5 indique que chaque sommet réunit un triangle et deux pentagones) « Le suivant, à savoir, le solide d’Archimède (3,6,6), est présenté en vue de dessous, et en conséquence Dürer a écrit, « Daz leit jm Nider grognement getruckten» (transcriptions par Rupprich [1969]). Le suivant semble le solide d’Archimède (3,5,3,5). Enfin, le croquis en haut n’est pas un solide, mais le pentagone irrégulier de Melencolia I. Cette esquisse ne contient que des lignes qui existent aussi dans l’esquisse du solide (3,5,3,5) en dessous. Nous pouvons ainsi voir, comment Dürer a développé les grandes lignes du pentagone à partir de ce solide d’Archimède. Son intention était de construire le solide d’Archimède (3,5,5); le résultat a été le polyèdre de Melencolia I. »


Dürer Melencolia
Le croquis en haut à gauche reprend à la règle et au compas l’esquisse sommaire du haut de la colonne de droite. En mesurant l’angle, on trouve 79,5°+-0,5, en parfait accord avec la valeur de Schaal.
De plus, les cinq sommets de cet polygone sont inscrits dans un cercle. Or, cette condition dans le plan se traduit par une condition équivalente dans l’espace :

« On peut montrer que pour alpha> 60°, la condition de l’existence d’un cercle englobant le rhombe tronqué, est interchangeable avec la condition introduite par Schreiber (1999), d’une sphère englobant le rhomboèdre tronqué de Melencolia l. En d’autres mots :  l’englobement du rhomboèdre tronqué exige des pentagones inscrits dans un cercle,  exactement comme celui du dessin. » Weitzel, p 162



Feuille 127v, Durer Bandes, Nurnberger Stadtbibliothek polyedre melancolia avec angles
Extrait de « Party Game for a 500th Anniversary »,2014 [3]

Pour être parfaitement honnête, ce pentagone ne représente pas exactement une des faces du rhomboèdre tronqué de Melencolia I, car l’angle opposé est beaucoup plus faible.

Néanmoins, l’étude de Weitzel donne une sacrément bonne intrigue  :

  • dans les années 1510, Dürer aurait échoué à construire le solide archimédien [3,5,5], avec un angle de 79,5° ;
  • en 1514, en mémoire de cette recherche infructueuse,  il aurait choisi le même angle pour son polyèdre déceptif ;
  • il aurait ensuite optimisé la hauteur de coupe, pour trouver un compromis entre deux contraintes inconciliables : autre recherche déceptive.

Durer Melencolia I (c) Philippe Bousquet Polyedre Logique 0


A la vieille intuition de Panofsky : « Elle (la Mélancolie » ne s’obstine pas sur un objet qui n’existe pas, mais sur un problème qui ne peut être résolu » , Weitzel répond que la gravure illustre bien une double obstination : sur un corps archimédien impossible, et sur un problème sans solution autre qu’une approximation.

Pour conclure ce résumé de la découverte de Weizel,  laissons-lui  la parole, à propos de l’attitude découragée de l’Ange (tandis que l’Angelot gratte encore) :

« Certainement, elle a terminé son travail – mais elle n’est pas pleinement  satisfaite. Mathématiquement parlant : elle aurait voulu obtenir à la fois l’inscription exacte de la vue de côté dans un carré, et  du volume dans la sphère, ce qui suppose que Dürer aussi aurait pu la construire exactement  à la règle et et au compas… » [1], p 168



Scoop !  Pour confirmer que la correspondance entre le carré magique et le polyèdre est  bien un des sujets majeurs  de la gravure, voici quelques considérations complémentaires, qui n’ont jamais été présentées jusqu’ici.




Durer Melencolia I (c) Philippe Bousquet Polyedre Logique 2

En coloriant  à droite quatre zones de somme 34, on colorie par projection 12 des 14 arêtes de la vue de côté (deux arêtes à cheval entre deux zones restent en blanc).

De même, en coloriant d’une autre manière les cases du carré du carré du bas, on colorie 12 des 18 arêtes de la vue de dessous (six restent en blanc).

Les deux coloriages se combinent pour que, dans la vue en volume, chaque arête ait une couleur unique. Les 16 nombres du carré ne peuvent  numéroter les 18 arêtes du polyèdre : mais  4 zones de somme 34 peuvent, à la manière d’un vitrail, projeter sur chaque arête une couleur unique.  



Durer Melencolia I (c) Philippe Bousquet Polyedre Logique 3
A ce stade, il est logique de construire la troisième projection, vue de face. Elle s’inscrit dans un quadrillage rectangle 4 X 4 (puisque, comme nous l’avons vu, les deux carrés de côté et de dessous ont des tailles différentes). Allons-nous pouvoir colorier ce rectangle de manière cohérente avec les résultats précédents ?



Durer Melencolia I (c) Philippe Bousquet Polyedre Logique 5
La réponse est oui : les arêtes vert et bleu se projettent dans les cases vert et bleu. Il nous faut une nouvelle couleur (orange)  pour désigner les cases dans lesquelles se superposent des arêtes de couleurs différentes (jaune et cyan). Et une dernière couleur (gris) pour désigner les quatre cases qui ne contiennent aucune arête.

A partir du carré magique, on pourrait écrire un livre donnant, en quadrichromie, tous les coloriages possibles des zones de somme 34 : autrement dit toutes les symétries du carré.

Le mystère que l’angelot griffonne sur son ardoise cachée, c’est que ce livre contient, parmi ses nombreuses pages, les trois projections permettant de construire le polyèdre dans l’espace.

Correspondance proprement stupéfiante entre arithmétique et géométrie : certaines symétries entre les nombres correspondent à certaines symétries entre les arêtes :

le carré magique contient les trois plans du polyèdre.



Références :
[1] Etude complète : « Zum Polyeder auf A. Dürers Stich Melencolia I — ein Nürnberger Skizzenblatt mit Darstellungen archimedischer Körper » , Hans Weitzel, Sudhoffs Archiv, 2007, p 129-173 http://www.jstor.org/stable/20778062
[2] Court article sur la découverte de 2004 : « A further hypothesis on the polyhedron of A. Dürer’s engraving Melencolia I », Hans Weitzel, Historia Mathematica, Volume 31, Issue 1, February 2004 http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0315086003000296/pdfft?md5=5d2962e079b682b38601ef372c5bdec1&pid=1-s2.0-S0315086003000296-main.pdf
[3] Une synthèse récente « Party Game for a 500th Anniversary »,2014, Fumiko Futamura,Marc Frantz,Annalisa Crannell http://arxiv.org/pdf/1405.6481.pdf

4.3 La Transformation de Dürer

28 mars 2016

Dans ce chapitre, nous allons oublier les aspects ingrats de la reconstruction perspective du polyèdre, ce que nous pourrions appeler sa « statique ». Et aborder la question sous une approche plus originale, que nous pourrions appeler sa « dynamique » :  puisqu’il s’agit d’une forme tout à fait originale, inventée par Dürer pour les besoins de Melencolia I,  de quelles autres formes plus classiques peut-on la rapprocher ? Pour cela, il va nous falloir nous interroger sur ce que représentait, à l’époque de Dürer, la question des polyèdres et de leurs transformations.


Les solides de Platon et les éléments

Les cinq solides de Platon sont les seuls polyèdres réguliers convexes possibles (polyèdres sont toutes les faces et tous les sommets sont égaux).

Dans son dialogue le plus difficile et le plus commenté, le « Timée », Platon élabore une théorie des Eléments selon  laquelle chacun d’eux est constitué par une infinité de polyèdres minuscules, dont les caractéristiques géométriques déterminent les qualités macroscopiques de l’Elément.


PLATON_solides

Illustration de Mysterium Cosmographicum, de Kepler

L’élément Terre est le plus solide et l’élément Feu le plus mobile (l’Eau  puis l’Air constituant des intermédiaires). Platon va donc classer les polyèdres réguliers par mobilité croissante depuis  le Cube (le plus stable),  jusqu’au Tétraèdre (le plus petit, donc le plus mobile), en passant par l’Icosaèdre et l’Octaèdre. Le cinquième polyèdre régulier, le Dodécaèdre, est à part : Platon l’associe au Tout, au Plan de l’Univers.

Les transformations entre éléments

Le Tétraèdre, l’Icosaèdre et l’Octaèdre ont des faces constituées de triangles équilatéraux (respectivement 4, 20 et 8). Platon y voit la raison des transformations incessantes entre les trois éléments correspondants  (le Feu, l’Eau et l’Air).


Platon_decomposition
Car sa thérie consiste à décomposer les faces de tous les polyèdres en deux types de triangles rectangles : en termes modernes,

  • ceux de côtés 1,2, Rac(3) pour les polyèdres à base de triangles équilatéraux,
  • ceux de côtés 1,2, rac(2) qui servent uniquement pour le cube.



platon_nombres
Comme dans un jeu de construction, un polyèdre peut libérer toutes ses faces triangulaires, lesquelles vont être recyclées pour fabriquer d’autres polyèdres. Par exemple, un  Icosaèdre peut se décomposer en 120 triangles de type 1, qui peuvent  se recombiner soit en 5 Tétraèdres, soit en deux Octaèdres et un Tétraèdre. Ce qui donne des sortes d’équations qui conservent le nombre de faces et régissent les transformations entre les Eléments. Dans notre exemple :

1 « Eau » => 5 « Feu » ou 1 « Eau » => 2 « Air » + 1 « Feu ».

(pour des explications plus complètes, voir [1])


Des solides de Platon aux Tempéraments

Hippocrate développera ensuite sa théorie des quatre Tempéraments associés aux quatre Eléments. Plus tard (après Aristote), on associera ces Tempéraments  aux quatre planètes qui les gouvernent.


PLATON_Solides_tableau synthese

Voici au final le tableau complet de correspondance, tel que le connaissaient Dürer et ses contemporains.


Jupiter contre Saturne

Revenons maintenant à la gravure.  Le carré magique évoque l’Arithmétique. Mais c’est surtout, comme nous l’avons vu (2 La question du Carré) un talisman associé à Jupiter. Sa  présence se justifie donc par le fait que, dans la théorie des Tempéraments, l’influence de Jupiter, propice aux caractères Sanguins, contrecarre les effets de Saturne, qui gouverne la Mélancolie.


Octaèdre contre cube

Notons que l’antagonisme entre le Mélancolique et le Sanguin correspond, en terme de géométrie, à celui entre le Cube et l’Octaèdre.

Lutter conte la Mélancolie revient donc

à transformer un Cube en un Octoaèdre.


Transformer un polyèdre en un autre : la dualité

La méthode du vieux Platon fonctionnait à deux dimensions, en mettant à plat la surface des polyèdres. Mais si l’on raisonne en volume, on découvre des relations plus profondes entre les polyèdres.


200px-Dualoctaedre

Par exemple, prenons un Octaèdre, traçons un point au milieu de chacune de ses faces, puis relions ces huit points entre eux : nous obtenons un Cube, imbriqué dans le premier.  Et si nous recommençons la même opération sur le Cube , nous obtiendrons à nouveau un Octaèdre (on dit que le Cube et l’Octaèdre sont deux polyèdres duaux).

Deux autres solides de Platon  l’Icosaèdre et le Dodécaèdre, sont également liés l’un l’autre par la relation de dualité. Enfin le dernier, le Tétraèdre, est son propre dual.


De l’usage de la scie contre la Mélancolie

Passer de la Mélancolie à la Jovialité – de l’influence de Saturne à celle de Jupiter – équivaut donc, en terme de géométrie dans l’espace, à passer du Cube à son polyèdre dual, l’Octaèdre .



CristalCubOctaedr

Transformation d’un Cube en Octaèdre par rognure

Une première méthode consiste à prendre une  scie, ou une meule, et à tronquer progressivement les sommets, jusqu’à dégager le polyèdre dual .

Tout cela est bien beau, mais quel rapport avec notre gravure dans laquelle, justement, on ne voit ni cube ni octaèdre ?


L’octaèdre jovial

C’est MacKinnon, toujours original, qui a mis le doigt sur la piste qui pourrait bien se révéler décisive pour expliquer la présence du polyèdre dans la gravure. Formulée avec laconisme,  perdue au beau milieu d’une interprétation astronomique quelque peu acrobatique, sa remarque n’a pas retenu l’attention. La voici :

« Le sable a à moitié coulé dans le sablier, la balance est étale : c’est le moment de l’équilibre. De plus, les plans qui tronquent le polyèdre sont à mi-course des arêtes. S’ils se rapprochent encore, le solide va se rapprocher d’autant plus d’un octaèdre. Nous pouvons nous représenter le solide comme étant une forme équilibrée, à mi-course, entre un cube mélancolique et un octaèdre jovial«  [2], p 213.

Où MacKinnon voit-il son octaèdre ? Si les plans de coupe continuent leur progression, ils vont finir par isoler la partie centrale du polyèdre, constitué de six triangles.

Un antiprisme particulier

PrimeAntiprisme
Voici à gauche un prisme reliant deux triangles. On obtient son antiprisme en faisant tourner un des deux  triangles pour qu’il soit opposé à l’autre : il en résulte un solide à six faces latérales, plus deux faces en haut et en bas, toutes triangulaires.

Duerer_Underweysung_der_Messung_143

Octaèdre
Dürer, Underweysung der Messung, 1525, p 143

Pour peu que la « hauteur » de l’antiprisme soit réglée pour que les faces latérales soient des triangles équilatéraux, l’antiprisme triangulaire n’est rien d’autre qu’un octaèdre, comme le montre cette représentation plane.

En aparté :

Un antiprisme est un exemple de polyèdre semi-régulier: si l’on fabrique une boîte moulant entièrement le polyèdre, il pourra toujours y être rangé en plaçant l’un des sommets au hasard (attention, les angles au sommet ne sont par contre pas forcément égaux, il faudra peut-être tourner le polyèdre sur lui-même pour qu’il s’encastre.

Les solides archimédiens que Dürer étudiait sont des polyèdres semi-réguliers composés d’au moins deux sortes de polygones réguliers, et tels que tous les sommets soient identiques.


Dürer et les dilatations/compressions

durer vier bucher von menschlicher proportion

Dürer, Vier Bücher von menschlicher Proportion, 1526

Sachant que Dürer s’est intéressé à ce type de transformation, Ishizu Hideko [3] a proposé l’hypothèse que le polyèdre serait au départ un cube tronqué, que  Durer aurait dilaté intentionnellement,  pour en faire une sorte d’anamorphose. La raison ? Il se trouve que le coefficient de dilatation de 1,277 que trouve Hideko est à peu près celui qui permet de résoudre un autre vieux problème insoluble par la règle et le compas, celui du doublement du cube (trouver le cube dont le volume est double d’un cube donné).

Cette idée originale semble néanmoins quelque peu artificielle, car elle ne se relie pas au thème principal : Melencolia I ne se réduit pas à une accumulation de toutes les énigmes  mathématiques que Dürer a décrit par ailleurs dans l’un ou l’autre de ses traités.


A partir d’ici : Scoop !


La transformation de Dürer

Au final, tous les chercheurs s’accordent pour décrire le polyèdre de Dürer comme un cube qu’on a d’abord étiré selon son grand axe, puis tronqué à une certaine hauteur. Mais s’il fallait plutôt concevoir les deux opérations comme synchronisées ?


Durer Melancolia (c) Philippe Bousquet Transformation 1
Au fur et à mesure que le cube s’étire, les plans de coupe se rapprochent du centre. A la fin, lorsque le facteur d’étirement atteindra exactement 2 (deux fois la grande diagonale du cube initial), la partie centrale, totalement dégagée, deviendra un parfait octaèdre.



Durer Melancolia (c) Philippe Bousquet Transformation 2

Nous baptiserons ces deux opérations couplées, étirement et coupure : la Transformation de Dürer.


L’équation de Dürer

Il se trouve que, à l’issue de la transformation, lorsque la partie centrale du polyèdre deviendra un Octaèdre, les deux pyramides sectionnées deviendront, quant-à-elles deux parfaits Tétraèdres. Dans une sorte d’équation « à la Platon », nous pourrons alors écrire :

1 « Terre » = 1 « Air » + 2 « Feu ».


Un état mixte

Si c’est bien une forme de transition entre le Cube et l’Octaèdre que veut nous montrer la gravure, déterminer exactement les deux paramètres fatidiques (le facteur d’étirement et la hauteur de troncature) devient futile : que ce soit 1,27 ou 1,278, peu importe, puisque le polyèdre matérialise seulement une dilatation entre 1 et 2 et une coupe intermédiaire.

Pour illustrer la transformation en cours, Dürer fabrique donc un objet mixte, irrésolu, ni Cube ni Octaèdre, qui se trouve non pas dans un état bien défini mais, comme on pourrait l’exprimer en termes plus modernes, dans  une superposition d’états.

Une autre superposition d’états chez Dürer

Durer chevalier et Mort etat transitoire 1
On trouve un prototype de cet effet de superposition dans la « Meisterstiche » qui précède d’un an Melencolia : dans « le Chevalier, la Mort et le Diable », l’avant-train du cheval du guerrier (pattes et tête) semble fusionner avec le cheval de la Mort ; tandis que son arrière-train (pattes et queue) fusionne avec le Diable aux pattes fourchues.

Comment mieux signifier que le chevalier se trouve dans un état intermédiaire, d’une part entre vie et mort, d’autre part entre salut et damnation ?


Souvent, le texte des cartouches explicite le sujet immédiatement situé au dessous. Et si le texte « Melencolie, va-t-en ! » désignait, plus précisément, le polyèdre ?

Et si Melencolia, l’avatar de Dürer dans la gravure, songeait à rien moins que renouveler Platon ? Avec ses découpages en 2D des faces des polyèdres, celui-ci n’expliquait que les transformations entre les éléments les plus mobiles, Feu , Air et Eau, la Terre restant à part. La « transformation de Dürer », quant à elle, fonctionne en volume. Elle ne conserve pas seulement le nombre de faces, mais la forme dans l’espace. Elle permet de passer continument du Cube saturnien à l’Octaèdre jovial ; de l’élément « Terre » à son opposé, l’élément « Air » ; et du tempérament Mélancolique à son contraire, le tempérament Sanguin.


Références :
[1] Platonic Solids and Plato’s Theory of Everything http://www.mathpages.com/home/kmath096/kmath096.htm
[2] « The portait of Fra Luca Pacioli », Nick MacKinnon, The Mathematical gazette, Volume 77, N°749, p129-219
[3] « Another Solution to the Polyhedron in Dürer’s Melencolia: A Visual Demonstration of the Delian Problem », ISHIZU Hideko, Aesthetics N°13, 2009. http://www.bigakukai.jp/aesthetics_online/aesthetics_13/text/text13_ishizu.pdf

4.4 Harmonies polyédriques

28 mars 2016

En raisonnant avec un peu d’abstraction, nous allons découvrir que les objets situés à proximité du polyèdre ont des caractéristiques formelles communes, qui s’estompent d’autant plus qu’on s’éloigne de l’objet de base.

Ainsi la « transformation » qui est en train d’affecter le polyèdre résonne, de manière plus ou moins directe, sur les objets voisins : sortes d’harmoniques formelles, similaires à des harmoniques sonores.

Tout ce chapitre est un SCOOP !



L’échelle (première harmonique)



L’étirement du cube

Durer Melancolia (c) Philippe Bousquet Transformation 2
Reprenons le schéma de la transformation de Dürer. Posons le cube de côté 1 sur sa pointe et traçons, en vue de face,  un quadrillage dans lequel l’inscrire : il va avoir une largeur Rac(2) (la diagonale du carré) et une hauteur Rac(3) (la diagonale du cube). Mais surtout, il va se découper naturellement en six tranches horizontales, correspondant aux points significatifs du contour.

L’échelle à six intervalles

Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Polyedre_echelle
Les six intervalles de l’échelle font directement allusion aux six tranches horizontales du quadrillage. Mais de plus, l’inclinaison de l’échelle montre directement l’étirement en cours. Il suffit d’imaginer qu’elle est en train de se relever : les tranches vont encore s’élargir jusqu’à ce qu’elle atteigne la position verticale : alors le facteur d’étirement sera 2, et le cube se sera transformé en octaèdre. (Le calcul montre que l’angle initial de l’échelle, au début de la transformation, devrait être de 41,5°, pour qu’il atteigne 18° (PI/10) pour un étirement d’environ 1,27, puis 0° pour un étirement de 2).

Ceci donne peut être la solution définitive au facteur d’étirement du polyèdre : Dürer l’a réglé de manière à ce que l’échelle, qui matérialise la transformation de Dürer, montre l’angle de PI/10.

Le nombre d’or ne se cache pas dans le polyèdre, mais dans l’échelle !


 

Les tranches à ôter

 

Remarquons que les deux intervalles extrêmes de l’échelle sont partiellement masqués, en haut par le bâtiment,  en bas par le polyèdre. Or ce sont justement ces intervalles qui correspondent, dans l’état actuel de la transformation, aux tranches qui ont déjà été ôtées.

L’idée de manque de matière, côté volume, se traduit donc visuellement,

côté échelle, par l’idée d’un « manque de jour ».



Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Echelle_Encoche

Une preuve manifeste de l’importance du nombre d’intervalles et de leur écartement est que Dürer, pour laisser la place à l’échelle, a dû pratiquer une sorte d’encoche dans le parapet.


Il est étonnant que le rapport étroit entre le polyèdre et l’échelle – objet qui le touche pourtant directement, n’ait pas été remarqué jusqu’ici ; alors que le rapport du polyèdre avec le carré magique, qui est pourtant moins évident, est connu depuis 1980.

C’est sans doute parce que dans l’échelle, les commentaires se focalisent plutôt sur les sept barreaux que sur les six intervalles, tant l’oeil est attiré par les pleins plutôt que par les vides.



La balance (deuxième harmonique)

Nous allons maintenant nous éloigner du polyèdre et fixer notre attention, un peu plus à droite, sur la balance.



 

Les plateaux retournés

 

Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Polyedre_Balance
Dürer a dessiné avec une grande précision l’entrecroisement des trois cordes de chaque plateau. Le plateau de droite est croisé une seule fois, c’est à dire qu’il suffirait de  le retourner vers le bas pour décroiser ses attaches. Le plateau de gauche, lui, est croisé de manière plus complexe : mais en le retournant deux fois, c’est-à-dire en le remettant dans sa position naturelle, on démêle les attaches  (on pourra s’en convaincre en réalisant un petit modèle, avec trois bouts de ficelle et un rond de carton).

Une copie d’après-nature ?

Pourquoi cette dissymétrie, qui fait que le plateau de droite, pour décroiser ses liens, doit devenir un « anti-plateau » (ouvert vers le bas) ? Peut-être est-ce fortuit : nous avons vu que dans le dessin préparatoire, l’entrecroisement des cordes est exactement le même, tandis que le fléau est vu sous une perspective différente : peut-être Dürer s’est-il contenté de faire le croquis d’une balance qu’il avait sous la main, et dont un des plateaux était monté à l’envers. Et peut-être  a-t-il retourné deux fois le plateau de gauche, juste pour montrer la précision de son dessin ?

Un second paradoxe

Que Dürer ait copié ou pas une balance existante, au final ce jeu avec les fils illustre deux nouveaux paradoxes.

  • D’une part, un paradoxe de l‘identité : deux objets qui se proclament égaux peuvent être des inverses (un plateau et un anti-plateau).
  • D’autre part, un paradoxe de la complexité :  le noeud le plus imbriqué s’élimine de lui-même, alors que le noeud le plus simple se révèle irréductible.


Triangles opposés

Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Polyedre_Balance_Schema
Les points d’attache des trois cordes dessinent, sur chaque plateau, un triangle équilatéral (en vert). On voit aisément que ces triangles sont opposés. En outre,  le triangle du plateau de gauche est disposé comme le triangle de la face supérieure du polyèdre (noté 2), tandis que celui de l’autre plateau est dans la même position que celui de la face inférieure (noté 1).

Un modèle du polyèdre

Cette analogie entre les plans de coupe du polyèdre et les plateaux de la balance est plus qu’une coïncidence. Voyons les choses en mouvement : inclinons le fléau, et laissons-le revenir vers l’équilibre : les deux plateaux vont se rapprocher l’un de l’autre, à l’image des plans de coupe durant la transformation de Dürer.

Mais il y a plus. Ne touchons plus au fléau, mais continuons  à retourner les plateaux sur eux-mêmes  (flèches violettes) :  les cordes vont se raccourcir, et l’angle au sommet va devenir moins aigu, jusqu’à épouser celui du polyèdre.

Les cordes des plateaux donnent une image filaire des deux pyramides fantômes (en bleu).


Et la  perspective ?

Si nous avons remarqué l’équivalence entre les triangles des plateaux (gauche et droit)  et les faces (supérieure  et inférieure) du polyèdre, c’est que nous avons fait abstraction de la perspective. Tenons-en compte maintenant, et traçons les lignes de fuite passant par les points d’attache des six cordes : nous constatons que le plateau qui est orienté comme la face supérieure du polyèdre, c’est maintenant  le droit (en jaune) ; tandis que le gauche est orienté comme la face inférieure.


A l’analyse, la balance se révèle un objet particulièrement subtil, car son sens lui est donné, non par la main du dessinateur, mais par le regard que le spectateur va porter sur elle.

  • Qu’il la considère localement, comme un objet isolé de son contexte : il  percevra les plateaux comme déséquilibrés, et  il les associera d’une première manière avec les plans de coupe du polyèdre (il trouvera une correspondance gauche/haut et droite/bas).
  • Qu’il rectifie son regard en tenant compte de la perspective : les plateaux reviennent à l’équilibre, et la correspondance entre plateaux et plans de coupe s’inverse.

Voici donc un instrument qui est tout à la fois juste et injuste ; semblable au polyèdre et semblable au polyèdre retourné. Ses plateaux sont à la fois des égaux et des inverses ; quand aux noeuds, le plus compliqué ne noue rien, et le plus simple noue absolument.

La balance de Melencolia n’est pas un instrument de pesée  :

c’est un instrument de pensée, un modèle pour la conciliation des contraires.  



Le sablier  (troisième harmonique)

Continuons à nous éloigner du polyèdre en nous dirigeant vers la droite : nous voici au sablier.



 

Un  problème de perspective

Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Polyedre_Sablier_perspective
La base du sablier est vue comme une ligne, ce qui est normal puisqu’elle se situe sur la ligne d’horizon. Les quatre colonnes frontales, plus les deux colonnes que l’on devine derrière, permettent de reconstituer l’hexagone de la face supérieure. On se rend alors compte que la perspective de cet hexagone correspond à un point de fuite différent du point de fuite principal : il est bien sur la même horizontale mais beaucoup plus à droite, sur l’arête du bâtiment (en bleu sur le schéma).

Le sablier n’est pas le seul objet qui échappe à la perspective : si l’on regarde la cloche (située portant encore plus à droite), le rectangle allongé à la base de la pièce de bois correspond à un troisième point de fuite (en orange), situé entre les deux.

Pourquoi Dürer, si à cheval sur la perspective, s’est-il permis cette liberté ?  Le sablier, construit à la même place selon une perspective correcte, n’aurait montré que deux de ses faces et trois de ses colonnes, rendant plus difficile sa lecture comme un objet hexagonal. Nous touchons ici à un point important de la méthode de Dürer : la rigueur de la perspective est un alibi, un trompe-l’oeil, qui s’efface au besoin devant un intérêt supérieur. Ce qui est important ici, c’est que le sablier soit bien positionné à cet emplacement dans la gravure, entre la balance et la carré (nous verrons pourquoi dans 8 Comme à une fenêtre ) ;  et que le spectateur comprenne bien qu’il est hexagonal.


Un autre modèle du polyèdre

Vu du haut, la symétrie hexagonale du sablier, à laquelle Dürer attache tant d’importance, est évidemment un indice pour le rapprocher du polyèdre. Le fait que celui-ci soit symétrique entre le haut et le bas est une autre similitude.

Mais il y a une dernière affinité, plus subtile, qu’on ne perçoit qu’une fois qu’on a compris que le polyèdre ne représente pas un objet achevé, mais un instantané dans un processus en devenir. Le polyèdre évolue en diminuant son angle au sommet, et en rapprochant ses surfaces de coupe (deux triangles qui deviennent de plus en plus grands).

Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Polyedre_Sablier_SCHEMA

De même le sablier nous montre, dans son compartiment du bas, un cône de sable qui grandit en modifiant son angle au sommet  (cette fois en l’augmentant) ; et si nous tapotons les parois de verre pour égaliser les niveaux, nous verrons, dans les deux compartiments,  deux surfaces qui se rapprochent l’une de l’autre (cette fois circulaires, en devenant de plus en plus petites).


Le sablier est triplement en affinité avec le polyèdre :

  • par sa géométrie (symétrie hexagonale),
  • par son utilisation (retournement haut-bas),
  • et par sa dynamique interne (modification de l’angle au sommet, et rapprochement des plans de coupe).



Le carré magique (quatrième harmonique)



Nous avons vu que le Polyèdre se projette orthogonalement dans deux quadrillages carrés.

Mais comme le Sablier et le Carré sont deux harmoniques du polyèdre, ils se ressemblent également entre eux.


Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Sablier-Carre_SCHEMA
Ainsi, les nombres de la moitié haute étant symétriques de ceux de la moitié basse, retourner le Carré de bas en haut ne modifie pas ses motifs numériques.

Notons également qu’en reliant les chiffres pairs et les chiffres impairs entre eux, on obtient deux familles d’hexagones.

.


Des outils pour construire le polyèdre

Le polyèdre est un objet abstrait : pour le construire, scie, marteau ou meule sont inutiles.

 

Ce qu’il faut, ce sont des instruments de la pensée, des Idées.

  • L’échelle penchée règle son étirement vertical.
  • Les plateaux de la balance suggèrent les triangles de coupe.
  • Le sablier donne sa forme en plan, un hexagone.
  • Enfin, le carré nous donne ses projections dans deux directions.

Des rotations croissantes

Melencolia_(c) Philippe BOUSQUET Polyedre_harmoniques
Tous ces objets ont pour caractéristique commune de posséder un centre de rotation, autour duquel ils trouvent leur équilibre. Mais les possibilités et de rotation s’accentuent de la gauche vers la droite :

  • le polyèdre est bloqué sur son axe vertical, dont il ne peut pas dévier ;
  • l’échelle peut s’incliner un peu sans perdre son équilibre ;
  • le fléau de la balance autorise des inclinaisons plus marquées ;
  • même amplitude pour la cloche ;
  • sur le cadran solaire, l’ombre de l’aiguille décrit un quart-de-tour durant la journée ;
  • le sablier est fait pour être retourné d’un demi-tour ;
  • le carré peut par définition être tourné d’un quart-de-tour sans qu’il perde ses propriétés numériques.

Des mouvements cycliques

  • Le polyèdre peut indéfiniment se transformer, du cube et l’octaèdre et retour ;
  • l’échelle peut être montée ou descendue ;
  • la balance et la cloche oscillent ;
  • l’ombre de l’aiguille tourne et croît, de la même manière chaque jour,
  • tandis que le sable recommence à s’écouler à chaque retournement du sablier ;
  • le carré compte et recompte à l’infini les nombres de un à seize.


Le bas comme le haut

Enfin, et c’est leur caractéristiques la plus forte, tous ces objets portent l’idée de la communication entre le bas et et le haut. Voire même de l’interaction entre ces deux mondes.

  • L’échelle donne accès, sans barrière, à l’étage supérieur ;
  • des plateaux de la balance, l’un monte quand l’autre descend, indiquant que les deux trajets sont possibles ;
  • le sable remplit progressivement le compartiment bas, sans qu’un grain ne se perde ;
  • l’aiguille reproduit, en minuscule, la marche du soleil ;
  • le carré magique donne une image parfaite de l’équivalence entre le haut et le bas : chaque nombre de la moitié basse a son jumeau dans la moitié haute, qui l’équilibre exactement pour le compléter à 17 ; décaler un nombre dans le  compartiment du haut perturbe instantanément le compartiment du bas ;
  • quant au polyèdre, il possède une propriété bien particulière, qui fournit également une image forte de la solidarité entre le  haut et le bas ; car pour que sa moitié haute s’interchange avec sa moitié basse, nul besoin de le retourner de haut en bas: il suffit de le faire pivoter d’un tiers de tour autour de son axe vertical.

 



1 Le perroquet et le chien : une vieille histoire

26 mars 2016

L’intérêt de ce vieux couple, le chien et le perroquet, est qu’il se présente tantôt fortuitement, à  l’occasion d’une rencontre involontaire ; tantôt délibérément : et c’est alors pour des raisons très variées. Car il n’existe aucune référence ancienne, ni dans l’histoire naturelle, ni dans les métaphores, ni dans les fables, qui établisse un lien entre les deux : chaque artiste réinventera donc leur appariement symbolique.

Nous allons décrire dans ce chapitre sept occurrences de cette rencontre : tantôt explicable en quelques mots, tantôt nécessitant une analyse en profondeur : deux notamment  des oeuvres où ils apparaissent sont des casse-têtes célèbres de l’Histoire de l’Art.



Deux perroquets.

Bateleur faisant danser un chien.

Femme avec un chien et tenant un perroquet

Carnet de Villard de Honnecourt, XIIIe siècle, BNF, Paris

1200 page51-420px-Villard_de_Honnecourt.djvu
A  gauche un troubadour fait danser un chien , à droite une dame tient de la main droite un objet long et porte un perroquet sur sa main gauche. On pensait à l’époque que les perroquets ne supportaient que le contact du sexe opposé : il doit donc s’agir d’un mâle.

Vu la très grande symétrie, il est probable qu’il faille lire ce feuillet dans son ensemble [1] :

  • les deux Inséparables, en haut, donnent l’image du couple idéal ;
  • à gauche, l’homme nu joue de la vielle, instrument populaire et emblème de la Musique ;
  • à droite, la femme en belle robe exhibe son perroquet ou papegay, objet de luxe ostentatoire et emblème de la Parole ;
  • en bas, les chiens obéissent.

Chien et perroquet sont deux images de la Fidélité, et même de la Haute Fidélité pour ce dernier,  étant sensé reproduire avec exactitude la Parole de son maître ou de sa maîtresse.

Ainsi, sur cette page, les animaux semblent donner aux hommes une leçon de morale :  autant les deux Inséparables  sont assortis et les chiens fidèles, autant le couple humain discorde sous tous les aspects.



1200 page51-420px-Villard_de_Honnecourt dame
Si l’objet que la Dame tient dans sa droite est un peigne à dents stylisé, alors l’image se décompose en deux histoires :

  • en haut, la Dame est absorbée dans un dialogue bec à bouche avec son favori, seulement  préoccupée de sa Beauté ;
  • en bas, le chien fidèle jappe contre l’animal exotique, qu’il considère une menace.



Nous allons retrouver tout au long des siècles, exploitée plus ou moins intensément, cette tension entre poil et plume, couleurs ternes et couleurs flamboyantes, humilité et luxe, chasse et salon plancher et perchoir, jappements et parole, qui caractérise l’iconographe mouvante du chien et du perroquet.


Les  Jardins d’Amour

1450 ca Maitre des jardins d'amour Le grand Jardin d'Amour detail
Le grand Jardin d’Amour (détail)
Vers 1450, Maître des Jardins d’Amour

Cliquer pour voir l’ensemble.

Le chien qui dort roulé en boule sur la pelouse et le perroquet attaché à la barrière du jardin voisinent ici par pur accident, et  n’entretiennent aucun rapport apparent avec le couple étendu juste à côté. A remarquer la licorne qui vient boire juste au dessus.Le grand Jardin d’Amour


1450 ca Maitre des jardins d'amour Le grand Jardin d'Amour pique nique
Dans cette représentation encore très naïve et courtoise du thème, les plaisirs de la table et du vin (voir les gourdes mises au frais dans le ruisseau) priment sur ceux de la galanterie.



sb-line
Maitre ES Petit Jardin D'Amour Staatliche Graphische Sammlung Munich

Deux amoureux à la fontaine
1460-67 Maître E.S.

Avec cet artiste très original qu’on a surnommé le Maître ES, l’ironie et le sous-entendu font leur apparition. L’idéal courtois va être  ici largement écorné, au profit soit d’un discours moralisateur contreles  faiblesses de la chair, soit d’une intention érotique, voire les deux simultanément.

Les amoureux se regardent de loin, en tout bien tout honneur. La dame montre son perroquet, le damoiseau tripote le manche de sa dague. La gourde mise à refroidir dans la fontaine, en l’absence de toute autre victuaille, fait manifestement allusion à l‘ivresse des sens qui s’échauffent.

Au centre un fou joue de la cornemuse – métaphore en ce temps des parties viriles.



sb-line

Israel van Meckenem Amoureux a la fontaine

Deux amoureux à la fontaine
1465-1500, Israel van Meckenem, Bristish Museum

Dans cette copie de la gravure de son maître, Israel van Meckenem a rajouté deux chiens : un petit (une chienne ?) du côté de la dame et un grand du côté de l’homme, tout en supprimant la dague trop explicite : on peut en conclure que le couple canin fait voir le côté animal du désir que les humains dissimulent.


Israel van Meckenem Musiciens a la fontaine

Musiciens a la fontaine
Israel van Meckenem

Le jeune homme a retrouvé sa dague et perdu son grand chien (ce qui confirme qu’un seul symbole suffit). Les deux communiquent non plus par le regard, mais par la musique. Juste devant la traditionnelle gourde, le perroquet se dirige de la harpe vers le luth, en émissaire de la dame ; et semble ne pas trouver à son goût l’eau de la fontaine.

C’est l’occasion de rappeler son petit faible pour le vin et son aversion pour l’eau, signalés dès l’Antiquité (voir Le symbolisme du perroquet ).



sb-line

OMaitre-ES-Couple-d-amoureux-sur-une-banquette

Deux amoureux sur une banquette fleurie
1460-67 Maître E.S.

Les deux amoureux se sont fait des couronnes, l’une de fleurs, l’autre de brindilles tressés. La lame s’aventurant sous la robe, la socque de bois perdue et retournée, sont autant de  signes d’excitation croissante.

Tandis que la maîtresse repousse mollement la main qui tâte son téton, le petit chien s’aventure en avant-garde vers les parties intéressantes du jeune homme. Le perroquet est perché sur le gant d’oiseleur que la dame a posé sur un poteau, en premier signe d’abandon.


1460 Maitre_ES_L.213_Fou_et_jeune_fille_au_miroir
La Luxure et le Fou
vers 1460, Maître E.S.

Dans cette adaptation grivoise du thème de la Jeune Fille et la Mort, le Fou, tout en perdant son pantalon s’autorise des attouchements qu’un squelette s’interdirait. Son crâne rasé, traditionnel dans les représentations du Fou au  XVème siècle, s’inscrit exactement dans le miroir à la place du visage de la jeune fille, démontrant ainsi brillamment l’équation : Luxure = Folie. [2], p 132


Maitre-ES-Couple-d-amoureux-sur-une-banquette
Le grand Jardin d’Amour
vers 1460, Maître ES

Dans cette oeuvre conclusive, le Jardin d’Amour s’est transporté au cabaret. Nous retrouvons les protagonistes habituels : le cornemuseux passe la porte,  le chien se dresse sur l’herbe à côté du couple debout, un perroquet se penche sur la palissade au dessus du couple qui boit, un autre surplombe le couple qui se lutine : chien et perroquets sont devenus strictement équivalents pour signifier les instincts animaux.

Le fou a laissé tomber ses attributs de cour (le tambour et la flûte) et encourage sa compagne à dévoiler ses attributs plus intimes :

« En s’exhibant ainsi au spectateur, le fou semble littéralement s’exclure des conventions sociales du Jardin d’Amour, pour démontrer la réalité sexuelle qui se cache derrière » .[2], p  131

Laissons la conclusion à Keith P. F. Moxey :

« Les gravures du Jardins d’Amour du Maître ES étaient comprises non seulement comme une satire des traditions iconographiques auxquelles elles appartenaient, une moquerie de l’idéal de la romance chevaleresque – mais aussi comme un avertissement contre les tentations de la luxure. »  [2].



Le Philtre d’Amour

(Der Liebeszauber)

Vers 1470, Meister des Bonner Diptychons ,  Museum der Bildenden Kuenste, Leipzig

Niederrhein. Mstr., Der Liebeszauber

Nous suivons et complétons ici l’étude de référence de Brigitte Lymant [3].


Cinq sorts effacés ?

On a très longtemps pensé que ce petit tableau était un témoignage unique sur les pratiques de sorcellerie amoureuse. Les cinq phylactères, malheureusement effacés, auraient pu être des sorts, à tout jamais disparus. Par leur position, ils nous donnent néanmoins une indication précieuse sur les éléments significatifs de la composition  : ce sont la femme, le garçon à la porte, le chien blanc couché par terre sur le coussin, le perroquet, et le coffre posé sur le tabouret.


Le coeur du sujet

1470 ca Niederrheinischer Meister, Der Liebeszauber (Love potion), -, Tempera on copper beech,  Museum der Bildenden Kuenste, Leipzig coeur
Dans sa main gauche, la femme tient un briquet (une simple lame en acier), avec laquelle elle vient de frapper le rognon de silex qu’elle tient dans l’autre main, et d’où jaillit une gerbe d’étincelles. Cette même main tient aussi une éponge, d’où s’échappent des gouttes. Ainsi le feu et l’eau  tombent simultanément sur le coeur rougeoyant, posé dans le coffre sur un voile blanc. Voile blanc de même nature que celui qui s’enroule autour de la jeune fille, les liant dans une communauté de destin.

Malgré le caractère paradoxal et complexe de ce dispositif, Brigitte Lymant a montré qu’il n’est pas besoin d’invoquer un mystérieux rituel magique pour l’expliquer : le coeur tout à la fois embrasé et refroidi fait partie de la rhétorique courtoise de l’époque, et d’autres images montrent des coeurs soumis à bien d’autres  tortures.


Le jeune homme à la porte

Brigitte Lymant fait bien remarquer que le jeune homme n’est pas en train d’entrer dans la chambre, mais qu’il reste appuyé sur le seuil.

Ajoutons que cette situation « à la porte » crée une analogie formelle entre le coeur sous le couvercle et le jeune homme devant le battant : le coeur échauffé et transi qui nous est présenté a donc toutes les chances d’être le sien.


Une belle fille

Le fait que la jeune fille tourne le dos à la porte sauve les apparences : sa nudité n’est pas une exhibition, elle s’est dévêtue près de la cheminée flambante, dans l’intimité de ses deux petits compagnons que sont le chien et le perroquet.


1470 ca Niederrheinischer Meister, Der Liebeszauber (Love potion), -, Tempera on copper beech,  Museum der Bildenden Kuenste, Leipzig poulaines

Elle a gardé aux pieds ses poulaines à pointe, mal vues par l’Eglise à cause des titillations toujours possibles sous les nappes. Accessoire érotique donc, mais qui n’implique pas une sexualité particulière : tous les jeunes gens, hommes ou femmes,  en  portaient à l’époque ; et la longueur de la pointe était signe du statut social.


1470 ca Niederrheinischer Meister, Der Liebeszauber (Love potion), -, Tempera on copper beech,  Museum der Bildenden Kuenste, Leipzig meuble

Sur le mur de droite, un miroir et un éventail en plume de paon disent sa coquetterie. Le meuble sous la fenêtre est probablement un meuble de toilette, avec son  broc en cuivre et sa serviette blanche.


jan-van-eyck-femme a sa toilette-cambridge-fogg-art-museum

Van Eyck, Jeune fille à sa toilette

Cette oeuvre perdue de Van Eyck montre une composition très similaire, sinon que le meuble de toilette, avec son peigne et son miroir, se trouve à gauche. La servante presse une orange sur le col d’une fiole remplie d’eau, la jeune fille s’humecte avec une éponge et se sèche avec une serviette blanche. En bas à gauche, un tabouret pliant.


Le perroquet sur le drageoir

1470 ca Niederrheinischer Meister, Der Liebeszauber (Love potion), -, Tempera on copper beech, Museum der Bildenden Kuenste, Leipzig perroquet
Brigitte Lymant pense que le récipient contient des perles, dont l’une a été agrippée par le perroquet : ce qui introduit une possible référence mariale et complique l’interprétation.

Le caractère gourmand du perroquet milite plus simplement en faveur de dragées (nous en verrons un autre exemple plus loin). Si l’on rajoute les fleurs répandues sur le plancher et les quatre coussins sur les bancs, nous comprenons que la jeune fille aime recevoir dans sa chambre, pour manger des friandises et se faire des couronnes de fleur, comme dans les Jardins d’Amour.

Trois détails à noter concernant l’oiseau :

  • l’objet noir tacheté de blanc posé sur la serviette est probablement un gant d’oiseleur ;
  • un verre à vin est posé à côté ;
  • il tourne ostensiblement son regard vers sa maîtresse.

Nous avons maintenant en main tous les éléments pour suivre l’argumentation de Brigitte Lymant.


Le chien et le perroquet

« Dans une acception positive, ils dénoteraient la fidélité et la chasteté de la Belle courtisée. Comme il n’existe aucun exemple de la perruche comme symbole de chasteté dans un contexte laïque, cette interprétation est peu probable. En revanche, une interprétation négative des animaux comme  symboles d’impudeur pourrait correspondre à l’image, toute chargée d’allusions érotiques autour de l’accomplissement du désir amoureux. Cependant,  une telle interprétation, qui accuse la femme de prostitution,  ne correspond pas au contexte littéraire et  à la métaphore du coeur qui se consume et s’éteint. Ce symbole est toujours utilisé comme une mise en valeur. Les avantages de la bien-aimée sont loués, on se plaint parfois de sa dureté de cœur, mais en aucun cas elle ne sera dépréciée. De plus, cela ne  correspondrait pas à la logique interne de la métaphore, car la femme qui cède à l’homme trop  rapidement et facilement ne lui donne pas la possibilité de brûler. «  [4]


Un oiseau pochard et voyeur

Il faut maintenant rappeler ce qu’il était dit du perroquet, dans un Bestiaire en langue allemande largement diffusé quelques années auparavant :



Konrad von Megenberg Psittacus

Konrad von Megenberg, Psittacus, Das Buch der Natur, 1442-1448,c. 63:

« Aristote dit le perroquet aime boire du vin et est lui-même un oiseau impur, ce qui est pas étonnant, car le vin est une cause de l’impudicité. Aristote dit aussi que si l’oiseau devient ivre à cause du vin, il aime regarder les jeunes vierges et  la convoitise parle dans ses yeux. »

D’où la « solution » de Brigitte Lymant :

« C’est  la tradition de l’histoire naturelle qui nous offre une troisième solution. Si l’on prend les sources littéralement, elles désignent le perroquet comme un amateur de femmes  : le nôtre  pourrait dont être en train de reluquer la demoiselle, certes en situation de provoquer le désir masculin.  Dans la signification d’ensemble de l’image, il serait à  rapprocher du jeune homme,  dont le désir sensuel est dirigé vers la jeune fille. » [5]


Fidélité et désir

Laissons la conclusion à Brigitte Lymant :

« L’aveu du désir et le vœu de fidélité apparaissent comme  des composants courants de l’amour courtois médiéval. En appliquant cette iconographie au « Philtre d’Amour « , le chien blanc aux  pieds de la jeune fille apparaît comme le symbole de la loyauté du jeune homme,  et l’oiseau comme le signe de son désir. » [6]



Le Goût (détail)

Tapisserie de la Dame à la Licorne, vers 1500, Musée de Cluny, Paris

1500 (ca) Dame a la Licorne Gout (detail)
Portant un gant d’oiseleur à sa main gauche, la Dame offre de la main droite une dragée à son perroquet. Nous verrons de nombreux exemples  de la gourmandise des psittacidés, qui acceptent plus communément les cerises et les raisins.

Assis sur la robe, l’autre favori, le petit bichon avec son collier à clochette, voit avec dépit cette faveur lui passer sous le nez.



Deux dames vénitiennes

Carpaccio, vers 1490, musée Correr, Venise1500 Carpaccio deux dames venitiennes

Bien différente est cette représentation prosaïque, dépourvue de tout idéalisation. Parmi les dizaines d’interprétations disponibles, nous suivrons l’étude de référence de Simona Cohen [7], selon laquelle le tableau est un cadeau de mariage et les femmes deux nobles dames.

Image Google Art Project : https://www.google.com/culturalinstitute/u/0/asset-viewer/due-dame-veneziane/5QEssF9uMskmLA?projectId=art-project

Pour un aperçu général : https://en.wikipedia.org/wiki/Two_Venetian_Ladies


La femme en rouge et les deux  chiens

La femme de devant  a quitté  ses vertigineux sabots à semelle compensée  (calcagneti) ,  et s’amuse  distraitement avec ses chiens :  au petit elle fait donner  la patte,  au grand elle tend une baguette à ronger.


1500 (ca) Carpaccio deux dames vénitiennes main

Certains disent qu’elle retient le chien par une laisse, mais on voit bien le prolongement de la baguette dans la paume. A noter le gros anneau doré au pouce droit. A son début de double menton, on comprend qu’il s’agit d’une femme mûre.


La femme en jaune et les deux oiseaux

La femme de derrière a gardé ses chaussures et tient un mouchoir blanc (fazzoletto) , qui ferait allusion au rituel du mariage. Vers  elle se dirigent  deux oiseaux :  un perroquet et une paonne (certains disent une perdrix).1500 Carpaccio deux dames venitiennes colombes


Sur la rambarde à côté d’elle, deux pigeons sont posés, à côté d’une pomme ou d’une orange et d’un vase contenant une tige de lys.

Pour tous ces oiseaux, S.Cohen propose une interprétation cohérente avec un contexte nuptial :

  • les pigeons à côté du lys blanc pourraient représenter les vertus maternelles ;
  • le perroquet annonce une grossesse ;
  • la paonne est un symbole de fertilité ; vu sa position à côté des chaussures acrobatiques, elle serait également une incitation à la prudence ;
  • la perdrix  (si c’en est une)  est plus ambivalente : en négatif, elle peut représenter la tromperie ou la ruse (car elle est capable de d’approprier les oeufs d’autrui) ; en positif, elle jouit d’une réputation de fertilité exceptionnelle : entendre le chant du mâle suffit à la féconder.


Le jeune garçon1500 Carpaccio deux dames venitiennes pieds

Si la femme mûre est la mère ou une soeur plus âgée,  il pourrait s’agir d’un jeune frère de la future mariée. Voire même la figure imaginaire de son souhait le plus cher : un enfant mâle.  Ce qui expliquerait cette position  bizarre, à l’extérieur de la balustrade.

On peut aussi penser à un jeune page, car l’harmonie en rouge et vert de son costume rappelle les couleurs de la femme mûre.


La scène nautique

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La chasse sur la lagune
Carpaccio, 1490, Musée Getty,  Malibu

Image Google Art Project : https://www.google.com/culturalinstitute/u/0/asset-viewer/hunting-on-the-lagoon-recto-letter-rack-verso/tQHyOayJN0upaw?projectId=art-project

Grâce à la tige de lys, on a pu retrouver en 1963 la partie supérieure du panneau, qui offre un contraste surprenant :

  • lagune immense contre balcon étroit,
  • animaux sauvages contre animaux domestiques,
  • activités sociales  masculines contre oisiveté d’un couple de femmes avec  enfant.


Une compétition de chasse

1500 (ca) Carpaccio chasse sur la lagune cormorans
Les sept embarcations (« fisolera« ) sont toutes identiques : un barreur, un cormoran factice (une sorte d’enseigne fixée à bâbord), deux rameurs, un archer à l’avant, avec à ses pieds un panier contenant des pelotes d’argile.



1500 (ca) Carpaccio chasse sur la lagune pelote
On en voit une tout près d’assommer l’oiseau du premier plan (dans le but probablement de ne pas abimer le plumage). Il s’agirait d’un oiseau courant dans la lagune, le  Fisolo (Podiceps nigricollis)



1500 (ca) Carpaccio chasse sur la lagune detal
Sur le plat-bord de la barque du fond,  douze cadavres blancs sont alignés, comme pour indiquer le score. Cette barque semble quitter le terrain de la compétition délimité par la barrière mobile, laquelle sert peut être à concentrer les poissons, qui eux même attirent les oiseaux que l’on relâche depuis la volière visible à l’arrière-plan : une sorte de tir au pigeon pour les riches vénitiens du club du Cormoran (interprétation personnelle).



1500 (ca) Carpaccio chasse sur la lagune voliere
Cette compétition nautique apparemment bien codifiée reste en partie énigmatique (voir [8]). S. Cohen fait très justement remarquer  que la scène valorise l’esprit d’équipe : le V des oies sauvages dans le ciel (modèles de la fidélité au groupe) fait écho au V des deux barques qui convergent.


Un sujet indécidable

1500 (ca) Carpaccio chasse sur la lagune revers
Revers du panneau du Getty

Pour compliquer encore la situation, il se trouve que le panneau du haut porte sur son revers une série de papiers ou de lettres, dans lesquelles S.Cohen voit les actes notariés liés au futur mariage.

Résumons-nous :

  • une compétition nautique peu documentée ;
  • le tout premier double-portrait de la peinture italienne ;
  • ainsi que son tout premier trompe-l’oeil…

… le tout pour un artiste aussi original que Carpaccio et pour une  oeuvre dont il ne nous reste que la moitié !


L’ennui des deux vénitiennes - Edouard Dor
L’ennui des deux vénitiennes, imaginé par Edouard Dor [9]

On comprend que toutes les interprétations soient ouvertes ! [10]


Une logique interne sous-estimée

Sans rentrer dans le jeu d’une reconstitution illusoire, il est possible néanmoins d’aller un peu plus loin dans l’analyse (ce qui suit est une interprétation personnelle).


Les couples du panneau du bas

Beaucoup d’éléments vont par deux : il est donc tentant de les distribuer entre les deux femmes.1500 Carpaccio deux dames venitiennes schema


Puisque les chaussures appartiennent à la femme mûre, attribuons-lui les éléments voisins : la paonne, le pot de lys, le  pigeon de gauche et le jeune garçon. Du coup, la femme jeune hérite d’une série de quatre éléments similaires : le perroquet, le pot de myrte, le pigeon de droite et la pomme. Si la logique de Carpaccio est rigoureuse, voici une première découverte :

le jeune garçon est le « fruit » de la femme mûre.


Le perroquet et le petit chien

Pour finir de répartir équitablement les objets, il faut que le petit chien, bien que donnant la patte à la mère, appartienne en fait à la jeune fille ; tandis que le grand chien serait à la mère.

Ceci admis, une seconde évidence apparaît : notre couple favori, le perroquet et le petit chien avec son collier rouge à clochettes, autrement dit les animaux petits et faciles à dresser, sont affectés à la jeune fille.


1500 Carpaccio deux dames venitiennes perroquet 1500 (ca) Carpaccio deux dames vénitiennes main

On remarque  d’ailleurs que le perroquet  lève la patte à l’imitation du petit chien, et tout comme lui prend à témoin  le spectateur (la combinaison perroquet vert-collier rouge reprend celle des habits de l’enfant et de la mère).


La paonne et le grand chien

Ces deux-là, qui ressortissent de la thématique du gibier et du chasseur plutôt que de la compétition gentillette entre deux favoris, sont contrôlés par la mère :

  • d’une part, en s’interposant entre la balustrade et  la paonne, l’enfant  la rabat vers le balcon et  l’empêche de rejoindre ses congénères sauvages ;
  • d’autre part, le chien de chasse, en déchiquetant la baguette, croit dominer alors qu’il est dominé.


Domestication contre prédation

La logique du panneau du bas pourrait bien être celle de la domestication : le petit chien qui donne la patte  montre  ce qui va advenir  du grand chien, qui se croit encore libre de mordre ; et le perroquet qui se dandine pour amuser sa maîtresse préfigure le destin du bel oiseau, empêché de retraverser la balustrade.

Si  les parois de la lagune sont un piège pour les oiseaux,

le balcon apparaît également comme un piège, qui retient tous ceux qui s’y risquent.

Au sport de prédation futile auquel s’adonnent  les petits hommes dans le panneau du haut, s’oppose le grand  jeu  de la séduction féminine qui règne dans le panneau du bas.


Deux maîtresses-femmes

Cortigiana Veneza Pierto Bertelli. Diversarum Nationum Habitus , 1591
Courtisanes vénitiennes
Pierto Bertelli. Diversarum Nationum Habitus , 1591

Il serait fastidieux de reprendre un à un tous les symboles, et de montrer comment l’interprétation nuptiale peut se retourner, comme un gant, en l’interprétation vénale qui prévalait auparavant.1500 Carpaccio deux dames venitiennes synthese


Par exemple, la fleur de lys immense, posée en réclame sur le balcon, pourrait être une parodie de pureté, sachant que la mère est tout sauf vierge. Et le mouchoir blanc un appât pour attirer les clients.

On peut considérer comme un dédain stratégique le fait que les deux femmes ne regardent ni les animaux du balcon – leurs proies déjà domestiquée ou en voie de l’être – ni les jeunes nobles de la lagune – leur futur gibier, occupé à chasser d’insignifiantes proies blanches.

Enfin, qui dit que les lettres du revers ne sont pas des mots d’amour, un trophée de cette chasse aux hommes ?


La Cité des femmes

L’ironie et les double-sens qui caractérisent  Carpaccio laissent le spectateur libre de placer le curseur où il veut, entre deux patriciennes hautaines et deux courtisanes à l’étalage. Pourvu que soit reconnue, depuis ce balcon qui surplombe la lagune, la domination des femmes sur le monde des hommes.


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En conclusion, nous proposerons quand même une reconstitution du panneau de gauche à partir de deux autres oeuvres de Carpaccio, par raison de symétrie :

  • en bas deux jeunes hommes se sont laissé piéger par le balcon,

  • en haut une flottille de gondoliers fessus promène dans leur cité les femmes où elles veulent.


La Vierge entourée d’Animaux

Albrecht Dürer, aquarelle, vers 1503, Albertina, VienneAlbrecht Durer, Maria mit den vielen Tieren, um 1503, Feder in Schwarzbraun, Aquarell, feiner Raster in schwarzer Kreide, -, Grafische Sammlung der Albertina, Wien

Le perroquet était considéré comme ayant annoncé  la venue de la Vierge en articulant le mot Ave, ce qui explique sa présence dans un contexte marial (voir Le symbolisme du perroquet ).


Zaal madonna met christuskind_html_1657ffef Zaal madonna met christuskind_html_hiboux

Ici le couple perroquet /pic   sur le montant de gauche, au dessus du chien, fait système avec le couple hibou/chouette dans le tronc de l’arbre et dans l’anfractuosité du banc, à droite au dessus du renard.


L’association avec le chien tire ici les oiseaux « sur le bois » vers le registre de la Fidélité et de l’Obéissance (« Je suis la servante du Seigneur« ), tandis que les oiseaux « dans le bois », associés au renard lui même attaché à un tronc d’arbre,  illustrent l’Ignorance et la Malignité vaincues.



Albrecht Dürer, Maria mit den vielen Tieren, um 1503, Feder in Schwarzbraun, Aquarell, feiner Raster in schwarzer Kreide, -, Grafische Sammlung der Albertina, Wien cigogne
La cigogne en face de Saint Joseph est sans doute le symbole du soin apporté aux enfants :

« la cigogne assure les soins à ses parents pendant la même durée que ceux-ci l’ont nourrie pendant son enfance : aussi les anciens admiraient la cigogne comm un symbole de piété filiale. » [7], p 71

Cette image totale contient bien d’autres animaux : je vous laisse chercher le crabe,  l’escargot, le scarabée, la libellule, le couple de cygnes, le papillon,  le rouge-gorge, la  bergeronnette et le bélier qui charge.

Sans parler de l’Annonce aux Bergers et de l’arrivée des Rois Mages.


Allégorie de la Fidélité

Jacopo Guarana, Milieu XVIIIème, collection privée

Milieu XVIIIeme Jacopo Guarana (1720-1808), Allegory of Fidelity, coll privee
Sans doute involontairement, le perroquet bipède , l’amour ailé, et le chien relevé sur ses pattes arrières avec sa queue de coq, convergent tous trois vers sa propre chimère de l’oiseau et du mammifère.



Références :
[2] « Master E. S. and the Folly of Love », Keith P. F. Moxey, Simiolus: Netherlands Quarterly for the History of Art, Vol. 11, No. 3/4 (1980), pp. 125-148
[3] « Entflammen und Löschen. Zur Ikonographie des Liebeszaubers vom Meister des Bonner Diptychons », Brigitte Lymant, Zeitschrift für Kunstgeschichte, 57. Bd., H. 1 (1994), pp. 111-122 http://www.jstor.org/stable/1482693
[4] « Bei einer positiven Auslegung würden sie Treue und Keuschheit der umworbenen Schönen bezeichnen. Da sich der Sittich als Keuschheitssymbol in profanem Zusammenhang nicht nachweisen läßt, ist eine solche Deutung unwahrscheinlich. Dagegen scheint eine negative Auslegung der Tiere als Sinnbilder der Schamlosigkeit zu einem Bild zu passen, das voller erotischer Anspielungen steckt und bei dem es auch um die Erfüllung der Liebessehnsüchte geht. Gerade eine solche Deutung, die die Frau der Dirnenhaftigkeit bezichtigt, stimmt aber nicht mit dem literarischen Kontext, aus dem die Metapher vom Brennen und Löschen des Herzens stammt, überein. Das Sinnbild wird immer im Verlauf einer Werbung eingesetzt. Dabei werden die begehrenswerten Eigenschaften der Geliebten gepriesen, gelegentlich wird ihre Hartherzigkeit beklagt, sie wird aber nicht herabgesetzt. Darüber hinaus würde dies auch nicht zur inneren Logik der Metapher passen, da die Frau, die sich dem Mann schnell und leicht hingibt, ihm erst gar keine Gelegenheit zum Brennen gibt. »
[5] « Nach der naturwissenschaftlichen Tradition bietet sich eine dritte Lösung an. Nimmt man die Quellen beim Wort, die den Sittich als Frauenliebhaber bezeichnen, könnte sich dieser allenfalls insofern auf das Mädchen beziehen, als dieses imstande ist, männliche Lust zu provozieren. Er wäre in unserem Bildzusammenhang viel eher dem Jüngling zuzuordnen, dessen sinnliches Begehren sich auf das Mädchen richtet. »
[6] « Das Eingeständnis der Lust und das Treuegelöbnis scheinen also als geläufige Bestandteile zur mittelalterlichen Liebeswerbung zu gehören. Wendet man diese Ikonographie auf den Liebeszauber an, so wäre das weiße Hündchen als die Treue des Jünglings zu erklären, die dieser dem Mädchen zu Füßen legt und der Vogel als Zeichen seiner Lust »
[7] Simona Cohen, « Animals as Disguised Symbols in Renaissance Art »,  p 95-134
Simona Cohen, The Enigma of Carpaccio’s Venetian Ladies, Renaissance Studies · April 2005, Vol. 19, No. 2, https://www.jstor.org/stable/24428217
[9] L’ennui des deux vénitiennes – Edouard Dor – Sens & Tonka, 2006

[10] Autre proposition intéressante de reconstitution http://venise.libertinage.free.fr/Documents/Trois%20soeurs.doc

2 Le perroquet et le chien : seuls

26 mars 2016

Il existe très peu d’exemples où le perroquet et le chien sont représentés seuls, ou sans interaction avec les humains.  Au début, ce sera pour des raisons purement décoratives : dans des fresques ou des natures mortes. Puis nous verrons que quelques artistes mineurs se sont intéressés au dialogue entre ces deux animaux.

Merci à https://parrotmuseum.wordpress.com pour son abondante iconographie.



1560-61 giustiniana-giustiniani-with-wetnurse-by-Veronese villa barbaro maser

Giustiniana Giustiniani au balcon
1560-61, fresque de Véronèse, villa Barbaro, Maser

Le chien regarde le perroquet qui se dirige vers la gauche, tandis que la vieille nourrice  lève l’index en signe d’avertissement…


1560-61 giustiniana-giustiniani-with-wetnurse-by-Veronese villa barbaro maser salle de l olimpio cote est

…qui s’adresse en fait au petit garçon de l’autre côté de la colonne : n’essaye pas d’attraper le perroquet !


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1588 Allori, Alessandro Loggia in the Apartment of the Bishops and Princes, detail of woman with dog, cat and parrot Palazzo Pitti, Florence, Italy

Loggia das l’Appartement des Evêques et des  Princes
Alessandro Allori, 1588, Palais Pitti, Florence, Italie

Le chat et le perroquet complètent plaisamment le lavage du chien : chacun sait qu’ils n’aiment pas l’eau !


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1622 Gerrit van Honthorst - Musical Group on a Balcony Getty Museum Malibu

Groupe de musiciens au balcon
Gerrit van Honthorst, 1622, Getty Museum, Malibu

Dans cette contre-plongée spectaculaire, le perroquet se débrouille doublement pour être au-dessus du chien : il est perché sur la balustrade, mais aussi en haut de la diagonale montante. Les deux manches des instruments, braqués dans sa direction, suggèrent que  la sérénade s’adresse à ce beau parleur. L’humble chien, entre les pieds et les balustres, ne comprend rien à la musique.

hubert-robert-la-fontaine-musee-cognacq-jay

La Fontaine,

Hubert Robert,  Musee Cognacq Jay

Centrée sur la lanterne, la symétrie parfaite de cette architecture est rompue par les quatre figurines vivantes : deux servantes, l’une qui sort de la cuisine fumante en portant un plat, l’autre qui va chercher de l’eau au fleuve ; un perroquet rouge enchaîné à la rambarde ; et un chien à l’arrêt en haut de l’escalier.

A y regarder mieux, une symétrie plus discrète règne aussi au sein des êtres vivants. Car chaque animal mime par sa posture une de deux servantes :

  • le perroquet  évoque celle de l’escalier du haut, elle-aussi vu de profil devant  la rambarde ;
  • le chien celle de l’escalier  du bas, quasi à quatre pattes au dessus du fleuve.

Voici maintenant quelques apparitions de notre couple dans des natures mortes.



1630 ca Frans Snyders - Fruit still life with dog and parrot

Chien et perroquet
Frans Snyders, vers 1630, Collection privée

En l’absence du maître ou de la maîtresse, et donc de concurrence affective, ces deux-là n’auraient aucune raison de s’opposer : le perroquet adore les fruits qui indiffèrent le chien ; le chien ne goûte pas le perroquet.  Ils ont même quelques points communs : les deux se servent de leur voix pour avertir, de leur gueule ou de leur bec pour attaquer.

Ce tableau mineur a pour mérite de nous faire comprendre  que s’il y a agressivité, elle résulte d’une incompréhension mutuelle :

  • le perroquet harangue le chien, qui lui répond en jappant et en agitant son grelot ;
  • l’orateur bipède tance le gardien quadrupède ;
  • l’animal d’ici-bas craint celui qui vient de haut et d’ailleurs.


1630 ca Frans Snyders Staatliche Kunstsammlungen Dresden

Nature morte avec une dame et un perroquet
Frans Snyders, vers 1630, Staatliche Kunstsammlungen, Dresden

Frans Snyders était très apprécié pour la magnificence de ses natures mortes, et très reconnaissable par un procédé qu’il pratiquait presque systématiquement : un personnage liminaire « donne l’échelle », et ajoute un peu de variété, sans s’immiscer directement dans le sujet principal.

Ici la femme qui donne un fruit au perroquet joue un rôle aussi marginal que le chien, prêt à attaquer le daim mort et le singe, qui chipe un abricot.
Le  trio animal  fonctionne  ici en trois anecdotes disjointes :

  • le singe voleur,
  • le chien fidèle,
  • le perroquet braillard.



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1644 Johannes_Fijt_and_Erasmus_Quellinus_II_-_Still_Life_with_a_Page Wallace Collection

Nature morte avec un page
Johannes Fijt et Erasmus Quellinus II, 1644, Wallace Collection, Londres

Pour imiter Snyders, ce tableau a été réalisé à deux mains : Fijt pour la nature morte, et Quellinus pour le page.

Les trois anecdotes animales, sur les marges du festin interdit, se trouvent ici enchaînées :

  • le singe est surveillé par le chien,
  • lui-même pris à partie par le perroquet,
  • insensible à la grappe que lui propose le page pour tenter de le faire taire.



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1644, Adriaen van Utrecht, Stilleven, Rijksmuseum, Amsterdam

Nature morte
 Adriaen van Utrecht, 1644, Rijksmuseum, Amsterdam

Le perroquet, le singe et le chien n’ont plus ici aucune interaction : ils se retrouvent chosifiés  dans cette  peinture trop parfaite, totalisante, proliférante, qui semble capable de capturer et de figer en nature morte toutes les choses sensibles. Le chien blanc par exemple se trouve comme statufié par son voisinage avec le bassin en argent, lui-aussi à quatre pattes.



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Chien et perroquet (toile de Reynaud Levieux 1613 à1699).

Nature morte
Attribuée à Reynaud Levieux (1613-1699), collection privée

La robe rouge du perroquet rivalise, en vertical, avec le velours rouge de la chaise, qui constitue manifestement un objet impossible :



Chien et perroquet (toile de Reynaud Levieux 1613 à1699) modifie.
On en connait pas la raison de cet étrange jeu graphique.



Pour finir, voici quelques exemples où le dialogue entre chien et perroquet devient le sujet principal.



1743 J E Ridinger T wo_dogs a cat and a monkey_Wellcome

« L’adulation malicieuse est à la fin découverte et confondue »
Fable XII de « Lehrreiche Fabeln aus dem Reiche der Thiere,
Gravure de J E Ridinger, 1743

Par ordre de malignité décroissante, le chat, le singe et les deux chiens se sont ligués contre le perroquet pour l’amener à sortir de sa cage. Le fabuliste renoue ici avec la vieille symbolique de l’oiseau protégé des méchants par sa cage, applicable à toute vraie jeune fille (voir L’oiseau envolé ).



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1750 ca Johann Dietrich Findorff Levrier et perroquet, Staatliches Museum, Kunstsammlungen, Schwerin, Allemagne

Lévrier et perroquet
Johann Dietrich Findorff, vers 1750, Staatliches Museum, Schwerin, Allemagne

Tête à tête interrogatif entre deux libertés conditionnelles : la porte de la cage est ouverte, le collier n’a pas de chaîne. En l’absence du maître, la situation pourrait dégénérer. Mais le chien en arrêt, le perroquet en retrait, laissent plutôt présager le statu quo.


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1850 ca Filippo Palizzi (attribuito) (1818-1899), Cagnolino e pappagallo,Kunsthandel.

Chien et perroquet
Attribué à Filippo Palizzi, vers 1850, Collection privée

Le perroquet est quasiment en hors champs, ce qui accentue l’effet de curiosité. Négligeant  la mangeoire, le chien s’est avancé jusqu’au bord du coussin, et du tableau, pour contempler avec fascination l’étrange volatile.


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1860 ca Leopold de Cauwer (1830-1891), Cavalier King Charles et son perroquet

Un épagneul « Cavalier King Charles » et un perroquet
 Leopold de Cauwer, vers 1860, Collection particulière

Un autre cas où le perroquet et le chien se retrouvent au même niveau, figés museau contre bec dans une intense curiosité l’un pour l’autre. L’impression d’égalité entre les deux partenaires est servie par la grande symétrie de la composition : chaise contre perchoir, mur clair contre rideau sombre, avec au milieu un tableau représentant un cheval, lui aussi à l’arrêt.


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1892 Heinrich Sperling (1844-1924), Dogge and parrot Kunsthandel

Dogue et perroquet
Heinrich Sperling, 1892, Collection particulière

Autre beau jeu de clair-obscur dans ce dialogue muet. L’utilisation ingénieuse des panneaux du  paravent met en valeur le chien  sur fond d’or, et le perroquet sur fond sombre. Le contraste de matières entre le poil noir et les plumes multicolores est particulièrement réussi.


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1899 Henri de Toulouse Lautrec, Le chien et le perroquet, lithographie, Bibliotheque de l Institut National d Histoire de l Art (collections Jacques Doucet)

Le chien et le perroquet
Henri de Toulouse-Lautrec, 8 fév. 1899  , lithographie, Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art (collections Jacques Doucet),

dédiée à Henri Stern et signée d’un éléphant miniature

Pas vraiment d’explication pour cette composition onirique et ironique, griffonnée par Lautrec lors d’un de ses derniers internements. Une toile de cirque sous un croissant de lune, un cheval qui s’enfuit le long de la voie ferré, poursuivi  par une  locomotive fumante, un chien qui tire la langue devant un portrait craché du peintre en perroquet, avec monocle, haut de forme et pipe au bec…


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1923 Maud Earl Three Pekingese with a macaw, Kunsthandel

Trois pékinois et un ara
Maud Earl, 1923 , Collection particulière

Du point de vue plongeant du perroquet, les trois chiens sont des rampants couleurs de terre : lui seul a la couleur d’un bout de ciel, descendu s’accrocher au cerisier en fleurs.


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1943 mascots, Whacko the sulphur crested cockatoo, and Cobber the dog, Australia

 

Whacko, le cacatoes au plumet jaune, et le chien Cobber
1943, Photographie de  James Tait

Terminons par ce témoignage symptomatique d’une situation et d’un lieu. Au camp pour prisonniers allemands de Tatura, en Australie, le photographe a saisi les deux mascottes dans une anecdote d’époque :

quand le chef à plumes aboie, mieux vaut se mettre  au garde à vous.


3 Le perroquet, le chien, l'enfant

26 mars 2016

On possède d’innombrables portraits d’un enfant avec un chien : souvent sans doute pour lui faire plaisir en immortalisant à son côté son compagnon favori ; mais aussi, parce que les valeurs canines : attachement au foyer, obéissance, marche à quatre pattes , besoin de jouer, de courir et de japper – rappellent celles de l’enfance.

Le Chien est en somme l’Enfant de l’Enfant, mais un enfant permanent, voué à ne jamais grandir.

L’ajout d’un troisième larron, le perroquet va compliquer cet équilibre.




1622 Justus Sustermans (Flemish painter, 1597-1681), Cardinal Leopoldo de' Medici (1617-1675)

Le Cardinal Leopoldo de Medicis (à 5 ans)
Justus Sustermans, 1622

Dans ce portrait très officiel, le chien et le perroquet sont des emblèmes vivants, qui redondent et édulcorent les deux emblèmes de pouvoir bien réels que sont le bâton de commandement et le plumet.


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1628  Jan Anthonisz van Ravesteyn (Dutch painter, 1572-1657)  Young Boy with a Golf Club and Ball

Portrait d’un garçon avec un club de kolf et une balle
1628, Jan Anthonisz van Ravesteyn, Collection privée

Ce portait amusant joue sur les motifs en noir et blanc qui unissent le damier du manche, les pointillés de la balle, le pelage et le collier du dalmatien, avec la robe et le bracelet du garçon. On devine sur la chaise deux baguettes de tambour, et derrière la crinière d’un cheval de bois.

En mettant strictement en parallèle, d’un côté l’enfant, de l’autre les deux animaux plantés aux deux extrémités d’une même verticale, la composition nous livre une vérité d’évidence :

le perroquet est du côté du manche, le chien est du côté de la balle.

Si le chien représente l’enfance brute, terre à terre, toute en pattes et en énergie, le perroquet sans membres visibles – grosse tête et corps atrophié surplombant les opérations – figure l’enfant bien élevé, qui a appris à parler, sait se tenir et mène son jeu :

le couple du perroquet et du chien fonctionne comme la tête et les jambes.



Au XVIIème siècle en Hollande, le portrait de jeunes enfants va devenir une production de masse, dans lesquels les chiens et les perroquets figurent en option. Il ne faut donc pas s’attendre à des symboliques bouleversantes. La robe pouvant être porté par les garçons jusqu’à 7 ans, il est souvent difficile de distinguer les deux sexes.



1627 Anonymous, Portrait of a Boy and his dogPetit garçon, chien et perroquet
1627, Anonyme, Collection privée
1651 Frans Luycx Erzherzog Karl JosephL’archiduc Karl Joseph âgé de deux ans
Frans Luycx, 1651, Collection privée
1644 Unknown Artist (Dutch School), Portrait of a boy, aged three, with a large hat and a parrot, Glasgow Museums, Glasgow.Garçon de trois ans avec un chapeau
1644, Ecole flamande, Glasgow Museums, Glasgow
1670 ca Unknown Artist, Meisje in rode jurk met papegaai, Dordrechts museum, Dordrecht, Nederland.Fillette en robe rouge
Vers 1670, Ecole flamande, Dordrechts museum, Dordrecht
1670 ca unknown artist child with dog and parrotFillette (?) assise avec des fruits 1670-90 Aleijda Wolfsen (1648-1690), A portrait of a girl with a bouquet of flowers and a parrot resting on her armFillette assise avec un bouquet
Aleijda Wolfsen, fin XVIIème, Collection privée

On voit que si le chien se contente de tenir compagnie, le perroquet exige des fruits hors de prix – cerises- raisins, pêches – qui rehaussent d’autant son côté précieux.


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1622  Anonymous, Portrait of Sixtus van der Laen, - Leeuwarden, Fries Museum

Portrait of Sixtus van der Laen par sa mère
1622, Leeuwarden, Fries Museum

La caractère particulièrement attachant de ce portait est qu’il a été peint par Catherine de Liauckema, mère de neuf enfants et épouse du riche Dierick van der Laen, bourgmestre de Malines. Le gâteau est probablement destiné au perroquet. L’enfant porte au cou, en dessous de la croix, une tétine ornée d’une pierre, qui était sensée protéger des maladies infantiles.



Plus on avance dans le temps, plus les portraits d’enfant prennent de la vie : adieu les robes empesées héritières des portraits de cour, et bienvenue à l’extérieur : parc à la française ou jardin à l’anglaise.




1669 Pierre Mignard Mademoiselle de Blois, Marie-Anne de Bourbon, daughter of Louis XIV and Louise de La Vallière, Musee du Louvre, Paris.

Mademoiselle de Blois (Marie-Anne de Bourbon), fille de Louis XIV and Louise de La Vallière,
Pierre Mignard, 1669, Musee du Louvre, Paris

Mignard fait ici exception à la règle du perroquet surplombant : il est vrai qu’au milieu du Parc de Versailles, l’oiseau de luxe devient un domestique parmi les autres, et la princesse habillée en déesse grecque ne se préoccupe pas de le nourrir.


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1682 (ap) Pierre Mignard, Louise-Marie de Bourbon, Mademoiselle de Tours, fille illegitime de Louis XIV et Madame de Montespan Musee de Versailles

Mademoiselle de Tours (Anne de Bourbon), fille illégitime de Louis XIV et Madame de Montespan
Mignard, 1674, Musée National du Chateau, Versailles, France

Ce tableau ne peut être compris qu’en sachant qu’il s’agit d’un portrait posthume. D’où les symboles, inhabituels dans un portrait d’enfant, du temps qui s’enfuit et de la fragilité de la vie : la bulle, la paille, la coquille (complétée par la perle sur l’épaule), la montre ronde sur la table.

Au fond, le soleil se couche sur le parc automnal, entre deux hautes colonnes qui déplorent cette disparition précoce. Et les deux coussins superposés disent combien la disparue était petite.

Cette charge tragique modifie le message des deux animaux :

  • le chien, qui semble aboyer à la bulle, se précipite en fait vers sa maîtresse avec la prescience des bêtes, comme pour la sauver de son destin ;
  • quant au perroquet, il retrouve ici son symbolisme marial tournant son cou vers la petite fille en hommage à sa Pureté (voir  Le symbolisme du perroquet )

Pour plus de détails : http://enviedhistoire.canalblog.com/archives/2007/02/18/4047328.html




1680 caUnknown (Anglo-Dutch) Boy with Marmoset and Spaniels in a Landscape Late 17th century

Enfant avec perroquets, épagneuls, chat et singe
Artiste anglo-flamand inconnu, fin XVIIème, Collection privée

Cet étrange tableau a pour intérêt de mettre en lumière la compétition entre favoris que les autres peintres éludent : cinq épagneuls occupent le sol, trois se disputant un cadavre ; quatre perroquets occupent le ciel, le cinquième s’est risqué sur le sol pour affronter directement un des chiens.

On peut se demander si le tableau n’a pas pour moralité de montrer ce qui se passe lorsqu’un « père de famille » manque à son devoir de maintenir la paix entre ses « enfants  » : des animaux pacifiques passent de la concurrence au conflit, alors que le chat et le singe, animaux réputés cruels, se tiennent prudemment à carreau.


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1700 Jeune fille au perroquet et au chien

Fillette avec perroquet et chien
Anonyme, début XVIIIème, collection particulère

Dans un extérieur mouvementé (nuages, vent), cette jeune blonde donne la main droite à son chien, tout en élevant son perroquet de la main gauche à bonne distance du museau : l’enfant retrouve ici son rôle traditionnel de maintenir équilibre et justice entre ses deux chéris, celui du ciel et celui de la terre. A noter que le perroquet, toujours glouton, tient dans sa griffe gauche retournée vers le haut une gourmandise indéchiffrable.


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Kettle, Tilly, 1735-1786; Francis GrahamFrances Graham avec un perroquet
Tilly Kettle, 1777 , Brighton and Hove Museums and Art Galleries
1760-86 Tilly Kettle portrait-of-a-young-boy-a-son-of-shuja-ud-daula-nawab-vizier-of-oudhPortrait du jeune fils de Shuja-ud-Daula Nawab, vizir d’Oudh
Tilly Kettle, Fin XVIIIème

Au XVIIIème siècle, le portrait d’enfant s’est définitivement déplacé à l’extérieur. Qu’il recherche le mouvement – comme avec cette fillette courant après son perroquet échappé, ou qu’il respecte une pose plus officielle – comme avec ce fils de prince, le portraitiste Tilly Kettle (qui fit une bonne partie de sa carrière aux Indes) utilise le chien et le perroquet en tant qu’accessoires désormais totalement banalisés.


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1767 John Singleton Copley Young Lady with a Bird and Dog The Toledo Museum of Art Ohio, USJeune fille avec un perroquet et un chien
John Singleton Copley, 1767, The Toledo Museum of Art, Ohio
1785 John Singleton Copley The Three Youngest Daughters of King George III, Buckingham PalaceLes trois plus jeunes filles du Roi Georges III
John Singleton Copley, 1785, Buckingham Palace

 

A gauche un portait réalisé en Amérique, où une certaine fantaisie est permise : la fillette veut transformer en funambule son perroquet, qui jette vers elle un regard inquiet tout en gardant une patte sur le fauteuil : le tout sous le regard intéressé de son concurrent et néanmoins ami. Dans cette composition théâtrale, la diagonale montante isole la tête de la réalisatrice (coté rideau rouge et colonne) du triangle où a lieu la représentation :

en bas le spectateur du tapis, en haut l’artiste du ciel.

Image en haute définition :
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:John_Singleton_Copley_-_Young_Lady_with_a_Bird_and_a_Dog_-_Google_Art_Project.jpg

A droite, un portrait officiel qui a nécessité des heures de pose éprouvantes, pour un accueil très mitigé : son effervescence fut critiquée comme incompatible avec la dignité royale, et on le jugea trop encombré. Il est vrai que sur fond de château de Windsor, nous assistons à une bacchanale endiablée au son du tambourin, où trois chiens surexcités miment délibérément les attitudes des trois princesses, sous la haute autorité d’un couple de perroquets perchés sur une treille : pour satisfaire son appétit pour une grappe, l’un s’est carrément mis la tête à l’envers : la vieille réputation de paillard et de pochard n’est pas loin !

Pour plus de détails :  https://www.royalcollection.org.uk/collection/401405/the-three-youngest-daughters-of-george-iii


Au XIXème, la nécessité de renouveler la formule va conduire les peintres à des variations sophistiquées.




1810 ca Studio or circle of William Owen, Portrait of a Young Girl with her Pets

Portrait d’une fillette avec un perroquet et un chien
Cercle de William Owen, 1810, Collection privée

La fillette tire l’oreille de son chien en cachant dans son dos le biscuit qu’elle va lui donner. Mais à son insu, le perroquet profite de la porte ouverte et s’apprête à se servir tout seul.


1810 ca Studio or circle of William Owen, Portrait of a Young Girl with her Pets chien
Autre interprétation possible : la jeune fille a ouvert la cage pour donner un biscuit au perroquet, et caresse le petit chien pour rétablir l’équilibre.


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1870 Joseph Gyselinckx Chien et perroquet gardant le Landau coll part

Chien et perroquet gardant le Landau
Joseph Gyselinckx, 1870 , Collection particulière

Ce peintre de genre a peut être voulu inverser la perspective des tableau d’enfant hollandais : à la place d’un bébé géant dominant ses deux bestioles, il nous montre les deux familiers veillant sur le sommeil du dernier arrivé dans la famille.

L’homme du XVIIème siècle devait s’affirmer jeune comme maître et possesseur de la nature ; l’homme du XIXème siècle croit au progrès qui a civilisé les races inférieures, et peut dormir tranquillement.


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1841 Edwin Henry Landseer victoria-princess-royal-with-eos

Victoria, princesse royale, avec Eos
Edwin Henry Landseer, 1841, Collections royales d’Angleterre

Le tableau belge est peut être à rapprocher de ce prototype offert en cadeau d’anniversaire au prince Albert, mais qui fut ensuite largement diffusé. Il représente la princesse Victoria (future reine d’Allemagne) endormie paisiblement entre une tourterelle et Eos, la chienne greyhound favorite de son père.

Le lévrier athlétique et la tourterelle à la douceur féminine, mais en position dominante, fonctionnent implicitement comme substituts du couple royal auprès de son royal rejeton.


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1873 Julius Kronberg Le nouveau camarade de jeu
Le nouveau camarade de jeu
Julius Kronberg , 1873, Collection particulière

Nous sommes au jardin à la fin du printemps : les pivoines s’épanouissent, il fait suffisamment bon pour sortir un oranger et installer le cacatoès à l’extérieur.

La fillette sérieuse s’adapte à chaque partenaire : au chien elle tient une balle, au perroquet un discours. L’effet comique vient de la mine interloquée de l’un et de l‘air inquiet de l’autre : la fillette est visiblement la seule à croire au pouvoir universel du jeu.

4 Le perroquet ou le chien, et l'enfant

26 mars 2016

On trouve assez souvent, dans les portraits d’enfants, d’autres couples oiseau/mammifère, dans lequel soit le perroquet, soit le chien, est remplacé par une autre bestiole.


Avec un singe

 

SP_1564. Hermann tom Ring, Ermengard und Walburg countess von Rietberg

Armgard et Walburgis, comtesses von Rietberg
Hermann tom Ring, 1564, Westfälisches Landesmuseum für Kunst und Kulturgeschichte, Münster

Deux quasi-jumelles

D’après l’inscription gravée sur le lambris, Armgard à gauche a treize ans, Walburgis à droite en a sept, mais le peintre a visiblement reçu instruction de les représenter comme des quasi-jumelles. Leurs riches vêtements sont plus dignes de princesses que de comtesses d’un petit fief, qui d’ailleurs ne leur appartenait plus !

Une histoire tragique

Leur père, le compte Johann II von Rietberg, surnommé « Jean le terrible »,  avait assassiné en 1556 l’un des hauts fonctionnaires de Rietberg. Suite à quoi il fut emprisonné à Cologne où il mourut en 1562. A la date du tableau, la comtesse et ses filles avaient donc perdu et leur père et leur fief.

Or le cartouche entre les deux précise qu’elle sont bien les soeurs, demoiselles et comtesses de Rietberg. D’où l’hypothèse que le tableau aurait été une opération de communication destinée à revendiquer leur héritage.


Une famille décomposée

SP_1564. Hermann tom Ring complet
On a maintenant reconstitué le tableau complet (il avait été découpé en trois parties au XIXème siècle, son format très allongé ne facilitant pas l’accrochage).

A gauche, le portait posthume du père, comme le montre le sablier orné d’un crâne et la date sa mort inscrite sur sa main gauche.  De la main droite, qui tient un gant, il désigne un objet disparu qui était situé devant Agnes von Bentheim, en habit de veuve. Disparition qui  rend la signification profonde  du tableau à tout jamais indéchiffrable.

Deux filles-modèles

La cadette tient un livre du bras gauche, qu’un petit singe tapote pour attirer son attention. On pense que, pour une fille de sept ans, les deux  emblèmes font allusion à une sagesse et une intelligence précoce.  De la main droite elle tend à son aînée un  oeillet rouge sur un brin de romarin, un symbole  courant de fiançailles.

La grande soeur porte un perroquet sur le bras gauche, et tient de la main droite un linge blanc : c’est donc l’idée de pureté et de virginité que traduisent ces deux emblèmes;

Une image promotionnelle

On sent bien que cette présentation magnifié d’une famille éclatée véhicule, d’une manière ou d’une autre, une intention promotionnelle, sur laquelle les spécialistes se divisent : revendication judiciaire, hommage au père disparu, avis de demoiselles à marier…

Sur cette oeuvre énigmatique, on peut consulter :
http://www.journaldespeintres.com/loeillet-peint-une-fleur-picturale-1ere-partie/
https://de.wikipedia.org/wiki/Familienbild_des_Grafen_Johann_II._von_Rietberg
http://www.nrw-stiftung.de/projekte/projekt.php?pid=489


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SP_1620-40 Jacob_van_Oost_de_Oudere_-_Parrot_watching_a_Boy_holding_a_Monkey

Perroquet regardant un garçon tenant un singe
1620-40,  Jacob van Oost de Oudere, Collection particulière

En écartant le singe grimaçant pour tendre l’oreille vers le perroquet, le jeune homme semble décidé à écouter la voix de la Pureté plutôt que celle des instincts animaux.

On sent un arrière-plan religieux sous cette image :  il suffirait  de remplacer le singe par un agneau pour obtenir,  avec son manteau rouge, un Saint Jean Baptiste apprenant d’un spécialiste l’art de prêcher dans le désert.


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SP_1650 Peter Lely The Children of the Markgraaf de Trazegnies

Les enfants du Margrave  de Trazegnies
Peter Lely, 1650, Collection privée

Les enfants du Margrave ne manquent pas de jouets : le grand frère a un maillet et une balle de croquet, la petite soeur une tétine en or et cristal, et un nécessaire pour chardonneret : perchoir et cage. Le perroquet et le singe sont en indivision.

Ici, pas d’intention symbolique : juste l’affirmation d’un luxe ostentatoire.

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SC_1714 Pierre Gobert (French artist, 1662-1744) Portrait of Louis XV as a child

Portrait de Louis XV enfant (4 ans)
1714, Pierre Gobert, Prado

Déjà équipé de l’Ordre du Saint Esprit et d’une autorité royale (au moins sur les animaux), l’enfant étend sa main protectrice vers le chien effrayé, et repousse de l’autre le singe grimaçant qui tente de se saisir de la laisse :


SC_1714 Pierre Gobert (French artist, 1662-1744) Portrait of Louis XV as a child detail

Déjà petit, Le Pouvoir ne se partage pas.

https://www.museodelprado.es/coleccion/obra-de-arte/luis-xv-nio/63fcf235-4a72-468b-8b03-2ae9a9b93c2c?searchid=108f6cde-d2c0-0c13-29c6-a8afa871e673



Le Chien et l’Oiseau

OC_1649 Jacob Gerritsz Cuyp portrait de Michael Pompe van Slingelandt

Portrait de Michael Pompe van Slingelandt,
Jacob Gerritsz Cuyp, 1649, Collection privée

Le jeune garçon arbore la panoplie complète du chasseur : dague, gant de fauconier, faucon encapuchonné, chien qui flaire furieusement.

Il existe un portrait du père de Michael, Matthijs Pompe van Slingelandt (par Jan MIJTENS) le montrant en tenue de chasse, avec ses chiens, ses prises, et un de ses manoirs en arrière-plan. En faisant représenter son fils de la même manière , il souligne l’importance de ce droit de chasse qui  marque l’ascension sociale. (voir The Family Picture: A Study of Identity Construction in Seventeenth-Century Dutch Portrait, Kerry Lynn Gavaghan, 2013, p 57).

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OC_1650 ca Bernard Vaillant Enfant avec un faucon et un levrier

Enfant avec un faucon et un lévrier
Bernard Vaillant, vers 1670, Collection privée

Le jeune fauconnier de droite est vêtu moins richement et moins ostensiblement : on sent une vraie pratique de la chasse et une vraie familiarité avec les deux animaux. Seul problème : est-il vraiment possible de tenir un faucon à main nue, sans capuchon, et juste retenu par un brin de ficelle ?

Wallerant-Vaillant-Portrait-dun-jeune-garcon-avec-un-faucon MET

 

Portrait d’un jeune garçon avec un faucon
Wallerant Vaillant, vers 1650, MET, New York

A titre de contre-exemple, voici comment le propre père de Bernard représentait un fils de famille présentant ce très aristocratique rapace.

van Noordt, Joan, 1624-c.1676; A Boy with a Falcon

Garçon au faucon
 Joan van Noordt, vers 1650, The Wallace Collection

Il existe néanmoins un autre cas d’un garçon courageux, ou suffisamment complice avec son oiseau, pour le tenir à main nue.

Germain Detanger 1882 le fauconnier

Le fauconnier
Germain Detanger, 1882, Collection privée

Sans parler de cet autre exemple plus moderne, où  la main nue s’intéresse peu à la technique de la fauconnerie, mais sert manifestement à suggérer un autre membre.



Laissons le faucon et revenons à des oiseaux plus ordinaires



OC_1660 ca Nicolaes Maes (Dutch artist, 1634-1693) 0Boy in a Classical costume with a finch on his hand and a dog by his side private collEnfant avec un chardonneret et un chien OC_1660 ca Nicolaes Maes (Dutch artist, 1634-1693) 1boy with a spaniel, a robinEnfant déguisé en archer avec un chardonneret et un chien
OC_1660 ca Nicolaes Maes (Dutch artist, 1634-1693) Boy as Cupid with Dog at his sideEnfant avec un rouge-gorge attaché et un chien OC_1660 ca Nicolaes Maes (Dutch artist, 1634-1693) Portrait of a young boy, together with a goat and a dog, in a landscapeEnfant déguisé en archer avec une biche et un chien

Nicolaes Maes, vers 1660, Collection privée

Nicolaes Maes  a produit une série de portraits d‘enfants déguisés, peints dans un extérieur sommaire, et avec des variations minimes : la position des jambes et des bras est toujours la même, sauf dans le dernier de la série où l’archer baisse le bras gauche : il ne va pas porter en trophée la flèche qu’il a renoncée à tirer.

L’idée  est toujours la même : le chien cherche à attraper l’animal inoffensif, et l’enfant s’interpose entre les deux. Bonne façon de flatter les parents en vantant la charité du chérubin.

Le chardonneret, oiseau qui peut apprendre des airs, apparaît comme un substitut bon marché du perroquet.

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OC_1714 Nicholas de Largilliere (French artist, 1656-1746) Portrait of Young Nobleman Louis, Dauphin of France 1707-1712

Portrait de Louis, Dauphin de France, duc de Bretagne
Nicolas de Largilliere, 1714, National Museum of Western Art, Tokyo

Il s’agit du portrait posthume du frère aîné du futur Louis XV, mort de la rougeole en 1712. Dans un décor de fin du monde, le jeune disparu console son chien désespéré.  A gauche, le chardonneret dit toute  la tristesse d’un  jeu d’enfant  abandonné ;  mais aussi l’espérance d’une nouvelle vie puisqu’il s’élève au dessus du chardon, tout comme le Christ a ressuscité après les épines et les clous.


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OM_1700-50 Circle of Bartholomew Dandridge Portrait of a young girl said to be Miss Mildred DrewPortrait d’une fillette dite être Miss Mildred Drew (c) National Trust, Hartwell House; Supplied by The Public Catalogue FoundationFillette en robe rose avec un chien et un perroquet

Cercle de  Bartholomew Dandridge, début XVIIIième

Le recherche de variété dans ces tableaux d’enfants  tourne parfois à la complication gratuite : la fillette de gauche semble représentée en bergère, mais tient une pique en guise de houlette, un tricorne posé à côté d’elle : peut-être a-t-elle emprunté ces objets militaires à son père ?  De plus, aux cerises   régalant très classiquement le perroquet,  notre artiste a cru bon d’ajouter le  feuillage brouté directement dans la corbeille de fruits.

La fillette de droite est plus conventionnelle : tout en retenant son chien, elle fait voleter au dessus de sa tête un serin retenu par un fil.


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OC_1768 Francesco Guardi  A Young Girl of the Gradenigo Family with a Dove National Museum Wales

Fillette de la famille  Gradenigo, avec une colombe et un chien
 Francesco Guardi, 1768

Même posture  chez cette petite  italienne en robe de princesse : le rouge du collier et du  long ruban, le blanc du chien et de la colombe,  insistent non sur la rivalité entre favoris, mais sur  leur communauté de destin : deux amoureux subordonnées aux caprices de leur maîtresse.

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OM_1777 George Chalmers, Elizabeth and Mary Chichester as Children, Aged 9 and 5  situated in the Boudoir at Arlington Court in Devon
Elizabeth and Mary Chichester enfants, à l’âge de 9 et 5 ans
George Chalmers,1777 ,   Boudoir d’Arlington Court, Devon

Les deux soeurs sont pures comme deux colombes, c’est entendu. Assez étrangement, l’agneau blanc joue à lui tout seul les rôles de nos deux vedettes, puisque la cadette le nourrit et l’aînée l’empêche de nuire.  De l’avantage du mouton sur le perroquet et le chien.



« Seulement, le tout-venant a été piraté par les mômes. Qu’est ce qu’on fait ? on se risque sur le bizarre ? »




PX_1565 santi_di_tito_portrait_de_lucrezia

Portrait de Lucrezia-Emilia, fille de Niccolo di Sinibaldo Gaddi
Santi di Tito, vers 1565, Collection particulière

Niccolo’ Gaddi, ambassadeur de Cosme Ier à Mantoue, était considéré comme l’un des plus importants collectionneurs d’art de son temps. Selon les codes de l’aristocratie éclairée du 16e siècle, les collections de Gaddi comprenaient aussi des animaux exotiques, comme le perroquet que la fillette nourrit d’une grappe de raisin, ou encore la gerboise du désert, peinte sur la gauche, rongeur originaire d’Afrique du Nord. Les trois enfants de Gaddi – Lucrezia, Emilia et Sinibaldo – étant tous morts en bas-âge, la présence de ce rongeur a toutefois une connotation négative, et pourrait indiquer qu’il s’agit d’un portrait posthume.

http://florence-portraits.com/fr/portrait-de-lucrezia-emilia-fille-de-niccolo-di-sinibaldo-gaddi/?theme=1


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XX_1647 Jacob Gerritsz Cuyp Four-Year-Old Girl with Cat and Fish coll privee

Fillette de quatre ans avec un chat et un poisson
Jacob Gerritsz Cuyp, 1647,  Collection privée

S’il veut son poisson, le chat doit danser. La fillette aux yeux limpides a déjà la cruauté des grandes  manipulatrices.



5 Le perroquet et le chien : en famille

26 mars 2016

Le perroquet et le chien font-il partie du mobilier, ou de la progéniture étendue jusqu’aux animaux domestiques ?

C’est la grave question que posent d’antiques portraits de famille…




1567 England.William Brooke, 10th Lord Cobham and his family Longleat House Collection
William Brooke, 10ème Lord Cobham et sa famille
Master of the Countess of Warwick (Attr.), 1567, Longleat House, Wiltshire, UK

Voici la traduction de l’inscription latine :

« Voyez ici le noble père, ici la plus excellente mère. Assis autour d’eux s’étend une multitude digne de ses parents. Telle était la famille du patriarche Jacob, telle la descendance du pieux Job. Dieu veuille que la ligne de Cobham engendre de nombreux descendants tels que Joseph, et fleurisse comme la graine restaurée de Job. Beaucoup a été donné à la noble race de Cobham. Leurs joies peuvent durer longtemps. »

La descendance ainsi vantée est présentée très rationnellement. Les six enfants sont classés par sexe  ( trois garçons à gauche côté père, trois filles à droite côté mère, dont deux jumelles) et par ordre d’âge croissant (les plus âgés sont plus près du centre). Chacun est individualisé par un attribut : un chiot, une pomme, un chardonneret, des cerises, une pomme, un marmouset (qui remplace dans l’assiette la poire posée à côté).

Le perroquet, vedette de la famille, n’appartient à personne : il  a quitté son perchoir (à gauche) et traversé la table pour se planter devant l’assiette à biscuits.

Dans ce goûter auxquels les adultes ne daignent pas participer, les enfants ont reçu chacun leur fruit  : par leur régime d’oiseau et par leur taille, ils se rapprochent plus des animaux de compagnie que des grandes personnes, qui gardent leur distance : la mère tient son gant plutôt que de poser sa main sur l’épaule d’une des filles.

http://www.tudorplace.com.ar/Bios/WilliamBrooke.htm



1570 Sofonisba Anguissola (1532-1625) Catherine Michelle (Infanta Catalina Micaela of Spain ) and Isabella Clara Eugenia

Les infantes  Isabella Clara Eugenia et Catherine Michelle d’Espagne
1570, Sofonisba Anguissola, Royal Collections, Buckingham Palace, Londres

Sofonisba était à l’époque  à la fois une portraitiste très appréciée à la Cour d’Espagne, mais aussi la préceptrice des deux petites princesses. L’aînée Isabelle (4 ans, à gauche) deviendra reine des Pays Bas. Pour l’instant, un protocole  subtil concilie l’égalité entre les deux princesses (vêtements strictement identiques, assortis au plumage du perroquet) et l’ordre dynastique : l’aînée porte sur sa main gauche l’oiseau, plus prestigieux que le petit chien que la cadette touche de sa main droite.

Peut-être les deux favoris superposés au-dessus de la nappe rouge, symbolisent-t-ils les deux facettes de l’Empire espagnol : exotique et domestique.



1580 ca Anonyme espagnol, Philippe II, le futur Philippe III et les infantes Isabelle-Claire-Eugenie et Catalina Micaela  New York, Courtesy of The Hispanic Society of America

Philippe II, le futur Philippe III et les infantes Isabella Clara Eugenia  et Catalina Micaela 
Vers 1580, anonyme espagnol, The Hispanic Society of America, , New York

Les mêmes quelques années plus tard, avec des robes tout aussi raides, mais qui s’hypertrophient maintenant vers l’arrière en une traîne majestueuse : le dimorphisme sexuel  à son apogée, si on compare la splendeur des jeunes femmes avec le costume noir de leur père. C »est pourtant bien devant l’Empereur qu’elles comparaissent très protocolairement, un pas derrière le petit Philippe qui, tenu en laisse égalitairement, remplace le perroquet et le chien. Devenues grandes, c’est d’un enfant véritable que les deux princesses ont maintenant la garde.



1603-1614 Lavinia Fontana Portrait of five women, with a dog and a parrot

Portrait de cinq femmes, avec un chien et un perroquet
Lavinia Fontana, 1603-1614, Collection privée

S’agit-il d’une mère exigeante trônant entre ses quatre filles, ou d’une Grande Dame avec ses quatre demoiselles d’honneur ? Toujours est-il que les jeunes filles portent la même tenue, tandis  que la personne de qualité est vêtue d’une robe sombre, et flanquée d’un chien et d’un perroquet.

Les deux demoiselles de gauche lui tendent une coupe remplie de fleurs et un double collier de perles ; la troisième pique une fleur dans ses cheveux ; la dernière, qui fait exception par sa posture et sa physionomie, tient d’une main un diadème avec des perles et de l’autre la poignée du tiroir à bijoux. A son regard en biais vers la troisième, il semble bien y avoir une tension entre elles : comme si la Dame avait préféré  orner ses cheveux de fleurs plutôt que de perles. Cette intrigue minime  semble destinée à mettre un peu de piment dans une composition extrêmement symétrique : fleurs -perles – fleurs -perles.



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1604 Lavinia Fontana (1552-1614)  Portrait of Bianca Degli Utili Maselli with Six of Her Children collpart

Portrait de Bianca Degli Utili Maselli avec six de ses enfants
Lavinia Fontana, 1604, Collection privée

La composition est tout aussi rigoureuse que la précédente (trois enfants de chaque côté de la mère) et le parti-pris d’uniformité encore plus grand puisque tous portent la fraise et sont vêtus de la même spectaculaire étoffe noir et or. Cependant, ce tableau extraordinaire, quasi surréaliste, combine à la perfection le hiératisme et la vie grâce à toute une série d’astuces :

  • le mouvement ascendant des petits vers les grands ;
  • les perles (collier et boucle d’oreille) qui distinguent la mère ;
  • l’unique fille de la bande, identifiée par son prénom Verginia, qui tient dans ses menottes d’un côté l’index droit de la mère, de l’autre  la patte droite du petit chien ;
  • l’objet distinctif que chaque enfant  a choisi comme emblème.

De gauche à droite : une petite coupe de fruits, un chardonneret tenu par un cordon, le petit chien, une plume avec un encrier, une médaillon doré. Seul le garçonnet masqué par sa mère a été privé d’attribut : son signe  distinctif est de se pencher vers l’oreille de son petit frère. Il joue ici le rôle de l’élément perturbateur que tenait la file de droite, dans le tableau précédent.



1604 Lavinia Fontana (1552-1614)  Portrait of Bianca Degli Utili Maselli with Six of Her Children collpart detail
Nous ne savons pas grand chose de Bianca, sinon qu’elle mourut à 37 ans,   en donnant naissance à son 19ème enfant, l’année d’après ce tableau…

Pour une vue en haute définition :
http://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2012/important-old-master-paintings-n08825/lot.48.html



Gemäldegalerie Alte Meister

Le Landgrave Moritz von Hessen-Kassel, sa seconde épouse  Juliane von Nassau et leurs quatorze enfants
Attribué à August Erich, 1618, Hessisches Landesmuseum, Kassel
(en cours de restauration)

La progéniture est présentée  par ordre de taille décroissante, du père debout à la mère assise, du blason du père au blason de la mère, du dogue du père du perroquet de la mère. Le petit chien des enfants échappe à ce classement méthodique.


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1650-90 Unknown artist Young Children with a Spaniel and a ParrotDeux filles avec un perroquet et un chien
Fin XVIIème, Artiste inconnu
1670 ca Gilbert_Soest_-_Lord_John_Hay_and_Charles,_Master_of_Yester_(later_3rd_Marquis_of_Tweeddale)_Yale Center for British Art -Google_Art_ProjectLord John Hay et Charles, Master of Yester (plus tard 3ème Marquis de Tweeddale)
Gilbert Soest, vers 1670, Yale Center for British Art

Ces deux tableaux appartiennent à la mode très répétitive des portraits d’enfant en extérieur avec perroquet et chien (voir  Le perroquet, le chien, l’enfant ) : un peu comme la vogue des photos de bébés sur fourrure au milieu du XXème siècle.

Dans le tableau de droite,  le petit chien et le perroquet ont été laissés au plus jeune garçon ; le plus grand tient en laisse un animal bien plus intéressant : un  chien sur lequel on peut monter, à en croire la selle sur son dos.



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1718 James Maubert A portrait group of the Smith children

Les filles et le fils de Robert Smith
1718, James Maubert, collection privée

Robert Smith était un marchand important de la  City. Son fils unique et dernier-né, Lillie, est représenté trônant comme un sultan sur un coussin, les grappes de la prospérité pendues au dessus de sa tête. Celui fera effectivement un beau mariage et une belle carrière, devenant directeur du Sun Fire Office, la plus vieille compagnie d’assurances au monde (https://en.wikipedia.org/wiki/Thomas_Aynscombe)

La première soeur l’enlace, la seconde lui touche la jambe en tenant de l’autre main un cocker, la troisième le désigne du doigt. La soeur-aînée, à droite, vêtue d’une belle robe et d’un diadème de fleur, s’occupe de son perroquet comme bientôt de  ses galants.


sb-line1730 ca Pierre Gobert, Famille du Duc et de la Duchesse de Valentinois -futurs Prince et Princesse de Monaco big

La Famille du Duc et de la Duchesse de Valentinois -futurs Prince et Princesse de Monaco
Vers 1730, Pierre Gobert,  Collection Grimaldi, Monaco

Sous le portrait de ses parents (Antoine Ier de Monaco et sa femme Victoria) le futur prince Honoré III (né en 1720) présente au spectateur ses deux soeurs et ses trois frères. De gauche à droite, le petit François (1726) tient en laisse un singe et une colombe réfugiée dans les bras de la petite Marie-Françoise (1728), elle-même réfugiée dans ceux de la soeur aînée, Charlotte (1719) . Charles-Maurice (1727) tient un fruit que le singe essaie d’attraper.  Charles (1722)  caresse la tête d’un épagneul, sous l’oeil jaloux du perroquet perché sur le vase.

Tel un plan de table, le tableau obéit à un ordre de préséance précis. Les trois aînés – les plus proches de l’âge adulte – sont assis : au sein du groupe des enfants, ils jouent par délégation le rôle de parents. Les deux aînés (le prince héritier et sa soeur aînée siègent sous le groupe des parents, tandis que le second frère est à l’écart du Palais, côté parc. Les deux chiens de chasse appartiennent aux  deux frères-aînés : celui qui règnera n’a pas besoin de le toucher, car il  étend déjà son autorité sur l’ensemble de la petite famille ; celui qui ne règnera pas caresse son chien, en lot de consolation.

La soeur-aînée a pour protégée sa petite soeur, laquelle protège la colombe ; Charles-Maurice protège le singe ; François n’a pas d’animal en propre, mais tient en laisse la colombe et le singe : ainsi quatre favoris suffisent à afficher la capacité de parentalité des six enfants.

On voit bien ici que les animaux, dans ce type de portrait dynastique, n’ont pas seulement un rôle amusant pour rendre   la composition plus vivante : ils manifestent aussi la capacité de la Famille à se perpétuer.

Quant au perroquet, à l’écart et en hauteur, il semble tenir à l’oeil la marmaille et la  ménagerie, émissaire chamarré des véritables parents – le couple régnant dans son cadre doré.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_Grimaldi



sb-line1776 Louis Francois Gerard van der Puyl (Utrecht 1750-1824) Portrait of the van Assche family

Portrait de la famille van Assche
Louis François Gerard van der Puyl, 1776, collection privée

Dans cette famille modèle, le père joue du violon, la mère tient dans  sa main gauche une tabatière ornée d’un portait de son mari et de sa main droite la laisse du petit dernier, qui tape sur son tambour pour accompagner la musique. La grande soeur recopie sagement un modèle avec un compas, l’autre soeur apporte une corbeille de fruits et le frère retient le chien par son collier, attirant l’attention sur le  nom de famille qui y est inscrit.

L’intérêt de cette composition est qu’elle superpose habilement le triangle des six personnages et un triangle animalier qui vit sa vie propre, basé sur les deux poncifs habituels :

  • le chien veut attraper le perroquet,
  • le perroquet est intéressé par les fruits.

Au sommet du triangle familial, le Père et la Musique ;

au sommet du  triangle animal, le Perroquet et la Parole.



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1829 Martinus Rorbye - The Surgeon with Wife and Daughter

Le chirurgien Christian Fenger, sa femme et sa fille
1829, Martinus Rørbye, Ribe Kunstmuseum

Les animaux ici n’interagissent plus avec la famille : ils font partie des meubles et du confort, au même titre  que le beau poêle surmonté de da tête d’Hermès. Le chirurgien et sa grande fille jouent aux amateurs d’estampes, tandis que la mère tricote.



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1839 Sir William Charles Ross, Prince Ernst and Prince Edward of Leiningen with Islay and a Macaw The Royal Collection Trust London

Le Prince Ernest and le Prince Edward de Leiningen avec Islay et un ara
 Sir William Charles Ross, miniature à l’aquarelle sur ivoire, 1839, The Royal Collection Trust, London

Les enfants jouent avec le skye terrier favori de la Reine Victoria, Islay. Le prince Ernest tend un biscuit  au perroquet et montre du doigt le chien qui fait le beau, dans l’espoir d’en avoir un lui-aussi.



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1850 ca In the Garret Francois Ange

Au grenier
Ange François, vers 1850, Collection privée

Deux pigeons sont entrés dans le grenier par la vitre cassée. Deux enfants y sont montés pour jouer.  Le garnement tire un chat par sa queue en tendant  la main vers sa soeur, pour demander le biscuit quelle tient hors de sa portée, préférant le donner au perroquet.

Peut-être faut-il comprendre que le garçonnet à la griffe préhensile, au chapeau rouge prolongé d’un plumet, est pour elle comme un grand perroquet capricieux, qu’elle joue à faire enrager.

 


6 Le perroquet, le chien, la femme

26 mars 2016

Les Femmes au perroquet et les Femmes  au chien sont innombrables. Heureusement, celles qui cumulent les deux sont très rares. Peut être parce que cette combinaison symbolique est difficile à interpréter, chaque animal  étant ambivalent à lui seul :

  • il se peut que leurs significations s’additionnent  – Pureté plus Fidélité,  ou à l’inverse Lubricité plus Animalité ;
  • il se peut qu’elles se neutralisent, et on ne sait plus quoi penser de la Vertu de la maîtresse.



1580-1600 santi_di_tito la jeunesse musee fesch

La jeunesse (Les âges de la vie)
Santi di Tito, 1580-1600, Musée Fesch, Ajaccio

Ce panneau est le deuxième d’une série consacrée aux quatre âges de la Femme.

« La deuxième période de la vie, la jeunesse, est figuré ici par une jeune fille, vêtue d’une belle robe rose à motifs, ornée de pierres à la taille et de dentelles autour du col. Elle tient dans sa main droite un éventail, accessoire lié au jeu de la séduction. Elle porte autour du cou un collier de perles, attribut de Vénus la déesse de l’amour. On aperçoit au loin un homme tirant un cheval, qui pourrait être, pourquoi pas, un prétendant. Le cheval symbole de fougue et d’ardeur semble dire que nous traversons le temps de l’amour. L’élément qui domine ce deuxième panneau est le feu. Le personnage est présenté dans une nature qui nous montre l’été par les tonalités chaudes déclinées en teintes ocre et jaune des champs que les paysans sont train de moissonner. » 

http://www.cndp.fr/crdp-corse/index.php/arts-culture/ressources/histoire-des-arts/santi-di-tito-la-jeunesse

A droite, le perroquet symbolise probablement la Pureté perchée. Au gauche, le petit chien de la Fidélité surveille de près le Singe, bête notoirement vicieuse et lubrique.

Le geste de la jeune fille, qui montre son bijou tout en brandissant son éventail tel une tapette à mouches, illustre à merveille le jeu de séduction/répulsion des beautés juvéniles.



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1595 ca Arbella Stuart

Portrait d’Arbella Stuart (1575-1615)
Vers 1595, artiste inconnu, National Library of Scottland

 

L’héritière recherchée du royaume d’Angleterre est représentée ici du temps de sa splendeur, avec un couple d’aras, un couple de perruches et à ses pieds le couple habituel chien/singe, qui évoque l’amant fidèle et l‘amant sensuel qu’il faut tenir en laisse. Emprisonnée à la Tour de Londres, elle finira par se laisser mourir de faim.

https://en.wikipedia.org/wiki/Lady_Arbella_Stuart

 



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Campen, Van, Jacob Woman making her toilet 1650-55 bredius museum La Haye

Femme à sa toilette
Jacob van Campen, 1650-55, Bredius Museum, La Haye

Le perroquet au dessus du miroir de toilette est l’emblème de la Propreté et de la Pureté, renforcé par le flacon d’eau claire et le chapelet posé sur le genou. Apparemment, la jeune femme s’est baissée pour se concentrer sur la recherche d’une puce ou d’un poux (voir le peigne posé par terre), sous les yeux compatissants d’un chien lui aussi très concerné par la question.

Le sujet de la femme à la puce, prétexte à des déshabillages sensuels, est aussi un sujet moral : malgré les instruments de la propreté et de la piété, le mal rode et peut toujours piquer.

Dans les rutilantes demeures néerlandaises, la Puce a remplacé le Serpent.

 



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1650 ca Unknown Artist Ritratto di donna con servitore  Museo Diocesano di Milano Fondazione Cariplo Italia

Femme avec son serviteur
Ecole Génoise, 1650, Museo Diocesano di Milano (Fondazione Cariplo)

Cette belle dame fait prendre l’air à son perroquet, sous la double garde d’un molosse enchaîné et d’un numide lui aussi fers au pied. La tableau suivant va éclaircir la métaphore.



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1669 Pieter_de_Hooch_-_Young_woman_feeding_a_parrot_and_a_dog_with_a_man_and_a_serving_woman coll privee

Jeune femme nourrissant un perroquet
1669,  Pieter de Hooch, Collection  privée

La jeune femme a trempé un biscuit dans un verre de vin blanc pour le donner à son perroquet. Elle a ouvert la porte de la cage, vers laquelle le chien tend un museau intéressé. Ici,  le perroquet cache la porte, qui est le véritable sujet d’intérêt.

Car il faut bien sûr voir, non pas que le visiteur retient le chien, mais qu’il le brandit au contraire à deux mains  contre l’entrée de la cage. Pour d’autres exemples de cette métaphore  amoureuse, voir La cage à oiseaux : y entrer .

 

Voici une chanson française de l’époque, dédiée spécialement au perroquet et à sa cage :

Une fille de village
Avecque son bavolet, (sorte de coiffe)
Elle m’a prêté sa cage,
Pour loger mon perroquet.
[…]
La cage était trop petite,
Il n’y entra que le bec.
Puis poussant et faisant rage
Il y entra tout à fait.

Chansons de Gaultier-Garguille (1631) :(éd. E. Fournier, 1858, (p. 87-88)



Jacob_Jordaens_-_Cleopatras_Feast_-_WGA11990

Le Banquet de Cléopâtre
Jacob Jordaens, 1653, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg (Russie)

« Il y avait deux perles, les plus grosses qui eussent jamais existé, l’une et l’autre propriété de Cléopâtre, dernière reine d’Égypte; elle les avait héritées des rois de l’Orient. Au temps où Antoine se gavait journellement de mets choisis, Cléopâtre, avec le dédain à la fois hautain et provocant d’une courtisane couronnée, dénigrait toute la somptuosité de ces apprêts. Il lui demanda ce qui pouvait être ajouté à la magnificence de sa table ; elle répondit qu’en un seul dîner, elle engloutirait dix millions de sesterces. Antoine était désireux d’apprendre comment, sans croire la chose possible. Ils firent donc un pari. Le lendemain, jour de la décision, elle fit servir à Antoine un dîner, d’ailleurs somptueux –il ne fallait pas que ce jour fût perdu-, mais ordinaire. Antoine se moquait et demandait le compte des dépenses. Ce n’était, assurait-elle, qu’un à-côté ; le dîner coûterait le prix fixé et seule, elle mangerait les dix millions de sesterces. Elle ordonna d’apporter le second service. Suivant ses instructions, les serviteurs ne placèrent devant elle qu’un vase rempli d’un vinaigre dont la violente acidité dissout les perles. Elle portait à ses oreilles des bijoux extraordinaires, un chef-d’œuvre de la nature vraiment unique. Alors qu’Antoine se demandait ce qu’elle allait faire, elle détacha l’une des perles, la plongea dans le liquide et lorsqu’elle fut dissoute, l’avala.»  Pline IX 119-121

Marc-Antoine se trouve en situation d’infériorité dans le tableau : face à lui le numide qui apporte le vinaigre, un fou qui se moque de sa déconvenue en le montrant du doigt, et un dignitaire en turban. Le perroquet, comme souvent chez Jordaens, se trouve ici pour la couleur et pour la touche orientale.

Les deux chiens en revanche ont manifestement une signification  :

  • le grand, dont la tête frôle le manche phallique de l’épée , symbolise Marc-Antoine dans son état antérieur : amoureux mais libre ;
  • le petit, lové en position foetale dans le giron de la Reine d’Egypte, représente son état suite à son pari perdu : soumis et diminué.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Banquet_de_Cl%C3%A9op%C3%A2tre

Pour des détails intéressants sur l’acidité du vinaire à l’époque romaine :

La boisson des dieux. À propos du banquet de Cléopâtre,  Maria Teresa Schettino, Dialogues d’histoire ancienne, Année 2006, Volume 32, Numéro 2, pp. 59-73 http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_2006_num_32_2_3015


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jordaens Suzanne et les vieillards Lille musee des beaux arts

Suzanne et les vieillards
Jacob Jordaens, 3e quart 17e siècle, Lille, Palais des Beaux-Arts.

Jordaens a peint ce thème à cinq reprises, chaque fois dans une intention burlesque et ironique. La « chaste » Suzanne est affublée des attributs de la Vanité et de l’Orgueil : paon, perroquet, accessoires de toilette dorés, peigne, miroir. L’animal de compagnie se défend mollement  contre la main qui va l’empoigner ou le caresser : en inscrivant son reflet dans le miroir de sa maîtresse, Jordaens nous fait comprendre qu’elle s’est elle-même réduite à la dimension et aux appétits d’une petite chienne.

Sur l’iconographie de Suzanne et les Vieillards, on peut consulter le livre de Jean-Claude Prêtre, un peintre contemporain auteur lui-même de 120 variations sur Suzanne  : http://www.jcpretre.ch/site/series-expositions/suzanne-2/suzanne-le-proces-du-modele-1984-1991/
Les Suzanne de Jordaens sont décrites dans cette partie : http://www.jcpretre.ch/livres/Suzanne/Suzanne_36-70.pdf



(c) York Museums Trust; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Jeune fille au perroquet et au chien
Artiste inconnu, vers 1725-1735, York Museums Trust  

Avec ce tableau un peu maladroit s’introduit une thématique qui va durer plus d’un siècle : celle du beau parleur contre l’amant fidèle [A]. Ici, le perroquet rouge vif flamboie au-dessus d’une corbeille  luxuriante, tandis que le fidèle compagnon gratte en bas du tablier pour essayer d’attirer l’attention.



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1738 portrait-de-mathilde-de-canisy-marquise-dantin---nattier

Portrait de Mathilde de Canisy, marquise d’Antin
Jean-Marc Nattier,1738, musee Jacquemart-André

« Jolie, gracieuse, pétulante et toute jeunette encore ». C’est ainsi qu’a été décrit ce portrait de Françoise-Renée de Canisy, tout juste âgée de 14 ans. Le peintre la représente au pied d’un chêne, devant un paysage qu’elle surplombe.

La guerre est ici ouverte entre les deux favoris que la belle se contente de  séparer.  Elle ne s’émeut pas de cette jalousie inévitable, tribut  à son éclatante beauté.
http://www.musee-jacquemart-andre.com/fr/collections/portrait-de-mathilde-de-canisy-marquise-dantin



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1750 ca Kurfurstin Maria Elisabeth Auguste von der Pfalz by Johann Georg Ziesenis

L’Electrice Maria Elisabeth Auguste von der Pfalz, Princesse Palatine,

fille du Prince Joseph Karl Emannuel de Palatine-Sulzbach
Johann Georg Ziesenis, vers 1750, Bavarian State Art Collection, Munich

Pas très heureuse en mariage et vivant séparée de son époux (le portrait au mur), l’électrice s’occupe en lisant, en tissant et en jouant du clavecin. N’ayant pas eu d’enfant, elle se contente de l’affection du bichon et du cacatoès, lesquels se jettent des regards noirs.


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1755-60 Alexander Roslin, Avant la premiere rencontre

Avant la première rencontre
1755-60, Alexander Roslin

Equipée par sa mère de l’arme de son sexe – une rose, la jeune débutante se prépare à aller affronter des soupirants d’une autre trempe que le bichon et le perroquet, rendus coi par le départ de la belle : la page de l’adolescence se tourne, l’école des petits favoris est terminée.


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1796 Femme-de-la-Rochelle LABROUSSE L  PIGELET Michel

Femme de la Rochelle
1796, LABROUSSE (graveur) PIGELET (editeur, imprimeur)
Encyclopédie des Voyages, Paris ; musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

Côté peuple, pas autant de chichis. Dans un port, le perroquet n’a rien d’extraordinaire : il se tient à sa place sur son perchoir.  Tandis que le chien dort par terre et que le chat joue avec la pelote, la femme de marin tricote une chaussette.



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1830 ca Unbekannter Maler, Biedermeierportrat einer jungen Dame mit Hund und Papagei

Portrait d’une jeune fille avec perroquet et chien
Vers 1830, style Biedermeier

La jeune fille passe le temps en lisant, entre la cage  et la plante verte. Du chien vers le perroquet, du perroquet vers la jeune fille, de la jeune fille vers le spectateur, un enchaînement de  regards sans réponse crée une sensation de suspens, d’attente que quelque chose enfin advienne dans cet univers compassé.



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1835 Daniel Alexis Bourrit, Odalisque au perroquet dans un palais oriental,

Odalisque au perroquet dans un palais oriental
1835 Daniel Alexis Bourrit, Collection privée

En contraste, cette odalisque au pied déchaussé et au lit orné de béliers jouit d’un vaste panorama de possibles. Elle se repose entre son perroquet et son chien, en attendant d’autres visites.


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1837 ca Fanny Geefs-Corr Dame avec un perroquet. Groeningemuseum, Brugge.

1837 ca Fanny Geefs-Corr Dame avec un perroquet. Groeningemuseum, Brugge

Nouveau changement abrupt de décor : c’est en style gothique troubadour que nous retrouvons nos deux acolytes. Toujours la même idée de concurrence entre plume et poil, mais en bien policée : le perroquet est nourri  du bout des doigts, le chien quémande l’attention du bout de la patte.


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1850 ca Jules Joseph Boulanger, Jeune femme au perroquet

Jeune femme au perroquet
Vers 1850, Jules Joseph Boulanger, Collection privée

Chien,  coussin, foyer  ; perroquet, cage, ciel   :  jeune fille, métier à broder, cadre au mur  :  un monde parfaitement équilibré où chacun des protagoniste stationne dans sa réalité et rêve de son idéal.



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1854 Louis-Gabriel Bourbon-Leblanc, Odalisque au perroquet

Odalisque au perroquet
1854, Louis-Gabriel Bourbon-Leblanc, Collection privée

Autant entre chien et perroquet la cohabitation pacifique est possible, autant le chat et l’oiseau appartiennent à des camps antagonistes : proie/prédateur dans le réel, sexe féminin carnivore contre sexe masculin expansif dans la métaphore  (voir Le chat et l’oiseau ).

Cette odalisque provocante, aux pieds et aux seins nus, s’amuse donc à exciter son chat en érigeant son perroquet.



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 Florent Willems - An Elegant Lady with Greyhound 1867 Collection privee Dame élégante avec son lévrier
Florent Willems, 1867, Collection privée
Camille Leopold Cabaillot Lassale - Chez le marchanf d oiseaux 1873 coll priveeChez le marchand d’oiseaux
Camille Leopold Cabaillot Lassale, 1873, Collection privée

A gauche, l’élégante du XVIIIème siècle  se prépare à sortir, après avoir jeté un dernier coup d’oeil à son miroir à main.  Derrière elle, un jeune serviteur baisse le regard sur le lévrier tenu en laisse, lequel lève son regard vers le perroquet, lequel regarde du point de l’oeil la maîtresse. Celle-ci porte son regard au loin, sans s’intéresser le moins du monde à cette spirale de regards ancillaires

A droite, les deux jeunes filles modernes sont venues visiter le marchand d’oiseaux, en compagnie du chien de la maison qui lève un regard intéressé vers cette possible acquisition.



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1880 ca Steffeck, Carl Constantin Heinrich Dame mit Papagei Art Museum DuesseldorfFemme au perroquet
Steffeck, Carl Constantin Heinrich, vers 1880,Museum Duesseldorf
 

1880 ca Unknown artist Portrait of a girl with her two dogs and a parrot watercolour

Jeune fille avec deux chiens et un perroquet
Aquarelle,  Style  victorien, vers 1880

A gauche, la femme en Rouge assure l’harmonie et le contact, du bout du museau et du bout du bec, entre ces deux sources d’énergie animale noire et verte. Mais  le chien n’a plus rien à voir avec un bichon de salon : c’est une masse de muscles luisants , dont la puissance potentielle fait honneur celle de sa maîtresse.

Même idée à droite, mais en extérieur et dans les blancs. Si le petit chien qui tire le bas de la robe est toujours en concurrence d’affection avec le perroquet, le grand épagneul fausse la symbolique. Avec son collier et sa  taille, il ne joue pas dans la cour des petites jalousies : il est le muscle et l’animalité, la force brute des instincts dont la jeune fille doit en toute occasion rester maître.



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1882 R.H. Craig, A Woman with a Parrot and Two Dogs, McLean Museum and Art Gallery, Inverclyde, ScotlandDame avec un perroquet et deux chiens
R.H. Craig, 1882 , McLean Museum and Art Gallery, Inverclyde, Scotland
 

1880 ca Victorian Woman Feeding Parrot In GardenDame nourrissant un perroquet dans un parc
Vers 1880, chromo-lithographie victorienne

 

 

Dorénavant, la Dame descend nourrir son perroquet, à la porte du castel ou dans le parc, accompagnée de son molosse. La thématique de la Femme Fatale tenant en chaîne ou par la gourmandise  un soupirant poilu ou emplumé, a gagné sur celle qui prévalait depuis deux siècles : à savoir, que la femme accomplie est celle qui  sait donner à chaque familier l’impression d’être le Favori.



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1882 magazine feminin

1882 magazine féminin

Côté peuple, on en est resté à la conception antérieure : une seule pomme pour deux, et que le meilleur gagne.


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1898 Henri De Toulouse Lautrec, front cover of The Motograph Moving Picture Book 1898 private collection

The Motograph,  aquarelle et encre noire sur un support photographique couché sur papier
1898, Henri De Toulouse Lautrec, collection privée

Le chat, le perroquet, le chien, la fille et le mari – toute la famille étendue – rapplique pour admirer ce que la dame rousse a posé sur la table.


1898 Henri De Toulouse Lautrec, front cover of The Motograph Moving Picture Book 1898 book library of congress

Couverture du Motograph

Il s’agit du Motograph, un livre magique dans lequel, par un effet de trame, on obtenait l’impression du mouvement. On peut consulter la version digitalisée  pour vérifier que la couverture de Lautrec est de loin l’image la plus animée. http://memory.loc.gov/phpdata/pageturner.php?type=&agg=ppmsca&item=05954&turnType=byImage&seq=1


Au vingtième siècle, la demande d’images se déporte vers des supports permettant les  grandes séries. Publicités, illustrations, lithos vont produire des combinaisons animalières plus moins maîtrisées, où les non-dits féconds laissent place aux sous-entendus.



1900s-1600

Le jeune fille, le perroquet et le chien
Carte postale, vers 1900

On se doute que cette carte postale n’est pas uniquement pour  enfants. Le minuscule chien noir met sa patte à l’endroit stratégique de la (fausse) écolière,  et le perroquet regarde avec nostalgie la poupée qui tombe du lit, symbole d’une innocence révolue.



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1918  henry-gerbault-le-reposoir hprints-com

Le reposoir, Fantasio
Henry Gerbault, 1918

La maîtresse a trouvé son maître, à savoir le Maréchal Foch. Toute la famille est invitée à l’honorer, par la voix pour le perroquet, par le garde-à-vous pour le chien. Et pour le chat, en s’abstenant de grimper sur les cartons à chapeau.



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1922 zaliouk-la menagerie de Line hprints-com

La ménagerie de Line, Fantasio
1922,  Zaliouk

Un noeud papillon noir associe  comiquement le pantin et le « singe ». Le perroquet est ici plutôt dans le camp de la garçonne, dont il mime le profil dédaigneux.


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Plume et poil, La Vie Parisienne
1922, Georges Pavis

Le titre concerne non seulement le perroquet et le chien-loup, mais aussi cette créature en deux moitiés, mi-soie mi-fourrure :

« Le perroquet : quelle drôle de visiteuse ! Celle-ci a des cheveux de gamin, un froid de loup, la chair de poule, et mon maître l’appelle sa « petite chatte ». Ce n’est pas une femme, c’est toute une ménagerie. »



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1928 Louis Icard La Cage RougeLa Cage Rouge Louis Icard 1928 1928 Louis Icart le perroquet bleuLa Cage Bleue Louis Icard 1928

Les deux temps de l’amour sont ici mis en évidence :

  • la cage est fermée, la queue pendouille,  la femme et  son chat attendent ;
  • le perroquet s’est déployé dans l’anneau, la femme s’extasie et son chien bave.



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1920 ca Norman Alfred Williams Lindsay  At the Court of Marguerite of Navarre

A la cour de Marguerite de Navarre
Norman Alfred Williams Lindsay, vers 1920, Collection privée

Dans ses oeuvres érotiques, Lindsay propulse volontiers une femme nue dans un groupe élégamment vêtu.  Ici, la composition est rigoureuse : à gauche, la femme nue (Marguerite de Navarre ?) est entourée par ses intimes :  un lévrier, un perroquet  et un fou qui se cache derrière le fauteuil.

A droite, son alter-ego, la femme assise a demi-nue,  est entourée elle-aussi par une cour de trois personnages,  dans une sorte de mimétisme :

  • le jeune homme assis par terre la regarde avec admiration, comme le lévrier ;
  • la dame en vert debout, tenant ses perles entre ses doigts en griffe,   prolonge le perroquet ;
  • le gentilhomme debout avec sa toque et ses manches rouge, n’est qu’une sorte de Fou.

 



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1930’s Vintage Art Deco Print Lady Parrot  Pekingese Dog by Gene Pressler

 

La femme, le perroquet et le pékinois
Pinup de Gene Pressler, vers 1930

Cette composition rutilante renouvelle avec élégance la vieille formule, en montrant  la femme  vue de dos et le pékinois (animal aussi exotique que le perroquet) porté presque à la hauteur de celui-ci. Les deux favoris se positionnent en limite de deux cercles : l’anneau d’exercice pour l’oiseau, la bordure du décolleté pour le petit chien.



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1940 ca John Bradshaw Crandell Lets be friendSoyons amis (Let’s be friend)
Pinup de John Bradshaw Crandell, vers 1940
1950 ca Bradshaw Crandell Beautiful Blond Cuddling Her Dog While Talking to a Parrot,Blonde retenant son chien et parlant à un perroquet
Pinup de John Bradshaw Crandell, vers 1950

L’historiette classique [A]  reproduite dans deux styles différents (la vamp des années 40 et la fille sympa des années 50) : il s’agit dans les deux cas de faire accepter l’un par l’autre deux favoris que tout oppose : le Fidèle et le Magnifique (comprenons mari et amant).


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1942 Publicite avec Bebe Daniels pour les chaussures Clarks

Publicité avec Bebe Daniels pour les chaussures Clarks
Vers 1942

Le texte fait allusion à la prestation de l’actrice dans la comédie musicale « Panama Hattie », d’où le décor hispanique. Le chien et le perroquet, disposés pour attirer l’attention sur les chaussures, échappent à  cette première intention en explicitant la scène tropicale qui se déroule sous nos yeux : le fox-terrier se détourne dédaigneusement à l’instar de sa maîtresse tandis que le perroquet, placé au bon endroit devant le garçon, s’incline vers la belle actrice. Laquelle se prépare à porter à ses lèvres un verre de liqueur blanche.



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1950 Portrait of Countess Phyllis della Faille de Leverghem

Portrait de la Comtesse Phyllis della Faille de Leverghem
1950, photographie de Jack Birns pour Life

Quatre pékinois, un lévrier afghan et un couple de perroquet suffisent au bonheur simple de la comtesse dans sa villa près de Tanger (qui hébergeait en fait 35 chiens, 37 chats et 129 oiseaux) . Le perchoir, rapproché du lit pour les besoins de la photographie, fait apparaître la communauté d’innocence entre deux catégories de volatiles, le perroquet blanc et l’angelot doré.

Il existe un dernier type de familier chez la comtesse : l’homme noir, condamné à porter le plateau de la table de nuit, sur lequel est posé la sonnette, juste à côté de la poignée de la chaîne du perroquet :

la dame garde à portée de main ses instruments de contrôle.


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Ce raccourci, grâce auquel la comtesse  fait étalage d’une familiarité horizontale et quelque peu scandaleuse avec ses bêtes, témoigne,  sur quatre siècles, d’une évolution conséquente du modèle occidental de la Femme.



Références :

[A] « Le Chien et le Perroquet », Fable de Hillemacher Jean Guillaume,  1864

Médor, pour la fidélité
Le modèle de son espèce.
Dès longtemps possédait avec tranquillité,
L’affection de sa maîtresse.
Il jouait avec elle en toute liberté,
Elle permettait tout à sa furtive adresse,
Et dans leurs jeux, avec bonté,
Lui rendait fréquemment caresse pour caresse.
Médor, pour mériter un destin si parfait,
A ses côtés faisait exacte sentinelle;
Il ne frétillait que pour elle,
Et chaque jour il lui donnait
De sa reconnaissance une preuve nouvelle.
Ils aimaient de la sorte à vivre de concert-
Lorsque, comme un autre Vert-Vert,
(A l’innocence près, que les fastes des grilles
Disent qu’avait d’abord ce séducteur de filles),
Un vilain perroquet à Jenny fut offert.
La belle, inconstante et légère,
De cet oiseau fait son mignon chéri;
Il devient sur-le-champ son plus cher favori ;
A son bec recourbé, peu fait à ce mystère,
Sa bouche demi-close offre un tendre baiser;
Sur son plumage épais sa main vient se poser;
Son stupide regard, sa voix rauque et sauvage
Ont aux yeux de Jenny mille attraits en partage.
On a beau critiquer ce singulier amour,
Avec son perroquet on la voit tout le jour,
Et les songes, la nuit, lui tracent son image.
Médor est oublié. Confus, désespéré,
Méprisant, haïssant ce rival préféré,
Sans compter désormais ramener la volage,
Il meurt dans son réduit… L’histoire ne dit pas
Si l’ingrate a du moins regretté son trépas.

Ce récit peut confirmer cet adage :
Chez les femmes souvent le caprice fait tout;
La nouveauté suffit pour captiver leur goût.