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2 Les Chiens de la Chapelle 1953

Dix neuf ans après « Les Frères », l’époque a bien changé. Mais Doisneau, dans un cliché qui apparemment n’a rien à voir, va reprendre les mêmes principes de symétrie et les mêmes ingrédients :  deux véhicules, deux badauds et deux acrobates...

 

Les Chiens de la Chapelle

1953, Robert Doisneau

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Ancien temps, temps nouveaux

 

Comme le cliché de 1934, celui-ci peut se découper en deux parties symétriques, par un plan vertical passant par la porte de l’immeuble et séparant les deux véhicules, les deux badauds et  les deux chiens.

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Première grille de lecture : la partie gauche représente l’ancien temps, la partie droite les temps nouveaux.


Les deux magasins

Après les rideaux baissés des temps de restriction, voici l’âge des nombreuses vitrines.

Les deux véhicules

Le vélo laisse place à l’automobile, emblème des Trente Glorieuses. Le passé sort du cadre par la gauche et le futur y entre par la droite.

Les deux arbres

Un vieil arbre au large tronc, un jeune arbre.

Le vieil arbre a été mis en terre dans un trou carré, dispositif rustique qui laisse voir la terre.

Le jeune arbre va pousser dans un trou rond, au sein d’un double dispositif de protection : la plaque horizontale, qui protège les piétons de la chute ; la grille qui protège son tronc.

Les deux badauds

Un vieil homme à béret, emmitouflé dans son pardessus d’hiver, se prépare à quitter les lieux, sur un dernier regard amusé, la main droite dans sa poche.

Un jeune homme tête nu, en veston ouvert, bien campé sur ses deux jambes, observe la scène sans manifester d’émotion,  la main droite sur sa cigarette.

Au Français furtif frôlant les arbres succède le Français moderne, sûr de lui et de sa place au soleil.

Les deux chiens

Les deux chiens sont quasiment des clones. Celui de gauche est blanc, celui de droite est noir, mais en contre-jour leurs couleurs s’unifient. Peut être le chien de droite est-il plus juvénile, moins soumis : de taille moindre, il tire loin sa langue et montre sa queue au lieu de la cacher.

Nous sommes à la sortie de l’hiver 1953. Les années noires de l’Occupation quittent la scène à gauche de l’image, dans le sens de  la lecture et dans le sens de la circulation. Le magasin fermé,  le vélo, le vieil arbre, le vieil homme en béret et pardessus, cèdent place au magasin ouvert, à l’automobile, au jeune arbre, au jeune homme tête nu et en veste.

A cette opposition quelque peu systématique, les deux chiens ajoutent une touche ironique et moralisatrice. Quelle que soit leur époque, dramatique ou plus facile, quel que soit leur âge, vieux ou jeune, quel que soit leur poil, blanc ou noir, les hommes sont des chiens savants, toujours prêts à se mettre au garde à vous.

Les deux vrais acteurs de la scène sont en dehors de l’image : le  Soleil caché derrière le pilier, maître du temps et de la nature, qui décide le passage de l’hiver au printemps, des zones obscures aux zones claires.

Et une force d’influence qui lui fait face, côté levant, là vers où les ombres progressent,  à l’autre bout de la diagonale lumineuse. Tout aussi caché que le soleil, le Dresseur des Chiens n’est-il pas celui que fixent vraiment les deux passants, celui qui fait défiler, comme au bout d’un long fouet, ces jouets des vanités humaines que sont nos petits véhicules ?

Figés sous le pont du métro comme dans une cathédrale industrielle transpercée par le soleil couchant, chiens et hommes de la Chapelle, debout, semblent rendre un culte au Dieu de  l’Histoire.

A quoi rêvent-ils ?

 

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Deuxième proposition  de lecture  : au lieu d’accoupler les objets, suivons-les maintenant de haut en  bas  et de l’arrière-plan vers le premier plan (flèches bleues)

Des véhicules aux badauds

Le vélo et la camionnette s’inscrivent dans les cases des vitrines comme des sortes de panneaux, de phylactères en suspension à côté de chaque badaud. Peut-être servent-ils à nous indiquer à quoi ils rêvent ? Ainsi, du trottoir à la rue,  le piéton rêverait de pédaler,  le fumeur de pétarader.

Des badauds au photographe

En reculant d’un cran, sortons de la photo  : à travers les chiens, le photographe se projette dans les badauds. Le regard de la vieillesse amusée et celui de la jeunesse critique, le regard expert et le regard neuf, voilà le rêve du photographe.

Du dresseur aux chiens

Décalons-nous maintenant dans la peau de l’autre personnage en hors-champ, juste à côté du  photographe, et repartons dans l’autre sens, de bas en haut et du premier plan vers l’arrière-plan (flèches vertes)

De quoi rêve le dresseur ? De voir ses chiens se dresser.

Des chiens aux arbres

En nous enfonçant vers le fond, voici  un nouveau scoop qui n’en est pas un :  les chiens bien sûr rêvent des arbres.

Des arbres aux façades

Enfin, en nous enfonçant d’un dernier cran, nous est révélé un autre secret de la ville : à travers la rue, les arbres rêvent des façades, la maison des oiseaux jalouse celle des humains, l’extérieur est envieux de l’intérieur, dans les villes la nature aspire à la culture.

Par sa construction, la photographie nous entraîne dans deux cascades de désirs  parallèles :

  • le dresseur rêve des chiens qui rêvent des arbres qui rêvent des façades ;
  • le photographe rêve des badauds qui rêvent des véhicules.

Ainsi deux personnages en hors-champ, véritables dei ex machina – se chargent de maintenir l’ordre qui règne dans le cliché :

  • le dresseur contrôle ce qui est statique – les chiens, les arbres, les façades ;
  • le photographe contrôle ce qui bouge – les piétons et les véhicules.

En élevant son bras, le dresseur fait se dresser les chiens. En baissant son index au bon moment, le photographe met en place le reste.

Tout photographe est un dresseur d’hommes, mais pour un instant seulement.    

Un monde statufié

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Dernière proposition de lecture : lire l’image en éventail, selon les quatre secteurs que la perspective découpe.

Le cycliste, le vélo et la  camionnette

Voici le secteur des mouvements rapides, du métal. On n’y voit qu’un seul humain, le cycliste, indissociable de son vélo : une sorte d’homme-machine.

Baptisons ce secteur « mécanique ».


Le passant et les deux arbres

Voici le secteur des mouvements ralentis, du bois. On y voit un homme en train de s’arborifier, son tronc en voie de fusion avec le tronc de l’arbre et ses jambes avec les racines.

Baptisons ce secteur « végétatif ».


Le piéton qui fume et les deux chiens

Voici le secteur des mouvements en suspens, où bipède et quadrupèdes se figent dans une attitude identique. Très précisément, le fumeur est en train de se canifier, patte gauche dressée. Son ombre qui touche le chien noir trahit cette continuité, entre l’homme qui fait le beau et le chien qui fait l’homme.

Baptisons ce secteur « animal ».

Le pilier et les deux tas de gravier

Enfin voici  le secteur  de l’immobilité définitive et de la pierre, où le pilier aux bossages noirs et blanc, usés et érodés, semble vouloir rejoindre les deux tas de gravier noir et blanc.

Baptisons ce secteur  « minéral ».

Quatre régressions simultanées

En lisant l’image selon les quatre secteurs suggérés par la lumière et par la perspective, on constate que chaque secteur contient un trio, composé de deux éléments semblables et d’un élément distinct, « supérieur ». Et que dans chaque trio, l’élément « supérieur » tend à s’assimiler aux deux autres :

  • le cycliste se machinise,
  • le passant s’arborifie,
  • le fumeur se canifie,
  • le pilier se pulvérise.


Quatre trios de statues

Il se trouve aussi que les quatre secteurs correspondent aux quatre matériaux de la statuaire : métal, bois, chair et pierre ; et aux quatre modalités du mouvement : rapide, lent, suspendu, immobile.

Un sens général se dégage-t-il de cette organisation ? Si oui, c’est sans doute dans le flash de lumière qu’il faut le rechercher, car c’est  l’intensité de la lumière incidente qui caractérise les quatre secteurs :

  1. Dans le premier secteur, protégé par l’ombre de la façade, le cycliste à moitié fusionné avec le métal croit encore avoir une chance de s’échapper vers la gauche ;
  2. dans la pénombre de la rue, le passant est en train de s’incorporer dans le tronc ;
  3. pris dans le flash du rayon de lumière, le fumeur se projette déjà dans la chair animale ;
  4. en définitive tous, machines, arbres, bêtes, humains, semblent destinés à se rabattre dans le pilier aux multiples bossages, qui lui-même s’effondre dans les tas de gravier, fin ultime de toute sculpture.

1953, l’année de la bombe H…

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