Pendants avec couple

Ces pendants ont pour sujet le couple :  soit ils mettent en regard deux  couples en situation comparable,  soit ils montrent un seul couple à deux moments d’une même histoire (voir aussi Pendants Avant-Après). Nous avons regroupé les deux cas de figure car, formellement, le problème de composition est identique : comment mettre en équilibre quatre corps ?



A Joseph et la femme de Putiphar - Leonello Spada 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts,
Joseph et la femme de Putiphar

Leonello Spada, 1610-15, Lille, Musée des Beaux-Arts
A Renaud et Armide Alessandro Tiarini 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts,
Renaud et Armide

 Alessandro Tiarini 1610-15 Lille, Musée des Beaux-Arts

Ces deux tableaux décoraient la galerie du palais du cardinal Alessandro d’Este.


Le pendant biblique (intérieur jour)

La femme de Putiphar (l’intendant de Pharaon)  tente de séduire Joseph, vendu en esclave à son mari. Elle l’attire dans sa chambre mais, refusant de trahir son maître, il fuit en abandonnant son manteau. La séductrice s’en servira comme preuve pour l’accuser de viol et le fera jeter en prison.


Le pendant chrétien (extérieur nuit)

Nous sommes juste après la bataille pour délivrer Jérusalem, durant laquelle la magicienne Armide, amoureuse du chevalier Renaud, a tenté vainement de le tuer  d’une flèche. Prenant la fuite, désespérée par la défaite, Armide s’est réfugié dans une « ombreuse vallée », et a « déposé à terre son arc, son carquois et toute son armure ».  Le tableau illustre  très  littéralement la suite du texte du Tasse :

« Elle se tait alors, et sa résolution prise, elle choisit le trait le plus vigoureux et plus acéré. Renaud arrive et la voit près de se donner la mort ; son visage est couvert d’une pâleur funèbre, et le fer est levé. Il s’approche et par derrière saisit le bras qui dirige contre sa poitrine l’arme fatale. Armide se retourne et le voit avec surprise, car elle ne l’a point entendu venir. Elle pousse un cri, détourne avec dédain ses yeux d’un visage qu’elle adore, et s’évanouit. Elle tombe, ployant sa tête languissante, comme une fleur à demi coupée ; mais Renaud lui fait de son bras un appui, et desserre les voiles qui couvrent son sein. «  Le Tasse, La Jérusalem Délivrée, Livre XX, CXXVII, CXXVIII

Tiarini a résolu élégamment la petite difficulté scénaristique : puisque Renaud n’a que deux bras – le droit pour détourner la flèche et le gauche pour soutenir l’évanouie, c’est elle-même qui s’est dépoitraillée pour mieux se perforer – l’important étant de justifier noblement le décolleté.


La logique d’ensemble

Visuellement, des symétries profondes unissent les deux panneaux : un homme debout (tête nue et tête découverte), une femme assise (jambe nue et jambe voilée). L’homme tire vers la gauche, la femme tire vers la droite. Trois mains sont visibles : deux masculines et une féminine côté biblique, deux féminines et une masculine côté chrétien


A Joseph et la femme de Putiphar - Leonello Spada 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts detail A Renaud et Armide Alessandro Tiarini 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts detail,

Dans les deux cas, la tension  se cristallise autour d’un  objet synthétique :

  • le  manteau, symbole de la pudeur de Joseph mais aussi de la traîtrise féminine  ;
  • la flèche, qui a vainement  tenté de  perforer Renaud, puis Armide, et se transforme sous nos yeux en symbole de leur amour.

Deux histoires de désir de la femme pour l’homme  : condamnable chez l’Egyptienne qui le manifeste crument, il devient admirable chez la guerrière à proportion  qu’elle s’y refuse.



Allegory of Wealth ADRIAEN PIETERSZ VAN DE VENNE 1630-40 Musee Pouchkine Moscou
Allégorie de la Richesse
Adriaen Pietersz van de Venne, 1630-40, Musée Pouchkine, Moscou
Allegory of Poverty ADRIAEN PIETERSZ VAN DE VENNE 1630-40 Allen Memorial Art Museum, Oberlin
Allégorie de la Pauvreté
Adriaen Pietersz van de Venne, 1630-40, Allen Memorial Art Museum, Oberlin

Fortes sont les jambes de ceux qui peuvent porter la Richesse
(Het sijn stercke beenen die Weelde konnen dragen)

Faibles sont les jambes de ceux qui doivent porter la Pauvreté
(Het Sijn ellendige beenen die Armoe moeten draegen)

Dans le premier tableau :

  • un homme fort  porte sur ses épaules une jeune femme qui renverse un verre de vin et disperse des pièces d’or et d’argent ;
  • les deux sont vêtus richement ;
  • sur le sol, des articles de loisir : boîte à jouer, balle, masque, raquettes, maillet de croquet  ;
  • au fond à gauche un château, à droite un couple qui danse accompagné par un chien.

Dans le second tableau :

  • un mendiant aveugle conduit par un chien porte sur le dos une vieille femme tenant un clapet de lépreux et un bol à aumône, sur laquelle  à son tour un petit enfant est juché ;
  • les vêtements déchirés, les sabots de bois remplis de paille, la chaîne du chien rallongée par un bout de ficelle disent la précarité ;
  • sur le sol,  les cylindres en bois  à quatre pieds sont ces poignées qu’utilisent les culs de jatte  pour se propulser le long du sol, et le manche doit être celui d’une béquille : les deux faisant écho  aux « jambes faibles » de la légende ;
  • au fond à droite une masure, avec un couple qui se repose.



Dans la même veine  misérabiliste, Van de Venne a  réalisé une étonnante série de cinq tableaux, malheureusement dispersée et incomplète,  illustrant l’enchaînement de la Pauvreté à La Mort

Adriaen van de Venne B1 Armoe soeckt lijst1 La pauvreté mène à la ruse
Armoe [de] soeckt lijst»
Adriaen van de Venne B1 Armoe soeckt lijst grisaille

Un vieillard  aveugle et estropié, jouant de la vielle, s’appuie sur une veille femme qui joue quant à elle du rommelpot (tambour à friction). A l’arrière-plan, un jeune homme les jambes en l’air moque leurs infirmités.

Il nous manque le deuxième tableau La ruse mène à la richesse  (Lijst soekt rijkdom)


Adriaen van de Venne B3 Rijkdom soeckt weelde3 La richesse mène au luxe
Rijkdom soeckt weelde
Adriaen van de Venne B4 Weelde soeckt ellende
4 Le luxe mène à la misère

Weelde soeckt ellende

A gauche une belle femme lève sa coupe au bel homme qui lève sa bourse.
A droite elle lève  toujours sa coupe, mais donne maintenant son bras à celui qu’elle a réduit à la mendicité.



Adriaen van de Venne B5 Ellend soeckt de doot

5 La misère mène à la mort
Ellend’ soeckt de doot

Le cinquième et dernier tableau inverse les sexes, transformant le mendiant en mendiante et la belle dame en squelette, qui brandit un sablier en remplacement de la coupe de vin. Par rapport à tous les autres tableaux où les couples avancent de droite à gauche,  le sens de la marche est inversé :  en direction du cimetière.



Watteau 1710-16 L'enchanteur Musee des Beaux Arts Troyes
L’enchanteur
Watteau 1710-16 L'aventuriere Musee des Beaux Arts Troyes
L’avanturière

Watteau, 1710-16, Musée des Beaux Arts, Troyes

Ici, le titre et le thème des tableaux n’ont pas d’intérêt  pour le fonctionnement des deux pendants. Comme les poids sur les plateaux d’une balance, il s’agit d’équilibrer finement les sexes et les attitudes des  personnages :

  • un homme et une femme debout,
  • deux personnages assis sur un banc (deux femmes et deux hommes, un de profil, regardant le spectacle et l’autre de face, le spectateur),
  • un personnage de théâtre debout près d’un arbre.

La guitare, qui lie les deux scènes, passe du personnage debout à l’un des  personnage assis.


Lancret-La-Bergere-Endormie-Et-Le jeuneseigneur Musee Jacquemart Andre
La bergère endormie et le jeune seigneur
Lancret Jeune homme offrant des fleurs de son chapeau a une jeune fille, dit aussi Loffre des fleurs Musee Jacquemart Andre
Jeune homme offrant des fleurs de son chapeau à une jeune fille (dit aussi L’offre des fleurs)

Lancret, début XVIIème, Musée Jacquemart-André

A gauche, le jeune seigneur touche  la houlette de la belle endormie, sans doute pour l’en débarrasser. Ce geste est ambigu,  à la fois de délicatesse et de soumission, s’agissant de l’instrument par lequel la Bergère règne sur son troupeau. Son pied dont on voit la cheville, prêt d’effleurer le mollet du jeune homme, est un comble de l’érotisme Grand Siècle, que seul le sommeil permet d’excuser.

A droite, la pose identique du gentilhomme justifie la  mise en pendant : jambes écartées, un bras tendu et l’autre vers l’arrière, il s’agit cette fois d’offrir des fleurs dans un chapeau. La situation progresse à l’avantage du galant, autorisé à toucher non plus le bois, mais le tissu.



De Troy

De Troy La Declaration d amour
La Déclaration d’amour
De Troy La Jarretiere detachee
La Jarretière détachée

De Troy, 1724, collection Jayne Wrightsman, New York 

Nous citons ici l’anayse de Jörg Ebeling [1].


Bienséant et inconvenant

« Dans La Déclaration d’amour…Jean-François de Troy met en scène un cavalier et une dame au profond décolleté, assis sur un ample sofa et qui se complaisent manifestement dans le jeu de la séduction.
Dans La Jarretière détachée, il adopte un scénario analogue, en représentant le rendez-vous intime d’un cavalier effronté et d’une dame. Le tableau montre le moment décisif où celle-ci tente de rattacher sa jarretière qui s’est détachée. À cette fin, elle a relevé coquettement sa jupe et montre ses jambes, ce qui fait bondir prestement de son siège le cavalier intéressé par la situation, si bien que son tricorne tombe à terre. »


Un jeu d’imagination

« … Le moindre objet, mouvement ou détail du vêtement a une fonction d’information permettant aux initiés d’en décrypter la valeur. Il est remarquable à cet égard que figurent dans de nombreux « tableaux de mode » des pendules, dont la fonction est moins de marquer l’heure de la séduction que d’illustrer le rôle du facteur temps dans le processus. Ainsi, le « tableau de mode » galant procède d’un jeu intellectuel qui laisse à l’imagination le soin de mener à terme le désir à partir du geste de consentement à la séduction habilement mis en scène. Les pendants peints de Jean-François de Troy, intitulés La Déclaration d’amour et La Jarretière, exploitent cette technique de façon exemplaire. »


Les détails dans La Déclaration d’amour

 

De Troy La Declaration d’amour tableau

« Dans le premier, les pensées secrètes du cavalier et de la dame se donnent clairement à lire dans la scène mythologique suggestive du tableau mural accroché au-dessus de leurs têtes. L’attitude du cavalier, la main sur le cœur, participe ouvertement d’une science consommée du jeu théâtral, dans lequel les rôles sont distribués par avance et la capitulation de la femme programmée au dénouement. »



De Troy La Declaration d’amour bichon

« En témoigne aussi le petit bichon bolonais, compagnon inséparable de la dame, qui répond aux avances du cavalier en remuant joyeusement la queue par métaphore de l’acte sexuel. »


Les détails dans La Jarretière détachéeDe Troy La Jarretiere detachee statue

« L’insistance mise par le cavalier à rattacher la dame est timidement repoussée par la dame, qui invoque sa vertu à titre de « piment érotique », mais les suites prévisibles de cette opportunité sont préfigurées par la petite statue représentant une femme nue sur un modèle d’Adriaen de Vries d’après Giambologna. Quant au petit roman sur la console il renvoie aux jeux intellectuels licencieux de la dame, tandis que les volumes serrés dans la bibliothèque la caractérisent moins comme « savante » que comme « fausse dévote ». Elle est en cela comparable à l’héroïne du roman de Crébillon fils Le Sopha (1742) : ses livres de prière sont conservés dans une armoire de son cabinet, à la vue des visiteurs, et ses romans galants sous clé dans une « armoire secrète». Dans le tableau de Jean-François de Troy, la scène de séduction se joue en dessous d’une horloge qui représente Saturne donnant sa faux à l’Amour, sous les auspices de qui se profile une voluptueuse issue. »

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de Troy, 1734, Dame attachant un ruban a l epee d un cavalier coll part
Dame attachant un ruban à l’épée d’un cavalier
de Troy, 1734, Dame a sa toilette recevant un cavalier coll part
Dame à sa toilette recevant un cavalier

De Troy, 1734, Collection particulière

Dans ces deux « tableaux de mode », destinés à mettre en valeur le luxe des décors et la distinction des personnages, la dame accorde à son admirateur  une faveur croissante.

A gauche, à 11h du matin, une marchande de mode est venue présenter des rubans : la dame fait un noeud à la poignée de l’épée que lui présente le gentilhomme, manifestement ravi de  cet attachement à sa virilité.

A droite, tandis que la servante l’habille pour le soir, la dame offre au cavalier un gage plus solide : une chaînette avec son portrait en médaillon.



Hogarth

hogarth before 1730-31 Tate Gallery
Before
hogarth after 1730-31 Tate Gallery
After

Hogarth,  1730-31,  Tate Gallery, Londres

Il s’agit ici d’une caricature des tableaux bucoliques alors en vogue sur le continent.

Nous sommes au même endroit, dans un bois, contre un rocher. Avant, le tablier laisse échapper des pommes ; après, le tablier est tombé par terre et les pommes aussi. L’homme et la femme se sont assis, et ont interverti leurs position. On note un débraillé certain, en particulier chez l’homme.

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hogarth before 1730-31 Paul Getty Museum
Before
hogarth after 1730-31 Paul Getty Museum
After

Hogarth, 1730-31, Paul Getty Museum

Même concept, mais en intérieur.

Avant

L ‘homme assis tire par sa jupe la femme debout, qui s’accroche à la table de toilette et la fait basculer, entraînant le miroir et une boîte dans sa chute ; le tiroir entrouvert révèle ironiquement  des papiers avec des  instructions sur  la manière de faire la cour ;  le chien jappe.


Après

L’homme debout remonte son pantalon à côté de la femme assise, tandis que le miroir brisé et  la boîte de poudre répandue –  symboles éculés des tableaux galants –  rappellent le caractère irréversible , côté féminin , de ce qui vient de se produire ; côté masculin, le chien  illustre les conséquences plus bénignes : un petit roupillon réparateur.

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hogarth before 1730-31 gravure
Before
hogarth after 1730-31 gravure
After

Gravure d’après Hogarth, 1730-31

La version gravée ajoute quelques détails croustillants.

Avant

Sur la gravure dans la gravure, marquée Before,  un Cupidon approche son flambeau d’un pétard (à noter également le pot de chambre sous le lit).


Après

Sous la gravure marquée Before, une seconde gravure marquée After a été révélée par la chute de la table de toilette, avec un Cupidon hilare désignant  le pétard  renversé (à noter également  le pot de chambre cassé et la tringle à rideau décrochée).



Boucher

 

Boucher 1746 Le-Joueur-De-Flageolet coll privee
Le joueur de flageolet
Boucher, 1746, Localisation inconnue [3]
 
Boucher 1746 Pensent-t-ils au raisin Arts Institute Chicago
Pensent-t-ils au raisin ?
Boucher, 1747, Arts Institute, Chicago

Dans ces pendants exposés au salon de 1747, il s’agit d’illustrer deux scènes de la pantomime de Charles-Siméon Favart, Les Vendanges de Tempé. [3]

Dans la scène 5, le Jeune Berger joue du flageolet pour Lisette, instrument très apprécié des jeunes filles comme  le souligne cette chanson de l’époque :

« Le seul Flageolet de Colin,
Fait nôtre symphonie,
S’il enjouoit soir & matin,
Que je serois ravie » [6]

Dans la scène 6, le Jeune Berger et Lisette se nourrissent de raisin, toujours en compagnie d’un jeune enfant qui ne figure pas dans la pantomime, rajouté à titre décoratif comme les moutons et le chien.


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Boucher 1749 La couronne accordee au berger Wallace Collection
La couronne accordée au berger
Boucher 1749 Les mangeurs de raisin Wallace Collection
Les mangeurs de raisin

Boucher, 1749, Wallace Collection

Dans cette reprise du même thème, le flageolet a laissé place à une cornemuse de belle taille, et  l’enfant purement décoratif a été remplacé, dans les deux tableaux, par un tiers plus substantiel :

  • à gauche par une jeune promeneuse qui décerne sa couronne de fleurs, de manière quelque peu intrusive à en juger par la moue de la bergère (offrir sa couronne étant ce  qui se fait de plus direct en vocabulaire rococo) ;
  • à droite par un jeune homme qui fait semblant de dormir, tout en jetant  un oeil sous son chapeau.



Boucher Le-Joueur-De-Flageolet

Le joueur de flageolet
Boucher, 1766, Collection privée

Dans cette reprise tardive, on retrouve toujours les mêmes ingrédients, mais présentés  de manière plus directe : le flageolet frôle visuellement la couronne, tandis que la calebasse du berger entreprend le chapeau de la donzelle dont le pied, en se posant sur celui du garçon, concrétise ces métaphores inventives.


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Revenons en arrière : en 1748, Boucher a réalisé une série de trois tableaux pour un certain Monsieur Perinet, complété en 1750 par un quatrième, connu seulement aujourd’hui par une gravure. Il s’agit de quatre situations mettant en scène un berger et une bergère et dont au moins trois semblent inspirés de la même pantomime ([3], note 73). La chronologie des scènes n’a rien d’évident, nous en proposons une, basée sur le vocabulaire galant très précis dont Boucher s’était fait une spécialité.

Les titres entre parenthèses sont ceux du Salon de 1750.


Boucher 1748 Le Panier mysterieux , National Gallery of Victoria, Australie
Le panier mystérieux (Le Sommeil d’une Bergère, à laquelle un Rustaud apport des Fleurs de la part de son Berger)
Boucher, 1748, National Gallery of Victoria, Australie
Boucher 1748, L agreable lecon Boucher National Gallery of Victoria, Australie
L’agréable leçon (Un Berger qui montre à jouer de la Flûte à sa Bergère)

Boucher, 1748, National Gallery of Victoria, Australie

A gauche, l’émissaire du berger (et non le berger lui-même) va déposer sur la robe  de la fille endormie un panier de fleurs, parmi lesquelles un mot d’amour est caché. Acceptée par le chien fidèle, cette intrusion tout en douceur fait honneur au messager, qui montre de la main droite  le panier intact  et de sa main gauche un  rondin prometteur. [4]

A droite, les deux amoureux sont physiquement rapprochés, appuyées contre deux troncs en V à l’image de leur union.  Les métaphores se précisent : la fille apprend à jouer du pipeau tout en effleurant le bâton du berger, lequel taquine, sur le sol, le cercle de la couronne de fleurs. Le panier posé au bord du talus est bien prêt de verser, dilapidant en un instant les fleurs de la virginité.


Boucher 1748 Le Panier mysterieux , National Gallery of Victoria, Australie bouc

Le bouc du premier plan regarde le spectateur d’un air entendu.


Boucher 1748, L agreable lecon Boucher National Gallery of Victoria, Australie detail fontaine

Quant à la « Fontana de la verita », avec son lion en garde et sa fente horizontale, elle est sans doute une réminiscence de la Bocca della Verita, à Rome, sensée mordre les menteurs qui y introduisent la main. Ou autre.


Boucher 1748 Le berger recompense gravure de Gaillard
Le berger récompensé (Un Berger accordant sa Musette auprès de sa Bergère)
Boucher, 1748, gravure de Gaillard
Boucher 1750 Les amans surpris gravure de Gaillard
Les amans surpris dans les bleds
Boucher, 1750, gravure de Gaillard

A gauche, la jeune fille récompense par une couronne de fleurs le jeune vacher méritant (le panier est désormais rempli d’oeufs). La cornemuse et la couronne, manipulés pour l’instant par chacun, constituent d’heureux prémisses qui ne demandent qu’à se complémenter à nouveau.

Dans le dernier tableau de la série, le chien joue un tout autre rôle que  dans le premier : il vient de débusquer le couple allongé dans les blés, tandis qu’un moissonneur, armé de sa faucille, donne à la pastorale une conclusion amusante et castratrice. [5]

 


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A partir du pendant de 1748….

Boucher 1748 Le Panier mysterieux , National Gallery of Victoria, Australie Boucher 1748, L agreable lecon Boucher National Gallery of Victoria, Australie


… Boucher va décliner une nouvelle histoire, en variant  les personnages :

Boucher C La lettre d'amour 1750 National Gallery of Art, Washington
La lettre d’amour  

Boucher,  1750, National Gallery of Art, Washington
Boucher C Le sommeil interrompu 1750 MET
Le sommeil interrompu

Boucher,  1750, Metropolitan Museum, New York

Le couple éveillé, sous l’égide du lion débonnaire, est passé  maintenant à gauche, et se compose de deux filles : l’une  est toute songeuse,  tenant dans sa main la lettre d’amour encore cachetée, que sa confidente vient de  détacher du  cou de la colombe.

La jeune fille endormie est maintenant passée à droite. Elle tient encore le ruban bleu de la colombe, sous l’arbre et sous la cage vide, à côté d’une cabane de branchages. Elle porte pratiquement les mêmes vêtements,  plus un ruban bleu dans les cheveux. Venant du fond et du colombier, l’auteur de la lettre refait le trajet du courrier et vient maintenant accomplir le rêve de la belle, en chair et en os, une paille dans la main droite et un rondin, comme il se doit, dans la gauche.


 
Boucher 1765 Le depart du courrier MET
Le départ du courrier
Boucher, 1765, Metropolitan Museum
Boucher 1765 L'arrivee du courrier graveur-jacques-firmin-beauvarlet
L’arrivée du courrier
Boucher, 1765, gravure de Jacques Firmin Beauvarlet

Au Salon de 1765, Boucher reprendra le même thème dans une série de quatre tableaux, dont seul le premier a été conservé  :

  • Acte I : assis à côté du colombier, le berger indique à la colombe, de manière fort peu réaliste, la direction de la destinataire.
  • Acte II : la lettre arrive, très attendue par la jeune fille et le chien
  • Acte III : la jeune fille lit la lettre à sa confidente
  • Acte IV : les amoureux se rencontrent


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boucher 1760 l_ecole-de-l_amitie karlsruhe-staatliche-kunsthalle
L’école de l’amitié
boucher 1760 l_ecole-de-l_amour karlsruhe-staatliche-kunsthalle
L’école de l’amour

Boucher, 1760, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe

Commandés en 1760 par Caroline Luise, margravine de Bade, ces deux  pendants, pots-pourris des pastorales de Boucher, donnent une bonne idée des deux tableaux perdus du salon de 1765.Côté Amitié, la statue de l’Amour fourrage dans son carquois tandis que la jeune fille en robe blanche lit à sa confidente le mot doux qu’elle a reçu : à remarquer, à gauche de la statue, un enfant en chair et en os qui épie les demoisellesCôté Amour, les deux statues miment la posture des deux amants. La même jeune fille en robe blanche, alanguie, assiste à la cueillette de la rose – autrement dit de sa propre virginité, tandis que la houlette du berger, posée sur un tissu bouillonnant, dit la chose d’une autre manière.


Boucher (d apres) couple-d-amoureux 2 Louvre
Boucher (d apres) couple-d-amoureux Louvre

Couple d’amoureux
Anonyme, Louvre, Paris

On ne sait évidemment rien sur ce pendant plus qu’osé, qui représente le même couple à deux moments successifs de l’action. Entre la phase avancée et la phase terminale des préliminaires, les amours ont disparu (trop hard pour eux), le bélier est venu rejoindre sa brebis et la blonde, pressentie sur le flanc droit, a cédé sur le flanc gauche : son chapeau s’est dénoué, sa  main gauche a lâché  le  panier pour se poser sur l’épaule de son compagnon…


Boucher (d apres) couple-d-amoureux Louvre detail mains…tandis que sa main droite, sans changer de geste, est passée  de la défense à l’abandon.


Fragonard A Le colin-maillard, c.1750-52. Toledo (Ohio), Museum of Art
Le Colin-Maillard
Fragonard, vers 1750-52, Museum of Art, Toledo (Ohio)
Fragonard A La Bascule c.1750-52. Fondation Thyssen-Bornemisza, Madrid
La Bascule

Fragonard, vers 1750-52, Fondation Thyssen-Bornemisza, Madrid.

Sous l’alibi du bandeau, le jeu de colin-maillard a pour but de favoriser les contacts impromptus. Y jouer à deux, c’est supprimer le hasard et garder le piquant. Car tout ici est falsifié. Le jeu de société est transformé en un jeu  de couple, la fille jette un oeil sous le bandeau et voit très bien la marche sous ses pieds : faux-pas il va y avoir, et il sera volontaire. Nous sommes ici dans le registre des préliminaires, du consentement au plaisir, comme le soulignent le seau béant, la porte défoncée, et le puits derrière la fille.

Dans la Bascule,  elle grimpe en l’air, facilitant la tâche du garçon grâce à l’élasticité de la branche. A noter le cube de pierre taillée sous la planche, clin d’oeil entre les deux pendants.



Lagrenee L amour et Psyche - 1767 Stockholm, Nationalmuseum,
Amour et Psyche

Lagrenée, 1767-71, Stockholm, Nationalmuseum
Lagrenee Mercure, Herse et Aglaure jalouse de sa soeur - 1767 Stockholm, Nationalmuseum,
Mercure, Hersé et Aglaure jalouse de sa sœur
Lagrenée, 1767, Stockholm, Nationalmuseum

A gauche, L’Amour enlace Psyche qui lui caresse rêveusement le menton, comme pour s’assurer de sa  présence. Les visages orthogonaux révèlent ce qui vient d’avoir lieu : le baiser qui a tiré Psyché de son engourdissement magique.

A droite, Mercure baratine Hersé qui se laisse visiblement convaincre, à en croire sa jambe dénudée. A droite, sa soeur Aglaure, jalouse, se prépare à les séparer. Avec une grande économie de moyen, la balustrade évoque pour les connaisseurs à la fois les causes de l’histoire – pour accéder à la chambre d’Hersé, il fallait passer par celle d’Aglaure et ses conséquences – Mercure va changer en pierre cette soeur importune.

Par  la symétrie des gestes et par les couleurs éclatantes des étoffes, Lagrenée crée une grande unité plastique entre ces deux sujets dont le lien reste assez faible :  l’amour entre une mortelle et un dieu ailé.

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Lagrenee Psyche surprend l'Amour endormi 1768 Louvre
Psyché surprend l’Amour endormi
Lagrenee Mars et Venus surpris par Vulcain 1768 Louvre
Mars et Venus surpris par Vulcain

Lagrenée,  1768, Louvre, Paris

Ces dessus de porte ont été commandés pour la chambre de Louis XV au château de Bellevue, près de Meudon, en 1766. Il en existait un troisième, aujourd’hui perdu : Jupiter et Junon sur le mont Ida. On ne peut donc pas les lire en pendant, mais il est intéressant de les comparer au pendant précédent.


 

Lagrenee Mercure, Herse et Aglaure jalouse de sa soeur - 1767 Stockholm, Nationalmuseum,Mercure, Hersé et Aglaure jalouse de sa sœur
1767

Lagrenee Mars et Venus surpris par Vulcain 1768 Louvre
Mars et Venus surpris par Vulcain, 1768

La même composition est recyclée pour deux thèmes n’ayant strictement rien à voir. L’économie va jusqu’à récupérer le rideau comme métaphore du filet dans lequel Vulcain va emprisonner le couple adultère.

Durameau Projet pour un groupe sculpte du catafalque de l imperatrice Marie Therese 1781

Projet pour un groupe sculpté du catafalque de l’impératrice Marie-Thérèse
Durameau,  1781, Louvre, Paris

Transcription picturale d’un pendant sculpté, ce tableau est un témoignage du goût rococo pour les symétries raffinées. Deux couples s’y confrontent, chacun composé d’une femme allongée et d’une femme debout. Les femmes allongées lèvent le bras gauche en signe de désespoir, et s’appuient du droit sur une mappemonde et une corne d’abondance, bonheurs terrestres qu’il faut quitter. Les femmes debout tiennent du bras droit le recto, et du bras gauche le verso, d’un médaillon à l’effigie de la défunte impératrice. De l’autre bras, l’une brandit un sablier (car c’est la Mort) et l’autre prend le ciel à témoin (ce doit être la Vie).

Le raffinement est que, du côté Recto où la médaille expose le noble visage de la défunte, les deux acolytes détournent le leur pour montrer l’étendue de leur désespoir : même la Mort semble désolée. Tandis que du côté Verso, où l’on peut lire les louanges de l’Impératrice,  les deux acolytes se font face comme pour dialoguer sur ses mérites.

Ainsi l’Effusion et la Raison se complètent-elles pour déplorer l’immense perte.


Jean- Frederic-Schall-Les fiances 1790 coll part
Les fiancés
Jean- Frederic-Schall-Les epoux 1790 coll part
Les époux

Jean- Frédéric Schall, 1790, Collection  particulière

Le fiancé prend à témoin les pigeons pour démontrer à sa future, manifestement réticente, le caractère bien naturel des bisous. A leurs pieds, un coq, une poule et des poussins, famille prolifique et heureuse, prouvent l’excellence de l’intention.

Une fois mariés, les mêmes font de la lecture et un pique-nique dans une grotte, sous l’égide  d’un Eros ailé tenant les emblèmes des deux sexes : la torche dressée et la couronne de fleurs. Un melon fendu, un abricot ouvert, un couteau planté dans la miche et  une bouteille mise à refroidir dans le ruisseau, disent leur bon appétit, tandis que l’époux pose sa main sur le ventre rebondi de l’épouse, afin de constater le résultat.



John W. Lighton Rider and Girl Flirtation Knohl Collection Bowers Museum Santa Ana, California
Flirt entre un cavalier et une jeune femme
John W. Lighton Sailor and Girl Flirtation Knohl Collection Bowers Museum Santa Ana, California
 Flirt entre un marin et une jeune femme

John W. Lighton, Knohl Collection, Bowers Museum, Santa Ana, California

Ces deux pendants opposent lourdement les riches et les pauvres, le haut de forme et la casquette, la dentelle et le tablier,  la terre et la mer, le loisir (le club de golf) et le devoir (les bateaux de guerre), la blonde et la rousse, la fille à papa  et la femme du peuple.


Références :
[1] Jörg Ebeling, La conception de l’amour galant dans les « tableaux de mode » de la première moitié du XVIIIe siècle : l’amour comme devoir mondain https://www.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2009-2-page-227.htm#no26
[2] The Age of Watteau, Chardin, and Fragonard: Masterpieces of French Genre Painting, Colin B. Bailey, Philip Conisbee, Thomas W. Gaehtgens, National Gallery of Canada, National Gallery of Art (U.S.), Gemäldegalerie (Berlin, Germany)
Yale University Press, 2003 , p 164
[3] Photographie tirée de l’article de base sur les références théâtrales dans l’oeuvre de Boucher : Laing Alastair, Coignard Jerôme. Boucher et la pastorale peinte. In: Revue de l’Art, 1986, n°73. pp. 55-64 http://www.persee.fr/doc/rvart_0035-1326_1986_num_73_1_347582
[6] Chansons nouvelles, sur differens sujets, composeés sur des airs connus, L. Foubert, 1738
[7] Sur cette interprétation en deux temps de l’amour, on peut lire Games of Idealized Courtship and Seduction in the Paintings of Antoine Watteau andJean-Honoré Fragonard and in Laclos’Novel, Dangerous Liaisons, p69 et ss. Barbara C. Robinson, 2009, Florida State University Libraries

 

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