Daily Archives: 8 juin 2020

3 Dieu sur le Globe : haut moyen âge

8 juin 2020

Je parcours la période entre l’an 500 et l’an 1000 : dans l’art byzantin et l’art insulaire on trouve, très rarement, Dieu dans un globe ;  dans l’art carolingien en revanche, la figure du globe-siège est totalement hégémonique.

Article précédent : 2 Dieu sur le Globe : époque paléochrétienne

En aparté : Les Visions d’Ezéchiel et la vision de Saint Jean :

Dans l’Ancien Testament, les deux Visions d’Ezéchiel (Ez 1:1-14 et Ez 10:1-22) apportent les éléments suivants :

  • quatre Vivants (ou chérubins), chacun avec quatre ailes et quatre faces (Homme, Lion, Taureau et Aigle) ;
  • Dieu est sur un Char doté de quatre roues, sortes de tourbillons « pouvant se déplacer dans les quatre directions sans avoir besoin de pivoter » (à ne pas confondre avec le char de feu d »Elie (2 Rois, 2:11) [1]

Evangeliaire de Treves Le Tetramorphe 700_750 Catehdrale de Treves Ms 61 134, folio 5 v

Le Tétramorphe
Evangéliaire de Trèves, 700-50, Cathédrale de Trèves, Ms 61 /134, folio 5 v

Les représentations des Vivants fusionnés sont rares et peu esthétiques : ici l’Homme porte une sorte de tablier fait des arrières-trains des trois Animaux.

Dans l’Apocalypse (4, 7-8), Jean l’Evangéliste renouvelle la vision d’Ezechiel en la rendant heureusement plus aisée à représenter :

  • chaque vivant a un visage unique et six ailes ;
  • pas de char ni de roue de feu : Dieu est assis sur un trône.

Incipit Ezechiel Propheta, initiale E de ‘Et factum est’, Bible de Lobbes, Tournai, 1084, Codex Biblia Sacra, fol-229

Initiale de ‘Et factum est’, Bible de Lobbes, Tournai, 1084, Codex Biblia Sacra, fol 229

L’artiste a profité de la barre horizontale pour représenter en haut les Vivants sous forme fusionnée, à côté d’Ezechiel, et en bas sous forme séparée, prouvant ainsi leur équivalence.


Torcello Mosaique du Jugement dernier XIIeme

Mosaïque du Jugement dernier, XIIème, Torcello (détail)

Les textes sont souvent mélangées : dans cette figuration  byzantine du Christ en gloire exhibant ses plaies au jour du Jugement dernier :

  • le double arc-en-ciel dans la mandorle vient d’Apocalypse 2,3  : « ce trône était entouré d’un arc-en-ciel »
  • les chérubins fusionnés sont bien ceux d’Ezéchiel,
  • le fleuve de feu entre les roues est une référence à Daniel :

« Son trône était comme des flammes de feu, et les roues comme un feu ardent. Un fleuve de feu coulait et sortait de devant lui. Mille milliers le servaient, et dix mille millions se tenaient en sa présence. » Daniel 7,10



1) Byzance


L’image dominante : Le Christ Pantocrator

Christ pantocrator Empress_Zoe_mosaic_Hagia_Sophia

Mosaïque de l’impératice Zoé, XIème siècle, Sainte Sophie, Istambul

Dans le monde byzantin, la figure dite du Pantocrator est clairement christique (comme le montrent les lettres IesuS ChristuS) ; il bénit à l’orientale et tient dans la main gauche un Livre dont la signification est discutée :

  • l’Evangile, loi divine qui s’impose aux puissances terrestres, l’Empereur et l’Impératrice. ;
  • le Livre de Vie auquel fait allusion l’Apocalypse : avoir son nom inscrit dans ce registre signifie qu’on est juste devant Dieu et qu’on va hériter la vie éternelle ; avoir son nom effacé de ce livre, c’est subir une mort définitive au moment du Jugement Dernier (Apocalypse 3:5 et 20:15).

Ici, la croix marquée sur le livre, l’opposition avec le rouleau que tient Zoé (qui matérialise sa donation) et l’absence de références apocalyptiques justifient l’interprétation juridique : le Livre représente l’Evangile, et par extension la Loi divine.


Christ_Pantokrator, 1148 Cathedral_of_Cefalu,_Sicily

Christ Pantocrator, 1148, Cathédrale de Cefalù

En emplissant tout l’espace de l’abside, le Christ Pantocrator, même en demi-figure, n’a pas besoin d’autre symbole de sa Puissance qui lui-même.



sb-line

Une image plus rare : l’Ancien des Jours

Lectionary, painted vellum, cod. 587, fol. 3v, eleventh century. Dionysiou Monastery, Mount Athos, Greece

Initiale theta, Lectionnaire, cod. 587, fol. 3v, 11ème siècle, Dionysiou Monastery, Mount Athos

L’iconographie proto-trinitaire, beaucoup plus rare, représente la nature polymorphe du Christ en combinant trois figures :

  • l’Emmanuel – le Christ incarné, enfant né de la Vierge Marie ;
  • le Christ Pantocrator – le Christ en juge suprême ou en Roi des Cieux (ici évoqué par le trône et le Chrisme) ;
  • l’Ancien des Jours – le Christ en tant qu’identique à Dieu le Père


The Ancient of Days and Christ Pantokrator GospelBnF, Parisinus Graecus 64, fol. 158v. Constantinople, eleventh century

L’Ancien des Jours et le Christ Pantokrator, Evangéliaire, Constantinople, 11ème siècle, BnF, Parisinus Graecus 64, fol. 158v.

La source est la Vision de Daniel, où d’abord apparaît l’Ancien des Jours suivi par le Fils de l’Homme :

« Je regardais, jusqu’au moment où des trônes furent placés, et où un vieillard s’assit. Son vêtement était blanc comme de la neige, et les cheveux de sa tête étaient comme de la laine pure…. Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur tes nuées vint comme un Fils d’homme; il s’avança jusqu’au vieillard, et on le lit approcher devant lui ». Daniel 7:9-13


Christ Ancien des Jours 7eme siecle Monastere Ste Catherine Sinai

Christ Ancien des Jours, 7ème siècle, Monastère Ste Catherine, Mont Sinaï

Cette très ancienne icône met déjà en place tous les éléments des Majestas Dei telles qu’elles se développeront trois siècles plus tard en Occident à l’époque romane :

  • le nimbe crucifère, attribut du Pantocrator ;
  • la mandorle emplie d’étoiles portée par quatre anges (on n’est pas sûr ici qu’il s’agisse du Tétramorphe) ;
  • l’arc-en-ciel comme trône ;
  • le globe comme escabeau.

Ici en outre, l’inscription EMMANUEL rajoute la troisième facette de l’image proto-trinitaire.

Cette iconographie du Christ à la barbe et à la chevelure blanche restera cantonnée à l’Orient.


sb-line

Un prototype unique de la Majetas Domini

425-50 Monastere de Latomou eglise hosios david Thessalonique

480-500, église de Latomos (aujourd’hui Hosios David), Monastere de Latomos, Thessalonique

Cette extraordinaire mosaïque, une des rarissimes conservées en Orient et datant d’avant l’iconoclasme, n’a été redécouverte qu’en 1921.


425-50 Monastere de Latomou eglise hosios david Thessalonique prophete Ezechiel
Ezéchiel
425-50 Monastere de Latomou eglise hosios david Thessalonique prophete Habacuc
Habacuc

Deux des prophètes ayant raconté une vision de Dieu, Ezéchiel et Habacuc, sont présents de part et d’autre. Ils ont été identifiés grâce à cette icône, copie de la mosaïque très tôt reconnue comme étant miraculeuse :


icone Poganowo (verso) Le miracle du Christ à Latom(ou la vision du prophete Ezechiel) 1395 Galerie Nationale d’Art. Sofia

Icône Poganowo (verso) Le miracle du Christ à Latom (ou la vision du prophète Ezéchiel) 1395, Galerie Nationale d’Art, Sofia

L’iconographie, absolument unique, n’illustre pas une vision précise, mais combine différentes sources [2] :

  • le texte inscrit sur le rouleau est une adaptation d’Isaie 25, 9-11 : « Voici notre Dieu, en qui nous espérons, réjouissons-nous de notre Salut, car il amènera le repos dans notre maison.”
  • d’Isaie provient également l’image du globe terrestre « escabeau sous ses pieds » (Isaie 66,1) ;
  • l’arc en ciel comme siège ne provient d’aucun texte connu, mais se rapproche également d’Isaïe :
    « Comme l’aspect de l’arc qui est dans la nuée en un jour de pluie, tel était l’aspect de l’éclat tout autour de lui ». Isaïe 1,28
  • le Tétramorphe avec les livres de Evangélistes ne vient pas d’Ezéchiel (vivants fusionnés) mais de l’Apocalypse (vivants séparés).
  • le Jourdain (personnifié par le personnage effrayé par le lion dans le lit du fleuve) et les quatre sources du Paradis suivent l’iconographie rencontrée à Rome notamment dans les « traditio legis » (voir 2 Dieu sur le Globe : époque paléochrétienne).

Mais la particularité unique de cette mosaïque est le halo qui entoure le Christ comme une lentille sphérique, laissant transparaître les ailes des animaux. On peut y voir là encore l’influence d’Ezéchiel :

« Au-dessus des têtes des êtres vivants, était la ressemblance d’un firmament, pareil à un cristal éblouissant; il était étendu au-dessus de leurs têtes. » Ezéchiel 1,22



sb-line

Cet exemple vénérable et unique montre que, dès l’origine, la représentation de la vision de Dieu s’accommodait d’une combinaison de textes.

Cinq siècles plus tard, l’art roman va sélectionner avec parcimonie dans ces mêmes sources textuelles, pour aboutir, en quelques décennies, à une iconographie stable et normalisée de la Majestas Domini (voir 4 Dieu sur le Globe : âge roman et après).

Mais restons-en pour l’instant à la longue période intermédiaire de ruptures, d’oublis, et de reviviscences partielles.



2 La survivance insulaire

Alors que sur le Continent l’enluminure mérovingienne est totalement ornementale, les très rares formes figurées de Dieu trônant se perpétuent uniquement en Irlande ou en Northumbrie.


Le Codex d’Amiatinus et l’Ascension d’Isaïe

Maiestas Domini Codex Amiatinus 692-716 (fol. 796v), Firenze, Biblioteca Medicea

Maiestas Domini, Codex Amiatinus 692-716 (fol. 796v), Biblioteca Medicea, Florence

On reconnaît, au plus près du Christ montrant le Livre, les deux anges porteurs de verges qui s’inclinent avec respect (voir mosaïque de Saint Vital, 2 Dieu sur le Globe : époque paléochrétienne, on déduit de cette particularité une influence italienne).


La cartographie d’une Ascension (SCOOP !)

L’extraordinaire configuration concentrique, qui obéit pourtant à une intention précise, n’a à ma connaissance jamais été expliquée (voir par exemple le livre le plus récent sur la question [3]) .



Maiestas Domini Codex Amiatinus 692-716 (fol. 796v), Firenze, Biblioteca Medicea couches

En partant de l’extérieur, on rencontre :

  • une coque externe à trois couches (A), constituée d’une plage rouge constellées de pierreries, entre deux bandes faite d’un alliage métalliques qui s’est maintenant oxydé ;
  • une seconde coque à cinq couches (B), avec un motif de ruban en relief, entre deux cercles jaune et orange ;
  • un noyau composé de sept couches bleues d’épaisseur croissante (la première étant très mince) remplies de motifs cruciformes formés de cinq points.

La partie céleste illustre clairement le texte apocryphe de l’Ascension d’Isaïe, dans laquelle le prophète, guidé par un ange, monte à travers de sept cieux d’épaisseur croissante, qui chacun offrent une vision de plus en plus précise de « celui qui était assis sur un trône » . Par exemple :

« Et alors il me fit monter au quatrième ciel. Et la distance qui sépare ce ciel du troisième ciel est plus grande que celle de la Terre au Firmament. Et je vis encore des anges debout à droite et à gauche ; et celui qui était assis sur un trône au centre« . Livre de l’Ascension du Prophète Isaïe, 2, 7

La coque rubannée (B) ne peut correspondre qu’au firmament, que le texte décrit ainsi :

« il y avait là un grand combat, des anges de Satan se portant violemment envie l’un envers l’autre. Et il s’y passait ce qui se passe sur la Terre, car il y a une ressemblance parfaite entre ce qu’il y a dans le firmament et ce qu’il y a ici. »


Le Monde comme un Livre (SCOOP !)

L’enlumineur a traduit ces perturbations par l’alternance inégale des trois couleurs rouge, jaune et gris. Les quatre brisures de la pliure, aux points cardinaux, divisent le « ruban » en quarts de cercle, chacun associé à un Evangéliste.



Maiestas Domini Codex Amiatinus 692-716 (fol. 796v), Firenze, Biblioteca Medicea quarts

On comprend alors que ce « ruban » n’est autre qu’un long texte en accordéon, dont les quatre parties diffèrent dans le détail des couleurs, à la ressemblance des quatre Livres d’ici-bas.

Quant à la coque externe, métallique et ornée de joyaux, elle n’est autre que la couverture de ce livre du Firmament. Et puisque le firmament réplique ce qui est ici-bas, elle trouve son écho dans le cadre orange orné de joyaux qui entoure la page.

En conclusion, l’enlumineur a recyclé l’iconographie italienne du Christ trônant entre deux anges au service d’une intention totalement originale : illustrer l’Ascension d’Isaïe.


Un autre exemple de recyclage iconographique

Evangeliaire de Gundohinus 754-55 Autun ms3 fol12v

Evangéliaire de Gundohinus, 754-55, Autun BM MS 3 fol12v

Ici l’enlumineur reprend le même genre de composition dans une intention différente, comme le montre le mot « Seraphim » à côté de l’ange de gauche. Ce terme n’apparaît qu’une seule fois dans la Bible, dans un autre texte, cette fois canonique. celui de la Vision d’Isaïe :

« Dans l’année où mourut le roi Ozias, moi, cependant, je vis le Seigneur, siégeant sur un trône haut et élevé, et les pans de son vêtement remplissaient le temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. Chacun avait six ailes. Avec deux il tenait sa face couverte, et avec deux il tenait ses pieds couverts, et avec deux il volait. « (Isaïe 6:1-7)

On voit que l’illustrateur a travaillé à l’économie : il a repris la composition quadripartite qu’il connaissait et s’est contenté de rajouter le mot « seraphim » sans se risquer à illustrer les autres points du texte (le manteau, le vol au dessus du trône, les six ailes). Nous verrons dans 4 Dieu sur le Globe : âge roman et après comment un illustrateur plus habile réussira à transcrire l’idée du manteau remplissant le Temple.


3 La Renaissance caroligienne

La Renaissance carolingienne peut se résumer, comme plus tard l’italienne, en deux formules :

  • le goût pour l’Antiquité ;
  • le respect des livres.

Evangeliarium de_Charlemagne_ou_de_Godescalc 781-83 BNF Lat 1203 fol 3r Gallica
St Luc, fol1r
Evangeliarium de_Charlemagne_ou_de_Godescalc 781-83 BNF Lat 1203 fol 3r Gallica
Le Christ, fol 3r

Evangéliaire de Charlemagne, ou de Godescalc, 781-83, BNF Lat 1203 Gallica.

Ici les Evangélistes précèdent, sur quatre feuillets distincts, la figure du Christ.

Celui-ci, vu de face et tenant fermé le livre du Logos, fait de la main droite le signe de la prise de parole, se comportant comme un maître d’études.

Chaque Evangéliste, vue de profil, à égalité de taille, assis sur un coussin et un banc de pierre similaires aux siens (en un peu moins ornés), est montré en train d’écrire.

Il s’agit en somme d’une Maiestas Domini décomposée en cinq pages [4], de manière à pouvoir rendre dans tous ses détails la transmission de la Parole. Dans le cas de Saint Luc, on le voit prendre en note ce que lui dicte son Ange, qui fait de la main le même signe que le Christ.

On comprend ici que, dans les Majestas Domini carolingiennes, le Tétramorphe ne joue pas qu’un rôle d’identification visuelle : il explique aussi, concrètement, comment le message du Christ a pu se transmettre à chaque Evangéliste, par inspiration (du moins pour les trois qui ne l’ont pas connu directement).



sb-line

La renaissance du globe-siège

Evangile de Xanten Ms.18723, fol. 16v, circa 810, Bibliotheque Royale de Belgique, kbr.be
Evangile de Xanten, vers 810, Ms.18723, fol. 16 v°, Bibliothèque Royale de Belgique, kbr.be.

Ce qui caractérise les Majestas Domini de l’époque carolingienne est l’abandon de la formule « trône » et le retour de la formule « globe » ([5], p 197), dont cette image est le tout premier exemple.

La valorisation du savoir, de l’étude, s’illustre dans la caisse de livres que chacun a posée devant lui.


Un paysage mystique (SCOOP !)

Extrêmement originale, l’image est construite comme un paysage : le Christ semble en lévitation au premier plan, à l’aplomb et de la même taille que les Evangélistes assis en dessous

Dans la plage intermédiaire et à l’arrière-plan, les quatre Vivants se profilent indistinctement, comme des nuages derrière une chaîne de montagne. La composition se creuse ainsi dans la profondeur et devient auto-référente :

  • les caisses sous les Evangélistes
  • les montagnes sous le Tétramorphe
  • le globe sous le Christ.


Psaultier d'Utrecht 816-850 Utrecht, Universiteitsbibliotheek, MS Bibl. Rhenotraiectinae I Nr 32fol 18r

Psaultier d’Utrecht, 816-850, Utrecht Universiteitsbibliotheek, MS Bibl. Rhenotraiectinae I Nr 32 fol  18r.

Dans les nombreux paysages du Psaultier d’Utrecht, un peu plus tard, les copistes ne pratiquent pas la diminution des tailles des personnages, mais utilisent des masquages (par les rochers ou par les nuages) pour figurer la profondeur.


Evangile de Xanten Ms.18723, fol. 16v, circa 810, Bibliotheque Royale de Belgique, kbr.be detail

En évitant ici tout masquage, le copiste a délibérément fait le choix de laisser ouvertes les deux lectures :

  • un Christ de taille humaine au premier plan ;
  • un Christ de taille gigantesque à l’arrière de la chaîne de montagnes.

Dans les deux cas, lecture à plat ou en profondeur, le Tétramorphe apparaît encore comme l’intermédiaire de transmission de la Parole entre le Christ et les Evangélistes.

Cette notion va être très vite supplantée par une autre, où les quatre Vivants vont être distribués comme les points cardinaux d’un univers quadratique.



sb-line

L’école de Tours

Vers 830 naît dans la région de Tours une conception toute différente et particulièrement stable, véritable schéma de pensée dont on peut suivre l’enrichissement dans toute une série de compositions.

sb-line

Evangeliaire de Weingarten HB II 40 fol 1v wurttembergisches landesbibliothek stuttgart

Evangéliaire de Weingarten, vers 830, HB II 40 fol 1v, Württembergisches Landesbibliothek Stuttgart.

Le Christ imberbe, portant la lance est entouré par le Tétramorphe, situés au plus près de lui : après la vue en profondeur, on a ainsi en somme une vue en plan.

L’intention de l’image est probablement d’illustrer les quatre vers de Sedulius ( Carmen paschale, I, vers 355-358) qui y sont inscrits.

Celui du haut décrit le Tétramorphe :

Tels l’aurore, les animaux éclairent le monde par leur céleste intention.

Aurorant mundum aetherioque animalia sensu

L’inscription sur la barre horizontale explique quant à elle la lance :

Ici trône, de la terre et du ciel,
Le roi suprême et créateur

hic mundi caelique sedet
Rex summus et auctor

Le globe sous les pieds représente donc la Terre, et celui sur lequel il est assis le Ciel, conformément à la métaphore d’Isaïe : « Ainsi parle Yahweh: Le ciel est mon trône, et la terre est l’escabeau de mes pieds » Isaïe 66,1


Evangeliaire de Weingarten HB II 40 fol 1v wurttembergisches landesbibliothek stuttgart detail livre
Phos Zoe Eglise de Jil-Anderin Syrie Dictionnaire archeologie Chretienne tome 7 p 2529
Chirstogramme Phos-Zoe

Eglise de Jil-Anderin, Syrie, Dictionnaire d’archéologie Chrétienne, tome 7, p 2529

L’inscription du livre, Φως Ζωή (Phos / Zoe, Lumière / Vie) apparaît souvent dans l’orfèvrerie byzantine, en général sur des objets en forme de croix (la lettre Omega étant au milieu).



sb-line

Bible de Moutier-Grandval. Londres-British Museum, Ms. Add. 10546, f 352v

Bible de Moutier-Grandval. vers 840, British Museum, Londres, Ms. Add. 10546, f 352 v

On retrouve ici le Tétramorphe dans le même ordre, mais un seul globe (la Terre est figurée par une montagne à l’intérieur). L’ovale qui unifiait les Vivants et le Christ se resserre ici sur lui-seul, laissant la place pour  une zone en losange hébergeant les quatre Vivants.



signature-Charlemagne
Cette figure du losange, qui se trouve au centre même du monogramme de Charlemagne, est liée à une conception du monde comme tétragonal :


Tetragonus mundus Astronomisch-komputistische Sammelhandschrift Cod. 387 HAN MAG p 279

Tetragonus mundus
Manuscrit d’astronomie et de comput, 9ème siècle, Vienne ONB Cod. 387 HAN MAG p 279

Ce schéma inscrit le T de la Terre (qui sépare les trois continents tout en symbolisant la Croix) dans un schéma des Quatre Eléments (disques dans les angles du carré), des Quatre Saisons (lignes obliques) et des Quatre Vents (cercles aux bouts des obliques).

Dans notre Majestas Domini, les quatre coins permettent de loger les Evangélistes en personne : Matthieu, Luc, Marc et Jean (dans le sens des aiguilles d’une montre, à partir du coin en haut à droite).

Le texte inscrit dans la mandorle est le suivant :

Ici rayonne dignement le Roi des Cieux, et aussi les Prophètes,
ainsi que les quatre trompes des Evangélistes.

Rex micat aethereus condigne sive prophetae
Hic, evangelicae quattuor atque tubae.

Cette image a servi de base à toute une série de compositions de plus en plus élaborées.



sb-line

Evangeliaire_de_Lothaire_-_f2v_-_Christ_en_gloire_et_tetramorphe
Évangéliaire de Lothaire, vers 850, BNF Lat.266 f2v, Gallica
Evangelia_ de Dufay 843-51 BNF MS Lat 9385 fol 179v Gallica
Evangéliaire de Dufay, 843-51, BNF MS Lat 9385 fol 179v, Gallica

L’ordre du Tétramorphe est ici différent : les deux quadrupèdes sont à terre, et les deux créatures ailées dans le ciel.

Dans l’Évangéliaire de Lothaire, l’inscription reprend la métaphore paléochrétienne entre les quatre Evangiles et les quatre fleuves du Paradis :

L’ordre du Tétramorphe est ici différent (Matthieu, Marc, Luc et Jean). L’inscription ajoute à cette composition la métaphore entre les quatre Evangiles et les quatre fleuves du Paradis :

Quatre ici rayonnent, coulant d’une unique source

Quatuor hic rutilant uno de fonti fluentes [6]


Dans l’Évangéliaire de Dufay, un distique d’un auteur anonyme attire l’attention sur le globe et les Vivants :

Remarquable tu te tiens sur ton siège sublime, Rédempteur,
Tes hérauts à côté, tu les remplis entièrement de lumière

Conspicuus resides sublimi sede redemptor
Praecones adstant – lumine cuncta repies»

Ces vers ont dû être rédigés ad hoc : car « tu les remplis entièrement de lumière » semble faire allusion aux bandes violet bleu et vert qui, derrière les Vivants, reprennnent les couleurs internes de la mandorle.

On notera l’apparition d’un détail iconographique qui mérite un article dédié (voir 3a L’énigme du disque digital). : le petit disque doré tenu entre les doigts de la main droite.



sb-line-

Evangile du Mans BNF lat 261 fol 18 Gallica

Evangile du Mans, IXème siècle, BNF lat 261 fol 18, Gallica

On retrouve ici la même inscription à gauche de la mandorle, tandis que le partie droite offre un texte qui fournit une clé importante sur la signification du globe-siège :

Ici trône Dieu au sommet Roi du Monde, Gloire du Ciel.

Hac sedet arce Deus, Rex mundi, Glori caeli

Le mot « arce » signifie sommet, mais aussi citadelle, et a une forte assonance avec le mot « arcu » qui signifierait « sur l’arc ».

Ainsi la figure du globe n’a pas nécessairement une signification cosmique précise : c’est la figure géométrique la plus simple permettant à la fois de traduire visuellement l’idée de sommet et d’isolement (on trouve en somme le thème de la mosaïque de Saint Laurent hors les Murs, voir 2 Dieu sur le Globe : époque paléochrétienne).



sb-line

Christ en majeste 844-851 Premiere Bible de Charles le Chauve, BNF fol 329v

Christ en majesté
Première Bible de Charles le Chauve, 844-851, BNF Latin 1 fol 329v

On voit d’ailleurs bien ici que le globe-siège ne représente pas la Terre seule, mais bien le Monde dans sa totalité, avec le Jour, la Nuit et les Etoiles.

Cette nouvelle composition unifie autour du Christ :

  • les quatre Evangélistes (Matthieu, Luc, Marc, et Jean dans le sens des aiguilles d’une montre) ;
  • leurs quatre Vivants, regardant ici non plus le Seigneur au centre, mais chacun son propre maître ;
  • les quatre grands prophètes de l’Ancien Testament (Isaïe en haut, puis Daniel, Jérémie et Ezéchiel)



sb-line

codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca Christ en majestel Munich, Bayerische Staatsbibliothek

Christ en majesté
Codex aureus de Saint Emmeran, vers 870 Bayerische Staatsbibliothek Munich, Clm 14000

La même composition se retrouve ici, avec un ordre légèrement différent pour les prophètes (Isaïe en haut, puis Ezéchiel, Daniel, Jérémie) et pour les Evangélistes (Jean, Luc, Marc, Matthieu).

Les deux vers qui entourent la mandorle apparaissent également sur la couverture du codex, où ils sont complétés par deux autres distiques.

Ce texte unique vaut la peine d’être cité, car il montre que la composition n’est pas simplement graphique, mais s’inscrit dans une conception quadripartite du monde :

Le Christ, vie des hommes, gloire suprême des Cieux,
Equilibre le monde-tétragone par son discernement merveilleux.
Ordonnées en carré selon diverses figures,
Les rangées de saints manifestent leur grande joie.

Christus, vita hominum, caelorum gloria summa,
Librat tetragonum miro discrimine mundum.
Ordine quadrato variis depicta figuris
Agmina sanctorum magna gaudia vident.

 



sb-line

codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca detail Munich, Bayerische Staatsbibliothek

Christ en majesté (détail de l’ivoire de la couverture)
Codex aureus de Saint Emmeran

Le centre de cette couverture est occupée par une autre représentation du Christ entouré des quatre Evangélistes, mais avec des différences notables et très éclairantes :

  • il est représenté en jeune homme ;
  • il est assis sur un coussin à l’intersection de deux cercles : cette figure en en forme de huit doit donc bien ici être comprise comme un trône, et non comme une simple ornementation ;
  • il pose les pieds sur le globe de la Terre : donc les deux cercle du huit ne représentent pas le Ciel au dessus de la Terre ;
  • il fait de la main droite non pas le signe de la bénédiction, mais celui de la prise de parole ;
    ce qu’il nous dit est inscrit sur le livre :
codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca detail Munich, Bayerische Staatsbibliothek christ
 

Moi je suis la Voie, la Vérité et la Vie,

Jean 14,1-6

EGO SUM VIA, VERITAS ET VITA

Un autre exemple va nous permettre de comprendre la différence que faisaient les Carolingiens entre l’image du Christ Jeune, accompagné des Quatre Evangélistes, et celle du Christ barbu, centre de toute une cosmogonie quadratique.


Christ imberbe et Christ barbu (SCOOP !)

Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 869-870, BnF, Manuscrits, Latin 1141 fol. 5r gallica
Le Christ imberbe adoré par les Anges, fol. 5r
Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 869-870, BnF, Manuscrits, Latin 1141 fol. 6r gallica
Le Christ barbu adoré par la hiérarchie céleste, fol 6r

Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 869-870, BnF, Manuscrits, Latin 1141, Gallica

Dans la première miniature, le lion et le taureau se tordent le cou pour voir le Christ imberbe, dont le globe sort en avant de la mandorle : il s’agit donc ici d’illustrer l’image de Dieu telle qu’elle a été aperçue par les Evangélistes.

La seconde miniature comporte le texte du Sanctus :

Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaoth. Pleni sunt cœli et terra gloria tua. Hosanna in excelsis. Benedictus qui venit in nomine Domini.

Elle représente un autre aspect de Dieu, celui du Deus Sabaoth : plutôt que « Dieu des armées » comme on le traduit généralement, c’est plutôt le Principe de tout ce qui se meut avec ordre (on retrouve les « rangées de saints » du distique de Saint Emmeran).


Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 869-870, BnF, Manuscrits, Latin 1141 fol. 6r gallica detail

Rentré dans la mandorle, il représente ce qui « emplit la terre et le ciel » (Pleni sunt cœli et terra), et qui règne sur la Nature, personnifiée en bas par deux extraordinaires figures antiquisantes : l’Océan et la Terre nourricière.


Sarcophagus_imago_clipeata_Terme

Sarcophage avec imago clipeata, Museée des Thermes, Rome

Plusieurs sarcophages antiques, à partir du IIIème siècle, montrent les figures affrontées de Tellus et d’Océan, encadrant un médaillon du défunt emporté par des génies ailés : c’est probablement dans un de ces vestiges que le copiste du sacramentaire a trouvé son inspiration.

On notera dans les deux miniatures la présence des chérubins à six ailes de l’Apocalypse, . mais dissociés des figures des Vivants : le Tétramorphe a maintenant acquis une existence autonome, indépendante des textes qui lui ont donné naissance, en tant qu’élément central de la quadrature du Monde opérée par les Evangiles.


En complément : 3a L’énigme du disque digital

Article suivant : 4 Dieu sur le Globe : art ottonien et Beatus

Références :
[1] Pour un large panorama sur les Visions d’Ezechiel aussi bien occidentales qu’orientales, voir https://nbpublish.com/library_read_article.php?id=26697
[2] Wayne A. Meeks, « Vision of god and scripture interpretation in a Vth century mosaic » dans « In Search of the Early Christians: Selected Essays », p 230 https://books.google.fr/books?id=WQsNJwa5YG4C&pg=PA235&lpg=PA235&dq=é+ezechiel
[3] Jennifer O’Reilly « Early Medieval Text and Image Volume 2: The Codex Amiatinus, the Book of Kells and Anglo-Saxon Art », https://books.google.fr/books?id=ch-eDwAAQBAJ&pg=PT40&lpg=PT40&dq=Maiestas+Amiatinusus#v=onepage&q&f=false
[4] Anne-Orange Poilpré, « Le royaume de Charlemagne comme Ecclesia ? Le témoignage d’un manuscrit liturgique et de ses images (l’Evangéliaire de Godescalc) », Pecia, 14, 2011, p. 37-55. https://www.academia.edu/4768650/_Le_royaume_de_Charlemagne_comme_Ecclesia_Le_t%C3%A9moignage_dun_manuscrit_liturgique_et_de_ses_images_lEvang%C3%A9liaire_de_Godescalc_Pecia_14_2011_p._37-55
[6] L’origine de ce texte n’est pas connue, mais remonterait à Alcuin, le poète de Charlemagne. Voir O’Driscoll, Joshua. Image and Inscription in the Painterly Manuscripts From Ottonian Cologne. Doctoral dissertation, Harvard University, 2015. , p 75
https://pdfs.semanticscholar.org/55f8/59ac883662c1cd60cc5de59b54bc2435bd81.pdf?_ga=2.250866694.1605357372.1589711672-1713277297.1589711672