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Le secret des soeurs Duvidal

Dans lequel une énigme de l’histoire de l’art se trouve résolue par un lecteur de ce blog.

La femme au Turban

Autoportrait Julie Duvidal
Autoportrait, Julie Duvidal De Montferrier, exposé au Salon de 1819, Musée de l’Ecole des Beaux Arts

Julie Duvidal, élève  de Gérard, puis plus tard de David, a peint cet autoportrait prometteur à l’âge de 22 ans.



vigee-lebrun 1794 Aglae de Gramont, duchesse de Guiche by Louise Elisabeth

Portrait d’Aglae de Gramont, duchesse de Guiche
Élisabeth Vigée-Lebrun, 1794, Collection privée

Turban et étoffes aux couleurs vives n’avaient pas attendu le XIXeme siècle pour entrer dans la panoplie des coquettes, comme en témoigne ce portrait par Élisabeth Vigée-Lebrun, réalisé à Vienne où avaient émigré à la fois la modèle et la peintre.


la_grande_odalisque Ingres expose Salon 1819

 La grande odalisque (détail)
Ingres, 1814, Louvre, Paris
Cliquer pour voir l’ensemble

Mais il est vrai que c’est sous l’Empire que l’orientalisme prend véritablement son essor : la Grande Odalisque, peinte pour Caroline Murat en 1814 mais non payée pour cause de changement inopiné de régime, fut exposée par Ingres au Salon de 1819, donc à quelques mètres du portrait de Julie Duvidal.

Mais celle-ci s’est sans doute plutôt inspiré de l’autre tendance du turban ingresque : celui du revival raphaélien.


Jean_auguste_dominique_ingres_raphael_and_the_fornarina 1814 Fogg Art museum detail
Raphael et la Fornarina (détail)
Ingres, 1814, Fogg Art museum
La_Fornarina_by_Raffaello Palais Barberini, 1518-19 Rome detail
La Fornarina, Raphaël, 1518-19, Palais Barberini, Rome

Cliquer pour voir l’ensemble

Pour le salon de 1814, Ingres avait redonné vie au personnage le plus impudique de Raphael, la Fornarina vêtue de son seul turban, tout en concentrant le sex-appeal sur l’épaule et sur le regard souriant se retournant vers le spectateur.


vigee-lebrun_1800 Ermitage

Autoportrait, Elisabeth Vigée-Lebrun,1800, Ermitage, Saint Petersbourg

Mais même sans référence à Raphaël, le turban avait déjà valeur d’attribut de la Peinture, plus précisément de la Femme peintre : dans cet autoportrait d’Elisabeth Vigée-Lebrun, il exalte à la fois l’habileté et la beauté de l’artiste.


Madame_de_Stael par Gerard apres

Madame de Staël,
Gérard, après 1810, Château de Versailles

Une autre célèbre porteuse de turban était Madame de Staël, qui en avait fait son accessoire fétiche. La mode de cet accessoire, venue de Grande-Bretagne, s’était popularisée depuis les années 1790.

On ne connait pas précisément la date de ce portrait, mais il aurait pu être peint après 1817 [0], et Julie aurait donc pu le voir dans l’atelier de son maître.


adrienne de carbonnel de canisy gerard 1824 coll privee

Adrienne de Carbonnel de Canisy,  Gérard, 1824, collection privée

Lequel, à son tour, se souviendra sans doute de la composition de Julie, pour ce portait réalisé cinq ans plus tard.


sb-line

Ainsi le portrait enturbanné de la jeune Julie revendique un triple patronage :

  • celui des coquettes de l’Ancien Régime,
  • celui des meilleurs peintres, hommes et femmes, d’antan et d’aujourd’hui,
  • et celui, intemporel, des jolies femmes culottées et sûres de leur charme.



Le salon de 1819

Sainte Clotilde

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819 p 48

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819, p 48

Au Salon de 1819, le morceau de bravoure de Julie n’était pas son autoportrait, mais un sujet propre à séduire catholiques et royalistes : celui de Sainte Clotilde, vénérée pour avoir converti Clovis à la vraie foi. Julie avait tapé juste car le tableau fut aussitôt acheté par Louis XVIII et se trouve encore accroché sur les murs de l’Assemblée Nationale.

Ce tableau avait reçu un accueil très favorable des condisciples de Julie, les autres élèves de David, comme en témoigne leur compte-rendu du Salon de 1819 [1] :

« Nous opposerons à cette critique une production de Mlle Duvidal. Clotilde , reine de France, assise près du berceau de son second fils mourant , élève vers le ciel ses yeux pleins de larmes, pour implorer sa guérison. Sa main maternelle presse celle de son enfant, presque inanimé ; l’espoir renaît sur sa belle et noble physionomie : elle aperçoit un rayon céleste, présage du succès de sa prière. Ce tableau , simple dans sa composition , d’une belle couleur et d’une facile exécution , décèle le germe d’un grand talent. Les détails et les draperies sont soignées; le velours vert des vêtements de la reine est d’un très- bon effet. Nous croyons cependant devoir rappeler à cette jeune artiste qu’il n’y a point de couleurs dans l’ombre, et que si l’on oublie ce principe , l’effet de la lumière est nul ; elle aurait dû rompre le ton du velours de la robe, qui n’est point éclairé , et qui parait cru; mais que de droits acquis à l’indulgence dans presque toutes les autres parties du tableau ! « 


Portraits de Mlles **

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819 p 173

Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivans. Salon de 1819 p 173

Mais la mention qui nous intéresse ici se trouve dans la partie « Suppléments » du catalogue : qui sont ces demoiselles anonymes, et s’agissait-il d’un double portrait , ou de deux pendants ?

La lettre des élèves de David nous donne immédiatement la moitié de la solution :

« Nous ne devons point oublier deux charmants portraits de femmes, par le même auteur ; nous avons surtout admiré celui dont la tête est coiffée d’un turban rouge. Il est ressemblant, car nous en avons reconnu l’aimable original. L’artiste promet de parcourir avec succès cette carrière qui n’est pas sans mérite et sans difficultés. « 


Autoportrait Julie Duvidal Point Interrogation

Ainsi, la femme au turban rouge, l‘ »aimable original » reconnu par ses condisciples, était accompagnée au Salon de 1819 d’une autre demoiselle Duvidal : un tableau dont presque aucune trace ne subsiste, hormis cette mention au catalogue.


Les soeurs Duvidal

Julie DUVIDAL DE MONTFERRIER Drolling date inconnue LouvreJulie Duvidal de Montferrier, dessin de Drolling, début XIXeme Zoe Jacqueline DUVIDAL DE MONTFERRIER Dupre 1824Zoë Jacqueline Duvidal de Montferrier, dessin de Dupré, 1824

Cabinet des Dessins, Louvre, Paris

Cette demoiselle qui figurait dans l’autre tableau ne peut être que sa soeur chérie Zoë, âgée de 18 ans à l’époque, et dont ce dessin nous restitue l’image quelques années plus tard. Un ouvrage passionnant a reconstitué récemment, dans le détail, la vie des des soeurs Duvidal, d’après les nombreux documents restés dans la famille Hugo [3]


Julie_Duvidal_de_Montferrier Gerard 1830 Hauteville House
Julie Duvidal de Montferrier, Gérard, 1826, Hauteville House
Leopold Robert Paysanne de la campagne de Rome 1824 Museedu Louvre
Paysanne de la campagne de Rome (Zoë Duvidal), Léopold Robert, 1824, Musée du Louvre

Les soeurs Duvidal ont également servi de modèle à des peintres de leur entourage :

  • Gérard a peint son élève Julie, envers laquelle il éprouvait certainement une tendre inclination ([3], p 96 )
  • Léopold Robert, compagnon de voyage des deux soeurs en Italie, a déguisé Zoë en paysanne romaine ([3], p 156 ).


Duvidal_de_Montferrier_-_Abel_Hugo_1830 Chateau de Versailles
Abel Hugo, Julie Duvidal de Montferrier, 1830, Château de Versailles
Pierre-Charles_Alexandre_Louis
Pierre-Charles Alexandre Louis [2]

Julie épousera en 1827 le frère aîné de Victor Hugo, Abel.

Zoë, moins brillante que sa soeur, épousera en 1835 un médecin célèbre, dont elle n’aura pas d’enfant.


Un lecteur de ce blog nous a communiqué un document inédit, qui lève un coin du voile sur le pendant perdu, tout en ouvrant de nouvelles questions.

Le pendant perdu

Pendants expose en 1819 Duvidal

Portaits de Mlles Julie et Zoë Duvidal,
Gravure de Rose Maury, Collection privée,
Photo copyright Gladysz Nicolas

Cette gravure comporte une erreur de date : « Salon de 1818 » au lieu de 1819 ; l’abréviation « ips p » (ipse pinxit) confirme que la femme au turban, à gauche, est bien l’autoportrait de Julie Duvidal ; mais le nom de la personne de droite n’est malheureusement pas précisé.

Julie a respecté ici plusieurs conventions des pendants :

  • symétrie des attitudes ;
  • opposition intérieur/extérieur (à gauche dans une grotte, à droite devant un arbre) ;
  • contraste cohérent des couvre-chefs : le turban d’intérieur, le chapeau pour sortir ;
  • contraste entre le décolleté et l’habillé.

En se positionnant à gauche, Julie adopte la position dévolue à l' »homme » dans les pendants de couple (voir Pendants célibataires : homme femme) et se place donc implicitement en position de protectrice par rapport à sa soeur cadette.

La gravure n’a pas de date, mais nous allons pouvoir l’évaluer approximativement en nous intéressant à la biographie de la graveuse : Rose Maury.


Une enfant prodige

En 1895, une anecdote amusante de la vie du ministre Victor Duruy éclaire les débuts de l’artiste [4] :

« En 1867, étant ministre de l’instruction publique, il fut à Lectoure inaugurer le collège. A l’issue de la solennité, comme il attendait, à la gare, l’heure du départ pour Paris, il aperçut une fillette de cinq ans, la fille du chef de gare, qui, un cahier à la main, crayonnait une esquisse. Que faites-vous là, mon enfant? lui demanda Victor Duruy. – Votre portrait, monsieur. – Vraiment! voudriez-vous me le montrer? – Avec plaisir. Et la petite remit au ministre sa silhouette très ressemblante, qu’il emporta.
Peu de temps après, Victor Duruy s’intéressant à cette Nelly Jacquemard en herbe, fit nommer le père à un poste voisin d’une grande ville, où la jeune artiste put se fortifier dans l’art du dessin. Cette enfant n’était autre que Rose Maury qui, après avoir été lauréate remarquée aux beaux-arts, poursuit actuellement sa carrière en collaborant à divers journaux illustrés parisiens. »

Ce qui nous donnerait une naissance en 1862.


Le fille du chef de gare

D’après le Le Journal de Toulouse, elle serait plutôt née en 1860 [4a].

Le Catalogue illustré de l’Exposition des arts incohérents de 1886 nous indique qu’elle est née à Avignonet. On l’y retrouve bien, non pas en 1862 ni en 1860, mais le 26 mars 1858, fille du Chef de Gare d’Avignonet.

Mlle Maury avait l’art de se rajeunit auprès des journalistes !

Nous la retrouvons à la gare de Villefranche de Lauragais, tout près d’Avignonet, où elle vend un recueil artisanal de ses gravures réalisées alors qu’elle n’avait que douze ans [5].

Il semble donc que son père, qui sera nommé plus tard chef de gare à Pamiers, soit resté à Avignonet (qui n’est qu’à 40 kilomètres de Toulouse) pendant toute l’enfance du prodige : l’anecdote avec Victor Duruy, fausse pour la date, semble donc également fausse pour le fond (Victor Duruy, mort en 1894, ne pouvait pas démentir).


L’étudiante appliquée

En 1875, elle peint un tableau sur l’Inondation de Toulouse et une « Sainte Vierge bénissant le monde » donnée à l’Eglise d’Avignonet [5a]. En 1876, elle monte à Paris, à l’Ecole Nationale de dessin, où elle obtient un premier prix de dessin d’après nature et un premier prix de dessin d’académie [6]. En 1877, elle y termine ses études en remportant onze nominations, huit premiers prix et la médaille d’or donnée par le ministre des Beaux-Arts [5a].Elle a moins de succès en 1878 au concours organisé par l’Union Centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie (2e mention ex-aequo), dont le sujet était à vrai dire peu stimulant : Décoration d’un écran-rouleau en développement, demi-grandeur d’exécution.


Rose Maury Toulousaine 1878
Toulousaine, Rose Maury, 1878.

De cette même année date sa première gravure imprimée [7] : cette Toulousaine dans laquelle on aimerait reconnaître un autoportrait.

Il faudra attendre les années 1883-85 pour la retrouver assez régulièrement comme caricaturiste de presse, notamment dans le Journal amusant. L’essentiel de sa carrière se fera ensuite dans les illustrés pour enfants, notamment la Semaine de Suzette.  En 1899, elle est nommée Officier d’Académie (L’Express du Midi, 8 juin 1899).


La protégée de Léopold Hugo

  
Leoplod Hugo par Rose MauryAutoportrait gravé par Rose Maury, Hauteville House
Leopold Armand Hugo recto
Collection particulière Photo copyright

Le comte Léopold Armand Hugo

 

Le fils de Julie Duvidal et d’Abel Hugo, le comte Léopold Armand, était un grand original : ingénieur des Mines, inventeur de concepts mathématiques lourdement hugocentrés (les hugodomoïdes, la théorie hugodécimale), il se piquait également d’être sculpteur et graveur. On ne sait pas quand ni comment il a sympathisé avec Rose Maury, mais il lui a commandé plusieurs gravures à partir de ses propres oeuvres. Peut-être cette jeune méridionale sans le sou, enfant prodige et artiste méritante, lui rappelait-il son propre génie et la carrière de sa mère ?


Date probable de la gravure des pendants

Pendants expose en 1819 Duvidal

Photo copyright

En 1880, Léopold fit plusieurs dons à différents musées. A l’Ecole des Beaux Arts, , probablement la même année, il donna l’Autoportrait de sa mère Julie, morte en 1865. L’autre pendant du Salon de 1819, le portrait de Zoë, avait dû être offert à celle-ci, puisque Léonard l’aurait inclus dans le même don s’il l’avait eu en sa possession. A la mort sans enfants de Zoë en février 1880 (après son mari en 1872), il est probable que son portait ait été récupéré par le troisième enfant de la fratrie, Jean-Jacques Armand Duvidal, passant ainsi dans la famille des marquis de Montferrier.

Il est possible que ce soit à l’occasion de cette donation que Léopold ait commandé la gravure à Rose Maury, afin de garder le souvenir des deux pendants (tout en se trompant d’un an sur la date). Mais en 1880, celle-ci n’avait que 22 ans et était pratiquement inconnue.

Il est donc plus probable que ce soit dans les années suivantes qu’il ait rencontré Rose. Celle-ci aurait donc réalisé la gravure sans avoir sous les yeux le portrait de Julie, ce qui pourrait expliquer certaines »erreurs » manifestes :


Autoportrait Julie Duvidal
Portrait Julie Duvidal
Photo copyright

Le turban est plié différemment, le décolleté est plus généreux et le manteau s’arrondit en une sorte de corolle très différente de l’original.


Le pendant retrouvé (SCOOP !)

Autoportrait Julie Duvidal
Portait de sa soeur Zoe, par Julie Duvidal de Montferrier, 1819 localisation inconnue

Grâce à un livre anglais de 1951 [7a] , nous avons pu reconstituer le pendant, qui se révèle plein de vie et d’expression : les deux soeurs se retournent vers le spectateur, l’une légèrement de face, l’autre légèrement  de dos. L’aînée, l’originale, campée dans sa grotte romantique , arbore le costume oriental qui justifie son décolletté ; la cadette, la sage, se promène en habit bourgeois, le chapeau orné de fleurs et le cou d »une corolle de dentelle.

Capture

Le portrait de Zoë, attribué à Gérard, était donc resté dans la famille du marquis de Montferrier.


Portait de sa soeur Zoe, par Julie Duvidal de Montferrier, 1819 localisation inconnue
Portrait Zoe Duvidal
Photo copyright

On se perd en conjectures sur l’écart, encore plus grand que dans le cas de Julie, entre le tableau et sa retranscription par Rose Maury. Il semble impossible qu’elle ait eu les portraits sous les yeux. Probablement a-t-elle travaillé d’après les souvenirs de Léopold, plus frais dans le cas de Julie, plus éloignés dans le cas de Zoë (le marquis de Monrferrier, officier de cavalerie, ne se trouvait peut être pas à Paris à l’époque).


Portrait Julie Duvidal inversePhoto copyright Portrait Zoe DuvidalPhoto copyright

Sans doute Rose a-t-elle reconstitué le portrait de Zoë en décalquant celui de Julie , ce qui expliquerait la symétrie un peu lourde  que dégagent les pendants gravés.


Connaissant le portrait de Zoë, nous pouvons maintenant remonter le temps à la recherche d’antécédents à son chapeau, tout comme nous l’avons fait pour le turban de Julie.



La femme au chapeau

LOUIS BOILLY PORTRAIT OF MADAME SAINT-ANGE CHEVRIER IN A LANDSCAPE 1807 Nationalmuseum Stockholm
Portrait de Madame Saint-Ange Chevrier dans un paysage
Louis Boilly, 1807, Nationalmuseum Stockholm

Douze ans auparavant, sous l’Empire, la mode est encore aux longues robes à l’antique. Pour sortir se promener, cette jeune personne a pris un chapeau de paille orné d’une plume.


vigee-lebrun-marie-antoinette-a-la-rose-1783
Portrait de Marie-Antoinette en gaule
Elisabeth Vigée-Lebrun,1783, National Gallery of Art, Washington
vigee-lebrun-marie-antoinette-1783
Portrait de Marie-Antoinette à la rose
Elisabeth Vigée-Lebrun,1783, Château de Versailles

En 1783, Marie-Antoinette avait déjà arboré le chapeau de paille fine à larges bords (dit « à la jardinière », « à la laitière » ou « à la bergère ») et la « gaule », simple robe de mousseline ou de percale, dans ce tableau qui fit scandale au Salon de 1783 : cette tenue d’intérieur était jugée trop intime pour un portrait de la Reine. Mme Vigée-Lebrun le corrigea incontinent en un portrait plus officiel.


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Autoportrait au chapeau de paille, Elisabeth Vigée-Lebrun, 1782, National Gallery, Londres
vigee-lebrun-duchesse-de-polignac-1782-ht
La Duchesse de Polignac Elisabeth Vigée-Lebrun, 1782, Château de Versailles

La mode du chapeau de paille avait été lancée l’année d’avant par Madame Vigée-Lebrun elle-même, aussitôt imitée par les autres dames de la cour.



rubens-le-chapeau-de-paille-ou-suzanne-fourment-1622-25 National Gallery, Londres

Le chapeau de paille, Rubens, 1622-25, National Gallery, Londres

Cet autoportait promotionnel lui avait été inspiré, selon ses dires, suite à une visite à Anvers où elle avait contemplé ce célèbre portrait de Rubens :

« Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens ; son grand effet réside dans les deux différentes lumières que donnent le simple jour et la lueur du soleil, et peut-être faut-il être peintre pour juger tout le mérite d’exécution qu’a déployé là Rubens. Ce tableau me ravit et m’inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en cherchant le même effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma palette à la main. » [8]



Au travers des régimes

Pendants expose en 1819 Duvidal
Photo copyright

Dans ce pendant très original, qui respire toute l’ambition de la jeunesse, nous sommes maintenant à même de percevoir l’intention qui devait être évidente pour les contemporains : après la Révolution et l’Empire, renouer avec une certaine esthétique d’Ancien Régime.


vigee-lebrun_1800 Ermitage vigee-lebrun-autoportrait-au-chapeau-de-paille-1782 National Gallery, Londres

Que ce soit pour le turban ou pour le chapeau de paille, il est clair que Julie Duvidal de Montferrier se place délibérément dans la continuité d’une Vigée-Lebrun dont les tableaux, en particulier les portraits de Marie-Antoinette, avaient été après 1815 réhabilités et ré-accrochés au Louvre, à Fontainebleau et à Versailles.



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C’est le moment, pour conclure, de dire quelques mots sur les quatre vies de Jean-Jacques du Vidal, marquis de Montferrier (1753 – 1829) [9]. Car le père de Julie et Zoë n’était pas n’importe qui, passant à travers les changements de régime en perdant une bonne partie de sa fortune, mais ni son dynamisme ni son entregent.

sb-line

Première vie : le Languedoc sous l’Ancien Régime (1753-1789)

Pajou Jean Philippe du Vidal Marquis de Montferrier Terre Cuite Musee de Montreal
Jean-Jacques Philippe du Vidal, Marquis de Montferrier
Pajou, Terre Cuite, Musée des Beaux Arts de Montréal

Jusqu’en 1789, Jean-Jacques du Vidal fut l’un des trois syndics généraux du Languedoc, comme avant lui son père et son grand-père. Administrateur de haut niveau, le syndic général était une courroie de transmission essentielle entre les Etats de la province et les administrations royales.


livre leenhardt 1931-1

Illustration de « Quelques belles résidences de Montpellier » (partie 2), publié en 1932 par  Albert Leenhardt.

Les Du Vidal habitent à Montferrier un des plus beaux châteaux du Languedoc, qui sera détruit à la Révolution.
En 1781, il épouse à Paris Charlotte de Chardon dont il a une fille, Rose, la même année.


Deuxième  vie : Paris durant la Revolution (1789-1799)

En 1789, après l’abolition des Etats provinciaux, il se cache quelque mois à Montferrier puis abandonne définitivement le Midi pour s’installer à Paris. Jouissant d’une réputation de philanthrope, il ne subit qu’un court séjour en prison en 1793, et cache chez lui son cousin Cambacérès, le sauvant ainsi de l’échafaud [10] . Sa femme ayant préféré émigrer, il épouse en 1794 une demoiselle Delon, la nourrice de sa fille et  qui savait à peine lire [11]. En 1797 naît Julie.


Troisième vie : le Consulat et l’Empire (1800 – 1815)

Duvidal President du Consulat 1804, esquisse de Julie Duvidal

Duvidal, Président du Tribunat en 1804, esquisse de Julie Duvidal, collection particulière
Photo copyright Gladysz Nicolas

Une fois Cambacérès devenu Second Consul, le sieur Duvidal se voit confier des postes administratifs importants. En 1803, il obtient a Légion d’Honneur, en 1804 il est nommé président du Tribunat ; à partir de 1807, Maître à la Cour des Comptes, et en 1808 Chevalier de l’Empire. On dit qu’une camaraderie de régiment avec le jeune Napoléon Bonaparte aurait pu faciliter ces promotions. Enfin son appartenance maçonnique, ainsi que celle de sa femme, ne gâtait rien.

En 1800 naît Zoë, suivie en 1801 de Jean-Armand. A signaler en 1800 un des mariages les plus retentissants du Consulat entre sa fille Rose (celle de son premier mariage) et le banquier Basterrèche, richissime mais « le plus effroyable des monstres » [11], ce qui inspira à Bonaparte cette forte sentence : « Ah ! Le présent fait oublier le futur ! ». Ledit banquier eut le bon goût de décéder 18 mois plus tard, laissant Rose veuve et fortunée.


Quatrième vie : la Restauration (1815 – 1829)

En 1815, Duvidal fut tout bonnement restauré dans son marquisat, et confirmé dans ses fonctions à la Cour des Comptes jusqu’à sa retraite en 1827.

Ainsi la vie de Jean-Jacques Philippe du Vidal, toute de compétence, de connivences de classe et d’une bonne dose d’ambition, éclaire cet esprit de continuité qui se lit dans le pendant imaginé par sa fille aînée à l’aube de sa carrière artistique, ainsi que la volonté d’excellence et la confiance en sa séduction.



Références :
[0] « Le portrait à turban par Gérard, composé depuis la mort, mais d’après un parfait souvenir. » Sainte Beuve, Portraits, Tome III, 1836, p 120
[1] Lettres à David, sur le Salon de 1819 . Par quelques élèves de son école. Ouvrage orné de vingt gravures, p 191 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62304479/f223.item.r=Duvidal
[2] Source : Fielding Hudson Garrison, An introduction to the history of medicine: with medical chronology, bibliographic data, and test questions London & Philadelphia, W.B. Saunders, 191 https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Charles_Alexandre_Louis
[3] La belle-sœur de Victor Hugo, Caroline Fabre-Rousseau, 2017
[4] Le Voleur illustré : cabinet de lecture universel , 3 janvier 1895 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6282038z/f17.texteImage
[4a] Le Journal de Toulouse du 15 août 1877 annonce sa Médaille d’Or : « La victorieuse d’hier est une jeune fille de dix sept ans ».
[5a] Histoire des Ariégeois (comté de Foix, vicomté de Couserans, etc.) De l’esprit et de la force intellectuelle et morale dans l’Ariège et les Pyrénées centrales. Avec eaux-fortes de Chauvet, par Henri Duclos, 1886, TOME XI, p 261
[6] Les Gauloises : moniteur mensuel des travaux artistiques et littéraires des femmes, 1876
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123987p/f22.image.r=%22rose%20maury%22?rk=21459;2
[7] L’Illustration nouvelle par une société de peintres-graveurs à l’eau-forte : deuxième partie : dixième année, dixième volume : 1878
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b85276055/f37.item
[7a] French painting. 12 colour plates and 139 photogravure plates. Introductory note by Geoffrey Grigson, by Taylor, Basil, London, New York, Thames and Hudson, 1951
[10] Biographie universelle et portative des contemporains, ou, Dictionnaire historique des hommes vivants, et des hommes morts depuis 1788 jusqu’a nos jours, qui se sont fait remarquer chez la plupart des peuples, et particulièrement en France, par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes, F.G. Levrault, 1834 p 186
https://books.google.fr/books?id=dbFNAQAAMAAJ&pg=PA186&dq=Jean+Jacques+Philippe+Duvidal+de+Montferrier&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjqjLjrybPcAhXHzqQKHY10AKkQ6AEIRDAF#v=onepage&q=Jean%20Jacques%20Philippe%20Duvidal%20de%20Montferrier&f=false

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