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2 Ponts de Narni : vue de face

Ce point de vue donne lieu à de nombreuses variantes, selon la manière dont on cadre le pont médiéval par rapport au pont antique. Le plus souvent, celui-ci est vu à contrejour, afin d’accentuer son gigantisme : ce qui correspond, comme nous l’avons vu chez Corot, à la lumière du matin (voir  1 Ponts de Narni : vue plongeante ).

Les ponts de Narni

1760, eau-forte de Forrester, dessin de Stephens

1760-Forester-Stephens Pont de Narni

Effet de contrejour pour cette première gravure « touristique » montrant les deux ponts de Narni.

La composition est divisée en trois bandes verticales bien délimitées :

  • les piles et l’église de la rive gauche,
  • le vacher, ses deux vaches et la montagne au loin,
  • l’arche sous laquelle s’inscrit tout ce que l’on voit du pont médiéval.


La bande centrale  vide fait ressentir visuellement la cassure du pont antique, et son absence de symétrie.


En contraste, le pont médiéval possède  deux arches de part et d’autre de la tour centrale. Comme nous le verrons sur les gravures suivantes, il n’avait en fait qu’une seul arche à gauche de la tour, et cinq à sa droite.

Forrester a donc inventé une délibérément une opposition

entre le pont antique, rompu et dissymétrique,

et le pont médiéval, intact et symétrique.

Les ponts de Narni

Weirotter, 1770, eau-forte (retournée de gauche à droite)

 1770 Weirotter Pont de Narni retourné

La composition est divisée en deux bandes verticales :

  • à gauche le pont médiéval et le fleuve, surplombés par l’arc effondré ;
  • à droite l’arche subsistante et le chemin,  sur lequel s’éloigne un homme avec un bâton sur l’épaule.


Tandis que Forrester inscrivait le pont médiéval à l’intérieur de l’arche, Weirotter adopte le parti-pris inverse, en l’extrayant en totalité.

La subordination devient substitution, le pont médiéval permet de traverser le fleuve tandis que l’ancienne arche, vide, ne sert objectivement plus à rien.

Première vue des ruines du pont d’Auguste sur la Nera à Narni

Hackert, 1779, gravure

1779-Hackert_Pont de Narni

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Cette gravure est la première d’une paire, chacune montrant une face  du pont de Narni (voir  5 Narni : Le pont antique en vue de derrière  pour la seconde vue).

 


Le premier plan

La rive gauche sert de repoussoir et occupe presque toute la largeur de la gravure, ne laissant au fleuve qu’un mince filet à droite.

L’oeil est attiré par la vache noire du centre, la seule  à avoir remarqué la présence de l’artiste et à le regarder frontalement. A côté, une vache blanche regarde quant à elle le pont.

Le couple assis inverse les couleurs et les attitudes : le vacher en vêtements sombres regarde le pont, la paysanne en robe et foulard blancs tourne sa tête de trois quarts.


Le second plan

A gauche, trois vaches, sur une seconde avancée de la rive.

Les deux groupes de bovidés indiquent au spectateur comment lire la gravure :

« regarde d’abord devant et au centre, puis derrière et à gauche : et tu auras vu les deux ponts de Narni. »


Un réalisme approximatif

La perspective est quelque peu fantaisiste, les piles ayant chacune un point de fuite différent.
1779-Hackert_Pont de Narni_perspective

Mais pour une fois le nombre d’arches du pont médiéval est exact, ainsi que le fait que les deux ponts ne sont pas exactement parallèles.

Les ponts de Narni

1798, gravure de Edward, dessin de Merigot

1798_edward_merigot_Pont Narni

Nous voici en plein roman gothique : deux barques vides sur la rive, une autre qui part pour une mystérieuse navigation nocturne, des rochers dangereux qui affleurent entre les piles…

En fait, la composition recopie exactement celle de Hackert : sinon que le contrejour a laissé place à  la nuit et le ciel vide  à des nuages inquiétants. Mais les copistes ont ajouté, peut être involontairement, une  trouvaille digne du surréalisme : l’élément focal du premier plan – le regard bovin, a été promu en un regard céleste : celui de la lune, pupille brillante au centre de son oeil de nuages.

1798_edward_merigot_Pont Narni detail

L’arche centrale absente se trouve ainsi doublement soulignée  :

barrée par le reflet rectiligne de la lune,

et évoquée par la rondeur de l’astre.

Les ponts de Narni

Jean-Thomas Thibault, 1790,  lavis, Harvard Art Museums/Fogg Museum

1790-Jean-Thomas Thibault dessin Pont de Narni

Dans ce lavis  rapide, fait sans doute sur le motif, seule l’arche antique intéresse le dessinateur : le pont médiéval est réduit à quelques arches dans le lointain.

Les ponts de Narni

Jean-Thomas Thibault, 1790,  aquarelle, Indiana University Bloomington

1790-Jean-Thomas Thibault aquarelle Pont de Narni


La composition

Dans l’aquarelle, beaucoup plus travaillée, Thibault  a rajouté dans le champ la deuxième pile du pont antique, fermant la composition sur la gauche.

Astucieusement, il tire maintenant parti de la superposition des  deux édifices pour servir son propos :  la démesure du pont d’Auguste.

A droite, une arche du pont médiéval  s’inscrit à l’intérieur de l’arche romaine, laquelle a de plus été étirée vers le haut : l’arche naine rend l’autre géante.

A gauche, la pile avec son départ d’arcature permet à l’oeil d’imaginer l’arche manquante, passant très haut au dessus de la montagne. Tandis qu’en contrebas, une arche minuscule du pont médiéval, qui plus est cachée par les branchages, prouve  bien que toute comparaison est impossible.


Les personnages

Par ailleurs, l’aquarelle est animée par quelques personnages  : sur la route, un couple de paysans chemine avec deux ânes, sous les yeux d’un autre paysan assis à l’ombre d’un arbre. Un autre est couché plus loin, deux femmes en fichu rouge passent sous le pont, confirmant son échelle gigantesque.

Détail amusant : deux casse-cous ont grimpé sur l’arche, l’un semblant encourager l’autre à avancer : encore une manière de souligner la hauteur prodigieuse de l’édifice.

Les ponts de Narni

Turner, 1794-95, aquarelle, collection privée.

1794-95 Turner_Pont Narni

Quatre ans à peine après l’aquarelle  de Thibault, le jeune Turner dessine le même motif avec un parti pris tout aussi mensonger, mais en sens inverse : la ruine héroïque n’est plus qu’un vieux pont.

Turner ne voit pas la maçonnerie intacte  ni les bossage : seulement de vieux murs à l’appareil rustique. Aucun intérêt de monter sur l’arche : elle n’est pas haute, s’effondre sur sa gauche et porte quelques maigres buissons : rien à avoir avec le monde d’en-haut imaginé par Thibault.

Enfin, le pont médiéval est inversé : les cinq arches  sont dessinées à gauche de la tour, alors que sous ce point de vue elles devraient être à droite.

En 1794, Turner a 19 ans, il étudie à l’académie Munro à Londres, n’a encore jamais mis les pieds en Italie, et réalise ce travail d’étudiant en recopiant fidèlement le dessin de Cozens ci-dessous.

Cozens_The_Bridge_of_Augustus_near_Narni

L’anomalie sur la structure des murs s’explique par l’imprécision du croquis : les pierres de taille ne se voient que si l’on sait qu’elles sont là.  En revanche, l’erreur sur le pont médiéval est inexplicable si Cozens a réalisé son croquis sur le motif : sans doute a-t-il rajouté le second pont de mémoire, ce qui expliquerait également sa position beaucoup plus  oblique que dans la réalité.


Old welsh bridge at Shrewsbury

Turner, 1795, The Whitworth Art Gallery

welsh-bridge-at-shrewsbury

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Une aquarelle de Turner, exactement de la même époque, montre la différence entre un travail de copie et une oeuvre déjà magistrale,  travaillée directement sur le réel.

La composition transpose dans le pays de Galles  le même rapport chronologique que celui des ponts de Narni : au premier plan le pont le plus ancien et le plus décrépit ;  au second plan le pont le plus récent, tellement récent d’ailleurs qu’il est ici encore en construction (ce qui était bien le cas en 1795).


La contre-plongée rend gigantesque le  pont médiéval et accentue son caractère tridimensionnel : les becs des piles et les encorbellements de la maison le projettent vers l’avant ; les nervures sous les arches le creusent vers l’arrière. En comparaison, le pont néoclassique apparaît plat, bidimensionnel et minuscule :

il s’inscrit entièrement sous une seule arche de l’ancêtre,

telle une jeune pousse entre les racines d’un géant.


Le reflet de l’arche médiévale ajoute à cette signification : elle forme un cercle complet qui enserre dans son anneau protecteur à la fois le petit pont et la barque à l’amarre. Tandis qu’à l’arrière-plan,  la nouvelle arche est bien incapable de refermer son emprise.

Le pont neuf apparaît comme en gestation sous cette arche utérine :

il a encore ses échafaudages , et il n’a pas encore son reflet.


Bertin, un des maîtres de Corot,  illustre ici l’esthétique néo-classique du paysage : il ne s’agit pas de s’embarrasser de la réalité, l’artiste a toute latitude pour recomposer les éléments selon sa conception de la beauté. 

Les ponts de Narni

Jean-Victor Bertin, vers 1810, collection privée

1810 cc_bertin_Jean Victor retourne_Pont Narni

Regardons d’abord  le tableau dans un miroir, de manière à placer le pont médiéval dans le bon sens (avec ses arches à droite de la tour). Le pont antique est montré comme d’habitude en contrejour, avec la même exagération verticale que dans l’aquarelle de Thibault. Par comparaison avec celle-ci, le pont médiéval a été  décalé vers la gauche, de manière à ce que sa tour soit comparable en hauteur à la pile de gauche.


1810 cc_bertin_Jean Victor_Pont Narni
Regardons maintenant le tableau directement :  il s’agit d’une une vue de derrière classique, avec le monastère de San Cassiano s’encadrant dans l’arche romaine ( voir 5 Narni : Le pont antique en vue de derrière ). Mais dans ce point de vue, évidemment, le pont médiéval n’a plus sa place.

Ici, la méthode néoclassique trouve une sorte de point culminant :

en superposant en une seule  toile des éléments de la vue de face et la vue de derrière,

Bertin invente une sorte de tableau réversible, combinant deux points de vue incompatibles.

Les ponts de Narni

Ernst Fries, 1826, dessin

1826_Fries_Ernst_Pont Narni

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Enfin un dessin réaliste, la même année que l’esquisse de Corot.

Le réalisme n’exclut pas la composition : il suffit de bien choisir son point de vue. Fries s’est placé de manière à ce que le pont médiéval soit centré verticalement au milieu du pont romain. Et de manière à ce qu’horizontalement, les piles du premier encadrent exactement deux arches du second. Ainsi les irrégularités d’écartement du pont romain compensent la dissymétrie du pont médiéval.

L’impression de solidité, d’harmonie ne résulte pas du hasard…

Les ponts de Narni

1864, gravure de Centenari, dessin de Rumi

1864_Centenari_Rumi_Pont Narni

En comparaison, cet illustrateur sans doute payé à la tâche ne s’est pas compliqué la vie : en supprimant deux piles du pont romain et la tour du pont médiéval, il s’évite les difficultés, mais perd du coup tout ce qui fait l’originalité des deux ponts de Narni.

Reste une sorte de viaduc de chemin de fer incomplet, avec une passerelle en bois à l’arrière-plan.

Le pont de Narni

1865, John Gast

1865_Gast_John_Pont Narni

Ce voyageur américain, l’année suivante, est plus fidèle au site que les deux italiens : lui au moins s’est déplacé sur le motif. Composition solide, arrimée autour des rocs de  bonne taille qui, au premier plan, semblent tombés des ruines de l’arrière-plan.

Ce point de vue éloigné a pour avantage supplémentaire d’éliminer le second pont, camouflé dans les arbres.

Pompeo Molins pont narniPhotographie de Pompeo Molins

Voici le pont tel qu’il apparaissait à la fin du XIXème siècle. Incendié en juillet 1849 par Garibaldi pour retarder l’avance de l’armée française, il fut détruit par l’armée  allemande en 1944 pour retarder l’avance des partisans de la brigade garibaldienne.

Concluons qu’en vue de face, tout le monde (sauf un américain) a vu les deux ponts :
l’audace de Corot n’en apparaît que plus manifeste.

3 commentaires to “2 Ponts de Narni : vue de face”

  1. We live in Narni
    and we like to Know if are possible have in high resolution the Photographie de Pompeo Molins .
    This for study exploration
    Thanks in advance
    Giuseppe Fortunati

  2. […] Successivamente, compare come direttore del “Premiato Stabilimento Fotografico di Enrico Verzaschi”.Si hanno sue notizie fino alla fine del 1878. Le foto che ci hanno lasciato tali artisti sono tra le prime ad immortalare il nostro territorio e ci permettero di poter rivivere un pezzo importante della Narni a cavallo dell’Unità d’Italia. Per approfondimenti sulle immagini del ponte vedere anche il sito francese http://artifexinopere.com/?p=3805 […]

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