Les pendants de Jean-François de Troy
De nombreux pendants de de Troy ont disparu, ou sont inaccessibles aujourd’hui. Ceux présentés ici sont issus de la liste établie par Christophe Leribault, dand Jean-François de Troy (1679 – 1752, Paris, Arthena, 2002 [0]. Je n’ai pas inclus ceux dont la localisation actuelle est inconnue ou dont les photographes sont de trop mauvaise qualité.
Pendants d’Histoire
Coriolan devant Rome, 1715 | L’Enlèvement des Sabines, 1716 |
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De Troy, Musée Antoine-Lecuyer, Saint Quentin
Ce pendant intérieur – extérieur met en balance deux épisodes de l’histoire de Rome dans lesquels les femmes jouent des rôles opposés :
- dans l’un, elles sont l’agent de la réconciliation (la famille de Coriolan l’implore de ne pas attaquer Rome, sa ville natale) ;
- dans l’autre, elles sont les victimes et les symboles de la dissension entre Romains et Sabins.
La composition sert visuellement cette opposition :
- dans le premier tableau, sous une tente unificatrice, un groupe compact de femmes et d’enfants se développe jusqu’à l’épouse et au fils de Coriolan, qu’il prend dans ses bras ;
- dans le second, les femmes sont dispersées entre les hommes et le chevaux, devant une architecture scandée par des colonnes qui divisnet le scène en compartiments dissociés.
Bacchus enfant confié par Mercure aux nymphes du mont Nysa | Bacchus recueillant Ariane dans l’île de Naxos |
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De Troy, 1717, Gemäldegalerie Berlin
De manière bien plus structurée qu’il n’y parait, les tableaux sont divisés chacun en trois sections homologues :
A gauche, une introduction explicative :
- le lac du mont Nysa contre la mer avec un bâteau ;
- Zeus (le père de Bacchus) dans les cieux au dessus de la vache nourricière, contre Silène (le précepteur de Bacchus) sur son âne ;
- le rythme des cymbales contre le rythme du tambourin.
Au centre le trio principal :
- Mercure en vol, Bacchus bébé et une nymphe, contre Cupidon en vol, Ariane et Bacchus jeune homme.
A droite, l’agréable conclusion – la boisson et l’amour :
- un ivrogne lutine une nymphe près d’un vase, un satyre en lutine deux près du char qui attend les amoureux.
Suzanne et les vieillards De Troy, 1721, National Arts Museum of the Republic of Belarus, Minsk |
Loth et ses filles De Troy, 1721, Ermitage, Saint Pétersbourg |
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Ingénieusement rapprochées, les deux scènes bibliques de la lubricité affichent ici leur symétrie :
- en extérieur jour, une femme nue est prise à partie par deux vieillards ;
- en extérieur nuit, un vieillard est pris à partie par deux femmes nues.
A noter que la femme de Loth, qui eût cassé la symétrie, est carrément escamotée.
Si l’on déshabille par la pensée le vieillard de droite, on verra que ses gestes, une main sur la cuisse de Suzanne et l’autre tenant sa main, miment fidèlement ceux de la fille de droite, une main sur la cuisse de Loth et l’autre tenue par sa main (pose particulièrement lubrique où la fille, caressant de sa tête la barbe blanche de son père, en profite pour détacher discrètement son manteau).
De même, le vieillard de gauche, debout derrière Suzanne et argumentant avec ses doigts, ressemble à la fille de gauche, debout derrière Loth et argumentant avec sa carafe.
Dans chaque tableau, le couple d’assaillants, hommes ou femmes, illustre les deux moyens de la corruption : celle des sens et celle de l’esprit.
De part et d’autre, les riches soieries et la vaisselle d’or ajoutent le luxe à la luxure.
Un triptyque galant (SCOOP !)
Suzanne et les Vieillards Musée des Beaux Arts, Rouen |
Loth et ses filles Musée des Beaux Arts, Orléans |
Bethsabée au bain Musée des Beaux Arts, Angers |
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De Troy, 1727
En 1727, De Troy recompose complètement les deux scènes et les étend par une troisième du même jus, formant une série aujourd’hui dispersée.
L’ordre proposé ci-dessus transforme insidieusement les trois scènes bibliques en trois stades d’une même aventure vécue par la même héroïne :
- Avant l’Amour : la Réticence (en extérieur, filet d’eau de la fontaine surmontée d’une statue de la Vertu, deux hommes et une femme cuisses fermées) ;
Pendant l’Amour : la Jouissance (en intérieur, dans un lit avec du vin en abondance, un homme et deux femmes dont l’une a les cuisses ouvertes) ;
Après l’Amour : le Délassement (en extérieur, eau en abondance, un homme épiant depuis la balustrade deux femmes dont l’une a à nouveau les cuisses fermées).
Suzanne et les Vieillards |
Loth et ses filles |
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De Troy,1748, Museo de Arte de Ponce, Porto Rico
De Troy reviendra une dernière fois au même thème dans ce pendant tardif, qui résume avec vigueur l’essentiel :
- un trio désirant : une femme prise en sandwich entre deux hommes, et l’inverse ;
- une question de fluide et de récipient : eau de la fontaine ou vin de la cruche, bassine offerte au premier plan ;
- un symbole saillant : le doigt qui pointe la porte close, les oreilles du baudet.
Diane et ses nymphes | Pan et Syrinx |
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De Troy, 1722-24, Getty Museum, Malibu
Ce pendant illustre deux histoires tirées des Métamorphoses d’Ovide, avec une grande fidélité au texte.
Diane et ses nymphes
« Elle vient sous la grotte, et remet à la Nymphe, chargée de veiller sur ses armes, son javelot, son carquois et son arc détendu ; une seconde reçoit dans ses bras la robe dont la déesse s’est dépouillée ; deux autres détachent la chaussure de ses pieds ; plus adroite que ses compagnes, la fille du fleuve Ismène, Crocale rassemble et noue les cheveux épars sur le cou de Diane, tandis que les siens flottent en désordre. » Ovide, Les Métamorphoses, Livre III, 2
La nymphe « chargée de veiller sur ses armes » est à gauche, barrant la route à un satyre aquatique qui voudrait bien se rincer l’oeil. Les autres nymphes suivent exactement le texte (sinon qu’un seule s’occupe des chaussures).
Pan et Syrinx
« …il allait dire comment la nymphe (Syrinx), insensible à ses prières, avait fui par des sentiers mal frayés jusqu’aux rives sablonneuses du paisible Ladon ; comment alors, arrêtée dans sa course par les eaux du fleuve, elle avait conjuré les naïades, ses sœurs, de la sauver par une métamorphose ; comment le dieu, croyant déjà saisir la nymphe, au lieu du corps de Syrinx n’embrassa que des roseaux ; comment ces roseaux qu’il enflait, en soupirant, du souffle de son haleine, rendirent un son léger, semblable à une voix plaintive ; comment, charmé du nouvel instrument et de sa douce harmonie, il s’écria : « Je conserverai du moins ce moyen de m’entretenir avec toi » ; comment enfin, unissant avec de la cire des roseaux d’inégale grandeur, il en forma l’instrument qui porta le nom de la nymphe. » Ovide, Les Métamorphoses, Livre I,8
De Troy montre Syrinx deux fois : avant sa transformation, se réfugiant dans les bras du fleuve Ladon ; et après, transformée en une brassée de roseaux.
La logique du pendant
Entre le satyre repoussé dans des roseaux miniatures et le Pan aux jambes démesurées empoignant des roseaux géants, c’est toute une gradation du désir masculin qui est mise en scène. La déception du satyre aveuglé et du dieu qui n’enlace que du vent valorise d’autant plus la satisfaction du spectateur, qui peut quant à lui tout à loisir contempler ces dames toutes nues.
Jupiter et Callisto |
Léda et le cygne |
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De Troy, vers 1725, Schloss Charlottenburg, Berlin
La composition triangulaire mène l’oeil, au centre de chaque tableau, vers l’équivalence troublante entre la main de Diane et le bec du cygne, ces deux métamorphoses de Jupiter (trahi par son aigle que débusque là gauche le chien de chasse).
Le ruisseau qui naît de la nymphe verseuse d’eau se poursuit dans le second tableau, amenant les cygnes aux pieds de Léda.
Le déjeuner d’huîtres, De Troy | Le déjeuner de jambons, Lancret |
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1735, Musée Condé, Chantilly [0a]
Ces deux pendants ont été commandés par Louis XV pour décorer la salle à manger des petits appartements du château de Versailles [0b]. Tout en semblant rendre hommage à la vieille opposition flamande entre Repas de Maigre et Repas de Gras, les deux oeuvres sont bien au contraire, en intérieur et en extérieur, deux célébrations de l’Abondance et de l’Excès.
Une certaine coordination a existé entre les deux peintres :
- pour la Divinité qui préside au repas : Vénus et Cupidon, ou Satyre monté sur le dos d’un dogue et pressant sur sa bouche une grappe de raisin ;
- pour l’anecdote centrale : le bouchon de champagne qui s’envole de la bouteille sabrée ; le mouvement inverse du filet de vin qui tombe de la bouteille au verre;
- pour le détail qui illustre l’abondance par le gâchis : panier ou chaise renversée, avec un chien et un chat se disputant le jambon.
Le charme Ancien régime de ces deux scènes tient à leur part de mystère :
- pourquoi aucune femme dans l’assemblée de gauche, qui se gave de deux mets de luxe réputés exciter les sens, huîtres et champagne ?
- pourquoi cette unique femme au milieu de sept hommes ayant troqué leur perruque contre un bonnet de coton et ce roi du banquet décoré d’une couronne de fantaisie ?
Sous la bienséance affichée, ces deux décorations propitiatoires promeuvent deux mets salés : l’un comme métaphore du Sexe (arroser des huîtres avec du champage), l’autre comme prétexte à boire sec [0c].
Ces deux tableaux, qui faisaient partie de la collection de Frédéric II au château de Sans Souci, sont mentionnés comme des pendants dans un catalogue de 1773, bien que de taille très légèrement différente.
Ils opposent une scène d’intérieur, l’hiver, dans la bibliothèque, et une scène d’extérieur, l’été, dans le parc.
Formellement, les deux tableaux reposent sur une composition en trois sections (plus discrète que dans le pendant de Bacchus, et en miroir), qui suggère effectivement qu’ils ont été conçus ensemble :
- dans les sections externes, un homme (ou deux) debout dialogue avec une femme de dos ;
- dans la section centrale, un homme tient un objet (livre ou bouquet) entre deux femmes ;
- dans les sections internes, deux femmes (ou une) observent les autres.
A en croire les symboles centraux (un livre sous l’horloge de Saturne, un bouquet sous la statue de Flore), l’idée semble être d’opposer un ennuyeux passe-temps en société (le lecteur s’interrompt pour regarder quelque chose en hors champ sur la droite) et d’intéressantes occupations galantes : de l’arrière-plan au premier, un couple constitué se promène, une fille fait tapisserie et deux combinaisons amoureuses se forment (un homme avec deux femmes, une femme avec deux hommes).
Pendants femme-femme
La Liseuse | Jeune femme buvant du café |
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De Troy, 1723, Gemäldegalerie, Berlin
Ces deux tableaux, vus ensemble pour la dernière fois lors de la vente de la collection Jean de Jullienne le 30 mars 1767, ont été récemment réunis au musée de Berlin suite à la réapparition de La liseuse.
En intérieur et en extérieur, à côté d’un pilastre ou à côté d’un arbre, la blonde vue de dos et la brune vue de face forment une double image de la délectation.
Allégorie de la Poésie | Allégorie de la Musique |
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De Troy, 1733, Portland Museum
Ces deux charmantes jeunes filles n’ont d’autre prétention que décorative :
- l’une, inspirée par Pégase, écrit un poème et joue de la lyre, tandis qu’un amour lui montre le ciel ;
- l’autre lit une partition et joue du clavecin, tandis qu’un ange tourne les pages et lui montre le ciel de son rouleau.
La toilette pour le Bal (Before the ball) De Troy ,1735, Getty Museum, Malibu |
Le retour du bal (After the ball) De Troy ,1735, Collection privée |
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Avant
Autour d’une table de toilette sur laquelle deux bougies sont posées, une belle dame se fait coiffer par une servante tandis que son amie en robe rouge examine un masque d’un air amusé. Un couple discute à l’arrière plan, deux hommes en robe sombre se penchent pour écouter la belle. Au dessus de la commode, trois bougies réelles et deux en reflet dans le miroir dessinent une diagonale ascendante. A noter la coïncidence amusante entre la position des sept bougies et celle des sept personnages.
Après
Derrière une table de salon sur laquelle une bougie est posée, une belle dame en robe rouge se fait déshabiller par la même servante, en déposant son masque sur la table. Le même couple discute à l’arrière plan, les deux mêmes hommes en robe sombre se démasquent et se décapuchent. Au dessus de la cheminée allumée, trois bougies réelles et deux en reflet dans le miroir dessinent une diagonale descendante. A noter la coïncidence amusante entre la position des six bougies et celle des six personnages.
Au delà du raffinement du « tableau de mode », tout le charme de ce pendant est que chaque tableau suggère un petit mystère :
- avant le bal, que confie la dame de si important à ses deux confidents ? Sans doute un secret amoureux, comme le montre la figurine dorée du cadre.
- après le bal, pourquoi l’amie n’est-elle pas rentrée, comme le montre son fauteuil vide?
La robe rouge et le masque nous font comprendre la scène : c’est l’amie qui est en train de se faire déshabiller, et la belle dame qui n’est pas rentrée du bal, accomplissant sa confidence mystérieuse.
Pendants de couple
La Déclaration d’amour | La Jarretière détachée |
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De Troy, 1724, MET, New York
Nous citons ici l’anayse de Jörg Ebeling [1].
Bienséant et inconvenant
« Dans La Déclaration d’amour…Jean-François de Troy met en scène un cavalier et une dame au profond décolleté, assis sur un ample sofa et qui se complaisent manifestement dans le jeu de la séduction.
Dans La Jarretière détachée, il adopte un scénario analogue, en représentant le rendez-vous intime d’un cavalier effronté et d’une dame. Le tableau montre le moment décisif où celle-ci tente de rattacher sa jarretière qui s’est détachée. À cette fin, elle a relevé coquettement sa jupe et montre ses jambes, ce qui fait bondir prestement de son siège le cavalier intéressé par la situation, si bien que son tricorne tombe à terre. »
Un jeu d’imagination
« … Le moindre objet, mouvement ou détail du vêtement a une fonction d’information permettant aux initiés d’en décrypter la valeur. Il est remarquable à cet égard que figurent dans de nombreux « tableaux de mode » des pendules, dont la fonction est moins de marquer l’heure de la séduction que d’illustrer le rôle du facteur temps dans le processus. Ainsi, le « tableau de mode » galant procède d’un jeu intellectuel qui laisse à l’imagination le soin de mener à terme le désir à partir du geste de consentement à la séduction habilement mis en scène. Les pendants peints de Jean-François de Troy, intitulés La Déclaration d’amour et La Jarretière, exploitent cette technique de façon exemplaire. »
Les détails dans La Déclaration d’amour
« Dans le premier, les pensées secrètes du cavalier et de la dame se donnent clairement à lire dans la scène mythologique suggestive du tableau mural accroché au-dessus de leurs têtes. L’attitude du cavalier, la main sur le cœur, participe ouvertement d’une science consommée du jeu théâtral, dans lequel les rôles sont distribués par avance et la capitulation de la femme programmée au dénouement. »
« En témoigne aussi le petit bichon bolonais, compagnon inséparable de la dame, qui répond aux avances du cavalier en remuant joyeusement la queue par métaphore de l’acte sexuel. »
Les détails dans La Jarretière détachée
« L’insistance mise par le cavalier à rattacher la dame est timidement repoussée par la dame, qui invoque sa vertu à titre de « piment érotique », mais les suites prévisibles de cette opportunité sont préfigurées par la petite statue représentant une femme nue sur un modèle d’Adriaen de Vries d’après Giambologna. Quant au petit roman sur la console il renvoie aux jeux intellectuels licencieux de la dame, tandis que les volumes serrés dans la bibliothèque la caractérisent moins comme « savante » que comme « fausse dévote ». Elle est en cela comparable à l’héroïne du roman de Crébillon fils Le Sopha (1742) : ses livres de prière sont conservés dans une armoire de son cabinet, à la vue des visiteurs, et ses romans galants sous clé dans une « armoire secrète». Dans le tableau de Jean-François de Troy, la scène de séduction se joue en dessous d’une horloge qui représente Saturne donnant sa faux à l’Amour, sous les auspices de qui se profile une voluptueuse issue. »
Dame attachant un ruban à l’épée d’un cavalier | Dame à sa toilette recevant un cavalier |
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De Troy, 1734, Collection particulière
Dans ces deux « tableaux de mode », destinés à mettre en valeur le luxe des décors et la distinction des personnages, la dame accorde à son admirateur une faveur croissante.
A gauche, à 11h du matin, une marchande de mode est venue présenter des rubans : la dame fait un noeud à la poignée de l’épée que lui présente le gentilhomme, manifestement ravi de cet attachement à sa virilité.
A droite, tandis que la servante l’habille pour le soir, la dame offre au cavalier un gage plus solide : une chaînette avec son portrait en médaillon.
Pendants religieux
Suite à la commande du cardinal de Tencin en 1741, Jean François de Troy réalise rapidement une série de trois pendants, ramenés de Rome en 1742 pour la décoration du Palais archiépiscopal de Lyon. Seuls trois ont été conservés, les autres sont connus par des gravures et un dessin.
La mort de Lucrèce | La mort de Cléopâtre |
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De Troy, 1742, gravures de Louis Joseph Le Lorrain (Inversée), BNF
Le premier pendant est tiré de l’histoire romaine, avec deux suicides opposés :
- celui d’une Vertueuse, à la charnière entre la Royauté et la République romaine ;
- celui d’une Amoureuse, à la charnière entre la République et l’Empire.
La logique du pendant
Les deux pendants fonctionnent comme un éventail qui s’ouvre :
- Lucrèce, qui vient de se poignarder, s’affale vers la gauche, sous les yeux de quatre guerriers casqués ;
- Marc-Antoine casqué découvre Cléopâtre qui, piquée par le serpent, s’est affalée dans l’autre sens, tandis qu’une servante évanouie l’a précédée sur le sol.
Le Jugement de Salomon, Musée des Beaux Arts, Lyon [1a] | L’idolâtrie de Salomon, gravure de Louis Joseph Le Lorrain (Inversée), BNF |
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De Troy, 1742
Le deuxième pendant est tiré de l’Ancien Testament, avec deux scènes de la vie du Roi Salomon, l’une de sagesse et l’autre de folie.
La logique du pendant
Les tableaux, chacun divisé en deux triangles par la diagonale montante, doivent être lus en parallèle, révélant une double métamorphose :
- dans le triangle en haut à gauche, le Roi sage avec son lion se transforme en une idole bovine ;
- dans le triangle en bas à droite, la Bonne Mère en robe bleue (qui accepte de donner son fils à sa rivale plutôt que de le voir tranché en deux par le soldat) laisse place au Roi fou, qui ordonne de donner les offrandes au faux Dieu.
Jésus et la Samaritaine, Musée des Beaux Arts, Lyon [1b] | Jésus et la Femme adultère, croquis d’après De Troy, collection privée |
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De Troy, 1742
Le troisième pendant présente dans l’ordre du texte, deux épisodes tirés de l’Evangile de Jean (Jean 4,5-30 puis Jean 8,1-11), qui racontent deux rencontres de Jésus avec une femme suspecte :
- à gauche, un échange : il lui parle et elle lui donne de l’eau ;
- à droite, un silence : elle pleure, et il écrit par terre.
L’Evangile précise que Jésus écrit par terre à deux reprises, avant et après avoir dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. »
L’attitude désordonnée des pharisiens regardant en tous sens, et le geste de l’un qui bloque la main de l’autre, suggèrent que la parole du Christ les a déjà désarmés.
La logique du pendant
Les deux tableaux peuvent se lire et se comparer en parallèle :
- les deux disciples à l’arrière-plan se rapprochent et se multiplient sous forme de scribes et de pharisiens hostiles ;
- le Christ assis derrière le puits, le regard levé, passe au premier plan et s’agenouille, le regard baissé ;
- la Femme assise avec sa cruche se dresse à l’arrière avec son mouchoir.
Dans l’un l’élément central est l’Eau, symbole de la Parole ; dans l’autre c’est la Terre nue, qui matérialise le Silence et l’Absence : la première pierre ne sera pas jetée.
Le Christ et Marie-Madeleine dans la maison de Simon |
Le Christ et la Cananéenne |
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De Troy, 1743, Chrysler Museum of Art, Norfolk
L’année suivante, met en scène deux autres épisodes évangéliques où Jésus se trouve confronté avec une femme frappée d’exclusion.
Le Christ et Marie-Madeleine
L’épisode, raconté par les quatre Evangiles, repose sur trois points saillants :
- une exclue vient implorer Jésus (Marie-Madeleine est une prostituée) ;
- elle fait un geste étonnant, gaspillant un parfum de grand prix pour oindre les pieds de Jésus ;
- celui-ci la distingue pour sa foi : « Ta foi t’a sauvée, va en paix. »
Le Christ et la Cananéenne
L’épisode, raconté uniquement par Matthieu (15, 21-28) repose sur les trois mêmes moments :
- une exclue vient implorer Jésus (la Cananéenne est une non-juive) :
« Il répondit: » Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Mais elle vint se prosterner devant lui, disant: » Seigneur, secourez-moi! «
- elle répond du tac au tac au refus initial de Jésus, réfutant la question du gaspillage :
Il répondit: » Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. – Oui, Seigneur, dit-elle; mais les petits chiens mangent des miettes, qui tombent de la table de leurs maîtres. «
- Jésus la distingue pour sa foi :
Alors Jésus lui dit: » O femme, votre foi est grande: qu’il vous soit fait comme vous voulez. » Et sa fille fut guérie à l’heure même.
La logique du pendant
La diagonale descendante (ou ascendante) sépare le duo (en bas) et les figurants. D’un tableau à l’autre, les attitudes forment comme une chronologie : Jésus passe de la position assise à la position debout, et sa partenaire se redresse, lâchant ses pieds pour désigner le petit chien.
Faux pendants
Le jeu du pied-de-boeuf De Troy, 1725, Collection privée, 68,5 x 56 cm |
L’alarme, ou la Gouvernante fidèle De Troy, 1727,Victoria and Albert Museum, 69,5 x 64 cm |
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Le jeu du pied-de-boeuf
Dans ce jeu d’enfants adapté aux adultes, on empile sa main sur celle des autres en comptant. Celui qui arrive à neuf doit dire très vite « Je tiens mon pied-de-bœuf », en attrapant le poignet de la personne qui l’intéresse. Il a alors le droit de faire trois voeux. Les deux premiers sont impossibles à satisfaire, mais le troisième est, traditionnellement, un baiser.
De Troy nous montre le moment exact où la captive a déjà compté deux avec ses doigts, et attend la demande rituelle [2].
L’alarme, ou la Gouvernante fidèle
Un couple flirte dans un parc : le jeune homme désigne son coeur pour exprimer ses sentiments, tandis que la jeune femme le retient mollement de la main gauche tout en caressant rêveusement, de la droite, le jet d’eau. C’est à ce moment que la gouvernante vient les prévenir d’un danger imminent.
La logique apparente
Dans les deux tableaux, même décor : dans un parc, près d’une fontaine à balustrade ornée d’une statue de lion ou de naïade.
Dans les deux cas, une seconde femme facilite les choses aux amoureux, soit en participant à leur jeu , soit en donnant l’alarme.
Ainsi les deux tableaux reposent sur un suspense émotionnel :
l’attente du baiser ou l’irruption de l’intrus.
Un faux-pendant
Le second tableau, d’un format légèrement différent, a été exposé en 1727, deux ans après le premier. La proximité des thèmes fait qu’ils ont été associés dix ans plus tard, en 1735, dans une paire de gravures par Cochin père
https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_D%C3%A9jeuner_d%27hu%C3%AEtres
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