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1 : Le combat des coqs

Anciennement appelé Idylle, ce tableau fut exposé au salon de 1847, et propulsa d’emblée le jeune artiste de 23 ans au rang de chef de file des « néo-grecs ». C’est, encore de nos jours, une des oeuvres les plus connues de Gérôme.

Mélangeant la scène de genre et la peinture d’histoire,  jouant habilement des sous-entendus, ce tableau lisse  et apparemment irréprochable illustre ce que Degas, plus lucide ou moins hypocrite que ses contemporains, appelait la pornographie de Gérôme.

Jeunes Grecs faisant battre des coqs

Gérôme, 1847, Paris, Musée d’Orsay

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La  déesse tutélaire

On l’a identifiée récemment (catalogue de l’exposition Gérôme, Grand Palais, 2010, p 44) à Cybèle, la déesse de la fertilité, la Grande Mère. Il est vrai qu’elle est en général représentée assise sur un trône, avec des lions à ses côtés (la masse cassée ?). Mais l’attribut principal de Cybèle est une couronne en forme de tours, qui manque ici.

Gérôme, donc,  n’a probablement pas voulu qu’on reconnaisse une divinité précise. La coiffe géométrique, vaguement égyptienne, ainsi que le nez cassé (qui n’est pas  sans évoquer le sphinx) recule clairement la statue dans l’antiquité de la scène qui nous est présentée.

Une déesse-mère, figure des temps anciens et regardant ailleurs, voilà qui par contraste  fait ressortir la jeunesse des deux protagonistes, tout en installant la scène dans le futur de l’antique, autrement dit dans la modernité.


D’autres combats

La frise peinte sur le socle, juste sous la déesse, montre vaguement un défilé de victoire : on reconnait un char, des soldats. La déesse protège les combattants et aime les vainqueurs : encore lui faut-il des tributs.


Les traces de libations

Une longue coulure brun-rouge descend le long du socle, coupant le lécithe incliné, sculpté en bas relief. Sans doute se poursuit-elle jusqu’à la tâche brune dans la terre, sous le genou droit du garçon.

On comprend que le culte à la déesse est toujours vivant, qu’on a encore récemment répandu des huiles, ou du vin (ou du sang ?), sur l’autel situé en hors champ au-dessus du tableau.


Les combats de coqs

Ce n’est pas une invention de Gérôme : au Vème et IVème siècle, ils avaient lieu chaque année au théâtre de Dionysos (d’où peut être, par association d’idée, la présence du lécithe et les coulures, qui seraient dans ce cas du vin).

De plus, les coqs avaient une connotation érotique: c’était le cadeau habituel de l’amant pour l’éphèbe.


La cage

La cage sur laquelle s’appuie la jeune fille a servi à transporter les coqs. Très logiquement, elle est à deux étages, afin de séparer les futurs combattants.


Le jeune homme : son corps

La chevelure est brune, ornée d’une couronne végétale.

La peau est bronzée.

La posture est toute en tension, projetée vers l’avant.


La jeune fille : son corps

La chevelure est blonde, tressée en une couronne complexe.

La peau est pâle.

La posture inverse celle du garçon, : elle est alanguie, penchée vers l’arrière, comme une danseuse s’adaptant au danseur – on dirait que son bras se relève en réaction au bras du garçon qui s’avance.


Le jeune homme : ses couleurs

Il est dévêtu d’un manteau vert doublé de rouge, couleurs assorties avec le laurier-rose qu’on voit à droite, derrière lui – laurier qui peut évoquer la couronne des vainqueurs. Les couleurs sont celles de la verdeur et de la vitalité.

Voici un garçon paré de toutes les vertus viriles.


La jeune fille : ses couleurs

Elle est dévêtue d’un manteau jaune doublé de blanc, couleurs assorties avec l’épi blond qu’on voit à gauche derrière elle (blondeur des blés, blancheur du pain). L’épi évoque la fécondité, les récoltes, tout comme les branches d’olivier de l’arrière-plan, qui créent une continuité entre la jeune fille et la déesse-mère. Les couleurs sont celles de l’innocence (le blanc) mais aussi de l’amour (la blonde Vénus).

Voici une fille parée de tous les attraits féminins.


Le jeune homme : son visage

C’est un portrait réaliste, d’une beauté plébéienne, dont certains critiques de l’époque ont reproché le manque de distinction. L’expression du visage est sans ambiguïté : concentré, passionné par le combat, il ne pense qu’à pousser son coq brun à l’attaque.


La jeune fille : son visage

C’est un portait idéalisé. L’expression, très ambigüe, participe puissamment au charme insidieux du tableau. Les commentateurs de l’époque ont oscillé entre deux versions.

La version femme-enfant :
« Deux jeunes grecs font battre des coqs. L’adolescent, courbé et attentif, excite les deux fiers oiseaux ; sa compagne, appuyée sur la cage qui les contenait, les regarde avec un mélange de curiosité et de compassion ».
La Revue Nouvelle, volume 14, p 238, Salon de 1847

Et la version femme-fatale :
« Les yeux baissés, la bouche entr’ouverte par un sourire de victoire, car son coq paraît avoir l’avantage, la jeune fille suit la lutte avec cette attention distraite d’un parieur sûr de son fait. »
L’artiste, p 221, T.Gautier


Une composition éloquente

Comme souvent, c’est la composition qui va nous donner la clé des arrières-pensées de l’artiste. Divisons le tableau en quatre zones rectangulaires.

Dans le quart en haut à gauche, nous avons la mer immuable, l’épi de blé, les branches d’olivier, le visage sévère de la déesse, le visage de déesse de la jeune fille : toutes les images de la paix grecque, du point de vue féminin.

Le quart en haut à droite rassemble moins d’éléments :  le socle avec ses coulures, qui évoquent une violence sacrée, le lécythe pour les libations et la couronne de la victoire : autrement dit  la paix grecque, vue par les hommes.

Dans le coin en bas à droite, un garçon qui pourrait être un coureur prêt à prendre son départ.

Les trois-quarts du tableau sont d’un classicisme impeccable.


Le lieu du combat

Le dernier quart, en bas à gauche, concentre tout ce qui fait l’originalité et le double-sens du tableau. C’est le lieu du combat, où le coq roux du garçon brun pousse son cou et son bec, tandis que le coq noir de la fille blonde saute en l’air, tous ergots dehors.

Evidemment, le combat des coqs mime le combat des sexes, attaque contre défense, menace qui avance contre ventre qui se refuse.

En attribuant un coq noir à la fille, Gérôme a prudemment brisé la symétrie, et rendu le  tableau acceptable : imaginons un coq blanc à la place, avec quelques tâches de sang sur le plumage…


Les mains qui parlent

Subtilement, les mains expriment la violence des désirs sous-jacents  : la main gauche du garçon empoigne une pierre pour ne pas se poser sur le genou de sa compagne ; et sa main droite flatte le dos du coq pour ne pas caresser l’autre genou, voire le triangle voluptueux dont la chaleur de l’été grec ne suffit pas à justifier le dénudé.

Plus haut, dans la moitié pacifique du tableau, l’ambiguïté et le charme que vantent les admirateurs de la jeune fille, tient également à ses mains, qui délivrent un message contradictoire : tandis que la gauche se pose chastement sur sa gorge, comme pour inviter à réfréner les passions, la droite tripote la cage qui vient justement de libérer les passions les plus animales, les deux coqs, lutteurs de substitution, dont bientôt le sang va couler.

Les coqs dont Gérôme veut nous parler ne sont pas les deux volatiles, si bien mis en évidence, si impressionnants de réalisme, si bien peints soient-ils.

Deux autres lutteurs sont prêts au combat – chacun portant les couleurs de son sexe. Prêts à ce combat éternel qui, des déesses-mères aux déesses-fille, le long de la mer immuable, fait couler le sang le long du marbre.

One Comments to “1 : Le combat des coqs”

  1. […] firent dériver franchement vers le tableau de cul. Mais Jean-Léon n’en rapporta qu’un « Combat de coqs », regardé par une jeune fille et un éphèbe mièvres (ils sont tous deux manifestement de bonne […]

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