L’oiseau chéri

Quelques oiseaux favoris…

Philis se jouant d’un oiseau

Gravure de Bonnart, vers 1682-86,

Recueil des modes de la cour de France

Philis bonnart

 

Cet oiseau que Philis abuse,
En le leurrant de ses douceurs
Ressemble aux amants qu’elle amuse
Par d’imaginaires faveurs

L’oiseau fasciné par les deux cerises qu’on lui tend en lieu et place d’autres appas plus consistants représente donc ici le soupirant berné et facile à mener.


Mariette Le Toucher

Notons qu’à cette époque, outre la connotation amoureuse, l’oiseau est souvent pris comme symbole du Toucher.


Jeune femme au perroquet

Vers 1730, pastel de Rosalba Carriera

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Il arrive que le soupirant soit plus coriace et prétende se payer en nature, tel ce perroquet s’attaquant à la dentelle d’un décolleté prometteur.


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Fille tenant une colombe, Fragonard, 1775-1780, Collection privée
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La Jeune Fille aux petits chiens
Fragonard, vers 1770, Collection Koons

Il s’agit peut-être, à gauche, d’un portrait parlant de l’actrice Marie-Catherine Riggieri-Rombocoli, dite Mlle Colombe.
Mais peu importe l’animal, emplumé ou glabre,  pourvu que l’on ait sa caresse…


La douce captivité

Lagrénée, 1763, Collection privée

Lagrenee la douce captivite

Difficile de partager aujourd’hui les émotions hyperboliques qu’un telle iconographie  pouvait susciter à l’époque :

« Il représente une femme à moitié nue qui caresse une colombe attachée avec un ruban lilas. Figurez-vous une femme belle et désirable dans le moment où la volupté s’empare de ses sens : une rougeur séduisante anime tous ses appas, ses yeux brillent d’un feu céleste, et paraissent cependant troublés ; l’oiseau qu’elle tient dans ses bras s’élance pour la becqueter : elle le retient faiblement; sa bouche appelle les baisers et semble disposée à les rendre : elle ne parait pas agitée de désirs, mais livrée à une douce rêverie, et pénétrée d’attendrissement et de langueur« , Mathon de la Cour, cité par [3]

La polysémie de l’oiseau  fonctionne ici à plein, comme l’explique Démoris :

« l’innocence de la relation avec l’oiseau autorise à représenter le surgissement du désir, dont on ne sait s’il relève du souvenir d’un amant, de l’auto-érotisme ou de la perversion – et le contact physique entre les partenaires, le serin sorti de sa cage symbolisant en outre le consentement au plaisir »  [3]  p 37


Un roman de 1736 de  Charles de Fieux de Mouhy  [4] pousse à l’extrême cette passion pour l’oiseau chéri :   une dame, telle Peau d’Ane avec sa bague, se donne à celui qui lui ramène son serin perdu. Il vaut la peine de citer la scène-choc, où la robe de nuit couvrant la dame  et le tissu couvrant la cage, ainsi que l’oiseau et son aimable découvreur, se confondent dans un style Sainte-Nitouche  ingénument  équivoque :

« Ah voyons voyons monsieur, s’écria madame du Coudrai, après qu’on lui eut passé une robe de lit ; je tremble que ce ne soit pas Serinet, on m’en a déjà tant apporté… Ah! mi mi, mi mi, c’est toi, s’écria-telle, la cage se trouvant entièrement découverte; cher petit coeur, qu’il est joli, viens, viens, hélas ! le pauvre enfant me reconnaît ; voyez, monsieur, comme il me baise les doigts ; …elle ouvrit au serin  ; le petit animal élevé par sa jeune maîtresse, la reconnaissant à sa voix, prit son vol et vint se reposer sur elle. Il n’y fut pas plutôt qu’il se mit à siffler; battit des ailes et dit : baisez, baisez. Avouez qu’il est aimable, s’écria-t-elle…. »


Jeune fille à la colombe

Greuze, date inconnue, Musée de la Chartreuse, Douai

Greuze_Jeune Fille A La Colombe
Ce tableau est typique de la tactique d’ « ensemblisation » mise au point par Greuze, et mise en évidence par Norman Bryson : il s’agit de concentrer dans le tableau, au risque parfois de l’absurde, la quantité maximale de bonheur :

« Si le bonheur est quantifiable, alors je peux simplement ajouter une variété de bonheur à une autre, les combiner tous à la même place, par « ensemblisation ». » [2] p 133

Ainsi, à elle seule, la colombe véhicule deux idées du bonheur parfaitement contradictoires :

« la colombe ne peut pas être interprétée comme celle du Saint Esprit ; ni même comme une colombe, tant elle unit si pudiquement l’idée d’un jeu d’enfant (‘elle a retrouvé son oiseau’) et celle de la sexualité (l’oiseau, avec sa position suggestive, déclenche des connotations de palpitation, douceur, rondeur, dangereusement proches du ‘sein virginal’). L’image joint ces oppositions dans un scandale à la fois logique et sexuel, où le bonheur fusionnel de la sensibilité est devenu une transgression ouverte ».  [2] p 133, (à propos de la variante de ce thème, « La colombe retrouvée » conservée au musée Pouchkine)

La blancheur évoque la pureté  :  or si cette colombe est pure comme une attachement enfantin, elle ne peut éviter le symbolisme de l’amant chéri, du substitut emplumé que l’on serre dans ses bras avec passion.

Bien sûr, la jeunesse de  la belle enfant fait écarter avec horreur cette hypothèse !

Il faut alors couper le tableau par une ligne horizontale au niveau de la table : en haut,  les bras dodus enlacent  un oiseau dont la blancheur sauve plus ou moins les apparences ;
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en bas, les genoux ronds comme des fesses s’offrent à la pénétration d’un pied de table, à l’effigie d’un quadrupède bien connu  dans la littérature enfantine :

« Les chairs ramollies se prêtent, le sentier s’entrouvre, le bélier pénètre; (…) » Sade, Justine ou les malheurs de la vertu, cité par [1].


Un bon siècle plus tard, l’oiseau, volontiers  exotique, et son érotisme, dûment pasteurisés, vont faire un dernier tour de piste…

Les oiseaux d’amour

Adolfo Belimbau, fin XIXème, Collection privée

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Une fille en robe violette est assortie à l’iris qu’elle tient, cueilli dans le massif près de laquelle elle est assise. Une fille en robe verte est quant à elle assortie  à la tige et  au couple d’ « inséparables » qui s’y est perché.

Outre leur rôle décoratif, Robe Violette et Robe Verte s’émerveillent de la fidélité légendaire de ces petits volatiles : celle qui tient la tige sourit, l’autre rêve.

Le rosier enserrant la colonne, derrière nos deux extasiées, illustre le but implicite qui leur est proposé : embellir et retenir l’Homme.


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Les oiseaux d’amour (variante)

Adolfo Belimbau, fin XIXème, Collection privée

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Dans cette variante plus équivoque, les deux filles portent la même robe, ce qui accentue l’effet sororal. La répartition des rôles est toujours la même : la fille active (celle qui porte les oiseaux) sourit, l’autre rêve. Le doigt tendu en guise de perchoir supprime tout accessoire floral, et crée un contact charnel entre les deux perruches et la fille active, qui de l’autre bras  enlace sa compagne.

Du coup, les oiseaux amoureux, accolés seulement par la taille, semblent en être à un stade d’intimité moins proche que celui des dem-oiselles, lesquelles se frôlent le chignon.

L’arrière-plan est un rideau transparent orné de branches et de papillons ; l’avant-plan un bras de fauteuil d’un bleu céruléen, en forme de cygne, dont le long cou est coupé aux limites du tableau et de la décence.


L’actrice Clara Bow

Charles Gates Sheldon, couverture de  Photoplay Magazine, avril 1929

charles-gates-sheldon Clara Bow, Photoplay Magazine cover, 1929

Il est possible que les deux perruches portées en bagues temporaires sur l’annulaire de la main gauche  fassent allusions aux amants simultanés de cette rousse scandaleuse.


Les perruches et le chat

Louis Icart, vers 1920
Icart Oiseau chat

Icart connait sur le bout des doigts son alphabet XVIIIème, et donne volontiers aux petites femmes de Paris une profondeur historique : ici, la thématique de l’Oiseau Chéri se combine avec celle de la Femme-chat (voir Pauvre Minet ) et celle de l’appétit naturel (voir  Le chat et l’oiseau)  dans cette scène charmante :  Minet en noeud blanc joue avec le noeud bleu de sa maîtresse, laquelle joue avec l’un de ses favoris, de couleur assortie.

 

 

Les dames de Ney,

1914-18, cartes postales


La dame au chat

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Etrangement, la thématique est ici exactement la même que chez Icart : le noeud du chat, portant un grelot, est analogue à celui de la dame, portant un bijou. L’oiseau convoité est réduit à la plume.


La dame au pigeon

Ney Oiseau cheri

Le pigeon retourné est caressé  par l’une de ses propres plumes, ornée d’une cocarde tricolore. Dans cette iconographie surprenante, il faut sans doute comprendre que le pigeon patriote rentre du front, juste à pic pour se faire enlacer par  sa maîtresse au saut du lit.


Le remplaçant

Illustration de Edouard Touraine pour « La vie parisienne », 1916

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« Quelle terrible chose que la Guerre ! Depuis que mon mari est parti,  je n’ai plus que cet animal-là à tourmenter ».

Cette garçonne autonome, dont la chevelure rousse et la cigarette dominent la crête et le bec de son perroquet isomorphe,  joue avec la peur du remplacement et l’espoir d’une concurrence anodine.


1922 - La Vie Parisienne Magazine Cheri Hedouard

Taquinerie
Illustration de Chéri Hérouard pour « La vie parisienne », 1922

Avec mes beaux amoureux, ta ressemblance est parfaite
Mon Jacquot, tu as comme eux, plus de toupet que de tête.

Après guerre, la Femme Fatale a pris le dessus : le perroquet n’est plus  isomorphe qu’à son chrysanthème, qu’elle exhibe pour une érection générale des ailes au  plumet.

Autre exemple de dialogue muet entre un cacatoès et une poule…

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Imperia

Gravure de Norman Lindsay, 1920


Les oiseaux familiers

Emile Friant, 1921, Collection privée

Emile Friant les oiseaux familiers

Dans cette oeuvre d’un kitsch achevé, les perruches s’intéressent sans s’y poser au perchoir qui leur est proposé, tandis que les gros perroquets se disputent une babouche.

Cette moderne Phyllis en pyjama sait comment amuser ses familiers :

aux poids-plumes le voyeurisme, aux poids-lourds le fétichisme.


L’oiseau préféré

Icart, vers 1930

Icart-Oiseaux

La robe de cette colombophile est ornée de trois noeuds fleuris, semblables aux trois pigeons qui restent pour l’instant à la porte. Un seul pour l’instant a droit à ses faveurs.


 

xx

Enoch Bolles couvertur pour Film Fun Novembre 1936
Enoch Bolles, couverture pour Film Fun, Novembre 1936
Disconnected, Weston Taylor, 1942, Calendar Art for The C. Moss Company
« Disconnected »
Weston Taylor, 1942, Calendrier pour The C. Moss Company

Deux perroquets s’intéressant de près aux soutiens-gorge pigeonnants.


 

Le petit canard

Pinup de Fritz Willis, Avril 1967

Willis le bain 1964
Cette pinup manipule impunément des symboles explosifs : une très grosse cruche, hors de proportion par rapport au petit canard dans la cuvette – version ridiculisée du canari dans la cage.

La bouteille de Chianti qu’elle frôle du pied indique que l’homme n’est guère plus qu’un récipient à vider…


Fritz Willis bouteille

Un moment de plaisir
Pinup de Fritz Willis

… et à remettre dans son panier une fois que le moment de plaisir est passé.


Références :
[2] Word and image, French Painting of the Ancient Regime, Norman Bryson, Cambridge University Press, 1981
[3] Démoris, “L’Oiseau et sa cage en peinture,” dans Esthétique et poétique de l’objet au XVIIIe siècle », Presses Univ de Bordeaux, 2005
[4] « La mouche ou les avantures de M. Bigand », Volume 1, 1736, Par Charles de Fieux de Mouhy http://books.google.fr/books?id=iAI7AAAAcAAJ&dq=serin+mouhy&hl=fr&source=gbs_navlinks_s

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