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Pendants d’histoire : le thème de la Clémence

18 décembre 2019

 Mis au point dans l’âge classique, ce thème très apprécié deviendra un des standards des pendants, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle.

erasmus-quellinus-le jeune 1640-60 Coriolan implore d'epargner Rome coll priv
La clémence de Coriolan
erasmus-quellinus-le jeune 1640-60 La clemence de Scipion coll priv
La clémence de Scipion

Erasme Quellin le jeune, 1640-60, collection privée

Dans la seconde moitié du siècle, plusieurs pendants vont prendre pour sujet, au travers d’épisodes connus de l’Histoire romaine, le noble thème de la Clémence :

  • celle de Coriolan, général romain, qui s’était allié avec les Volsques pour assiéger sa propre ville : sa mère et sa fille viennent le supplier de ne pas attaquer sa ville natale ;
  • celle d’Alexandre, vainqueur de Darius à la bataille d’Issos, qui libère la famille de son adversaire.

Erasme Quellin différencie ces deux scènes relativement similaires par un contraste formel : procession de gauche à droite dans la campagne, progression en sens inverse dans la ville.


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Chiari Giuseppe Bartolomeo avant 1687 Verturia and Volumnia before Coriolanus,Burghley House
Verturia et Volumnia devant Coriolan
Chiari Giuseppe Bartolomeo avant 1687 Tullia driving her Chariot over her Father,Burghley House
Tullia écrasant son père Servius Tullius avec son char

Giuseppe Bartolomeo Chiari, avant 1687, Burghley House

Dans un contraste similaire « hors de Rome »/ »dans Rome », ce pendant met en balance des femmes dignes et une femme indigne :

  • côté positif : Coriolan accueille sa mère Verturia (debout dans l’ombre) et son épouse, Volumnia (lui présentant son propre fils) ;
  • côté négatif : Tullia, fille de Servius Tullius, fait rouler son char sur le corps de son père, assassiné par son époux (Tite Live, I, 47,48)

La Dignité de la Femme consiste à exalter le respect filial, l’Indignité à le transgresser. Passant de l’arrière-plan au premier plan, la ville de Rome assure l’unité du pendant.

Il est amusant de noter que, pour son Coriolan, Chiari retrouve la composition que Quellin avait quant à lui utilisé pour son Scipion : preuve de la difficulté de différencier toutes ces histoires de clémence.



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Bellucci Continenza di Scipione 1691 vicence musee civique
La retenue de Scipion (la continenza di Scipione)
Bellucci, 1691, Musée civique, Vicence
Bellucci The Family of Darius before Alexander 1681-1691vicence musee civique
La famille de  Darius devant Alexandre
Bellucci, 1681-1691, Musée civique, Vicence

Tandis que le deux pendants précédents mettaient l’accent sur la Femme, celui-ci vise à exalter la clémence du Souverain,

Les deux pendants illustrent le thème de la clémence du souverain, au travers de deux épisodes narrés par les historiens antiques. [1]

Dans le premier tableau, Scipion l’Africain, après avoir conquis la ville de Carthage la Neuve, remarque parmi les prisonniers une belle jeune fille déjà fiancée à un jeune homme. Ayant fait venir les autres membres de sa famille, il la libère noblement : car les droits de l’amour sont plus forts que ceux de la guerre.

Dans le second tableau, , Alexandre libère la mère, l’épouse et les filles de Darius.  La composition est tripartite : à gauche le camp du vainqueur, signalé par un soldat avec lance et tambour ; au centre les libérées, sur fond d’une ville en plein soleil ; à droite le libérateur casqué.

Comparé à d’autres représentations, le thème du premier tableau, la Clémence de Scipion est ici traité de manière délibérément elliptique et ambigüe : le futur époux n’est  pas montré, et deux  femmes peuvent postuler pour le rôle de la libérée :  celle debout, en robe jaune, un des seins déjà dénudés, ou celle agenouillée en posture de gratitude.


Bellucci syntheseC’est la lecture en parallèle des deux tableaux qui nous donne la solution : la composition étant tripartite et symétrique, nous trouvons à gauche le libérateur casqué, au centre la libérée sur fond d’une ville en flammes (la jeune femme agenouillée), à droite le camp du vainqueur (un soldat présentant un plat remplie d’or, un autre avec un drapeau),



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pellegrini (Giovanni Antonio) La Clemence d'Alexandre devant la famille de Darius vers 1700. soissons
La Clémence d’Alexandre devant la famille de Darius
pellegrini (Giovanni Antonio) Achille contemplant le corps de Patrocle vers 1700 soissons
Achille contemplant le corps de Patrocle

Pellegrini (Giovanni Antonio), vers 1700, Musée des Beaux arts,  Soissons

La logique de ce pendant  nous échappe : le même thème de la Clémence d’Alexandre se trouve cette fois mis en balance avec la douleur d’Achille, contemplant le corps de son ami Patrocle qu’on ramène sur un chariot.

Les deux épisodes guerriers servent ici de prétexte  à un  fonctionnement purement esthétique et formel : la beauté du jeune général en toge rouge, ses soldats casqués derrière lui, domine la moitié de chaque tableau. Dans l’autre moitié,  la reine captive suivie par sa fille se voilant la face, ou le jeune mort dont un serviteur dévoile le torse,  voient leur beauté mise en valeur par un satin outremer.



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Ricci Sebastiano-La continence de Scipion 1709 North Carolina Museum of Art Raleigh
La continence de Scipion
Ricci Sebastiano--la-famille-de-Darius-et-Alexandre 1709 North Carolina Museum of Art Raleigh
La clémence d’Alexandre

Sebastiano Ricci, 1709, North Carolina Museum of Art, Raleigh

Dans sa Continence de Scipion, Ricci montre en plein centre le jeune fiancé présentant sa compagne ; par symétrie, il imagine au centre de l’autre tableau un général présentant Alexandre à la famille de Darius.

Le dais calé à gauche permet de noter l’inversion qui met en valeur la noblesse d’Alexandre : général victorieux, c’est lui qui vient s’incliner devant la famille royale restée à la place d’honneur.



 

Pittoni

Un exemple frappant de la facilité des artistes du XVIIème siècle à créer des pendants est celui de Pittoni, qui utilisa un même thème, le Sacrifice de Polyxène, dans trois pendants différents. Certains historiens d’art y voient l’exemple-même des appariements arbitraires ; D.Posner, dans une étude très éclairante sur ce sujet rare [2], a montré, en relation avec les sources littéraires, l’évolution cohérente de Pittoni entre les quatre versions qu’il a réalisées.

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La première version

Pittoni 1720 ca The_Sacrifice_of_Polyxena_at_the_Tomb_of_Achilles Palazzo_Caldogno_Tecchio,_Vicenza

Polyxène sacrifiée aux mânes d’Achille
Pittoni, 1720, Palazzo Caldogno Tecchio, Vicence (détruite en 1945)

La toute première version du thème n’est pas un pendant .Polyxène, princesse troyenne, et Achille, héros grec, s’aimaient secrètement. Après la mort d’Achille, les Grecs décident de la sacrifier à ses mânes, et Polyxène se laisse égorger dignement. C’est le propre fils d’Achille Neptolème (ou Pyrrhus selon les versions) qui ordonne le sacrifice.

Tandis que cette version insiste sur le côté dramatique (mains liées, poignard apparent). les trois suivantes vont développer le thème noble du mariage posthume, qui offre plus de possibilités d’appariement.


Le premier pendant : avec Bacchus et Ariane

Pittoni 1730-32 Bacchus_and_Ariadne Staatsgalerie Stuttgart 71.3 cm x 50 cm
Bacchus et Ariane, Staatsgalerie Stuttgart
Pittoni 1730-32 The_Sacrifice_of_Polyxena_at_the_Tomb_of_Achilles walters art gallery Baltimore 70 × 52 cm
Polyxène sacrifiée aux mânes d’Achille, Walters Art Gallery, Baltimore

Pittoni, 1730-32

Dans ce tout premier pendant, Polyxène apparaît dans le tableau de droite, entre le bras levé du devin Calchas, qui montre le tombeau, et le bras baissé de Neptolème, qui désigne l’autel du sacrifice.

Le thème apparié est celui la princesse crétoise Ariane, abandonnée par Thésée sur l’île de Naxos, et découverte par Bacchus, qui l’épouse.

Les deux tableaux offrent peu de ressemblances formelles, mis à part le bras tendu de Bacchus tenant au dessus d’Ariane la Couronne boréale. Comme l’a montré D.Posner, le thème commun est celui du mariage céleste :

« Tout comme le demi-dieu Achille avait reçu Polyxène dans le monde des esprits, le dieu Bacchus transporta Ariane dans son royaume, plaçant sa couronne de mariée dans le ciel afin qu’elle brille parmi les étoiles. Reliées par le thème, les deux pendants sont complémentaires par le sentiment, l’un soulignant les tribulations de l’héroïne, l’autre la douce conclusion de ses épreuves. »


Le deuxième pendant : avec Antiochus et Stratonice

Pittoni 1732 Antiochus and Stratonice Springfield Museum
Antiochus et Stratonice, Springfield Museum
Pittoni 1733–1734 The Sacrifice of Polyxena 126.7 × 95.6 cm The J. Paul Getty Museum, Los Angeles
Polyxène sacrifiée aux mânes d’Achille, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles.

Pittoni, vers 1732 (126.7 × 95.6 cm)

Ce deuxième pendant accentue encore l’idée de mariage, puisque le prêtre semble donner, comme par procuration, la main de la jeune femme au fils d’Achille.



Pittoni 1732 Antiochus Polyxene shema1

Le thème apparié est ici celui d’Antiochus qui, tombé amoureux de sa belle-mère Stratonice, tomba malade à cause de cette passion impossible. Son médecin Erasistratus prend pouls du jeune homme, comprend la situation, et le roi Séleucos, conseillé par un sage, décide de donner sa femme à son fils, pour le guérir.



Pittoni 1732 Antiochus Polyxene shema2

Les deux pendants doivent se lire en parallèle, comme l’indiquent les repoussoirs du premier plan : récipient précieux et chien (en vert) :

  • en haut à gauche, l’autorité paternelle : Séleucos sur son trône ou Achille dans son tombeau (en bleu clair) ;
  • en bas à droite, l’autorité spirituelle : le médecin prenant le pouls du malade, ou le prêtre tendant la main vers la sacrifiée (en bleu sombre) .

Pour être cohérente avec l’histoire, la composition devrait mettre en parallèle :

  • les deux fils, Antiochus sauvé par son père et Neptolème satisfaisant le sien (flèches jaunes) ;
  • les deux épouses (flèches violettes).

Or la comparaison fait au contraire correspondre, dans une étrange inversion des sexes :

  • Antiochus couché mais promis à la vie, à Polyxène debout, mais promise à la mort.
  • Stratonice et sa servante avec Neptolème et son soldat.

Cette disjonction entre le sujet et l’image est eut être la raison du peu de succès de ce deuxième pendant, qui n’eut aucune réplique.

En revanche le troisième et dernier pendant va parfaitement réussir la concordance entre la forme et le fond.


Le troisième pendant : avec La Continence de Scipion

Pittoni 1733-35 Polyxene sacrifiee aux mannes d'Achille Louvre
Polyxène sacrifiée aux mannes d’Achille
Pittoni 1733-35 Continence de Scipion Louvre
La Continence de Scipion

Pittoni, 1733-35, Louvre, Paris

Ce pendant est une réduction de deux gigantesques toiles (680 x 370 cm) réalisées par Pittoni pour la salle de bal du Palazzo Taverna, à Rome.


La logique du pendant (SCOOP !)

C’est la composition qui met en évidence le thème commun :

  • à gauche, Neptolème montre à Polyxène le tombeau d’Achille, son amant mort ;
  • à droite Scipion, le vainqueur, montre à sa jeune captive son légitime fiancé.

Avec ce dernier pendant, Pittoni réussit à apparier le sujet rare au sujet archiconnu en mettant l’accent non non plus sur leur versant héroïque (le sacrifice, la clémence) mais sur leur versant romantique :

  • l’Amour plus fort que les Armes, soit encore
  • le vainqueur rendant l’un à l’autre les amants vaincus.

 

Pittoni 1737 ca Sacrifice de Polyxene Staatsgalerie Wurzburg,
Polyxène sacrifiée aux mannes d’Achille
Pittoni 1737 ca continence de Scipion Staatsgalerie Wurzburg,
La Continence de Scipion

Pittoni, vers 1737, Staatsgalerie, Würzburg

Dans cette réplique très proche et qui conserve la même signification, les seules différences sont :

  • le resserrement du format ;
  • côté Polyxène : l’ajout du prêtre et l’interversion des positions de Polyxène et Neptolème ;
  • côté Scipion : la modification du décor pour obtenir un pendant extérieur – intérieur.



Tiepolo. 1743. The Magnanimity of Scipio Fresco. Villa Cordellina. Montecchio Maggiore
La continence de Scipion
Tiepolo. 1743. Family of Darius before Alexander. Fresco. Villa Cordellina. Montecchio Maggiore
La clémence d’Alexandre

Tiepolo, 1743, Villa Cordellina, Montecchio Maggiore

Les deux fresques se trouvent non pas côte à côte, mais sur deux murs opposés, de sorte que les captives debout font face aux captives prosternées, et Scipion assis à Alexandre debout. Tout comme Ricci, Tiepolo place au centre d’un côté le jeune fiancé, de l’autre un vieillard présentant la reine à Alexandre.

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Tiepolo_1751_Staedel Franfort 120.5 - 98.0 cm
La continence de Scipion

Staedel Museum, Francfort (120,5 x 98 cm)
Tiepolo_1751-53 Detroit Institute of Arts 120.5 - 98.0 cm 118.2 x 98.5 cm
La clémence d’Alexandre 

Detroit Institut of Arts (118.2 x 98.5 cm)

Tiepolo, 1751-53

Ce pendant très probable recourt aux mêmes procédés :

  • parallélisme plutôt que symétrie ;
  • captive debout / captives prosternées
  • Scipion assis à Alexandre debout.


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Novelli Pier antonio Continence de Scipion coll priv
La continence de Scipion
Novelli Pier antonio antoine et Cleopatre coll priv
Antoine et Cléopâtre

Pier Antonio Novelli, 1760-90, collection privée

Ce pendant extérieur/intérieur met en opposition deux couples :

  • un guerrier assis et et une femme debout ;
  • un guerrier debout et une femme assise.

Ce qui mécaniquement met en valeur le troisième terme :

  • le fiancé légitime de la captive, qui empêche Scipion de la posséder ;
  • la perle dissoute, preuve de la magnificence écrasante de Cléopâtre (voir 6 Le perroquet, le chien, la femme).

Le thème commun n’est donc pas ici celui de Clémence, mais la plutôt de la mise en échec de la Force par une puissance supérieure : l’Amour ou la Richesse.


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gandolfi Gaetano 1784 La continence de Scipion coll priv
La continence de Scipion
gandolfi Gaetano 1784 Coriolan et sa mere Azienda Usl di Bologna
Coriolan et sa mère

Gaetano Gandolfi , 1784, Pinacothèque nationale, Bologne

Ces deux toiles ont été commandées par le marquis Giacomo Marescotti Berselli pour son palais de Bologne. Gandolfi insuffle de la nouveauté dans ces thèmes archi-rebattus par le dynamisme des poses, saisies dans un instant de déséquilibre.

La composition, très structurée, met brillamment en parallèle les deux épisodes :

  • une figure de la faiblesse féminine, en robe blanche, étend le bras droit, en signe d’imploration (la jeune captive, la femme de Coriolan) ;
  • une figure de la soumission masculine, en manteau rouge, écarte les bras en signe d’acceptation (le jeune fiancé, Coriolan) ;
  • une figure d’équité, en manteau violet, étend les bras entre les deux (Scipion, la mère de Coriolan) ;
  • sur les bords externes, un soldat au geste arrêté introduit une tension dramatique (sur le point d’enchaîner la captive ou retenant le cheval prêt à avancer).

Le décor joue son rôle d‘unification (les marches) mais aussi de localisation des deux scènes : le port de Carthage, l’espace entre les murailles de Rome et le camp des Vosques.

Après un siècle et demi d’évolution, le pendant atteint ici un tel degré de maturité qu’on sent l’artiste capable de mettre en parallèle n’importe quel épisode, et le spectateur de jouir de ce parallélisme.


Références :
[2] Donald Posner « Pietro da Cortona, Pittoni, and the Plight of Polyxena » The Art Bulletin Vol. 73, No. 3 (Sep., 1991), pp. 399-414 https://www.jstor.org/stable/3045813

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