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7 Le mystère du fruit vert

Le fruit vert tombé dans l’herbe, à l’extrême droite du tableau, a retenu l’attention de plusieurs commentateurs, qui en ont donné des interprétations diverses.

Botticelli_Venus_Mars_Plan_Concerté_fruit_vert

Il est vrai que le geste ambigu du quatrième panisque n’aide pas  : essaie-t-il de s’emparer du fruit, de le dissimuler, ou s’apprête-t-il à le trancher avec l’épée de Mars ?

Le fruit vert : une courge

Botticelli_Venus_Mars_Fruit_courgeDavid L.Clark suggère, par comparaison avec des miroirs florentins et des sarcophages antiques, que plusieurs détails du tableau peuvent avoir une signification apotropaïque, autrement dit de protection contre le danger.

Il identifie le fruit vert avec une courge qui, avec son abondance de graines, est parfois une métaphore sexuelle, celle des bourses :

« le satyre dans le coin inférieur droit tient une courge, tout en roulant des yeux et en tirant la langue pour effrayer les esprits mauvais, ou éloigner le mauvais oeil. » David L.Clark (o.c.)

Ainsi la saynète serait à lire, dans la contexte d’un tableau destiné à un lit nuptial, comme une sorte de talisman pour protéger la virilité de l’homme, ou pour favoriser la venue d’un enfant mâle.


Le fruit vert : une figue

Botticelli_Venus_Mars_Fruit_figue_verteComme nous l’avons vu, pour conforter sa lecture négative des panisques, Dempsey suppose que  le fruit est une figue, signature des « faunes des figuiers » (faunus ficarii). L’inconvénient est qu’il n’a vraiment pas la forme d’une figue.





Le fruit vert : un Datura officinal

Botticelli_Venus_Mars_Fruit Datura OfficinalIl pourrait s’agir d’un Datura officinal,  fruit connu pour provoquer des hallucinations, de la somnolence, un sommeil agité et une perte de tonus musculaire.

Pour David Bellingham, une lecture possible de Vénus et Mars serait Eve et Adam, le panisque au fruit représentant le serpent (il est à plat-ventre et il tire la langue) qui vient d’intoxiquer Adam avec la fruit de l’Arbre de la Connaissance.

http://omnparts.com/2010/07/29/david-bellingham-on-sandro-botticellis-venus-and-mars/


Le fruit vert : un Datura officinal ?

Dans un post du 28 mai 2010 ( http://www.3pipe.net/2010/05/misrepresenting-botticelli-for-modern.html), Hasan Niyazi renforce l’hypothèse, en montrant que le Datura Officinal (la Trompette du Diable en italien)  était connu du temps des Medicis, mais il s’élève contre un article du Times qui faisait de Mars une sorte de junky.  Il cite un poème inachevé d’Angelo Poliziano célébrant les joutes de Julien de Medicis en 1475, qui  pourrait expliquer l’attitude du panisque au fruit et sa langue bien en évidence :

« Alors Cupidon, les yeux rieurs, irascible et impudique, embrassa Mars et lui perça à nouveau la poitrine avec les flèches brûlantes de son carquois, et l’embrassa de ses lèvres empoisonnées, plantant son feu dans sa poitrine. »
Angelo Poliziano,  Stanze Cominciate per la Giostra del Magnifico Giuliano de’ Medici

Un lecteur du post fait judicieusement  remarquer que le Datura Officinal n’est arrivé en Europe qu’après 1492, et qu’il est bien plus petit et épineux que le fruit du tableau. Un candidat plus convainquant serait Ecballium elaterium.

Le fruit vert : un concombre explosif ?

Botticelli_Venus_Mars_Fruit_Concombre-ExplosifAyant creusé la question, Hasan Niyazi explique que le Datura n’était en fait pas arrivé en Europe du temps des Medicis. En revanche Ecballium elaterium était courant : ce légume remarquable est célèbre pour émettre, soit spontanément, soit quand on le titille, un jet de  liquide visqueux. On eut voir une vidéo éloquente sur la page de Niyazi.
http://www.3pipe.net/2010/06/misinterpreting-exploding-cucumber-for.html

Voilà qui colle – si j’ose dire – avec les interpérations sexuelles !

Seul problème : le concombre explosif est plus petit, plus allongé et plus velu que le fruit rond peint par Botticelli.

Le fruit vert : déduction logique

Si le fruit vert est un légume, le concombre explosif est le meilleur candidat. L’inconvénient étant qu’il ne se relie pas  à la logique d’ensemble du tableau – sauf en tant que bouquet final des  allusions grivoises.

Le fruit vert peut également être le fruit de l’arbre : dans ce cas, il faut que ce soit celui contre lequel Mars est appuyé. Nous cherchons donc un arbre portant des fruits verts, ovoïdes, dont le tronc peut être assez large, et poussant en Toscane.

Il n’y a guère, dans ces critères, que le pommier, le noyer ou l’amandier.

Dans les deux derniers cas, le fruit semble surdimensionné : noix ou amande verte, elle serait géante, presque de la taille d’un avocat. Néanmoins, il se peut que ce grossissement se soit imposé à Botticelli pour des raisons de lisibilité. Il vaut donc la peine d’examiner successivement le symbolisme de la pomme, de la noix et de l’amande.


Le symbolisme de la pomme verte

Botticelli_Venus_Mars_Fruit_Cossa_Pomme
La pomme est un attribut classique de Vénus. Dans le Triomphe de Vénus de Cossa, la déesse élève dans sa main droite un gros fruit vert qu’elle présente à Mars, et tient dans sa main gauche, plus bas, un fruit rouge posé sur un lit d’oeillet. On identifie ces deux  fruits à des pommes, bien que le fruit vert, bosselé, ressemble pour le coup plutôt à une courge ;  et leur dissymétrie évidente, qui confère à la scène l’allure d’un choix proposé à Mars, n’a pas été expliquée.

Le choix du guerrier

Sur la ceinture de Vénus, une petite scène montre un Cupidon en armure tirant une flèche sur un couple d’amoureux. Comme le Cupidon se trouve du côté droit (côté fruit vert) et le couple d’amoureux du côté gauche (coté fruit rouge), il est possible que le choix entre les deux fruits soit celui entre la vie guerrière et la vie amoureuse, entre celui qui tire la flèche et celui qui la reçoit. Dans ce cas, le fruit vert pourrait fort bien être une image de l’amertume et le fruit rouge celle du plaisir.

Ce thème de l’oscillation de Mars entre le vie amère du héros et la vie douce de l’amoureux est au centre d’un poème de Lorenzo de Medicis, « Furtum Veneris et Martis » (traduction libre) :

« Autre chose est de s’étendre et de chanter dans le lit d’or de ma douce amie,
Autre chose de se fatiguer le corps par l’écu et le casque.
Goûter ce fruit qui peut me rendre heureux,
Fin ultime d’un plaisir tremblant !
Il y a un temps pour l’amour, un temps pour l’épée et les armes

(Tempo è d’amar, tempo è da spada et armi). »

Il se peut que le thème du choix de Mars entre en fruit amer et un fruit doux ait été popularisé à l’époque. Peut-être même, chez Botticelli, le fruit vert proposé à Mars, en pendant au doux coussin rouge de Vénus, est-il une citation de Cossa.

Mais en l’absence de source sûre, à rien ne sert d’expliquer un mystère par un autre mystère.


Le symbolisme de la noix

Botticelli_Venus_Mars_Fruit_noix_verteLa noix n’appellerait pas de signification particulière dans le contexte du tableau (avec ses hémisphères et sa coquille, elle est en général comparée au cerveau dans la boîte crânienne).

Tout au plus  pourrait-elle servir à désigner l’arbre comme un noyer. Déjà Hippocrate conseille au voyageur de ne pas s’endormir à l’ombre de cet arbre. Selon les traditions, cet ombre, très dense, est plus ou moins néfaste, létale pour les uns, susceptible de causer des cauchemars pour les autres. L’identification à un noyer de l’arbre sous lequel Mars se repose, pourrait donc renforcer l’interprétation Dempsey : celle du sommeil hanté  par des mauvais rêves. Mais c’est, comme nous l’avons vu, une interprétation bien fragile.

Le symbolisme de l’amande

Botticelli_Venus_Mars_Fruit_amande-ferméeBotticelli_Venus_Mars_Fruit_amande-vulveL’amande est un fruit typique de la Toscane : très nutritive, elle entre dans de nombreuses recettes de mets reconstituants (macarons, dragées, liqueurs amères de type amaretto).  Dès le Moyen-Age elle était connue aussi bien en cuisine que pour la composition de philtres d’amours ou d’aphrodisiaques.

De part sa ressemblance avec une vulve féminine, on l’associait facilement à l’idée de fécondité.


Fragilité de la symbolique : à cause de la blancheur de l’amande et de sa coquille inexpugnable, la mystique chrétienne a vu dans ce fruit un symbole radicalement contraire : celui de la virginité de Marie !


Alors : Pomme, noix ou amande ?

La logique d’ensemble du tableau  voudrait qu’il s’agisse d’un fruit tombé de l’arbre sous l’effet de la lance/gaule. Sa forme semble exclure la pomme, sa taille la noix et l’amande.

Remarquons que ces deux derniers fruits s’emploient broyés, ce qui conforterait  l’hypothèse du pilon.  Nous aurions ainsi un dernier  couple entre un objet en fer manufacturé d’une part, et un produit de la nature de l’autre, qui compléterait la série que nous avons intitulée 3 Les charmes contre les armes

L’amande et son pilon

Le couple amande/pilon est le plus riche en interprétations : une invitation à préparer un breuvage aphrodisiaque pour le dieu fatigué ; une exhortation à remplacer l’épée du guerrier par le « pilon » de l’amant…

Ou bien, considérant que le pilon est « hors champ », on pourrait imaginer que le fruit est lui-aussi extérieur au tableau :  de même que le coussin de Vénus est un objet-limite entre le lit nuptial et la clairière (voir  1 Vénus et Mars), le pilon et le fruit seraient les dons du couple divin au couple humain.

Une identification incontestable du fruit vert est probablement hors de portée, sauf découverte d’une source littéraire indiscutable.

Quoiqu’il en soit, il est clair que le tableau propose un riche catalogue d’images suggestives, dont au moins un certain nombre peuvent correspondre à des expressions  triviales de l’époque : « relever la lance », « viser le trou dans l’arbre », « souffler dans une conque », « agiter la gaule », « réveiller la guêpe », « piquer du dard », « se fourrer dans le terrier », « casser la coque », « piler l’amande »

C’est sur ce catalogue trivial que l’analyse de Vénus et Mars se termine.

Ceux qui souhaitent prolonger la piste de l’amande au delà des hypothèses raisonnables, et goûter les délices de la mythologie comparée  peuvent consulter l’aparté : Naissances mythiques : Vénus et Attis

2 commentaires to “7 Le mystère du fruit vert”

  1. L’amande et l’amandier ont des symboliques variées dans le monde méditerranéen, par exemple et susceptible de nous intéresser ici :
    – l’amandier est le premier arbre à fleurir bien avant la fin de l’hiver (dès fin janvier parfois en Toscane), d’où son association à la veille et au réveil. (cf. son nom hébreux qui signifie celui qui veille),
    – l’amande en coque est le fruit qui ressemble le plus à un testicule et diverses langues l’utilisent comme euphémisme populaire pour couille (ça explique aussi l’histoire d’Attis). G. Brassens savait bien ça en créant sa chanson L’Amandier. Et quand elle se fend, c’est qu’elle est mûre.

    • Et le lait d’amande était comparé au sperme de Zeus… Vous pourriez bien avoir vu juste : l’amande testiculaire compléterait le pilon phallique, les deux faisant système avec l’épée pour une castration symbolique. Mars aurait ainsi déposé toutes ses armes, y compris la plus intime !

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