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1 Des raboteurs héliophobes

En 1875, Les « Raboteurs de parquet » sont refusés au Salon. En 1876, Caillebotte présente le tableau à l’Exposition Impressionniste, ce qui lui vaut une notoriété immédiate : d’autant qu’il est accompagné d’une toile jumelle, sur le même thème.

Raboteurs de parquets

Caillebotte, 1875, Musée d’Orsay

Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Ensemble

Travailler dos au soleil

Dans la variante la plus célèbre, celle du musée d’Orsay, trois ouvriers tournent le dos à la fenêtre. Le contre-jour met en évidence sur le plancher  une alternance de lignes sombres et luisantes, et de zones claires et mates.

Trois sacs

Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Sacs

Les trois sacs posés au fond de la pièce suggèrent que les ouvriers travaillent à la journée, puisque chacun est venu avec ses propres outils. Dans les métiers de force, sans qualification, le travail en commun est une coopération temporaire qui ne dépend que de la surface à traiter : ensuite,  chacun retournera à la compétition pour l’embauche.

Une scène énigmatique

Lue de gauche à droite, dans le sens normal de la lecture,  la scène est difficile à comprendre et  semble porteuse d’une violence sourde : le premier ouvrier tend la main vers sa lime…

Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Lime 3Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Marteau

le second se retourne vers le troisième, comme si celui-ci venait de l’insulter. Chacun d’eux pourrait saisir le marteau qui les sépare.

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A l’opposé de la fenêtre, une seconde lime, coupée par le bord du tableau, fait planer sur le groupe une menace potentielle.

Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Lime 2

Un verre pour trois

Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Bouteille

A droite, surélevée sur la cheminée et exagérée par la perspective,  trône la récompense du labeur,  l’enjeu du combat : une seule bouteille de vin, presque pleine, et un seul verre,  également plein.

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Un monde quadrillé

Les rayures du plancher, les moulures rectangulaires des murs (en rythme ternaire, une pour chaque ouvrier), la grille qui barre en totalité  la fenêtre, semblent autant de protections destinées à canaliser et à contenir la puissance musculaire des prolétaires.

Un regard pessimiste ?

Le point de vue plongeant sur des êtres qui rampent et qui tournent le dos à la lumière, l’importance donnée à l’unique bouteille, semblent à première vue conformes au point de vue « de classe » du bourgeois sur le monde ouvrier : méfiance envers sa violence latente, vague compassion distanciée.

Et pourtant, la lecture misérabiliste est à l’opposé de l’esprit Caillebotte : mais, pour  nous en persuader, il va falloir entrer dans les détails techniques.

Les explications qui suivent sont dues à  Kirk Varnedoe (Gustave Caillebotte, Paris 1988) – le seul historien d’art qui a poussé le scrupule jusqu’à mettre lui-même la main au rabot.

L’état du plancher

Il s’agit probablement, non pas d’un vieux plancher à retaper, mais du plancher neuf d’un appartement neuf, dans lequel il est normal que l’humidité des  travaux fasse se gondoler les lattes. Avant le rabotage, il faut mouiller abondamment pour éviter  que le bois ne se fendille. Les lignes sombres et luisantes sont donc les parties  mouillées, en creux, et les lignes claires sont les zones surélevées à la jonction des lattes, que le rabot vient d’araser.

L’ouvrier de droite

L’ouvrier de droite est chargé de raboter, et avance depuis le fond de la pièce : c’est pourquoi la zone devant lui est encore sombre. Le marteau à côté de sa main lui sert à enfoncer les clous qui sortent..
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L’ouvrier du centre

La zone claire devant lui correspond à la deuxième étape, après le passage du racloir pour fignoler et égaliser : l’ouvrier du centre travaille donc à reculons, sa lime au tout premier plan montre le dernier endroit où il a affûté son racloir. En croisant son collègue de droite qui avance, il en profite pour échanger quelques mots.

L’ouvrier de gauche

Caillebotte Raboteurs de parquets Troisieme

Le troisième ouvrier se déplace latéralement, ni vers l’avant si vers l’arrière S’il saisit sa lime, ce n’est pas pour se jeter dans un pugilat : simplement pour affûter le racloir qu’il tient dans sa main gauche. Vu l’endroit où il a laissé sa  lime, il est plus que probable que la zone claire centrale, terminée, est en partie son oeuvre.

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Eclairer le plancher

Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Zone claire

S’il y a un symbolisme discret dans le tableau, c’est peut être sur la verticale qui relie la fenêtre à la lime qu’il faut le lire : la zone luisante de l’arrière-plan – reflet sur le parquet mouillé de la lumière du ciel, fusionne avec la zone claire du premier plan – le parquet rénové, fruit du labeur de l’homme.

Et les spirales de la ferronnerie – derrière lesquelles une coupole se devine, trouvent écho dans les copeaux de bois, à la gloire de sa main industrieuse.

Un regard technique

En définitive, le plaisir de Caillebotte n’était que d’illustrer, avec le plus grand réalisme, un manuel technique de rabotage : de droite à gauche, il  nous montre la progression chronologique du travail - raboter, racler, affûter – comme si les trois ouvriers représentaient des instantanés de la  même personne, pris à trois moments successifs (comme le fait remarquer K.Varnedoe, il est possible que Caillebotte ait eu connaissance des photographies de Marey, décomposant un mouvement).

Et s’il a choisi un point de vue plongeant et un contre-jour, c’est pour des raisons hautement didactiques, afin que se distinguent bien les zones successives du travail.

Un verre pour un

Caillebotte Raboteurs de parquets Orsay Perspective

Le point de fuite se situe un peu au-dessus du bord du tableau,  : le peintre était donc assis face à l’ouvrier de droite, à l’endroit d’ailleurs où il a apposé sa signature. Et le verre et la bouteille, sur la table, étaient à portée de sa main.

Gustave, peintre-ouvrier buvant un coup avec les siens ?

Souvent, les oeuvres sont célèbres parce qu’elles sont ambigues.  Dans Les raboteurs de parquet, on peut voir, au choix :

  • la bizarrerie provocante de la perspective ;
  • la fascination/répulsion bourgeoise envers le prolétariat ;
  • la dénonciation de l’alcolisme dans les classes populaires ;
  • la tentative de rénovation non pas du parquet, mais du nu masculin académique ;
  • la complaisance suspecte envers le muscle d’homme nu.

Ambiguïtés que Caillebotte a savamment entretenues : le point de vue de « garde-chiourme », la bouteille trop visible, les zones qui luisent identiquement sur la peau en sueur et sur le plancher mouillé – comme si les muscles et le bois étaient toutes deux des matières premières à soumettre – sont les astuces qu’il met en place pour qu’un regard superficiel, lisant le tableau normalement, de gauche à droite, suppose tout et ne comprenne rien.

Contresens pour un contrejour, tel pourrait être le principe du tableau.

6 commentaires to “1 Des raboteurs héliophobes”

  1. Mais pourquoi chercher une signification ou une volonté du peintre à travers cette toile ?
    Peut-être voulait-il seulement représenter une scène inédite ayant suscité son intérêt de par son originalité et son instantanéité (cela ressemble à une photographie prise sur le vif).
    Et il y a peut-être deux autres verres hors champ…

  2. Cette description ne m’a pas du tout convaincu face à ce veritable chef d’oeuvre..
    Il n’y a pas une once de violence dans ce tableau!

  3. je suis totalement d accord

  4. Dans les maisons bourgeoises au XIX et au début du XXème on faisait venir très régulièrement les raboteurs de parquets pour enlever les couches de cire accumulées car l’encaustiquage du parquet était une opération de nettoyage usuelle (c’était avant l’usage de la vitrification).
    Dans les pièces destinées à servir de temps à autre de salle de danse, le parquet resté brut pour une raison évidente de sécurité, était protégé des taches par un ou des tapis que l’on roulait avant la soirée festive.

    Ici, je pense que le parties brillantes correspondent au parquet encore recouvert de ses couches accumulées d’encaustique. Une fois dénudé, le paquet sera de nouveau ciré selon un protocole qui nous est étranger aujourd’hui mais dont toute bonne maîtresse de maison connaissaient les proportions successives de cire d’abeille et térébenthine.
    Après le passage des raboteurs, le parquet aura retrouvé sa blondeur initiale et un brillant satiné débarrassé des poussières encrassées et rayures.
    J’ajoute pour terminer, que le personnel étant nombreux on avait aucune difficulté à envisager le déplacement des meubles et vidage complet d’un salon.
    On commence à raboter entre les deux planches puis on finit par le milieu de la planche pour user le moins possible le chêne, d’une part et obtenir une surface bien plane!
    les sacs contiennent en effet les outils de chacun marqués à leur nom car tout artisan était propriétaire de son propre outillage qu’il travaille en indépendant ou pour un patron et le repas. Le vin était souvent un avantage fourni par l’employeur d’où la bouteille unique sur le marbre de devant la cheminée au plus près des travailleurs sans pour autant les gêner (je ne pense pas que ce soit une table qui gênerait beaucoup le déroulement du travail. Par contre dans ce type de pièce il y avait obligatoirement une petite cheminée en marbre à foyer de fonte pour recevoir buches et charbon et devant en marbre pour protéger le parquet des escarbilles.
    Je partage l’avis général, pas une once de violence dans ces deux tableaux une belle journée, l’odeur des copeaux et de la transpiration, l’effort, l’amour du travail,une belle entente d’une équipe qui bosse concentrée (la tension et l’attention sont bien marquées) et parfaitement synchronisée. Certes il y a une lime et un marteau, comment faire autrement quand on est raboteur? Et une grille de fenêtre haussmannienne, en conformité avec les caissons des murs et le parquet de chêne « y afférant »
    Pour ma part, je verrai une glorification du corps en mouvement, en tension par l’effort, de ces petites gens en chaleur et sueur. cela n’a pas le coté pastoral des scènes champêtres, Caillebotte parle des intervenants invisibles au confort bourgeois, ce sujet qu’elle idée d’un faire un tableau! et cette perspective au ras du plancher! il y avait de quoi choquer le bourgeois du salon

  5. Je ne suis pas d’accord avec Alice, pour qui il pourrait n’y avoir aucune signification du tableau ni aucune volonté du peintre…Cela revient à dire que le tableau n’a pas de sens et que Caillebotte pond des chefs d’œuvre sans même y penser. Pas d’accord non plus avec Oli qui ne voit pas la violence d’hommes au labeur, au raz du sol, se râpant les mains, ponçant sans doute leur peau, raclant leur genoux, suant d’efforts, le tout dans la quiétude d’un appartement bourgeois….. Bref, j’ai aimé l’analyse, bravo pour le site !

    • Je trouve l’analyse principale et celle de Concepto très mièvres. Ce n’est pas parce qu’un effort physique est nécessaire et qu’un travail est dur aux mains, pour qui du moins n’a pas l’habitude de se les salir, qu’une violence sous-jacente existe. Le corps même intense, surtout intense, n’est pas nécessairement violence.Il est dépassement, concentration, amour du travail bien fait.

      Quant à imaginer une violence liée à la présence d’outils indispensables pour travailler, à la présence d’une seule bouteille de vin soumise à la concurrence de trois désirs de psychotropes ou à l’opposition-haineuse-entre-le-donneur-d’ordre-méprisant-parce-que-riche-et-l’ouvrier-dominé-et-donc-revanchard, franchement, l’idée est extrêmement artificielle et en tous cas marquée par une idéologie belliqueuse en décalage avec la beauté hardie de ce tableau magnifique.

      Comme Nathalie, j’y vois un hommage appuyé à l’égard du travail manuel de la part de quelqu’un qui, quoique n’ayant jamais rien fait de ses mains, a l’intelligence d’en voir l’intelligence, le talent et la finesse qui fait oublier l’effort.

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