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3 Un couple et son double

Un homme, une femme et un lit. Le thème traverse les siècles.

Mais lorsqu’on lui ajoute une mule rouge abandonnée, un miroir rond, des bougies, des rideaux, un fauteuil, une fenêtre avec grillage, un collier de perles et un chapeau haut de forme noir, comment ne pas penser à un antécédent célèbre ?

Les Époux Arnolfini

Jan Van Eyck, 1434, Londres, National Gallery

Van Eyck Arnolfini Comparaison Gervex

Rolla Gervex Comparaison Arnolfini

 

Jour et nuit

A Paris comme dans les Flandres, l’homme est du côté du Jour, et la femme du côté de la Nuit. Ville et maison, extérieur et intérieur, public et privé, lumière naturelle et lumière artificielle, sont d’autres modalités de ce couple symbolique.

 

Vêtu et nu

Quelques siècles d’évolution de l’esthétique autorisent Gervex à rajouter dans son ragoût un autre composant dialectique : Rolla – quoique débraillé – est vêtu, tandis que Marion a définitivement renoncé aux fourrures d’hermine de madame Arnolfini : et la dentelle blanche a chu,  des oreilles aux oreillers.

 

Vertical et horizontal

Les époux Arnolfini se tiennent debout côte à côte, dans la majesté et la symétrie du mariage. En revanche, Rolla et Marion sont orthogonaux l’un à l’autre : manière de rappeler que l’amour  tarifé est inégalitaire, et qu’il ne dure pas.

Pourtant, assez subtilement, les gestes des bras des deux amants se répondent : Rolla est crucifié debout, mains droite sur la grille et main gauche tenant la fenêtre. Tandis que Marion est crucifiée allongée, sa main droite en élongation vers la main gauche de Rolla comme pour le rattraper, en un lointain écho de la poignée de main arnolfinienne.

 

Le centre des choses

C’est justement ce geste nuptial qui, chez Van Eyck, occupe le centre géométrique du tableau, dont les diagonales sous-tendent les bras des deux époux.

Alors que chez Gervex, devinez ce que les diagonales sous-tendent (ou sous-entendent) ?

 

Miroir et bougies

Chez Van Eyck, le miroir se trouve au centre de la pièce et réunit mari et femme, dans une image renversée. La bougie, unique, est fichée sur le lustre, au dessus de la tête de l’homme.

Chez Gervex, les bougies se sont répliquées et se sont posées devant le miroir, qui lui-aussi se trouve à un emplacement doublement stratégique : au centre du tableau et au-dessus du sexe de Marion. De crainte d’un attentat à la pudeur, il se garde bien de refléter quoi que ce soit.

 

Lit et rideaux

Chez les Arnolfini, le lit est placé du côté le plus obscur de la pièce, gardé par des rideaux opaques.

Chez Marion, on voit bien que les rideaux ne servent pas à masquer, mais bien à mettre en évidence cet outil de travail en plein chantier.

Il est peu probable que Gervex ait consciemment « pompé » Van Eyck. Simplement, à cinq siècles de distance, il s’est heurté au même problème de cohabitation, dans un espace clos, entre un homme, une femme et un lit.

Chez Van Eyck, le sujet est le mariage chrétien. Pas question d’escamoter le lit, qui en est la condition juridique et l’accomplissement : il est le meuble par excellence du couple, leur maison à l’intérieur de la maison. Simplement, le jour, rideaux ouverts, il convient qu’il soit impeccablement fait, afin d’éliminer toute pensée impure.

Chez Gervex, le sujet est la prostitution, cet attentat à l’ordre établi : aussi le mobilier est-il en révolution. Le fauteuil déborde de fanfreluches. Le lit, vu de côté, occupe les trois quarts de l’espace, et son tissu bleu menace d’envahir ce qui reste : vers le haut avec les rideaux, vers la gauche avec le couvre-lit. Par son emplacement central et transversal, il rend impossible toute symétrie dans le couple, mais aussi empêche toute circulation dans le tableau : Rolla est cloué contre la vitre et Marion sur le coton de sa couche, papillon de jour, papillon de nuit.

Chez Van Eyck, le lit est la solution. Chez Gervex, il  est le problème.

- Trahisons de Rolla, Gervex, Van Eyck

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