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4 Dieu sur le Globe : art ottonien et Beatus

Continuons à chercher des globes dans ces deux pôles de l’art roman à ces débuts : dans l’Empire germanique et dans la péninsule ibérique.

Article précédent : 3 Dieu sur le Globe : haut moyen âge

Période ottonienne

On classe dans cette catégorie les oeuvres réalisées entre 950 et 1050 dans l’Empire germanique. Elles conservent encore des caractéristiques de l’art carolingien, et illustrent la transition vers les nouvelles tendances de l’art roman : le globe-siège, notamment, va passer totalement de mode.

Une iconographie unique : la Majestas à l’Arbre de vie

Evangeliar Kaiser Heinrichs II vers 1000 BSB Clm 4454 fol-20v Bayerische StaatsBibliothek
Evangéliaire de l’Empereur Heinrich II, vers 1000, BSB Clm 4454 fol-20v, Bayerische StaatsBibliothek , Münich

Commençons par une image très exceptionnelle, qui conserve le goût carolingien pour les références antiques et pour l’empilement des schémas de synthèse quadripartis :

  • les quatre Evangiles sont assimilés aux quatre fleuves du Paradis, dont les sources sont représentées par quatre Naïades verdâtres, sortes de sirènes à trois queues ;
  • les quatre Eléments sont symbolisés, dans les médaillons, par deux couples de Dieux antiques s’affrontant deux à deux :
    • Sol (Feu) et Luna (Eau) horizontalement,
    • Caelus (Air) et Tellus (Terre) verticalement.

L‘Arbre soutenu à deux mains par la figure de la Terre, rivalise de fantaisie avec les meilleures inventions de Bosch. Il a des cerises pour fruits, et sept branches qui portent, de bas en haut :

  • une épine au bout d’une partie écorcée ;
  • deux feuilles jointes en forme de chapeau de champignon,
  • trois feuilles déployées.

Puisque les quatre symboles des Evangiles sont associées aux quatre fleuves du Paradis pour former la Fontaine de Vie, l’arbre qui se trouve au centre est un des deux arbres du Jardin d’Eden : pas celui de la Connaissance du bien et du mal, cause du Péché originel ; mais bien l’Arbre de Vie, qui donne l’Eternité à qui mange de ses fruits.

Les moines qui ont conçu cette iconographie ont jugé bon de l’expliquer, à la page suivante, par un texte tout aussi complexe et dense (traduction personnelle) :

Le Christ est Paix, Bonté, Vertu, Lumière et Sagesse.
Il tient en haut le zodiaque, et il tient tout ce qui est en dessous.
Avec l’aide de Dieu, il prend pied sur les lieux amènes du paradis.
Et tout comme lui qui, debout, portant les signes de la Victoire
dans les figures et dans les animaux posés dessus,
Offre, par une même Loi, quatre fleuves mystiques au globe,
Celui qui a soif et qui y boit, vivra sauvé pour l’éternité.

Pax, bonitas, virtus, lux et sapientia Christus
Signiferum supra tenet et generale quod infra :
Hac ope divina paradisi calcat amoena.
Et velut hic stando, victoris signa gerendo
In suprapositis animalibus atque figuris
Flumina lege pari dat mystica quatuor orbi,
Qui sitit inde bibat, salvus per saecula vivat.

L’expression « les signes de la Victoire » désigne directement les moyens de la Victoire du Bien contre le Mal (à savoir les quatre Sources/Evangiles) et implicitement les fruits de l’Arbre de Vie, par référence à un des rares textes qui en parlent :

« Le vainqueur, je lui donnerai à manger de l’arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu. »
Apocalypse de Jean, II, 7


Un arbre cosmique (SCOOP !)

Mais la partie la plus intéressante du texte est le vers énigmatique « Il tient en haut le zodiaque, et il tient tout ce qui est en dessous« , qui désigne d’une part l’arbre que tient le Christ de la main gauche – et qui est donc a une portée cosmique, et le disque dans sa main droite – à savoir le globe terrestre.


1400-20 Lyon BM MS.1351 038v Breviari d’amor
Breviari d’amor, 1400-20, Lyon BM MS.1351 038v

Bien qu’on n’ait conservé aucun diagramme planétaire carolingien, l’ordre de Ptolémée conduit naturellement à une représentation des sept planètes par couples, de part et d’autre du Soleil.



Evangeliar Kaiser Heinrichs II vers 1000 BSB Clm 4454 fol-20v Bayerische StaatsBibliothek schema
Avec toutes les précautions d’usage, cette présentation rappelle beaucoup les trois étages symétriques de l’arbre de notre miniature, encadré par les Quatre Eléments eux aussi présentées par couples.

Debout contre l’arbre dont les graines produiront, selon la tradition, le bois même de la Croix, le Christ apparaît ici comme le garant du Salut de l’Homme, mais aussi de l’Ordre du Cosmos.



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Les Majestas ottoniennes

Sacramentarium Sancti Gereonis Coloniensis 0901-1100
Sacramentarium Sancti Gereonis Coloniensis, 901-1100

Revenons à une Majestas Domini plus classique : le globe-siège a été conservé, mais le geste du disque digital n’apparaît plus à la période ottonienne.

La présence des séraphins et l’insistance sur l’escabeau (la Terre) au centre du globe-siège (le Cosmos) orientent cette représentation vers celle de la Vision d’Isaïe.

900-999 Ottonnien MssCol 2557 New York Public Library

900-999, Manuscrit ottonien MssCol 2557, New York Public Library

Le Christ en jeune homme, assis sur un globe, tient le rotulus aux sept sceaux de l’Apocalypse.

Cette figuration très décorative, très carolingienne d’apparence, constitue une étape de transition vers l’abandon du globe-siège ; rempli de fleurs, il ne représente plus le Cosmos, mais uniquement la Terre, par opposition à la mandorle qui se remplit d‘étoiles cruciformes pour représenter le Ciel.

Du coup l’arceau pour les pieds perd tout symbolisme : ce que l’artiste semble avoir compris puisqu’il le camoufle parmi d’autres arceaux censés représenter des collines.

Fulda et Mayence 1025–50 Getty MS Ludwig V2 fol22
Sacramentaire réalisé à Fulda et Mayence, 1025–50, Getty MS Ludwig V2 fol 22

La nouvelle formule, qui va devenir hégémonique à l’époque romane, est une mandore céleste, dans laquelle s’inscrivent deux arcs en ciel servant de siège et de marche-pieds. Ici celui du bas est rempli de collines et de fleurs pour rappeler qu’il représente la Terre.


Fulda et Mayence 1025–50 Getty MS Ludwig V2 fol22 detail

Cette nouvelle formule traduit une volonté de schématisation et de sacralisation : Dieu qui était descendu s’asseoir près de chez nous (fut-ce sur le globe du Monde) rentre dans sa mandorle céleste, dont la Terre n’est plus qu’une région minuscule à la pointe de ses chaussures.


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Deux Majestas impériales

Konrad II. Gisela Codex Aureus Escorialensis, um 1045-46. Madrid, Biblioteca del monasterio El Escorial, Cod. Vitr. 17, fol 2V

L’Empereur Konrad II et son épouse Gisela
Codex Aureus Escorialensis, vers 1045-46, réalisé à l’abbaye d’Echternach, Cod. Vitr. 17, fol 2V, Biblioteca del monasterio El Escorial, Madrid

Mandorle pas hermétique pour tous puisque les mandants de Dieu sur terre, l’Empereur et l’Impératrice, sont admis à y passer la tête pour baiser son Petit Orteil : sans doute parce qu’ils étaient décédés tous les deux au moment où cette enluminure a été réalisée.


Une boutonnière spatio-temporelle (SCOOP !)

Pour comprendre l’image, il faut bien lire les couleurs, qui n’ont pas le même sens partout :

  • à l‘extérieur de la mandorle, on passe du vert de la Terre au bleu du Ciel, puis aux couleurs irisées du Paradis où prient les Anges ;
  • à l’intérieur de la mandorle, on passe du jaune du globe Terrestre (indiqué comme tel par sa position sous la ligne d’horizon) puis au bleu et au vert du globe du Cosmos, puis au doré du « ciel au dessus du ciel » où seul Dieu réside.

La zone extérieure montre le monde tel que les hommes le voient (y compris une éventuelle apparition angélique tout en haut).

La mandorle fonctionne ici comme une fente chirurgicale qui nous révèle, sous la surface apparente, la réalité telle que Dieu la voit : la Terre englobée dans le Cosmos englobé dans la Divinité.

L’ancien globe-siège est toujours présent, mais visible seulement par la fente.

Cette fonction de rendre visible le monde divin depuis le monde humain nous est confirmée par le texte, en latin mais écrit en caractères grecs, qui monte et descend sur les deux flancs. Il n’a pas été choisi par hasard :

Béni soit à jamais son nom glorieux!
Que toute la terre soit remplie de sa gloire
Psaume 72, 19

benedictum nomen majestatis ejus in æternum;
et replebitur majestate ejus omnis terra.

Ainsi la branche montante conduit au mot Eternité, et la branche descendante au mot Terre.

 


Codex_Caesareus Heinrich III und Agnes 1045

L’Empereur Heinrich III et son épouse Agnès
Codex Caesareus Upsaliensis, 1045, réalisé à l’abbaye d’Echternach, Uppsala, Carolina Rediviva, Cod. C 93

Cette image, l’équivalente de celle réalisée par les même moines d’Echternach pour le couple impérial décédé, est dédiée au fils de Konrad II, Heinrich III et à son épouse Agnès.

L’image est totalement différente :

  • L’Empereur et son épouse, bien vivants, sont représentées debout ;
  • la mandorle-boutonnière a été remplacée par une mandorle en huit.

Sa signification est donnée, ici encore, par un psaume habilement coupé en deux et réparti dans les deux cercles :

Le ciel du ciel revient au Seigneur ;
mais il a donné la Terre aux fils des hommes.
Psaume 115, 16

CAELUM CAELIS DOMINO
FILIIS HOMINUM TERRA(m) AUTE(m) DEDIT


1030-50 Lazare allant dans le sein d'Abraham Codex aureus Epternacencis fol 78r Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum

 
Parabole du Riche et de Lazare
Codex aureus Epternacencis, vers 1030-50,  , réalisé à l’abbaye d’Echternach,   fol 78r,  Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg

A noter que dans cet autre  manuscrit d’Echternach, on trouve aussi un globe-siège dans cette représentation d’Abraham recueillant dans son sein l’âme du pauvre Lazare.



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La mandorle en huit dissymétrique

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Codex_Caesareus Heinrich III und Agnes 1045 schema
L’image apparaît donc comme une succession de trois couches :

  • au plus près du lecteur, le Christ, le Tétramorphe et le couple impérial ;
  • derrière eux, le globe cosmique avec la Terre au milieu ;
  • derrière encore, le « Ciel du Ciel » réservé à Dieu.

Ainsi l’enfoncement de l’oeil dans l’image équivaut à une avancée vers la transcendance.

Les deux parties de cette mandorle sont clairement dissymétriques :

  • la partie haute, plus grande et de forme légèrement ogivale, est le domaine réservé de Dieu ;
  • la partie basse, plus petite est de forme parfaitement circulaire, est son globe-siège, le Cosmos, accessible à l’Homme.


XIeme Opera Gregorii nazianzi BR II 2570 fol 3

Frontispice des Opera Gregorii nazianzis (détail), abbaye de Stavelot,
vers 1020-1030, KBR II 2570 fol 3, Bruxelles

Dans l’inscription du cercle supérieur, le Christ proclame sa puissance cosmique :

Le ciel, je le gouverne à jamais par droit de puissance, et sous mes pieds le monde courbe ses masses.

caelum perpetuo virtutis iure guberno. Atque meis pedibus incurvat pondera mundus

Les mots Caelum et mundus, identifient les deux grands cercles comme le ciel supérieur, demeure de Dieu, et le Cosmos. Mundus, répété à nouveau sur le troisième cercle, désigne cette fois la Terre, en forme de T dans l’O. Le même mot de mundus désigne donc tout ce qui n’est pas divin : à la fois la planète Terre, et le Cosmos qui l’entoure.


XIeme Opera Gregorii nazianzi BR II 2570 fol 3 ensemble
Supportée par les archanges Gabriel et Raphaël, la mandorle est encadrée par les deux personnages de la Déesis, la Vierge et saint Jean-Baptiste implorant la miséricorde du Christ :

Pitié pour lui, Seigneur

Hoc cuncti oramus: miserere ei Deus .

 En dessous, une foule formée de onze apôtres se tient de part et d’autre, comme s’il s’agissait de l’Ascension. À gauche du groupe central, saint Pierre lève les deux mains au ciel, tandis que sur la droite, l’autre patron de Stavelot, saint Paul, frappe le scribe sur l’épaule, tout en levant l’autre bras. Au centre Grégoire de Nazianze, vêtu en évêque, élève du bras gauche son livre vers le Christ, et de l’autre tire par le bras le scribe, un moine bénédictin, en s’écriant:

Enlève-lui autant de péchés qu’il y a qu’il y a de signes tracés dans ce livre

Postulat extensis Gregorius brachiis: Aufer buic sceletera (sic) quot sunt hic grammata scripta.

 Lequel a inscrit en haut de la page sa propre supplique :

Toi qui es le dispensateur de la vie, pardonne au scribe ses péchés »

Qui dator es vitae, scriptori crimina parce.

 

Bible de St Aubin d'Angers 1075-1100 BM MS 4 fol 208

Bible de St Aubin d’Angers, 1075-1100, Angers BM MS 4 fol 208

Les deux globes sont transformés ici en deux anneaux ornementaux, qui ont perdu leur signification cosmique, et ne servent plus de siège que de manière allusive : le seul élément réaliste, le tabouret, est en apesanteur au milieu.


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La mandorle en huit symétrique

Le remplacement du globe-siège par la mandorle en huit a fait l’objet de nombreuses expérimentations à l’époque ottonienne. La formule la plus radicale est celle du huit parfait, où deux cercles égaux fusionnent en une forme totalement symétrique et abstraite. Il ne peut donc plus signifier le « ciel du ciel » et le cosmos, mais il garde, comme nous allons le voir, une partie de sa signification d’origine.

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820 ca Psautier de Stuttgart Psaume Psaume 110,1 fol 127v Wurttembergische Landesbibliothek. Stuttgar

fol 127v, Psaume 110 1
Psautier de Stuttgart, vers 820, Wurttembergische Landesbibliothek. Stuttgart

L’idée de la mandorle en huit remonte aux manuscrits carolingiens, où parfois le globe terrestre a la même taille que le globe céleste. Le globe-siège met ici en valeur l’escabeau dont parle le psaume :

« Yahweh a dit à mon Seigneur: « Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. » Psaume 110,1

Le Fils, malheureusement effacé, est l’image en miroir du Père. Probablement était-il imberbe, comme on le verra plus tard dans la double miniature du Sacramentaire de Charles le Chauve :

Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 869-870, BnF, Manuscrits, Latin 1141 fol. 5r gallicaLe Christ imberbe adoré par les Anges, fol. 5r Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 869-870, BnF, Manuscrits, Latin 1141 fol. 6r gallicaLe Christ barbu adoré par la hiérarchie céleste, fol 6r

Sacramentaire de Charles le Chauve (ou de Metz), vers 869-870, BnF, Manuscrits, Latin 1141, Gallica


Hitda-Codex 1000-20 Dieu en majeste Hochschulbibliothek Darmstadt Hs. 1640, fol. 7r

Dieu en majesté , fol. 7
Codex Hitda, 1000-20 Hochschulbibliothek Darmstadt Hs.1640

Cette enluminure montre que la figure du huit est aussi une préférence esthétique, qui se prête à des variations : elle est ici dupliquée, et c’est ici la partie externe, emplie d’étoiles, qui représente le « Ciel du Ciel«  tandis que la partie interne, en bleu, représente le Cosmos. La Terre continue quant à elle a être figurée par l’escabeau, posé en bas du cosmos, rendu par un parallélépipède colorié en deux triangles, et aux faces latérales ornementées.


Le manteau du Seigneur (SCOOP !)

Les deux mandorles, externe et interne, sont simultanément pincées pour former le trône divin…

Hitda-Codex 1000-20 Dieu en majeste Hochschulbibliothek Darmstadt Hs. 1640, fol. 7r detail
…d’où les cordons à l’étranglement. On note que les cercles inférieurs sont décorés de festons qui sont absents des cercles supérieurs. C’est à mon sens une tentative pour traduite graphiquement un point marquant de la Vision d’Isaïe :

…je vis le Seigneur assis sur un trône haut et élevé, et les pans de sa robe remplissaient le temple. Isaïe, 6,1

Pour faire bonne mesure, l’enlumineur a profité de l’étranglement pour caser de part et d’autre les quatre roues de la vision d’Ezechiel, (IIII ROTAS) ;


Hitda-Codex 1000-20 Dedicace de Hilda a ste Walburge Hochschulbibliothek Darmstadt Hs. 1640, fol. 6r

Dédicace de Hitda à Sainte Walburge, fol. 6r
Codex Hitda, 1000-20, Hochschulbibliothek Darmstadt Hs.1640

Dans le même codex, on retrouve sous les pieds de Sainte Walburge un tabouret du même type que celui sous les pieds du Christ : notre enlumineur scrupuleux, pour le désacraliser et montrer qu’il ne flotte pas dans l’air, a pensé à lui rajouter des pieds.


St. Gereon Evangeliar - Pressegespräch
Majestas Domini Evangéliaire de Géreon, vers 991, Historisches Archiv, Cologne, Cod. W 312, fol. 12v

Cette composition comporte une mandorle dissymétrique classique sur un fond constitué de quatre étages :

  • les quatre prophètes au rez-de-chaussée,
  • les évangélistes au premier et au deuxième
  • deux anges à l’étage supérieur.


Une quarantaine d’années plus tard, cette composition va être remaniée de manière totalement symétrique, aussi bien pour la mandorle que pour le fond.

Evangeliar aus der ehem. Stiftskirche St. Maria ad Gradus in Koln vers 1030 Cod. 1001a fol 1v Diozesan und dombibliothek Koln

Evangéliaire de l’ancienne église Ste Maria ad Gradus, vers 1030, Cod. 1001a fol 1v, Diözesan und Dombibliothek, Cologne

A la différence des compositions quadripartites carolingiennes qui divisent la page en quatre coins, cette image la divise en quatre bandes, avec une symétrie en miroir des moitiés haute et basse : chacune comporte deux Prophètes brandissant chacun son rouleau, deux symboles des Evangélistes et un cercle parfait rempli d’étoiles.

La mandorle en huit, ici parfaitement symétrique, participe à un parti-pris très réfléchi d’équilibre entre le haut et le bas.

Remarquons d’emblée qu’elle n’est pas, ici,  un trône de substitution : comme en apesanteur. le Seigneur est assis en dessous et en avant du point de tangence, exactement à l’emplacement de son ombilic.
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Seule entorse à la symétrie de l’image, le globe sous les pieds sert de point fixe à ce flottement. Aucun indice ne nous permet d’y reconnaître la Terre, mis à part la mémoire de la métaphore d’Isaïe, dont n’est plus représentée que la partie « escabeau ».


Toute une chronologie dans l’épaisseur (SCOOP !)

Pour comprendre la subtilité de la composition, il faut la lire, en étudiant le masquage des formes, comme une superposition de transparents :

  • tout au fond on trouve les rouleaux des prophètes,
  • devant eux le cercle du huit s’inscrit en transparence,
  • masqué à son tour par le bout des ailes du Tétramorphe et par le globe-escabeau
  • devant lequel s’inscrit le Christ dont le Livre porte un abrégé d’un passage de Apocalypse :

Je suis l’Alpha et l’Omega, le premier et le dernier, le début et la fin

Apocalypse 22,13

EGO sv [m] ALPA ET o [mega] primus.


Evangeliar aus der ehem. Stiftskirche St. Maria ad Gradus in Koln vers 1030 Cod. 1001a fol 1v Diozesan und dombibliothek Koln schema
Ainsi depuis le fond avec les Prophètes (1), le Grand Huit (2), la Terre avec les Evangélistes (3), puis le Christ qui reviendra sur Terre à la fin des temps (4), toute une chronologie de l’Histoire humaine en quatre étapes se déploie dans l’épaisseur du dessin, illustrant visuellement le paradoxe du texte : je suis le Début et la Fin.


La symbolique du Grand Huit (SCOOP !)

Le Grand Huit, pris en sandwich entre le temps des Prophètes et celui des Evangélistes, peint aux couleurs de l’arc-en-ciel, ne peut signifier ici qu’une seule chose : l’Alliance entre Dieu (cercle du haut) et les Hommes (cercle du bas) du temps de l’Ancien Testament, une tangence sans contact.

Ensuite, au temps du Nouveau Testament et des Evangélistes, Dieu a quitté le ciel pour poser ses Pieds sur la Terre, fondant un contact appuyé, une alliance charnelle.


Cette signification  de la mandorle en huit – l’ancienne alliance entre Dieu et les Hommes – est spécifique à cette miniature et à son système d’empilement. Ailleurs, elle va conserver le symbolisme de l’Alliance,  mais appliquée à un autre couple : la double nature du Christ



Christ_en_majeste Saint-Guilhem-le-Desert_Musee lapidaire schema

Première Bible de Charles le Chauve, 844-851, BNF Latin 1 fol 329v
Christ en majesté, 11ème siècle, Saint-Guilhem-le-Désert, Musée lapidaire.

Le modèle de mandorle à deux cercles égaux, mais s’intersectant légèrement, mis au point dans la Première Bible de Charles le Chauve, se retrouve pratiquement à l’identique trois siècles plus tard dans le Christ en majesté de Saint Guilhem le Désert (une fois supprimé le siège-globe carolingien).

On voit bien que cette intersection n’a pas le rôle pratique de servir de siège, mais le rôle graphique de circonscrire le ventre du Christ : l’idée étant sans doute que l’ombilic, marque indubitable de la naissance charnelle du Christ, est ce qui garantit l’union en lui des deux natures, humaine et divine. Et donc le symbole-même de l’Incarnation ([0], p 72). Comme le note H.L.Kessler :

« Les deux cercles qui se croisent… appliquent une logique géométrique pour renforcer la notion de double nature du Christ; et, formant implicitement une troisième entité là où ils se chevauchent, les cercles négocient l’unification de l’esprit et de la substance du Dieu trinitaire autour d’un lieu central, d’une zone d’incarnation. De plus, cette géométrie est déterminée par le corps du Christ ; en fin de compte, elle échappe à sa simplicité mécanique et mathématique pour exprimer l’intemporalité et le statut supragéographique du Christ. Et montre que Dieu rend manifeste la géométrie invisible des choses, sans s’y trouver circonscrit. »([0] , p 70) 


Christ en majeste XIIeme siecle Musee Fenaille Rodez schema

Christ en majesté (antependium de l’Autel de Deusdedit), vers 1000 (schéma)
Musée Fenaille, Rodez

Le Christ de Rodez est quant à lui assis sur le croisement des cercles, comme sur une chaise curule. Les deux cercles, parfaitement tangents, ont des ornementations différentes : carrés alternés en bas, losanges alternés en haut. Or le carré est le symbole de la Terre, tandis que les losanges, peints en vert, feraient une magnifique couronne de lauriers.

Ainsi la figure du Huit porterait ici encore l’idée de l’alliance entre le Haut et le Bas, mais vue uniquement côté Nouveau Testament : l’alliance, dans le Christ, des deux natures divine et humaine

Ce pourquoi le Christ n’est plus devant le croisement : il EST le croisement.

Ce Christ point de tangence entre le Divin et l’Humain et médiateur entre le Haut et le Bas par le moyen de l’hostie-monde qu’il élève de la main droite (voir XXX), semble fait pour illustrer ce texte du théologien Rémigius d’Auxerre :

« Il portait dans ses mains du pain, cette matière qu’il a voulue, plus que toute autre, être acceptée comme son corps. Dieu s’est fait Homme pour que l’Homme puis se faire Dieu.L’Immortel a pris forme mortelle, pour que le mortel puisse s’approprier l’Immortalité : lui est descendu, pour que nous puissions monter. »

Rémigius d’Auxerre, cité par [0], p 63

« Ferebatur in manibus suis, quod in specie, panis magis corpus suum accipi voluit, quam alia: […] Ut ergo haec superbia se humiliaret, factus est Deus homo, ut homo fieret Deus. Immortalis formam mortalem induit, ut mortalis assumeret immortalem : descendit ille, ut nos ascenderemus. »


Ivoire 11eme Kaiserfriedrich Museum Berlin

Ivoire 11eme Kaiserfriedrich Museum Berlin

On retrouve la même opposition de motifs décoratifs dans ces deux cercles : palmettes végétales en haut (en signe d’hommage au Seigneur), bilettes minérales en bas. Le recouvrement des deux cercles fait que le Livre se trouve côté Humain, et le gleb purifé côté Divin, illustrant le double mouvementg de descente et d’élévation.


Christ en majeste XIIeme siecle Musee Fenaille Rodez schema lettres

Mais le schéma du Christ de Rodez, lu horizontalement, porte une autre idée, cette fois temporelle, de la médiation assurée par le Christ ([0], p 55) : entre le Début et la Fin de l’alphabet grec – l’alphabet de Dieu, il introduit par son Ombilic la lettre O, milieu de l’alphabet latin – l’alphabet destiné aux Hommes.

« En latin, cependant, le O est fermé et a la rondeur d’un cercle. Assurément, par cette forme fermée contenant tout, il manifeste la protection de la divinité. De plus, il se rapporte à un système d’éléments et de lettres, éléments qui sont à l’origine et à la fin de la Connaissance et de l’art de conduire l’ignorant vers la sagesse. En conséquence, l’Alpha, début de la sagesse, enseigne que le Christ, le Fils de Dieu, est cette sagesse ; l’Oméga, qui est la fin, le A et le W en grec et notre 0, qui occupe une position intermédiaire. Cela signifie que le commencement de la sagesse, la fin et ce qui est entre les deux sont le même Seigneur Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et l’homme » Béatus de Liebana, Commentaire sur l’Apocalypse, cité par [0] p 53,.


Sacramentaire de Saint-Etienne de Limoges vers 1100

Sacramentaire de Saint-Etienne de Limoges vers 1100

Ici par contre la mandorle en huit est décorée uniformément, du même motif de joyaux que les galons du manteau : il s’agit probablement d’une autre tentative pour évoquer l’image d’Isaïe, l‘expansion du manteau du Seigneur.

La mandorle est donc totalement symétrique, sauf au « noeud », où le galon du  haut passe devant celui du bas. Le Christ n’est pas assis dessus, mais décalé de manière à ce que ce soit le Livre qui tombe au niveau du croisement. L’auréole posée sur  le cercle du haut lui communique sa nature divine, tandis que les pieds posés sur celui du bas lui impriment leur nature humaine.

Ici encore, la mandorle en huit symbolise l’union des deux natures :  l’Humaine, en dessous et au fond, est subordonnée à la Divine, en haut et devant ;  et le Livre, par dessus leur noeud, vient sceller à tout jamais cette jonction.



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La mandorle trinitaire

Cette construction, où une forme de hiérarchie prime sur celle de la jonction de deux cercles égaux, obéit sans doute à une logique différente : faire voir la Trinité et sa dynamique.

Initiale 1ere epitre Jean 840 ca Bible de Moutier-Grandval. BL Add MS 10546 fol 406r

Initiale 1ère épître de Jean, vers 840, Bible de Moutier-Grandval, BL Add MS 10546 fol 406r.

L’idée est sans doute en germe depuis les temps carolingiens. Quel meilleur endroit que cette première lettre d’une Epître qui définit Dieu par le Commencement :

Ce qui était là depuis le début…

Quod fuit ab initio…

Dans une préface qui figure à l’intérieur du même manuscrit, le Pseudo-Jérôme rappelle que le sujet de l’épître est la Trinité :

Le lieu où nous pouvons lire au premier chef l’unité de la Trinité est la première Epître de Saint Jean […]. C’est là que le Foi catholique est grandement affermie, et qu’est prouvée l’unité dans une substance divine du Père, du Fils et du Saint Esprit.

Cité par [0], p 67

illo praecipue loco ubi de unitate trinitatis in prima iohannis epistula positum legimus […]. In quo maxime et fides catholica roboratur et patris et fili et spiritus sancti una divinitatis substantia conprobatur

 

Initiale 1ere epitre Jean 840 ca Bible de Moutier-Grandval. BL Add MS 10546 fol 406rInitiale 1ère épître de Jean, vers 840, Bible de Moutier-Grandval, BL Add MS 10546 fol 406r. 465–486 Baptistere des San Giovanni in Fonte Naples detail main de DieuMain de Dieu sortant du Ciel et apportant une Couronne, 465–486, Baptistère de San Giovanni in Fonte, Naples

Le miniaturiste a développé l’idée paléochrétienne de la main de Dieu sortant du ciel -premier cercle, qui en tient un deuxième – le Fils, le tout étant englobé dans un troisième décoré de fleurons – le Saint-Esprit.



963-984 Benedictional of St Aethelwold BL Add MS 49598 fol 70r schema 963-984 Benedictional of St Aethelwold

Bénédictionnaire de St Aethelwold
963-984, British Library Add MS 49598 fol 70

De même qu’OMPS est l’abréviation typographique de Omnipotens, la figure à l’intérieur du O, précisément centrée sur le nombril, propose, par ses trois tracés dorés, un abrégé graphique de la Trinité, : la mandorle représente le Père, le siège le Fils, et le cercle englobant le Saint Esprit : l’unité des deux natures n’est plus assurée de l’intérieur, comme dans l’intersection des cercles, mais de l’extérieur.

Un texte traduit assez bien cette conception de la Trinité par génération, puis englobement :

Qu’est ce que Trois sinon trois Un et un Triplet ? Pour cette raison, Trois est aussi un Début, car il est la première perfection, qui vient d’un Un et d’un Deux : Un est le premier à donner naissance, Deux est le premier à naître ; et Trois est la première perfection de ce qui donne naissance et de ce qui naît. De ce fait, Un ne peut exister seul, car il ne serait pas Créateur s’il ne donnait naissance à quelque chose. Mais Deux non plus ne peut pas rester seul, car l’existence de Deux implique l’existence d’Un et Deux. Donc il y a Trois. Cependant, pour faire Trois, Un et Deux doivent être réunis. Car Un tout seul et Deux tout seul ne font pas Trois : si on les joint, ils font Trois. Et, comme l’amour, cette union fait trois choses de deux […] Voyez donc que toute perfection est une trinité, et rien d’autre ; et que tout se compose d’un Début, d’un Milieu et d’une Fin. »

Attribué à Candidus, cité par [0], p 69

Tres quid sunt nisi tria unum et unum tria? Et hoc ideo principium quia prima perfectio est ex uno et duobus ueniens: unum primum gignens, duo primo genitus, tres prima perfectio gignetis et geniti. Ideo non solum unum, quia non esset gignens nisi generaret. Ideo non sola duo, quia non aliter fieri potest nisi unum et duo aliquid sint. Sunt ergo tria. Non sunt autem tria nisi iungas unum et duo. Nam unam per se et duo per se non sunt tria; si iungis, tria sunt. Et ipsa eorum iunctio, quasi amor quidam, facit ea duo secum tria esse […] Vide ergo quod omnis perfectio trinitas est, immo haec sola: primo, media, fine stare omnia. Et primum non esse sine medio et fine; et medium non esse sine primo et fine, et finem non esse sine primo et medio?



Les Beatus

On appelle ainsi un commentaire sur l’Apocalypse rédigé par le moine Beatus de Liébana. On en a conservé une trentaine d’exemplaires, tous réalisés (sauf un) dans la péninsule ibérique, et qui dérivent certainement d’un prototype commun (disparu). Avec beaucoup de fantaisie et de variété dans le style, ils présentent des compositions stéréotypées, riches en détails et très proches du texte.

Celui-ci comporte plusieurs scènes où Dieu apparaît en majesté. Il est intéressant de comparer quelques-uns de ces manuscrits en prenant comme échantillon-témoin toujours les deux mêmes passages :

  • Le trône de Dieu et la cour céleste (Apocalypse 2,4)
  • Le Cantique de louange sur la ruine de Babylone (Apocalypse 19,1-9).

Une Apocalypse ottonienne

Pour bien comprendre la singularité des Beatus, regardons comment sont traitées les deux mêmes passages dans un manuscrit ottonien, qui n’est pas le commentaire par Beatus, mais le texte original de Saint Jean : l’Apocalypse de Bamberg, réalisée ‘par les moines de l’abbaye de Reichenau.


Apocalypse de Bamberg 1000 ca Apo 2,4 Folio 10 v, Bamberg, Staatsbibliothek, MS A. II. 42d

Le trône de Dieu et la cour céleste Apocalypse 2,4 Folio 10 v
Apocalypse de Bamberg, vers 1000, Staatsbibliothek,Bamberg, MS A. II. 42d

« Celui qui était assis avait un aspect semblable à la pierre de jaspe et de sardoine; et ce trône était entouré d’un arc-en-ciel, d’une apparence semblable à l’émeraude. Autour du trône étaient vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs, avec des couronnes d’or sur leurs têtes. Du trône sortent des éclairs, des voix et des tonnerres; …. et sept lampes ardentes brûlent devant le trône: ce sont les sept Esprits de Dieu. En face du trône, il y a comme une mer de verre semblable à du cristal et devant le trône et autour du trône, quatre animaux remplis d’yeux devant et derrière… Ces quatre animaux ont chacun six ailes… Puis je vis dans la main droite de Celui qui était assis sur le trône un livre écrit en dedans et en dehors, et scellé de sept sceaux«  Apocalypse 2-4 a 3-1

L’image essaye le suivre le texte, mais difficilement :

  • huit vieillards au lieu de vingt quatre, et ils ne sont pas assis sur des trônes  ;
  • pas d’yeux sur les animaux, et leurs six ailes sont déportées sur la face ronde en bas ;
  • le livre est un rotulus ouvert, sans les sceaux et tenu de la main gauche.

Ne sachant pas comment illustrer le « trône entouré d’un arc-en-ciel <et d’où> sortent des éclairs », l’artiste en reste à la solution traditionnelle :

  • un arc-de-cercle servant de siège ;
  • un globe terrestre (la terre verte entourées d’eau bleue et d’air blanc) servant de marchepieds, sur lequel il branche cinq éclairs.


Apocalypse de Bamberg 1000 ca Apocalypse 19,1-9 fol 47v Bamberg, Staatsbibliothek, MS A. II. 42d

Cantique de louange sur la ruine de Babylone, Apocalypse 19,1-9, fol 47v
Apocalypse de Bamberg, vers 1000, Staatsbibliothek,Bamberg, MS A. II. 42d

Un autre passage de l’Apocalypse, le Cantique sur la ruine de Babylone, décrit une nouvelle apparition de la Divinité, mais il n’y est plus question ni de livre, ni d’éclairs ; le texte parle en revanche d’un manteau blanc, et d’un ange devant lequel Saint Jean se prosterne.

L’artiste, avec économie, a repris la composition de la première planche, en supprimant le globe (puisqu’il n’y a plus d’éclairs à caser) et en rajoutant le manteau blanc.


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Une série iconographique stable : les Beatus

Commençons par le Beatus de Silos, pratiquement contemporain de l’Apocalypse de Bamberg.


Beatus de Silos 1109 fol 83r Apocalypse 2-4 British Library Add.11695Apocalypse 2-4, fol 83r Beatus de Silos 1109 fol 194v Apocalypse 19,1-9 Folio-194v-British Library Add.11695Apocalypse 19,1-9, fol 194v

Beatus de Silos, 1109, British Library Add.11695

Dans un style très géométrique et schématique, ces deux scènes montrent bien le respect scrupuleux du texte propre aux Beatus :

  • les vieillards sont bien vingt-quatre et assis sur des trônes ;
  • le livre est carré et avec six seaux (le septième doit être caché par le pouce) ;
  • l’arc-en-ciel est bien autour du trône, avec les éclairs qui en sortent ;
  • on voit les sept lampes et la mer de cristal (du vert émeraude que le texte attribue au trône).

La seule divergence par rapport au texte est le livre tenu de la main gauche, due à la nécessité de bénir de la main droite.

Quelques choix graphiques sont spécifiques à cette image dans tous les Beatus :

  • les quatre animaux sont omis ;
  • le corps endormi de Saint Jean est allongé en bas ;
  • il tient en laisse son Aigle qui, tel un moderne drone, est monté se placer au plus près de l’Apparition (l’oiseau symbolise bien sûr son esprit, qui s’échappe pendant le sommeil).

C’est dans la seconde scène, celle du Cantique sur la ruine de Babylone, que les Beatus décalent le Tétramorphe : cette seconde image est donc une Majestas Domini traditionnelle, que seul le registre inférieur (Jean s’agenouillant devant l’Ange) rattache à ce moment particulier de l’Apocalypse.

A noter un petit détail qui diffère ici des autres Beatus : le Christ bénissant tient de la main gauche une hampe en forme de croix, à la place du livre habituel.

Beatus de gerone 975 Apocalypse 4,2Apocalypse 4,2 Beatus de gerone 975 Apocalypse 19,1Apocalypse 19,1-9

Beatus de Gérone, 975, Ms.7, cathédrale de Gérone

Les éclairs sont figurés par des flèches. Les sièges sont de deux sortes, en A ou en X. Dans la Majestas Domini, la main gauche tient bien le Livre.

Beatus Escorial 1000 Apocalypse 2,4 Bibliotheque royale de l'EscurialApocalypse 4,2 Beatus Escorial 1000 Apocalypse 19,1 Bibliotheque royale de l'EscurialApocalypse 19,1-9

Beatus de l’Escorial, 1000 , Bibliothèque royale de l’Escurial

Ce manuscrit montre un extrême en terme de stylisation et simplification (dues en partie au fait qu’ici les deux images ne sont pas pleine page).

Dans la première image, on note en bas l’ajout de la mer avec des poissons, pour indiquer que la vision a lieu sur l’île de Patmos.

Dans la seconde il ne reste pas grand chose de la Majestas Domini : le trône et le Tétramorphe ont été éliminés.

Beatus d'Osma 1086 Apocalypse 2-4 Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1Apocalypse 4,2 Beatus d'Osma 1086 Apocalypse 19,1-9 Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1Apocalypse 19,1-9

Beatus d’Osma, 1086 , Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1

Dans cette version elle-aussi très simplifiée, l’artiste a eu l’idée, dans les deux images, de faire porter l’arc-en-ciel par deux anges.


Beatus d'Osma 1086 Apocalypse 2-4 synoptique Burgo de Osma, Archivo de la Catedral, Cod. 1

Mais l’intérêt particulier de ce manuscrit est l’ajout, juste après la première scène, d’une image supplémentaire par rapport à la structure habituelle des Beatus, et qui est une Majestas Domini à part entière :

  • la mandorle est en lévitation au milieu du ciel, non plus portée, mais seulement désignée par un ange ;
  • les symboles du Tétramorphe apparaissent aux quatre angles ;
  • entre eux s’intercalent dix anges musiciens, jouant de la cymbale ou du psaltérion.

Cet exemple montre l’influence, sur les enlumineurs des Beatus, des grandes compositions romanes qui commencent à fleurir aux tympans des églises. Elle montre aussi que la Majestas Domini se veut une image synthétique, indépendante de tel ou tel épisode de l’Apocalypse : sont significatifs à cet égard le sigle XPS qui désigne la figure comme étant le Christ, et la présence de deux livres : celui de l’Apocalypse, fermé avec ses sept sceaux ; et celui, ouvert, de l’Evangile.

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Le Beatus de Saint-Sever

Beatus de saint Sever 1050 ca fol 121v 122r Artiste A MS Lat.8878 BNF gallica.

Apocalypse fol 121v 122r, Artiste A
Beatus de Saint Sever, vers 1050 , BNF MS Lat.8878, Gallica

Terminons par ce Beatus, un des plus tardifs et le seul connu à avoir été copié à l’époque romane au nord des Pyrénées.

Cette extraordinaire double page n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre :

  • à la suite d’E.Mâle [1], toute une école d’historiens d’art y voit le prototype plus ou moins direct du tympan roman de Moissac ;
  • pour une autre école (Schapiro, Grodecki [2]), c’est l’inverse : la preuve que les Beatus tardifs ont été influencés par l’art roman.

Sans prendre parti dans la polémique, précisons pourquoi cette image est si particulière.


Beatus de saint Sever 1050 ca fol 120v 121r Artiste B MS Lat.8878 BNF gallica

Apocalypse fol 120v 121r Artiste B
Beatus de Saint Sever, vers 1050 , MS Lat.8878 BNF Gallica

On trouve juste avant elle une autre image double page, attribuée à un artiste différent, qui illustre le paragraphe 7,9 de l’Apocalypse :

« Après cela, je vis une foule immense que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils étaient debout devant le trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches et tenant des palmes à la main. »

Il a été décidé ici de consacrer à ce passage deux illustrations consécutives, l’une montrant l’Adoration de l’Agneau et l’autre celle de Dieu. L’inscription dans le cadre en haut de la seconde illustration, difficilement lisible, est d’ailleurs la suite immédiate du texte, légèrement modifiée à la fin pour préciser qu’il s’agit de l’Adoration de Dieu :

« Et tous les anges se tenaient autour du trône, autour des vieillards et des quatre animaux; et ils se prosternèrent sur leurs faces devant le trône <et ils adorèrent Dieu>« . Apocalypse 7,11.

La suite du texte explique pourquoi Dieu est représenté de manière si particulière, en posture impériale avec lance et médaillon (sur ce dernier détail, voir 3 Dieu sur le Globe : haut moyen âge) :

Amen! La louange, la gloire, la sagesse, l’action de grâces, l’honneur, la puissance et la force soient à notre Dieu, pour les siècles des siècles! Apocalypse 7,11.

Comme le remarque L.Grodecki [2] , cette image remplace l’illustration habituelle du paragraphe 4,2, manquante dans ce Beatus si particulier.


Passons maintenant à notre seconde image-témoin, qui elle est bien présente à l’emplacement habituel :

Beatus de saint Sever 1050 ca Apocalypse 19,1-9 fol 199r Artiste B MS Lat.8878 BNF gallica.

Apocalypse 19,1-9, fol 199r, Artiste B
Beatus de Saint Sever, vers 1050 , MS Lat.8878, BNF, Gallica

Il s’agit bien ici d’une Majestas Domini christique, comme le montre l’abréviation CRistuS DoMinuS.


Deux Majestas bien distinctes (SCOOP !)

Beatus de saint Sever 1050 ca fol 121v 122r Artiste A MS Lat.8878 BNF gallica detailFol 121v 122r (détail) Beatus de saint Sever 1050 ca Apocalypse 19,1-9 fol 199r Artiste B MS Lat.8878 BNF gallica. detailFol 199r (détail)

Nous sommes donc dans ce riche manuscrit en présence d’un cas chimiquement pur de distinction entre les deux formules du trône, associé aux deux personnes de la Majestas :

  • le globe-siège pour celle de Dieu « Puissant et fort », barbu avec lance et médaillon;
  • le trône avec coussin pour celle du Christ imberbe.

Article suivant : 5 Dieu sur le globe : l’âge d’or des Majestas

Références :
[0] H.L.Kessler, « Medietas / mediator in the geometry of Incarnation » dans « Image and Incarnation: The Early Modern Doctrine of the Pictorial Image » Walter Melion, Lee Palmer Wandel, 2015 https://books.google.fr/books?id=cA55CgAAQBAJ&pg=PR18&lpg=PR18&dq=koblenz+ms+701
[1] Emile Male, « L’art religieux du XIIe siècle en France : étude sur les origines de l’iconographie du Moyen Age », p 4 https://archive.org/details/lartreligieuxdux00mluoft/page/4
[2] Louis Grodecki, « Le problème des sources iconographiques du tympan de Moissac » Annales du Midi Année 1989 H-S 1 pp. 417-426 https://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1989_hos_1_1_2917

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