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6 Pierres de Feu

Les silex de Daret

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Nativite_Campin_Feu_Daret_SilexUne fois n’est pas coutume, avant de regarder chez Campin, nous commencerons par Daret. Sur le bord inférieur gauche de sa Nativité, souvent coupés dans les reproductions, deux rognons de silex ont pratiquement échappé à la sagacité des iconologues. Ils sont pourtant bien identifiables, et ne peuvent être réduits à un détail anectodique destiné à remplir un coin.



Une interprétation biblique

V.Vines a tenté une interprétation (1978) cohérente avec le contexte de la Virginité. Il faudrait se reporter au passage où Daniel révèle au roi Nabuchodonosor le contenu et la signification d’une vision qu’il a eue en rêve :

 » Toi, ô roi, tu regardais, et voici une grande statue. Cette statue était immense et sa splendeur extraordinaire; elle se dressait devant toi, et son aspect était terrible. Cette statue avait la tête d’or fin, la poitrine et les bras d’argent, le ventre et les cuisses d’airain, les jambes de fer, les pieds en partie de fer et en partie d’argile. Tu regardais, jusqu’à ce qu’une pierre fut détachée, non par une main, et frappa la statue à ses pieds de fer et d’argile, et les brisa » (Daniel, 2, 31)

Les silex de Daret feraient allusion à cette pierre miraculeusement détachée, qui est considérée depuis Saint Jérôme comme une prémonition de la Virginité de Marie, et de Jésus. Voyons précisément l’explication de Saint Jérôme :

« Dans un autre passage, il est dit qu’Il est « une pierre détachée de la montagne sans les mains« , image par laquelle le prophète veut dire que vierge, Il est né d’une vierge. Car les mains sont un symbole de l’union charnelle, comme dans le passage « Sa main gauche est sous ma tête et sa main droite m’enlace ». (St Jérôme,  Du mariage et de la virginité, Lettre XXII à Eustochium et Traité Contre les Joviniens, Chap 19 )

L’idée de Saint Jérôme est donc que le Christ, par rapport à Marie, est comme un caillou qui se serait séparé de la montagne, sans aucune manipulation charnelle.


Un silex de trop

Nativite_Campin_Feu_Daret_MontagnesDans le tableau de Daret, les deux silex sont effectivement  du côté des deux montagnes, qui pointent au-dessus du toit de chaume : mais pour coller à l’analogie mère/montagne  fils/caillou relevée par Saint Jérôme, si la montagne symbolise Marie, il devrait y avoir sur le sol un seul silex, symbolisant Jésus .

Pour sauver l’interprétation biblique, on pourrait soutenir qu’il y a deux silex sur le sol car il y a deux sommets à la montagne, chacun ayant fourni sa pierre « vierge ». L’idée de symboliser Marie et Jésus par deux cailloux côte à côte semble néanmoins très alambiquée, et n’explique pas le choix des silex.

Car la difficulté de l’interprétation biblique tient au fait que cette roche banale n’est pas une pierre symbolique, en tout cas ni dans l’Ancien ni dans le Nouveau Testament. Plus connue pour sa dureté que pour sa pureté, en faire un symbole de la Virginité n’a rien d’immédiat.

 Il faut donc chercher autre chose…


Une pierre à la mode ?

Nativite_Campin_Feu_ToisonOrLe 10 janvier 1430, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonde à Bruges l’ordre de la Toison d’Or, dont l’insigne est un bélier suspendu à un collier.  La chaîne se compose d’une motif formé de briquets en forme de double B (emblème de Philippe le Bon, en signe de sa souveraineté sur es deux Bourgognes) et de pierres à feu alternées . D’où la fière devise de l’ordre  :

Ante Ferit Quam Flamma Micet (Il frappe avant que la flamme ne brille)

Les deux silex pourraient donc être un briquet primitif, allusif, réduit à la partie « pierre » : un hommage indirect au duc de Bourgogne et Comte de Flandres, dont dépendait l’abbaye de Saint Vaast.



Un briquet allusif

Puisque le silex n’a pas de symbolique particulière, raccrochons-nous à ce que nous en connaissons : c’est une pierre qui a permis de faire du feu jusqu’au 19ème siècle, en le battant avec une lame de fer et en recueillant les étincelles sur un matériau inflammable (amadou).

Nativite_Campin_Feu_Daret_PailleDans le tableau, il nous manque le fer : mais l’emplacement des deux silex, juste sous les deux animaux, est assez parlante. Car au Moyen-Age, on ferre non seulement les chevaux, mais tous les animaux de trait, ânes et boeufs en particulier. L’image des silex sous les sabots devait assez facilement évoquer les étincelles qui se produisent couramment sur les chemins empierrés.

Quand au matériau inflammable, c’est bien sûr la paille que Daret a répandue en abondance sur le sol.


Symétrie avec la bougie

Nativite_Campin_Feu_Daret_Bougie_JosephLes silex sont placés juste à gauche du poteau de vieux bois, tandis que Joseph tient sa bougie juste à droite du poteau neuf, en protégeant la flamme de sa main. Celle-ci symbolise la vie fragile de l’enfant Jésus, à la fois petite flamme et petite lumière :

« Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé. » Luc 12, 49
« Je suis la lumière du monde » Jean 8, 12


Comme les silex n’apparaissent dans aucune autre Nativité (sauf celle de Campin), nous en sommes réduits aux hypothèses.

Historiquement, il pourrait s’agir d’un effet de mode, trois ans après la création de l’ordre de la Toison d’Or : ce qui expliquerait pourquoi cette iconographie n’a plus jamais été reprise.

Mais l’analyse de la composition montre que les deux silex suggèrent un briquet rudimentaire, dispositif de mise à feu qui fait écho à la bougie, à la fois dispositif  de mise à feu et d’éclairage.

Dès lors, il est tentant d’associer le « briquet » et le vieux bois, tout juste bon à jeter au feu : d’autant que les deux silex se trouvent près de la base pourrie du poteau de gauche. Le bois neuf du poteau de droite, en revanche, n’a rien à craindre de la bougie.

A l’opposition « Monde Ancien« / »Monde Nouveau » symbolisée par les deux poteaux,  s’ajouterait ainsi l’opposition Feu/Lumière, qui marque le choix de chacun, entre brasier à gauche et clarté à droite.

Le silex de Campin

Nativite_Campin_Feu_Silex

Nous pouvons maintenant nous attaquer au point le plus difficile de la « Nativité » de Campin : le silex inséré dans le muret, sous la cloison de torchis, pratiquement passé sous silence par les historiens d’art : il est vrai que sans la présence des deux silex chez Daret, nous ne sentirions pas la criante nécessité de nous pencher sur ce détail.

« Avoir un rognon dans les fondations » : telle est l’expression qu’il nous faut traduire.


L’interprétation bourguignonne

Nous sommes ici cinq ans avant la fondation de l’Ordre de la Toison d’Or : donc ce n’est pas le contexte bourguignon qui peut justifier la présence du silex.


L’interprétation biblique

V.Vines est la seule qui a noté la présence du silex dans les deux Nativités. Elle pense que chez Campin, comme chez Daret, il représente en premier lieu la pierre angulaire d’Isaïe :

« C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur Yahweh: Voici que j’ai mis pour fondement en Sion une pierre, une pierre éprouvée, angulaire, de prix, solidement posée: qui s’appuiera sur elle avec foi ne fuira pas ». (Isaïe 28,16).

Si Campin avait voulu que son silex évoque la Pierre Angulaire, sans doute ne l’aurait-il pas enfoui au beau milieu du muret.

Par ailleurs, V.Vines sent bien que si la roche est la même dans les deux tableaux, le contexte est très différent entre la pierre solidaire du mur et les deux caillloux libres de toute attache : d’où la nécessité, pour expliquer leur présence chez Daret,  d’invoquer de manière quelque peu artificielle le songe de Nabuchodonosor (la « pierre détachée sans les mains« ).

Une référence chrétienne ?

La seule référence religieuse au silex, autrement que dans un contexte biblique, se trouve dans le livre des prières pontificales de l’évêque de Bangor, en 1485. La prière ne fait pas partie de la liturgie de la Nativité, mais de celle du samedi de Pâques, et à pour intérêt de juxtaposer,  dans deux vers consécutifs, l’image du Christ-Pierre angulaire, et du silex-briquet :

« O Dieu, qui as donné aux fidèles le feu de ton éclat par ton Fils – qui est la pierre angulaire, sanctifie ce feu nouveau, issu d’un silex,  propice à nos usages, et fais que lors de ces fêtes pascales nous soyions à ce point enflammés par des désirs célestes que nous puissions nous joindre, avec un esprit pur, aux fêtes des lumières perpétuelles. »
(« Deus, qui per Filium tuum, angularum scilicit lapidem, claritatis tuae ignem fidelibus contulisti: productum e silice, nostris profuturum usibus, novum hunc ignem sanctifica. Et concede nobis, ita per haec festa paschalia caelestibus desideriis inflammari; ut ad perpetuae claritatis, puris mentibus, valeamus festa pertingere.)


Le silex de Campin : un symbole positif ?

On chercherait vainement dans la littérature chrétienne d’autres louanges au silex, ou d’autres métaphore entre Christ et silex  : il est trop dur, trop passif, un peu bourrique ; il faut le frapper à coups redoublés pour qu’il donne quelques étincelles. Le duc Philippe ne s’y est pas trompé : dans le couple briquet/silex, c’est bien le briquet qu’il a choisi comme emblème.

Côté positif, le silex a pourtant pour lui l’utilité d’apporter le feu à l’homme : c’est une forme d’énergie solidifiée, transportable, répandue à profusion sur la planète.


Le silex de Campin : une pierre de foudre ?

Il y a toute une tradition autour des pierres de foudre, les « céraunies » des Anciens. On pensait que les pointes de flèche préhistoriques, appelées parfois « dents du diable »,  étaient issues de l’éclair, dont elles constituaient la pointe extrême. Aussi, pour se protéger de l’orage, les bergers en portaient sur eux ; et on retrouve fréquemment des haches polies dans les fondations de bâtiments, qu’elles étaient censé protéger de la foudre.

Le problème est que le silex de Campin est juste un vulgaire rognon, pas une hâche polie.


Le silex de Campin : un briquet ?

Autant les silex de Daret constituent un briquet plausible, autant le rognon de Campin semble tout à fait incapable de produire la moindre flamèche : pas de fer à proximité (les animaux sont tournés dans l’autre sens et leurs sabots sont loin), pas de paille non plus (elle est engluée dans le torchis).


Un intrus dans le sous-sol

Résumons ce que Campin nous dit, en négatif :

  • ce silex n’est pas une protection contre la foudre ;
  • il n’est pas non plus un briquet qui menace  le vieux bois :
  • pris comme il est, enterré dans le maçonnerie, il ne risque pas de faire des étincelles.


Une autre interprétation biblique

Dégainons encore un fois notre Isaïe (la boîte à outil indispensable pour tout ce qui touche à l’Incarnation) :

« Comment es-tu tombé du ciel, Lucifer, fils de l’aurore? Comment es-tu renversé par terre, toi, le destructeur des nations? (quomodo cecidisti de caelo, lucifer, fili aurorae? Deiectus es in terram, qui deiciebas gentes..) Toi qui disais en ton coeur: « Je monterai dans les cieux; au-dessus des étoiles de Dieu, j’élèverai mon trône; je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, dans les profondeurs du septentrion ;  je monterai sur les sommets des nues, je serai semblable au Très-Haut!… » Et te voilà descendu au schéol, dans les profondeurs de l’abîme! »  (Isaie 14,12)

Ainsi Lucifer est un astre brillant dégommé du firmament pour excès d’ambition, et mis au cachot dans les profondeurs.


Lucifer-silex

Il ne semble pas y avoir de source littéraire ancienne comparant directement Lucifer à un silex. Néanmoins, l’association d’idée est aisée. Etymologiquement Lucifer signifie « celui qui porte la lumière », à peu près le boulot du silex. Même dureté, même beauté superficielle :

le rognon de Campin a la peau blanche, mais l’âme noire.

Nous avons parlé du rapport entre le silex et la foudre. L’association entre la foudre et le diable est tout aussi courante, depuis la phrase de Jésus rapportée dans l’Evangile de Luc :

« J’ai vu Satan tomber du ciel comme la foudre (Videbam Satanam sicut fulgur de caelo cadentem) » (Luc, 10, 18)


Lucifer à Noël

Enfin, comme nous l’avons vu, il y a eu dans la peinture flamande, à partir de Van der Weyden, une courte tradition iconographique de représentation de l’Enfer dans les Nativités (voir Le Diable dans la Crèche) Pour ne pas  gâcher la fête, on ne montre pas Lucifer, mais les barreaux soulignent qu’il est est bel et bien  là, encagé.

Nativite_Campin_Feu_Lucifer

Van de Weyden, Détail du Tryptique Bladelin

D’ailleurs, un très vieux cantique rappelle cet abîme que la Nativité a définitivement condamné  :

A la venue de Noël
chacun se doit bien réjouir
Car c’est un testament nouvel
Que tout le monde doit tenir

Quand par son orgueil, Lucifer
Dedans l’abîme trébucha
Nous conduisant tous en enfer
Le Fils de Dieu nous racheta….

Nous avons l’habitude de voir Daret reprendre le symbolisme de Campin en le vulgarisant, en le lénifiant : du silex luciférien de son maître, il n’a retenu que le côté « briquet à la mode de Bourgogne », pas le côté « Prométhée enchaîné ».

Il faut reconnaître que l’idée de Campin est complexe, quoique théologiquement exacte : dans les fondations de la cloison de torchis -le Monde de l’Ancien Testament – il nous montre Lucifer déjà hors d’état de nuire, conformément au texte d’Isaïe.
C’est pourquoi juste sous la cloison de bois – le Monde Nouveau qui ne risque plus de brûler – Campin a représenté l’Enfant-Jésus : innocence de la chair contre fausse blancheur du silex, fragilité contre dureté.

Nativite_Campin_Feu_Lumières

La Nativité de Campin est avant tout une méditation sur la lumière : y figurent la lumière naturelle déclinante (le soleil couchant), la fragile lumière humaine (la bougie), et maintenant les flammes infernales, mais maîtrisées, pétrifiées à l’intérieur d’un vulgaire caillou, lui-même emprisonné dans un mur en décrépitude.

Trois lumières éclipsées par l’auréole divine qui couronne le nouveau-né.

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