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1 L’hypothèse de l’hostie

Hostie, petit monde, pièce de monnaie ?  J’ai développé cette interrogation sur plusieurs articles, après avoir pris connaissance des deux études récentes de François Bougard : l’une qui tranche définitivement la question [1], l’autre qui ouvre de nouvelle pistes [2]. Ceux qui s’intéressent aux détails de la controverse historiographique et à l’état des lieux de la recherche auront profit à s’y reporter.

Ce premier article est consacré à l’interprétation autrefois dominante, la théorie de l’hostie.

L’apparition du disque digital

Evangelaire de Lorsch 810 ca Alba Iulia, Biblioteca Documenta Batthyaneum,Folio 72v detailEvangéliaire de Lorsch, vers 810, Alba Iulia, Biblioteca Documenta Batthyaneum,Folio 72v  Christ en majeste 844-851 Premiere Bible de Charles le Chauve, BNF fol 329v detailPremière Bible de Charles le Chauve, 845-846

Au temps de Charlemagne, la main droite du Christ de la Majestas Dei fait le geste de la bénédiction byzantine.

Dans la Première Bible de Charles le Chauve apparaît pour la première fois un objet et un geste totalement différents : tenu entre le pouce et le majeur, le petit disque doré est ici marqué d’un chrisme. Ce motif du disque digital va être reproduit ensuite à de nombreuses reprises, avec quelques variantes (modification de la position des doigts, suppression de tout motif ou remplacement du chrisme par une croix ou un point, couleur autre que dorée).

La floraison soudaine de ce motif et sa quasi-disparition par la suite ont soulevé de nombreuses questions, puisqu’aucun texte conservé n’explique clairement sa signification.


Les arguments théologiques

 L’imaginaire de l’Hostie chez l’évêque Ildefonse

900-1000 PASCHASIUS RADBERTUS, Latin 2855 fol 63v. gallica

900-1000, Paschasius Radbertus, Latin 2855 fol 63v, Gallica

L’évêque Ildefonse (postérieur de deux siècles à Saint Ildefonse de Tolède) nous a laissé l’image recto verso d’une hostie en pain azyme, large de trois doigts, qui lui était apparue telle quelle, en 845, le septième jour du dixième mois, à l’aube [3]. Le texte explicatif, dense et allusif, commence par une métaphore entre hostie et pièce de monnaie :

Si partout circule valablement la monnaie du roi de la terre, pourquoi avec encore plus de valeur ne circulerait pas toujours et partout la monnaie du roi des cieux ?

Si valens ubique discurrit moneta terreni regis, cur non melius valens discurrat semper ubique moneta caelestis regis?

Il évoque ensuite les points marqués sur la circonférence par une comparaison avec les roues merveilleuses de la vision d’Ezéchiel :

« L’aspect des roues et leur forme étaient ceux de la pierre de Tharsis, et toutes quatre étaient semblables ; leur aspect et leur forme étaient comme si une roue était au milieu d’une autre roue.En cheminant, elles allaient de leurs quatre côtés, et elles ne se retournaient point. Elles avaient une circonférence et une hauteur effrayantes, et à leur circonférence les quatre roues étaient remplies d’yeux tout autour. ». Ezechiel 1,17-18

Voici des points, peints sur des roues, les cinq allant en arrière et ces roues, autrement dit ces points, montrent que Dieu, qui demeure au milieu, n’a ni commencement ni fin, de même que les points ou roues tout autour.

Ecce puncta, quae in rotis sunt picta, retro quinque acta, et rotae, id est puncta, ostendunt quod nec initium habet Deus in medio manens, nec finem sicut nec puncta, nec rota per gyrum.

Ildefonse interprète ensuite le texte d’Ezéchiel en considérant qu’il y avait non pas une roue au milieu de chacune, mais une fixe au milieu des autres, d’où les cinq :

pendant qu’il y avait une roue dans les roues, se trouvant au milieu

dum esset rota in rotis, consistens loco medio.

Et en ce centre réside la Trinité. On comprend alors qu’il décrit le recto de l’hostie, où on lit Rex Deus, Iesus Christus et Lux/Pax/Gloria (remplaçant Spiritus Sanctus, qui figure au verso) ainsi que les trois mots VERITAS VITA et VIA de Jean 14,26, disposés verticalement de manière à évoquer un homme :

Si VIA est les pieds sur les terres, VERITAS est la tête dans les cieux, et VITA est la poitrine, se tenant au milieu, et redonnée aux saints (la vie éternelle).

Si est VIA pedum in terris, est VERITAS capitis in caelis, VITA pectoris est in medio manens, reddenda sanctis.

 Ainsi le recto de l’hostie est à la fois un condensé de la Vision d’Ezéchiel et un abrégé de la Majestas Domini :

  • Dieu au centre, sous la forme d’un homme évoqué par VIA VITA et VERITAS ;
  • les quatre évangélistes autour, nommés et symbolisés par les points rouges (celui de Jean, qui s’est approché du trône de Dieu, se trouve assimilé avec le centre).

Ce texte montre combien, vers le milieu du neuvième siècle, la forme ronde de l’hostie pouvait être investie de significations multiples :

  • pièce de monnaie,
  • roue d’Ezéchiel,
  • condensé de la figure divine.



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La théologie de l’hostie entre 830 et 850

L’apparition du disque digital est contemporaine d’une grande interrogation théologique sur la nature de l’eucharistie :

  • vers 831-33, Paschasius Radbertus, maître enseignant au monastère de Corbie, écrit le « De corpore et sanguine Domini », dans lequel il soutient qu’au moment de la consécration, le pain et le vin sur l’autel deviennent similaires au corps et au sang de Jésus-Christ, de telle sorte qu’une sorte d’empreinte, de marque (caracter) devient perceptible aux sens ;
  • en 843, Charles le Chauve visite l’abbaye et demande son avis à l’abbé Ratramnus ; celui-ci rédige un autre texte nommé également « De corpore et sanguine Domini », dans lequel il présente la thèse apparemment contraire, à savoir que le corps et le sang du Christ ne deviennent pas perceptibles par les sens ; Charles le Chauve donne raison à Radbertus, en faveur d’une marque sensible.
  • en 844, Radbertus rédige une seconde version de son « De corpore et sanguine Domini »,.

Le disque digital apparaît dans la Première Bible de Charles le Chauve vers 845-46, soit peu de temps après le second « De corpore et sanguine Domini », il est donc tentant de voir dans le disque une hostie, et dans le chrisme qui y est imprimé la représentation visuelle de cette marque sensible.

Ajoutons que cette période, comme le montre l’opuscule d’Ildefonse, coïncide aussi avec l’introduction, dans la liturgie, de l’hostie en pain azyme, à la place du pain avec levain.

Pour M.Schapiro dans plusieurs articles importants [4], la messe est dite : le disque digital est une hostie.


Une querelle surévaluée

La coïncidence des dates peut donc laisser penser que l’invention du motif est lié  à la « querelle » entre Radbertus le « réaliste » et Ratramnus le « symboliste ».

Remarquons que s’il s’agissait de promouvoir la théorie de Radbertus, celle de la « marque sensible », ceci ne vaut que pour le prototype de la Première Bible de Charles le Chauve, marqué du chrisme : puisque  tous les autres  disques digitaux carolingiens seront dorés de manière uniforme.

Par ailleurs, dans son analyse serrée des textes, C.Chazelle [5] conclut que les deux théologiens, appartenant au même monastère, étaient d’accord sur l’essentiel et se différenciaient sur des nuances dont la subtilité excède largement toute représentation graphique. De plus, leur discussion portait sur la perception sensible de la chair et du sang du Christ, donc pas seulement sur l’hostie.


La promotion de l’Eucharistie ?

S’agissait-il plus généralement de promouvoir ce sacrement ? On sait que les carolingiens ont tenté de remonter à une fréquence hebdomadaire la communion, sacrement largement déserté à l’époque. Mais ces illustrations princières n’ont rien d’une propagande à l’usage des masses ; et pourquoi avoir attendu 850 pour promouvoir le sacrement, d’une manière aussi elliptique ?


Une figure illogique

Ce qui rend délicate la théorie de l’hostie est qu’elle implique une sorte d‘auto-référence . Saint Augustin l’avait déjà soulignée à propos de la Cène :

« il se portait lui-même dans ses mains, quand en confiant son propre corps il dit : « Voici mon corps », c’est bien ce corps-là qu’il portait dans ses mains. C’est l’Humilité de Jésus, .le Christ nôtre Seigneur, que de s’être confié à tant d’hommes ». Cité par [6] , p 63

Une des difficultés de l’interprétation eucharistique tient à ce quelle ajoute, dans le schéma déjà chargé de la Majestas Domini, une couche purement christique, et qui plus est auto-référente : le geste des doigts illustre en somme une préhension de soi-même.


Les arguments iconographiques

L’argument massue  de Shapiro : un Sacramentaire de Tours

Sacramentaire 875-900 Tours BM 184 fol 2 IRHTfol 2 Sacramentaire 875-900 Tours BM 184 fol 3 IRHTfol 3

Sacramentaire, 875-900, Tours, BM 184, IRHT

L’argument massue des tenants de l’hostie, en particulier Shapiro, est fourni par ces deux fragments d’un sacramentaire réalisé à Tours :

  • la première image, qui illustre la Préface de la Messe (« Vere dignum et justum est.. »), montre la main de Dieu tenant le disque doré entre le pouce et l’annulaire ;
  • la seconde, qui illustre le début du Canon, (« Te ígitur, clementíssime Pater, per Jesum Christum Fílium tuum… ») montre le même disque posé sur l’autel, à côté du calice.

Le Canon étant la partie de la Messe qui conduit à la Communion, l’image de gauche montrerait indubitablement une hostie. Nous discuterons de manière détaillée cette « preuve » (voir 2 Une figure de l’Incommensurable).


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Un argument très indirect de Kessler

Bible_de_Vivien Ms lat1 fol 329r
Poème , Recto de la Majestas Domini , Première Bible de Charles le Chauve, 845-46, BNF MS Lat 1, fol 329r

Kessler ([6], p 59) fait remarquer que les mots du poème à Charles, au recto de notre Majestas Dei, décrivent l’Evangile en ces termes :

Voici le moyen de parler, la vertu, l’action pure,
La nourriture, la boisson, le salut béni.

Hic modus effandi, hic virtus, hic actio munda
Hic cibus, hic potus, hic benedicta salus

Le mot « cibus » (nourriture) tombe juste au revers du petit disque , comme s’il s’agissait d’expliciter la nouveauté [7].


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L’argument de Reynolds : l’Evangéliaire de Lothaire

Une des toutes dernières études en faveur de la théorie de l’hostie, celle de Roger E Reynolds [8] en 2013, trouve dans l’Evangéliaire de Lothaire une profusion de motifs promouvant l’Eucharistie. L’auteur en déduit même que les temps carolingiens ont vu une première étape de l’Adoration de l’Hostie – un rituel qui ne se développera pleinement qu’au XIIIème siècle..

Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol 15r

Evangéliaire de Lothaire BNF Lat.266 fol 15r

A première vue, ces deux disques ressemblent beaucoup aux hosties d’Ildefonse. Les caractères Pi et Phi, très rares, signifient probablement Pater et Filius. On remarquera néanmoins que l’Alpha et l’Omega sont suspendus par un fil aux branches de la croix, ce qui donne à ce chrisme le caractère d’une enseigne plutôt que d’un simple tracé sur une « hostie ».


Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol 71rEvangéliaire de Lothaire BNF Lat.266 fol 71r

Les chrismes ne sont pas réservés aux disques puisque, plus loin dans le manuscrit, on les voit décorer des motifs carrés qui n’ont rien à voir avec des hosties.


Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol15v

Evangéliaire de Lothaire BNF Lat.266 fol 15v

Quant aux « disques », ce sont en fait des encadrements circulaires mettant en valeur un élément. Pour Reynolds,  l’objet cubique serait un autel, autre motif eucharistique.


Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol15v detail livreAutel, fol 15v
Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol 2v detail livreLivre de l’Aigle, détail fol 2v

Mais cet « autel » bizarrement posé sur la tranche est en fait un livre avec ses fermoirs sur la tranche,   comme on le voit tenu par les Vivants dans la Majestas Domini,


Evangeliaire de St Gauzelin 830 fol 1r Cath NancyFol 1r Evangeliaire de St Gauzelin 830 fol 2r Cath NancyFol 2r

Evangéliaire de St Gauzelin, vers 830, Cathédrale de Nancy

Ces deux pages successives de l’Evangéliaire de St Gauzelin, entièrement basées sur le Livre unique comme source des Quatre Evangiles, ne laissent aucune place au doute.

Exhiber ou donner une hostie

Le geste du disque digital est si particulier que Schapiro le qualifie d’« ostentatoire ». Mais le rite de l’ostension de l’hostie ne se développera que bien plus tard, au début du  XIIIème siècle. Les autres scènes liées à l’hostie montrent en fait des gestes très différents.

Exhiber l’hostie

Illustrations de la vie de saint Aubin d’Angers 1100 ca BNF Latin 269 fol 2v GallicaIllustrations de la vie de saint Aubin d’Angers, vers 1100, BNF Latin 269 fol 2v, Gallica Vita Christi France ca. 1175 MS44 fol 6v Morgan LibraryVita Christi, France, vers 1175 MS 44 fol 6v, Morgan Library

L’hostie est tenue main vers le haut, mais de manière plus naturelle, entre le pouce et l’index.


Christ du Jugement Psautier de Rheinau, vers 1260, Ms. Rh. 167, f. 145v Zentralbibliothek Zurich
Christ du Jugement, Psautier de Rheinau, vers 1260, Ms. Rh. 167 f. 145v, Zentralbibliothek Zurich

Lorsqu’il s’agit de figurer l’Ostension proprement dite, l’hostie est montrée en compagnie du calice et des quatre plaies qui soulignent la dimension eucharistique de l’image.

Les deux attributs du Christ du Jugement, l’épée pour les Méchants et le lys pour les Justes, sont ici en lévitation devant les lèvres et derrière la main gauche. Le globe-siège est recyclé en une porte de l’Enfer qui s’ouvre sous le trône, montrant deux Juifs avec leur chapeau pointu, deux rois, et une cohorte de maudits.


Donner l’hostie

Autun, Bibl. mun., ms. 0019 bis (S019), f. 008v IRHTLe Baptême du Christ et la Cène
Sacramentaire de Marmoutier, 840-50, Autun, Bibl. mun., ms. 0019 bis (S019), f. 008v IRHT

Dans cette image minuscule d’un manuscrit de l’Ecole de Tours contemporain de la Première Bible de Charles le Chauve, le disque doré dans la main droite du Christ est considéré par Kessler ([9], p 118) comme la meilleure preuve que le disque digital est une hostie. Cependant, le même objet, non doré, est posé sur la table, et sa taille, comparée à l’assiette avec le poisson, montre bien qu’il s’agit d’une miche de pain, avec ses rayures en carré. Le geste du Christ partageant avec les disciples ce pain consacré (d’où la couleur dorée) est donc très éloigné de son geste dans la Majestas Domini.


Communion de St Denis Missel de st denis compose a St Vaast d'Arras Latin 9436 fol 106v gallicaCommunion de St Denis,, fol 106v Missel de Saint Denis 1041-60 BNF 9436 fol 15vMajestas Dei, fol 15v

 Missel de St Denis, vers 1050, Latin 9436 , Gallica

Lorsque deux siècles après la Première Bible de Charles le Chauve,  l’atelier de l’abbaye de Sant Vaast d’Arras a composé pour celle de Saint Denis ce missel dans un style ouvertement passéiste, le copiste a représenté le Christ donnant la communion debout, l’autel avec calice et ciboire, et l’hostie tenue de manière normale entre le pouce et l’index, comme pour éviter toute confusion avec l’iconographie du « disque digital ».

Celui-ci a d’ailleurs disparu de la Majestas Dei , qui a conservé uniquement le globe carolingien.


Administration du Viatique Premiere vie de saint Amand 1066-1107 BM Valenciennes MS 502 fol 29Administration du Viatique, Première vie de saint Amand, 1066-1107, BM Valenciennes MS 502 fol 29 Evangiles de Matilda San Benedetto Po, 1075-99 Morgan mS 492 fol 100vEvangiles de Matilda, San Benedetto Po, 1075-99, Morgan mS 492 fol 100v

Le geste naturel pour administrer l’hostie est donc de la tenir entre le pouce et l’index.


Article suivant :  2 Une figure de l’Incommensurable

Références :
François Bougard « L’hostie, le monde, le signe de Dieu » paru dans Orbis disciplinae. Hommages en l’honneur de Patrick Gautier Dalché, éd. Nathalie Bouloux, Anca Dan et Georgios Tolias, Turnhout, Brepols, 2017, p. 31-62. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01706857/document
[2] François Bougard, « Le peseur du Monde : l’orbicule de la Royauté, de Charlemagne à Saint Louis » dans : Charlemagne : les temps, les espaces, les hommes : construction et déconstruction d’un règne », pp. 245-269
[3] Le nom et la date, probablement symboliques, pourraient avoir été inventés par Radbertus à Corbie. Sur les différentes versions de ce manuscrit énigmatique, voir Reynolds, Roger E.. « Christ’s Money: Eucharistic Azyme Hosts in the Ninth Century According to Bishop Eldefonsus of Spain: Observations on the Origin, Meaning, and Context of a Mysterious Revelation. » Peregrinations: Journal of Medieval Art and Architecture 4, 2 (2013): 1-69. https://digital.kenyon.edu/perejournal/vol4/iss2/1
Pour le texte latin, voir Vision de l’évêque Ildefonse Ouvrages posthumes, Volume 1 Jean Mabillon, Thierry Ruinart, 1724 p 189 https://books.google.fr/books?id=pawWAAAAQAAJ&pg=PA190
[4] Meyer Schapiro .«A Relief in Rodez and the Beginnings of Romanesque Sculpture in Southern France», dans Selected papers vol 1 , p. 285-305
[5] CELIA CHAZELLE, « FIGURE, CHARACTER, AND THE GLORIFIED BODY IN THE CAROLINGIAN EUCHARISTIC CONTROVERSY », Traditio, Vol. 47 (1992), pp. 1-36 https://www.jstor.org/stable/27831869
[6] H.L.Kessler, « Medietas / mediator in the geometry of Incarnation » dans « Image and Incarnation: The Early Modern Doctrine of the Pictorial Image » Walter Melion, Lee Palmer Wandel, 2015 https://ia800901.us.archive.org/14/items/Intersections-InterdisciplinaryStudiesInEarlyModernCulture/INTE%20039%20Melion,%20Palmer%20Wandel%20%5BEds.%5D%20-%20Image%20and%20Incarnation_The%20Early%20Modern%20Doctrine%20of%20the%20Pictorial%20Image.pdf
[7] L’idée que l’apparition du disque digital puisse être corrélée au contexte immédiat de l’image vaut la peine d’être explorée : dans la Première Bible de Charles le Chauve, la Majestas se trouve à une place qui peut sembler inhabituelle, non pas en frontispice ou en conclusion des Evangiles, mais à l’intérieur de la section Matthieu, précisément après :

  • A) la Préface de Saint Jérôme à l’Evangile de Matthieu (fol 328r),
  • B) la table des matières de cet Evangile (fol 328r-328v),
  • C) le poème à Charles le Chauve (qui n’a pas d’équivalent ailleurs).

Cette inclusion à l’intérieur de la section « Mathieu » se retrouve dans deux autres cas (l’Evangéliaire d’Altfrid en 800, les Evangiles du Mans, non daté). Le « poème » à Charles le Chauve est en fait une introduction textuelle aux Quatre Evangiles, tout comme la Majestas en est une synthèse visuelle : il est donc logique que cette page recto/verso se trouve au plus près du premier texte sacré, celui de Matthieu. Pour une traduction anglaise du poème, voir Paul Edward Dutton, Herbert L. Kessler, Audrad le Petit « The Poetry and Paintings of the First Bible of Charles the Bald », p 114
https://books.google.fr/books?id=uS427pixJYwC&pg=PA114&lpg=PA114&dq=Hic+modus+effandi,+hic+virtus,+hic+actio+munda&source=bl&ots=PjdjMamGgA&sig=ACfU3U07H6QpopHajYxlZPIQPmGl0piu0Q&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwiSl6mjueD0AhXCA2MBHbmvCQ0Q6AF6BAgHEAM#v=onepage&q=Hic%20modus%20effandi%2C%20hic%20virtus%2C%20hic%20actio%20munda&f=false

[8] Reynolds, Roger E.. « Eucharistic Adoration in the Carolingian Era? Exposition of Christ in the Host. » Peregrinations: Journal of Medieval Art and Architecture 4, 2 (2013): 70-153. https://digital.kenyon.edu/perejournal/vol4/iss2/2
[9] H. L. Kessler, « Dynamic signs and spiritual designs ». dans Jeffrey Hamburger; Brigitte M. Bedos-Rezak. Sign and Design. Script as Image in Cross-Cultural Perspective (300–1600 CE) 2016,

20 Comments to “1 L’hypothèse de l’hostie”

  1. Bonjour! Je reviens vers vous pour vous communiquer mes conclusions concernant cette « custode-livre »: vous aviez raison, mais je n’ai pas tort, néanmoins. Il s’agit d’un calembour plastique, une hybridation, que certains diront « capillaritractée », mais qui présente quelques intérêts notables : le « truc » trahit une iconologie en cours d’élaboration motivée par le désir d’exprimer ou de réitérer une idée.
    Ma boite-mail reçoit mais me refuse l’envoi : je suis donc contraint de m’exprimer ici dans ce timbre-poste et de façon fractionnée, puisque ce canal paraît fonctionnel.

  2. Comme je suis pas latiniste, je vais sur les sites de traduction pour savoir ou vérifier ce que je crois savoir. A « Semper custodia » j’ai trouvé « rester vigilant », « Se custodio »: être sur ses gardes, tandis que « Custodiam reliquerant » est une sentinelle ou un garde du corps.
    Le placement en médaillon traduit une volonté honorifique ou/et mémorielle qui dit : »Memento… » ou bien « Semper… ».Donc, placé à la suite des espèces de la communion, les médaillons rappellent par la forme custode, le devoir de vigilance, et par la forme livre, le moyen de rester vigilant. La série constitue donc une paraphrase plastique des réflexions d’Augustin: la communion ne suffit pas, il faut savoir rester vigilant et intérioriser les Saintes paroles, et méditer…

    • Les décorations des pages dédiées aux canons évoquent des architectures. Pour les interpréter, il faut examiner leur progression, du plus luxueux au départ (tables canoniques des quatre évangélistes) au moins luxueux (tables de deux évangélistes).

      1) Au départ (fols 12r à 14r), le médaillon central évoque une plaque de porphyre, et contient le titre de la page
      2) Lorsque la table se subdivise en deux (fol 14v) la présence de la colonne centrale fait que le médaillon se divise lui aussi en deux, monte dans les coins, et contient le chrisme (fol 14v-15r) puis le livre (fol 15v-16r)
      3) on trouve ensuite trois architectures plus simples, sans médaillons

      Ce que vous appeler « forme custode » ne concerne que les 4 pages de l’étape 2, et dérive clairement du médaillon central avec un titre : il faut donc à mon avis le comprendre plus comme une plaque faisant partie de l’architecture que comme un contenant.

      De plus, l’idée de custode ne vient que si on considère que les médaillons de la section 2 évoquent des hosties et ont un lien avec l’eucharistie, ce qui n’a rien à voir avec les canons contenus dans ces 4 pages.

      • Je ne tentais pas d’analyser l’ensemble des pages, mais juste un détail intrigant qui recèle une sorte de jeu de mot-jeu de forme : le livre suit (dans l’ordre des pages)et prolonge la communion(spirituellement); sa position inusuelle (sur le dos)constitue une invitation à la consulter et à le méditer. Mais j’ai découvert depuis hier que le seul volume ayant conservé sa reluire d’époque dispose d’un dos plat et doit pouvoir tenir debout sur son dos : le Psautier de Charles le Chauve(BNF Lat. 1), frère de Lothaire. Il dispose de ferrures à chaque coin. Je pense qu’il a été conçu ainsi pour pouvoir suivre le roi dans ses déplacements entre ses différents lieux de vie, et supporter les voyages. Lothaire a pu en posséder de semblable, mais nous ne pouvons l’assurer, évidement.

  3. Passant au F°71, nous retrouvons sur la page d’Incipit de Marc quatre médaillons identiques, assortis sur le bord supérieur deux grues, symbole de Vigilance (je suis plus habitué à les trouver avec leur pierre en patte, au XVIe s, mais leur houpette ne laisse aucun doute; j’ignorais qu’elles fussent connues dès cette époque).
    Revenons maintenant au portrait de l’empereur, encadré des deux « prétoriens », qui « veillent » sur le monarque (selon le vocabulaire de papiers anciens que j’ai lu il y a des lustres).
    Celui placé à la droite de Lothaire lui passe l’épée : les Paroles de Dieu, selon Paul; Celui placé à sa gauche protège son flanc gauche avec le bouclier de la Foi (toujours selon Paul) et porte droit la lance (de la Sagesse et de la Rectutido).

    • L’Incipit de Luc (fol 106V) est également décoré de 4 demi-cercles (et non médaillons) contenant un livre (les quatre Evangiles), mais sans aucun oiseau : délicat donc de lier les livres aux « grues ».
      S’il est vrai que la plupart des oiseaux du manuscrit ont des houpettes, il sont très différents les uns des autres et il est bien difficile d’y voir des oiseaux réalistes.
      Pour la figure de Lothaire, voir commentaire suivant.

      • Les houpettes suffisent à déterminer les grues pour signaler ce que ces oiseaux symbolisent; l’ornemaniste médiéval n’est pas un naturaliste du XVIIIe. Il énonce un discours plastique à la fois valorisant pour le lecteur-propriétaire du livre et pour renforcer ou paraphraser le texte que son décor agrémente, avec pour but l’invitation à la lecture (et à l’état d’esprit de réception spirituel s’agissant de texte sacrés). Sa démarche n’est pas seulement passive et illustrative, elle est aussi dynamique par la part d’éléments symboliques divers(et dispersés) qui entrent en résonance avec l’esprit du lecteur.Si le livre médiéval sacré doit faire réfléchir le lecteur et pénétrer son esprit, l’ornemaniste sait qu’il doit participer à cette fonction, tout en magnifiant le texte en soi par l’ornementation.

    • Je suis désolé d’avoir oublié la mise en relation très pertinente que vous avez établi entre le portrait de Lothaire et celui du Christ trônant, tandis que je tâchais de traiter trop d’information sur ce sujet, neuf et intrigant pour moi. Effectivement, les peintures des manuscrits anciens ne peuvent pas se trouver face à face, et donc elles dialoguent entre deux versos ou deux rectos de feuilles. Je dois donc corriger ici : Lothaire ne commet pas un « geste de commandement », mais un geste de désignation de la constance des ses préoccupations vis à vis de Dieu. Mais le passage disant : »Tu le protèges et Tu l’équipes » peut (ou doit) être lu comme métaphore renvoyant aux métaphores de Paul, et à l’armement de la Vertu dans les illustrations de la Psychomahie de Prudence.

      • La question des deux prétoriens, qui figurent dans toutes les représentations impériales carolingiennes, est effectivement intrigante (d’autant qu’on ne leur connaît aucun antécédent, d’après l’article [3a1] d’Anne-Orange Poilpré). Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’invoquer Prudence et Saint Paul pour les justifier. L’épée et le bouclier forment un couple classique (attaque / défense). Cela m’a donné l’occasion de rajouter dans l’article le trifolium des Evangiles de Saint Emmeram, où ils sont accompagnés de vers explicatifs.

  4. L’empereur fait un geste de commandement du coté gauche, vers où se porte son attention (soutenue): le coté d’où proviennent les calamités peccamineuses, et qui fait si souvent des conneries (c’est bien de cela dont il s’agit). ces gardes (custodia reliquerant)interprètent la Vigilance propre de l’empereur, ce que l’on appelle « surmoi » de nos jours.
    Son trône présente une courbure de rouleau ouvert mais qui reste spiralé aux extrémité : il évoque la Sagesse des Livres de l’A T (Proverbes, Salomon, le Siracide…).
    Bref, vous aurez compris : tous les détails signifiants des enluminures évoquent de façon soutenue et réitérative la Vigilance, qui vaut aussi pour la Prudence.

    • Je vous remercie d’avoir attiré mon attention sur cette image, qui pose effectivement question. Et sur le texte qui l’accompagne, jamais traduit à ma connaissance, et qui à mon avis apporte bien des réponses. Voir les explications dans le corps de l’article, à la fin du nouveau chapitre sur l’Evangéliaire de Lothaire.

  5. Or, par exemple sur la Bible de St Paul Hors-Les-Murs, la personnification de la Prudence porte un livre comme attribut. »Prendre garde », « Rester vigilant », « méditer le Livre »(…) constituent les mots d’ordre de l’ornementation de l’Evangéliaire de Lothaire. Nous constatons donc que les moines de Tours ne se gênent pas pour affirmer leur rôle de directeurs de conscience, avec dans la poche l’idée en cours de maturité de la prééminence du spirituel (laquelle émerge dans l’architecture avec le massif occidental et bientôt la tour-porche…)
    Mais pour l’analyste iconographique, l’intérêt est de voir une tentative (ratée et sans suite, parce que bien trop littéraire et alambiquée) de fabrication d’un signal par hybridation, comme les époques ultérieures en produiront tant(mais animales).

    • IL est vrai que dans l’art carolingien la Prudence a pour attribut le Livre. Mais la réciproque n’est pas toujours vraie : objet central de la Renaissance carolingienne, le Livre ne renvoie pas toujours à la Prudence. On voit bien, au moins dans les Incipit de Marc et de Luc, que les quatre livres représentent les quatre Evangiles.

  6. Ainsi, ce petit signal énigmatique et anecdotique m’a-t-il fourni la clef, et conduit à reconsidérer l’Evangéliaire, mais encore, il questionne, et modifie le regard que je portais sur l’époque carolingienne.
    Je tenais aussi à vous interpeler sur ce dernier aspect: l’ornementation développe son propre discours parallèle au texte qu’elle accompagne, elle ne se contente pas de l’illustrer, soumise et disciplinée; elle est parfois discursive, et ceci pour renforcer par d’autres chemins le poids du texte.
    Je teste l’envoi pour voir si ce truc beugue encore…Bonne soirée!

    • Je suis bien d’accord avec vous que la décoration est souvent buissonnière, et peut suivre son propre chemin. Si ce sujet vous intéresse, je me permets de vous renvoyer à ma série d’articles https://artifexinopere.com/blog/category/interpr/iconographie/au-bord-de-limage/
      sur les manuscrits à bordure du XVème siècle: un thème très étudié pour les drôleries du Moyen-Age, mais beaucoup moins après.

      • Je vous remercie d’avoir répondu à chacune de ces fractions, mais votre dossier a soulevé quelques énigmes qui ne me lâchent pas. Ainsi, en allant voir les sens des mots latin « viaticus » et « viatica » (tous en rapport avec le voyage), ou me souvenant des Evangiles de Rabula, qui montrent des personnages qui portent des ronds aux genoux et aux épaules (apotropaïques, semble-t-il), ou encore, en relisant le texte placé entre Lothaire et Dieu : »…Que Tu l’élèves de ta main droite… », laquelle main tient de deux doigts choisis le disque, je suis conforté dans l’idée que ce disque symbolise le salut (salut du monde, mission de Dieu-Christ sur terre, et/ou salut de chacun), ou ce que nous appellerions de nos jours le destin (et donc pas tout à fait le monde-cosmos, ni l’Auctoritas sur le monde)…Bonne soirée!

  7. Oups! J’ai cité sans vérifier les Evangiles de Rabula, mais il s’agit en fait de la Genèse de Vienne, qui présente Jacob, Isaac, joseph, ainsi que d’autres personnages avec des pois noirs et circulaires aux épaules et aux jambes sur leurs vêtements. Les dessins de ponctuations circulaires (rosettes grises de fer, et simili-pièces d’or) sur l’Evangéliaire de Lothaire (et d’autres manuscrits) m’ont rappelé ces sortes de traces d’onction protectrices. Associés aux mains de Dieu, récurrentes et également protectrices, ils correspondraient peut-être aux imprécations constantes des prières, passées dans le langage courant: « Que Dieu te garde! », « Que Dieu nous protège! », « Que Dieu te donne la force »(les rosettes de fer)…Et sans rapport avec le cosmos ou l’Auctoritas portés par l’orbe sacrée.

  8. Bonjour.

    Bravo pour ce gros travail d’investigation.

    J’aimerais reprendre des images de votre site, où l’on voit le Christ de la parousie, pour les mettre dans une vidéo. Ce sont sans doute des images que vous avez glanées sur Internet. Donc, a priori je peux les utiliser ?
    A la fin de la vidéo, je peux mentionner votre site pour ceux qui veulent avoir plus d’infos.

    • Bonjour
      Je fais très attention ç ce que mes images soient libres de droit, donc oui, vous pouvez les utiliser. Je ne sais pas quel est le sujet qi vous intéresse dans cet article, mais je vous signale que je suis en train de le réécrire complètement et de le diviser en plusieurs, tant le sujet est riche (avec de nouvelles analyses concernant la parousie). J’espère mettre tout çà en ligne mi février.
      Si vous pouvez mentionner mon site dans votre vidéo, j’en serai bien sûr ravi.

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