3 Sirènes de joie : H.J.Draper

24 juillet 2011


Dix-huit ans après Waterhouse, H.J.Draper produit un remake où le respect de l’archéologie des Sirènes tient moins de place que  celui de leur anatomie.

Aussi, lors de sa présentation à l’Academy, l’oeuvre fut fraîchement reçue par les puristes. Le Times jugea bon de rappeler que « les sirènes d’Homère n’ont rien à voir avec les sirènes conventionnelles, elles ne grimpaient pas sur les bateaux : c’étaient des êtres à la forme non précisée, qui étaient assises dans un pré et chantaient ».

Ulysse et les Sirènes

Herbert James Draper, 1909, Ferens Art Gallery, Kingston Upon Hull

Sirenes_Ulysse_Draper
 

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Draper après Waterhouse

Pour éviter le plagiat, Draper a inversé à nouveau le sens de la marche du bateau (de droite à gauche), resserré le cadrage et économisé sur le casting, en réduisant au minimum les effectifs.

Il reste  trois sirènes pour six marins : toujours le même rapport du simple au double qui semble habiter l’inconscient masculin des illustrateurs, de l’Antiquité jusqu’à nos jours…


Les rameurs

Sirenes_Ulysse_Draper_Marin Coupé

On voit au total quatre rames et quatre rameurs complets  : celui dont le buste est au fond  à gauche du mât pouvant être  bizarrement recollé avec celui qui se trouve à droite du mât (mains, genoux et rames). Et donc compté, si on veut,  pour un seul individu…


Les rames

Ce ne sont pas des cylindres prosaïques, comme les rames de Waterhouse : plus courtes, effilées et incurvées par l’effort, leur forme aérodynamique les apparente à la queue flexible de la sirène.


Les trous des rames

Les trous sont élargis en bas, selon une forme à la fois plus esthétique et plus fonctionnelle qu’un simple cercle.

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Ce raffinement touche également la décoration extérieure :  le trou de la dernière rame est orné d’un motif ailé bizarrement organique, dans le plus pur style Art Nouveau, qui remplace agréablement  les antiques mufles de lion de Waterhouse. Ce motif fait penser aussi à une paire d’oreilles, de sorte qu’on en vient à se demander si les trois trous de rames visibles ne sont pas sensés évoquer les  trois bouches hurlantes des sirènes : métaphore qu’il vaut mieux ne pas trop fouiller, les trous traversés par les rames pouvant, par un effet collatéral du symbole, échapper à l’intention innocente du peintre.


Draper Wrath of the Sea God

Draper, La colère du Dieu de la Mer, Collection privée

Dans une autre galère de Draper, le même motif plus explicite orne les rames-gouvernail, qu’une corde retient (comme chez Waterhouse). A la proue une croix de Saint André voisine avec une swastika, collision qui ne manquera pas dans quelques siècles d’éveiller des interprétations hasardeuses.

Le pilote manquant

A l’arrière du bateau, pas de pilote ni de gouvernail visible : tout l’équipage est tourné à contresens de la marche, comme si la sirène montée sur le château arrière s’était substituée au pilote. Pilote que nous retrouvons peut-être dans la figure du marin qui, juste derrière Ulysse, est en train de l’entourer d’une nouvelle corde.


Ulysse halluciné

En compensation de sirènes peu académiques, Draper a travaillé le personnage d’Ulysse et illustré, pour les connaisseurs, un passage bien précis du texte d’Homère, le  moment paradoxal où le chef bascule dans la folie et l’équipage dans la désobéissance salutaire :

« et, en remuant les sourcils, je fis signe à mes compagnons de me détacher ; mais ils agitaient plus ardemment les avirons ; et, aussitôt, Périmèdès et Eurylokhos, se levant, me chargèrent de plus de liens. »

On voit d’ailleurs que le marin du fond lève sur Ulysse un regard suspicieux, à deux doigts de prêter main forte à son camarade.

Si le pilote a abandonné momentanément son poste pour rajouter un tour de corde, c’est qu’une urgence chasse l’autre : pour un navire, perdre son cap est moins grave que perdre son chef.   


Les trois sirènes

Comme dans les dioramas des musées d’Histoire Naturelle, les trois protagonistes féminines illustrent, de bas en haut, les trois stades de l’évolution du poisson au mammifère :

  • la première sirène,  encore dans la mer, montre bien sa queue de poisson ;
  • la deuxième, qui grimpe sur le bateau, est déjà totalement femme, au point que la pudeur  impose un cache-fesses d’algues ;
  • la troisième, installée sur le pont-arrière, est vêtue avantageusement d’une robe aux plis mouillés.

Sirenes_Ulysse_Draper_Dos

Les attributs capillaires

Plus en chair que leurs devancières emplumées, les trois sirènes de Draper illustrent, comme celles de  Waterhouse, les trois coloris de cheveux à la mode dans les îles britanniques. Mais au lieu de respecter les statistiques, elles se conforment à la hiérarchie sociale en vigueur sur les paquebots :

  • la sirène de troisième classe, en dessous du niveau de flottaison,  est rousse (danger : animalité !), et porte un simple bandeau d’algues ;
  • la sirène de seconde classe est brune, avec un diadème de perles et de nacres ;
  • la sirène de première classe est bien sûr blonde, avec un diadème composite : algues, perles et nacres.

Les trois chevelures respectent également, de bas en haut, la logique du séchage : mouillée, plaquée, flottant au vent.


Les objets distinctifs

  • La sirène du bas pose sa main gauche sur une rame, en un geste qui se veut gracieux mais dont la symbolique déborde, par un nouvel effet collatéral, le cadre strictement victorien.
  • Celle du milieu, qui utilise son genou fraîchement acquis pour prendre appui sur un rebord ad hoc, agrippe de la dextre une poignée tout juste fixée là pour la commodité des assaillantes.
  • La troisième possède deux attributs : la corde qu’elle tient à deux mains, et la lyre faite d’une coquille de nacre qui se trouve posée sur le bastingage, derrière sa croupe, dans un étrange état de lévitation.

La logique sociale des objets est la même que celle des chevelures :

  • une rame  pesante et équivoque pour la sirène des classes laborieuses  ;
  • une poignée strictement fonctionnelle pour la sirène des classes moyennes ;
  • et pour celle qui  cumule les attributs de la classe dominante et de la classe de loisirs,  la corde qui dirige la voile et la lyre qui brise les coeurs.

Le dauphin rouge

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Draper n’est pas seulement  un sociologue et un moraliste : c’est aussi un homme qui connaît la logique nautique.

Le vent vient de la droite  (voile gonflée, chevelure volante). Pour aider les spectateurs à comprendre que le bateau va vers la gauche (à l’inverse du sens de la lecture), notre peintre à donc rajouté à l’arrière, sur le flanc  tribord, un dauphin rouge qui indique les sens de la marche.  Peut être faut-il comprendre que c’est le nom de la galère d’Ulysse ? Peut-être l’animal à l’arrière de la galère Draper remplace-t-il l’oeil à l’avant de la galère Waterhouse ?


Le navire domestiqué

Ce dauphin est une vraie trouvaille, qui cumule les métaphores.

Cette queue peinte, juste à côté du pied nu de la sirène la plus humanisée, révèle d’une part que cet appât si féminin n’est qu’une illusion décorative, au même titre que le dauphin ;  et d’autre part que la séductrice n’a pas perdu son naturel piscin.

De plus,  tout en chevauchant métaphoriquement le dauphin rouge, elle chevauche physiquement la poupe, confirmant l’idée que le bateau (ou son équipage) n’est pour elle qu’une monture à domestiquer. On subodore alors que la corde entre ses mains renvoie à la bride que les naïades de toute obédience ont coutume de passer aux gentils mammifères marins (ou autres).


Sirènes contre marins

Les sirènes  de Waterhouse n’avaient qu’une seule arme pour naufrager  le navire : leur chant hypnotique. Les sirènes de Draper ont des mains,  qui leur permettent des tactiques personnalisées, adaptées à chaque catégorie de marin.

  • La sirène de troisième classe s’attaque au prolétariat de la nef :  les rameurs. Son bras droit se déploie familièrement sur le bastingage comme sur le comptoir d’un bar, pour un dialogue tête à tête avec sa première cible ; tandis que sa main gauche contrecarre discrètement la poussée de la rame, à laquelle elle s’est arrimée par une algue : probablement son but est de s’en emparer, s’il la lâche.
  • La sirène de seconde classe se confronte à l’agent de maîtrise, à savoir le pilote en train de rattacher Ulysse : probablement elle l’interpelle pour qu’il tourne la tête vers elle,  le brin d’algue qui se dénoue de sa taille ironise sur le bout de corde.
  • Enfin, la sirène de première classe a pour cible le capitaine : en détachant la corde de la voile, elle va le priver de sa capacité de manoeuvrer. En jouant des cordes de sa lyre, de sa capacité de penser.

Sirènes contre navire

Rappelons le fonctionnement d’un navire comme celui d’Ulysse.  Il se compose schématiquement de trois parties : la partie motrice immergée, les rames, par lesquelles l’énergie humaine fait levier sur la mer fixe ; le corps du navire (coque, mâts) qui se déplace à la surface de la mer ; enfin la partie motrice émergée, la voile, qui exploite l’énergie et la direction du vent pour suivre sa route.

Les trois sirènes, empoignant respectivement la rame, la poignée fixée à la coque, et la corde, s’attaquent donc aux trois parties du bateau : symboliquement, à ses membres, à son tronc et à sa tête.

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Ulysse et la voile

Cette analyse fait ressortir une métaphore latente, qui est un des ressorts du tableau : de même que la corde retient la voile contre le vent qui veut l’arracher, de même la corde retient Ulysse contre le chant qui veut l’enlever.

L’ingéniosité humaine permet au navire de capter l’énergie du vent, la ruse de Circé donne à Ulysse la maîtrise de cette autre énergie élémentaire qu’est le chant des sirènes.

Le paradoxe d’Ulysse, c’est qu’il doit sa liberté à un lien.


La tactique des sirènes

Les sirènes s’attaquent au « double-corps » du navire : l’équipage (capitaine,pilote, rameurs) et le bâtiment lui-même ( voile, coque, rames).

En haut, la sirène de l’air s’attaque à la double-tête qui capte (le chant ou le vent) et qui commande : son but  est de séduire.

Au milieu, la sirène intermédiaire s’attaque au double-tronc (le mât, le soldat qui attache), à savoir ce qui relie les parties et qui avance à la surface des flots  : son but est d’immobiliser.

En bas, la sirène de la mer s’attaque aux double-membres  (les rameurs, les rames), à savoir ce qu’on peut démembrer : en arrachant une rame, elle préfigure ce qui va arriver au navire tout entier : la dispersion et l’engloutissement.

Sirenes_Ulysse_Draper_Synthese

Un tableau dans l’eau du temps

La métaphore entre Ulysse et la voile n’est qu’en partie de la métaphore globale qui sous-tend le  tableau : l’équipage et le navire sont comme un homme détourné de sa route par les charmes fatals de la féminité.

« Ces sirènes, sorcières et autres prédatrices sont d’autant plus dangereuses qu’elles se dissimulent sus le masque trompeur de l’activité pour mieux engloutir les hommes dans la force d’inertie et briser leur élan vers la perfection. Dans l’imagination populaire, la mer est passive en dernière analyse, et la femme est sa créature puisqu’elle a pour symbole l’eau, qui n’oppose pas la moindre résistance mais finit par tout engloutir dans ses capacités d’absorption meurtrière. » Bram Dijkstra, Les idoles de la perversité,  Le Seuil, 1992  p 286,

Dans cet ouvrage, Bram Dijkstra a montré que le temps où les sirènes prolifèrent en peinture est celui où l’homme de la fin du XIXème siècle (notamment britannique) s’inquiète de perdre à la fois son empire sur les mers et son emprise sur les femmes.

Le tableau de Draper illustre magistralement cette crainte doublée d’émoi :

car la perte de contrôle se double de délicieux phantasmes…


Sens interdits

Ces dames de la mer se livrent à l’exhibition généreuse de trois de leurs organes des sens : bouches grandes ouvertes ; oreilles libérées par les rubans ; mains alanguies, peau dénudée et teint d’albâtre.

Ces messieurs du bord affichent tout le contraire :  mâchoire crispée ; oreilles engoncées dans des turbans ; poings serrés, peau couverte et teint hâlé.

Cette situation asymétrique interdit toute communication par les trois sens les plus intimes : le goût, l’ouïe, le toucher.


Sens inutile

Des sirènes, on ne voit pas les yeux  : le sens de la vue ne leur sert à rien, ce n’est pas par leur regard qu’elles séduisent les marins (ou les spectateurs).


Sens unique

Les marins, en revanche,  abusent du sens de la vue, au risque d’éventuels effets collatéraux dans le cas où les objets de la vision sont aussi désirables que des sirènes à  poil échappées à  leurs trucs en plumes.

Le sujet nous enjoint de croire que cette scène, où six malabars aux muscles bandés sont assaillis sur leur esquif par trois adolescentes prêtes à tout, traite uniquement des dangers du chant choral et des vertus de  l’inhibition de l’ouïe.

Alors qu’un oeil raisonnable voit  tout autre chose : un groupe d’hommes (celui-ci ficelé à un poteau, celui-là qui le ficèle, les autres assujettis à des tiges), entrepris par trois jeunes filles aux bouches offertes et aux mains qui tripotent des substituts.

Impossible de croire que l’expression hallucinée d’Ulysse et l’air concentré des marins traduisent l’appel mystique et le péril imminent : involontairement ou pas, le tableau de Draper détourne le mythe en une illustration  magnifique des délices de la répression.

Et prouve que, plutôt que la cire fondue au rayons du soleil grec, c’est bien la masturbation qui rend sourd !

En supprimant toute référence à la terre ferme, en focalisant le tableau sur un affrontement hommes-femmes, Draper réussit à renverser  totalement le thème par rapport à la version clacissisante de Waterhouse :  ce ne sont plus les sirènes qui attirent Ulysse mais Ulysse qui attire les sirènes !

Les attitudes des trois femmes-poisson  en voie de féminisation et de dépiscification avancée, semblent illustrer  un manuel de morale à l’usage des jeunes gens : les  femmes t’attrapent par ta corde, t’immobilisent par la poignée, pour enfin te couper les rames et t’entraîner avec elles dans le gouffre.

Séduction, immobilisation, engloutissement : la tactique en trois temps des sirènes donne à voir celle de la femme-fatale.

1 Le coin des historiens d'art

17 juillet 2011

Durant ses années de formation  à Copenhague, le jeune Caspar David Friedrich réalise  une aquarelle  représentant un belvédère dans un parc. Dessiné par toute autre personne, ce paysage anodin n’aurait rien pour retenir l’attention.

A la lumière de la future carrière du peintre, cette oeuvre de jeunesse a été repérée comme une étape importante par les historiens d’art, car elle contient en germe les prémisses du style de Friedrich.

Paysage avec pavillon,

Caspar David Friedrich, 1797, Kunsthalle, HamburgCaspar David Friedrich Paysage Belvedere Pavillon

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Des oppositions marquées

La cabane rustique du premier plan contraste avec l’élégant belvédère XVIIIème . De même, l’arbre mort au dessus de la cabane contraste avec  les arbres verts du parc, inaccessible à l’arrière plan.

L’ allégorie chrétienne

« La hutte dont la porte est restée ouverte n’est qu’un abri provisoire, contrairement à la forme cubique du pavillon qui offre une image de solidité et de durée ». Helmut Börsch-Supan, Caspar David Friedrich, Biro, 1989, p 186

Pour H.Börsch-Supan, l’aquarelle serait une allégorie chrétienne : la pauvreté de notre existence  terrestre contrastant avec les enchantements du paradis. Celui-ci peut seulement être atteint en traversant la barrière et le pont, symbole double de la barrière de la mort et du chemin de la foi chrétienne.

Cette interprétation de l’aquarelle comme un « paysage moralisé », dans lequel le spectateur serait mis en balance entre le vieux et le neuf, le bas et le haut,  la pauvreté et la richesse, le périssable et le durable, le fini et l’infini, la mort et la vie, doit être, comme nous allons le voir, largement nuancée.

Une oeuvre d’élève

Le dessin de Friedrich s’inspire probablement d’un tableau de son maître Jens Juel, « Paysage avec aurore boréale« , Ny Carlsberg  Glyptotek, Copenhagen.Jens Juel Paysage aurore boréale

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Les éléments sont similaires : un chemin fermé par une barrière de bois, puis des rochers à droite, menant à une cabane sous un arbre, ouverte vers la gauche, tandis qu’un édifice carré se dresse à l’horizon.  Mais ici, la scène se veut sublime, opposant la magnificence de l’aurore boréale à la faible lueur de la lampe du fumeur qui, blasé, regarde ailleurs.

Des symétries marquées

Pour J.L.Koerner,  Friedrich a repris les mêmes ingrédients que son maître, mais au sein d’une composition bien plus subtile. En décentrant le chemin vers la gauche, il introduit une symétrie rigoureuse entre la charnière de la barrière et celle de la porte de la cabane. Les quatre madriers posés en biais sur le toit  font écho aux quatre étais du pont, dont les quatre piliers verticaux rappellent,  peut être, les quatre piliers de la balustrade du belvédère. Il s’établit ainsi des équivalences visuelles entre la cabane et la barrière d’une part, entre la tour et le pont d’autre part.Caspar David Friedrich Belvedere Perspective

« Tout en faisant la description d’un lieu bien spécifique, l’artiste rajoute avec soin une structure (…) à ce qui semble à première vue n’être que le fruit du hasard naturel  : Friedrich aspire à faire apparaître le sens, non comme une invention construite par l’artiste, mais comme le résultat du travail  de mise en ordre, d’interprétation, qu’effectue le spectateur lui-même. » J.L.Koerner, Caspar David Friedrich and the subject of landscape, Reaktion books Ltd, 2009, p 102

L’objet central énigmatique

Koerner a remarqué, sans l’expliquer, que le point central de ces symétries est marqué par un petit pilier de bois décoré d’une boule, à côté d’une haute palissade. Des barres de bois pointues y sont clouées en oblique, comme un peigne ( le bout pointu étant orienté vers la gauche et vers le bas). Refléchissez à ce que cela peut être : nous verrons plus loin que ce pivot joue un rôle crucial pour la signification du dessin.

Koerner exprime magnifiquement ce qui fait la nouveauté et la complexité de cette petite aquarelle :
« Depuis notre place en exil, à l’extérieur du belvédère panoptique, nous ne pouvons nous considérer comme le point focal de l’allégorie, comme l’homo viator in bivio  (le voyageur au carrefour) sommé de choisir entre le chemin de la vie et celui de la mort. Ici, en 1797 déjà , et dans un style graphique ô combien hésitant, Friedrich a commencé à redéfinir le sujet du paysage. Ni représentation d’un lieu précis, ni  allégorie moralisante, ses paysages aspirent à refléter dans leur structure picturale et sémantique, les contradictions et la constitution de la subjectivité per se ». Koerner, op.cit. p103

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2 Les disparus de Klampenborg

17 juillet 2011

Il y avait à  Klampenborg, station balnéaire connue, à  quelques kilomètres au nord de la capitale danoise, un belvédère qui offrait une magnifique vue sur la mer. Il a disparu depuis longtemps, et nous n’avons aucun moyen de savoir s’il ressemblait ou pas à celui que Friedrich a dessiné. Cependant, le jeune dessinateur n’avait pas à cette époque la capacité d’imagination qui sera la sienne plus tard, et les autres croquis de cette période danoise montrent tous des lieux bien réels.

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Caspar David Friedrich Belvedere Perspective

Les incertitudes de la perspective

Le portail à l’entrée du pont semble démesuré par rapport à la petite cabane.
D’après les fuyantes de la tour, le point de fuite est très à droite, à peu près deux fois plus haut que la porte de la cabane (qui doit avoir approximativement la hauteur d’un homme). Il y avait donc à droite, en avant de la cabane, une petite colline où se trouvait le dessinateur. Le fait que le terrain descende sur la droite, et monte sur la gauche, peut expliquer pourquoi la portail du chemin apparaît si grand, comparé à la taille de la cabane : le paysage fonctionne un peu comme ces chambres à illusion, ou deux personnages de même taille apparaissent l’un comme un nain et l’autre comme un géant, selon qu’ils se trouvent sur la partie descendante ou montante du sol.

Cité des Sciences, Paris

Cependant, ces incertitudes peuvent tout aussi bien être attribuées au manque d’expérience du jeune peintre, ou bien au fait que, dans cette oeuvre,  ce qui est en jeu est tout autre choseque l’exactitude de la perspective…


Un « pont » qui tourne

Juste derrière le portail, les rambardes sont orientées  vers le point de fuite : le pont part donc vers l’arrière perpendiculairement au tableau. Puis il s’incurve vers la droite, comme le montrent clairement les étais des poteaux (ils ne sont pas parallèles entre eux) : en fait, il décrit pratiquement un quart de cercle.

Par ailleurs ces fameux étais ne sont pas fixés sur un tablier, mais fichés dans le talus. De plus, il n’y pas de tablier : on ne voit sur le sol aucune solution de continuité.

Scoop ! : il ne s’agit donc pas d’un pont, mais d’un tournant dangereux du chemin, balisé par des rambardes qui empêchent les véhicules de basculer.


Les barrières

A droite et à gauche du portail, des barrières rustiques clôturent le terrain. Faites de branches plus ou moins tordues, elles contrastent avec l’oeuvre de charpentier que constituent portail et rambardes. La barrière de droite, qui bouche le trou jusqu’aux rochers, est même incomplète :  il manque une branche horizontale.

Le portail et les barrières ne sont pas des obstacles destinés à l’homme : ils servent à empêcher le bétail de quitter le terrain. D’où l’idée que la cabane pourrait bien être non pas l’habitation permanente d’un pauvre hère, mais l’abri temporaire d’un berger.


La haie

Au fond du pré, une haie dense continue à barrer le passage vers la tour. Certains arbustes commençent à jaunir : nous sommes donc à la fin de l’été.


Vu de l’arrière

D’après les sources d’époque, Friedrich aurait choisi de représenter le belvédère vu de l’arrière (Art in an age of Bonapartism, 1800-1815, Albert Boime, p  519).


L’heure et la date

Ce simple fait va nous permettre de nous livrer aux délices de la déduction, en supposant seulement que le belvédere était disposé de manière à avoir une façade parallèle au rivage.

Puisque à Klampenborg, celui-ci est orienté Nord/Sud et que  la mer se trouve plein Est, ce que nous voyons est la face Ouest de la tour et partiellement la face Sud (plus lumineuse).

Caspar David Friedrich Belvedere OrientationD’après la direction des ombres, le soleil est au Sud-Est. Les ombres sont mi-longues, nous  sommes  largement après le lever du soleil, mais avant midi (elles seraient orientées vers le Nord).  Il s’agit donc du milieu de la matinée, aux environs de l’équinoxe d’automne (où le soleil se lève à l’Est). Ce qui concorde avec le jaunissement des arbres.

Toutes ces indications cohérentes confirment que Friedrich a dessiné sur le motif, un beau matin de fin d’été, un paysage bien réel.


Déjà la Rückenfigur

La Rückenfigur est le procédé qui consiste à rajouter,  dans un paysage, un personnage  vu de dos qui contemple quelque chose que nous ne voyons pas. Il faut croire que,  dès l’âge de 23 ans, Caspar David avait déjà en tête ce qui deviendra , plus tard, sa marque de fabrique. Sauf qu’ici, la Rückenfigur n’est pas un sujet humain, mais un autre sujet de vision  :  un « bel-védère » vu de dos, au dessus d’une mer invisible…


Derrière les barrières

L’art de dissimuler l’essentiel  (la mer, qui justifie le belvédère), touche un autre élément-clé du paysage :  ce qui justifie tout aussi bien la haie que  les barrières et les rambardes de part et d’autre du tournant dangereux,  ne peut être qu’un ravin entre le pré et le belvédère. D’ailleurs, les arbres du parc sont clairement en contrebas  par rapport à l’arbre isolé qui se trouve juste à gauche du belvédère.

Par ailleurs, un baquet renversé traîne au fond du pré : preuve qu’il y a de l’eau pas loin. A fond du ravin masqué coule un ruisseau invisible.


Un habitant modèle

Il y a dans le dessin  un dernier disparu : l’habitant de la cabane, évoqué seulement par des indices discrets.

  • Un vêtement a été mis à sécher sur la porte, le baquet a servi pour la  lessive. Celui qui vit ici est pauvre, mais propre.
  • Le baquet traîne sur le sol, la porte est grande ouverte. Celui qui  vit ici est pauvre, mais il vit en liberté, sans craindre les autres.
  • La cabane est entretenue : les quatre madriers posés de biais empêchent les branches de s’envoler.  Celui qui vit ici est pauvre, mais diligent.
  • Un banc fait de trois billots longe la cabane. Celui qui vit ici est pauvre, mais il aime contempler la nature, particulièrement le coucher du soleil (le banc est plein Ouest)

Robinson plutôt que Dante

Voici qui jette quelques doutes sur l’allégorie chrétienne ! Ce pré-là n’est visiblement pas l’enfer sur Terre : les barrières et la haie ne sont pas une frontière infranchissable pour l’homme, mais une protection évitant de chuter  dans le ravin.  La cabane, certes rustique, a néanmoins un toit qui tient, une porte qui ferme, et  l’eau courante à proximité. Le berger n’est pas si mal loti.

Au vrai, l’ambiance n’est pas celle de la vallée de larmes, plutôt celle de la robinsonnade . La cabane n’est pas l’antithèse de l’élégant belvédère, mais son complément bucolique : une bergerie à la mode du XVIIIème siècle.

Après avoir fait disparaître le pont, le troupeau, la mer, le ravin et le ruisseau, Friedrich pousse à l’extrême le procédé de la subtilisation en évacuant le berger lui-même, qui semble s’être volatilisé juste après avoir fait sa lessive.

Tout le charme  du dessin tient à ces disparitions en chaîne : en nous montrant le décor par derrière, en nous cachant les éléments explicatifs et en nous forçant à les deviner, Friedrich transforme ce qui aurait pu être une scène pastorale un peu fade en  une oeuvre magnifiquement elliptique.

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3 Un Temple à l'Ordre du Monde

17 juillet 2011

Le belvédère, dans l’esprit XVIIIème imprégné d’influences maçonniques,  pourrait bien recéler quelques intentions symboliques. Il possède en effet douze fenêtres, chacune de douze carreaux. Et ces fenêtres à trois carreaux de large, qui ne peuvent s’ouvrir par le milieu, semblent bien artificielles…

Comme la Tour des Vents à Athènes, dont les côtés correspondent aux huit vents, le belvédère de Friedrich aurait-t-il quelque chose à nous dire sur l’Ordre du Monde ?

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Caspar David Friedrich Belvedere Temple

Les quatre faces

Puisque le belvédère est orienté selon les points cardinaux, il est tentant d’associer les quatre faces aux quatre saisons. La façade Ouest, celle que nous voyons de face, correspond traditionnellement à l’Automne, le Sud correspondant à l’Eté. L’angle Sud Ouest de la tour, qui pointe vers l’endroit où se trouvait le dessinateur, correspond donc à l’équinoxe d’automne : justement le moment que  Friedrich a choisi pour son dessin.


Les douze fenêtres

Si les faces correspondent aux saisons, les fenêtres pourraient correspondre aux mois. Le quadrillage quatre sur trois est bien connu, puisqu’il permet de tracer le premier triangle de Pythagore  (côtés 3, 4, et 5). Mais la curiosité arithématique qui nous intéresse ici est qu’un tel quadrillage est constitué exactement de 31 segments. Associer les fenêtres aux mois n’est donc pas totalement arbitraire.


Les douze carreaux

Les douze carreaux, quant à eux, pourraient correspondre aux heures.  Les fenêtres du premier étage seraient les heures du jour, les fenêtres du rez de chaussée (presque totalement dissimulées par la haie) celles de la nuit.

Coïncidence : c’est justement à l’équinoxe que le jour ou la nuit font exactement douze heures : les fenêtres nous ramènent donc, d’une autre manière, à la période choisie par Friedrich pour représenter le belvédère.


L’arithmétique par dessus tout

Bienveillant, le jeune artiste nous a tout de même laissé une clé. La balustrade du haut comporte trois segments constitués, de droite à gauche, d’un nombre croissant de piliers : 4, 5 et 6. Et ici, pas question de prétexter une symbolique voulue par l’architecte : l’anomalie est bien l’oeuvre du dessinateur.

Elle nous confirme l’ordre de lecture  : dans le sens des aiguilles de la montre (et des saisons selon les points cardinaux), les fenêtres situées au dessous portent bien les numéros 4, 5 et 6 parmi les fenêtres visibles.


Le belvédère de Klampenborg

Finalement,  le belvédère de Klampenborg était probablement  tel que Friedrich l’a dessiné (sauf la balustrade). Les fenêtres à trois carreaux de large ne sont pas rares dans l’architecture anglo-saxonne : ce sont simplement des fenêtres à guillotine. Et il est très possible que la symbolique temporelle du bâtiment ait été voulue par l’architecte, et connue par les visiteur.

Friedrich exploite doublement les particularités du pavillon de Klampenborg : en tant que belvédère vu de derrière,  il s’en sert pour inaugurer son procédé le plus personnel, la Rückenfigure. En tant qu’architecture symbolique (la Tour des Saisons),  il l’utilise comme une table d’orientation qui signale sa présence réelle sur le terrain, en un point  bien précis et  à un moment bien choisi de l’année.

L’aquarelle fonctionne en somme comme un memento, un calendrier intime, qui met en adéquation l’objectivité du lieu et la subjectivité de l’observateur.

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4 Quatre pressentiments picturaux

17 juillet 2011

Une manière peu conventionnelle pour avancer  dans la compréhension de l’aquarelle serait d’essayer d’éclairer le passé à la lumière de l’avenir, en une sorte d’analyse rétroactive. De faire comme si le jeune Friedrich avait, dès 1797,  un pressentiment de ses futurs thèmes de prédilection.

Pour cela, nous allons partir de la structure mise en évidence par  Koerner, qui  découpe la composition en quatre bandes verticales : autant d’esquisses de futurs tableaux que nous allons balayer rapidement, de droite à gauche.

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Caspar David Friedrich Belvedere Quatre Tableaux

Caspar David Friedrich Porte Cimetiere Priesnitzcaspar david friedrich Première neigeCaspar David Friedrich Promeneur mer nuagesCaspar David Friedrich Cabane neige

Cabane sous la neige,

Caspar David Friedrich,  1823,     Alte Nationalgalerie, Berlin

Caspar David Friedrich Cabane neige

Thème 1 : La  cabane sous l’arbre

Pour Börsch-Supan, toujours féru de symbolique chrétienne, il s’agirait d’une remise à foin, avec toute la symbolique de mort et de résurrection attachée au fauchage. Symbolique que renforceraient les saules, qui reprennent d’autant plus vigoureusement au printemps qu’ils auront été duement ététés à l’automne.

Seuls problèmes à cette interprétation positive : quel troupeau pourrait tenir tout un hiver avec cette quantité minuscule ? Et les saules, qui plus est, n’ont pas été ététés !

Plus récemment, Catherine Clinger a reconnu dans la cabane  un puits de mine, ce qui rattacherait le tableau aux oeuvres souterraines, « chtoniennes » de Friedrich.

Quoiqu’il en soit,  la cabane ruinée (symbole de chute s’il s’agit bien d’une mine, en tout cas d’obscurité et de fragilité) renforce l’idée d’abandon, de négligence, que donnent les saules non taillés, aux branches implorant inutilement le ciel.

La morale du tableau pourrait bien être une morale de combat. Pour affronter l’hiver, pour retaper la vielle cabane (au choix : l’humanité chrétienne ou l’Allemagne ancestrale), il ne faut pas rechigner à couper des branches.

Il est clair que, pour Friedrich,  le thème de la cabane sous l’arbre s’est complètement inversé, entre l’asile pastoral de 1797, symbole d’harmonie avec la nature, et cette cabane sombre de 1823, reflet d’un regard pessimiste sur l’humanité.

Même l’arbre, qui dans l’aquarelle semblait un symbole de mort, prend rétrospectivement, comparé à ces bouleaux  tragiques, une valeur positive : celle d’un belvédère de substitution, un arbre qui ne fait pas obstacle à la lumière et permettrait même, à celui qui monterait sur ses banches, d »observer la mer et le soleil levant.

Promeneur au dessus d’une mer de nuages,

Caspar David Friedrich , 1818, Hamburg, Kunsthalle
Caspar David Friedrich Promeneur mer nuages

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Thème 2 : Le point de vue surplombant

La seconde bande constitue l’antithèse de la première : on pourrait l’appeler « L’arbre sous la tour », si un tel tableau existait dans l’oeuvre de Friedrich. Ce n’est pas le cas, mais en revanche, les « belvédères » y abondent : à savoir les oeuvres qui font l’apologie du point de vue surplombant.  Ainsi, la plus célèbre Ruckenfigure de Friedrich nous montre un homme vu de dos, rivalisant avec les montagnes lointaines, et contemplant au-dessous de lui une mer presque aussi évanescente que la Baltique à Klampenburg.

« Première neige »

Caspar David Friedrich, 1828, Kunsthalle, Hamburg

caspar david friedrich  Première neige

Pour une analyse plus approfondie de ce tableau, voir  A Mi-chemin : la lisière

Thème 3 : Le chemin balisé devant le bois

Ce qui nous intéresse ici, c’est la thématique du chemin bien balisé qui tourne à droite avant d’entrer dans la forêt – lieu de perte de tous les repères. L’idée est déjà en germe dans le tournant de 1797, protégé par ses rambardes et ses étais. Et la même ambiguité les réunit : le chemin pénètre-t-il vraiment dans la forêt, ou au dernier moment l’évite-t-il ?

La porte du cimetière

(Le cimetière de Priesnitz, près de Dresde)

Caspar David Friedrich, 1828,  Kunsthalle, Brême

Caspar David Friedrich Porte Cimetiere  Priesnitz

Pour une analyse plus approfondie de ce tableau, voir La fin du chemin

Thème 4 : Le chemin barré

Derrière ce portail au bout du chemin, il y a un enclos paisible, un cimetière dans la paix du Christ. Voilà qui amène de l’eau au moulin de H.Börsch-Supan : le portail comme symbole de la barrière de la mort, qui clôt le chemin tout en donnant un aperçu sur un Au-delà paradisiaque.

Sauf que, dans l’aquarelle de 1797, la barrière n’est destinée qu’au bétail, et que l’arrière-plan (ravin, parc, belvédère) révèle une topographie singulièrement plus complexe qu’un cimetière paroissial.

Cet exercice déloyal d’analyse rétroactive ne prouve bien sûr pas grand chose : les cabanes, les points de vue panoramiques, les tournants, les lisières et les barrières foisonnent, non seulement chez Friedrich, mais chez tous les romantiques allemands. Elle prouve même, a contrario, que la décomposition en quatre bandes verticales, si tentante soit-elle, n’est pas pertinente pour analyser l’aquarelle de 1797 : car aucun sens général ne se dégage de la lecture de droite à gauche.

Et pourtant, nous ne sommes plus très loin de la bonne méthode d’approche…

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5 Portes dans un jardin danois

17 juillet 2011

La clé était sur la porte… seule la porte manquait !

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Caspar David Friedrich Belvedere Porte Cachée

Les piques du poteau central

Les piques fichées sur le poteau central ne peuvent être qu’un dispositif de protection qui dissuade de le contourner sur la gauche. En outre leur inclinaison vers le bas empêche de s’en servir comme échelle.  Il s’agit donc bien d’une protection, non pas contre les bêtes mais contre les humains.


L’hypothèse de la palissade de protection

La haute palissade pourrait être une protection en haut d’une falaise ou d’un éboulement, empêchant les visiteurs du parc de tomber dans le ravin. Le fait qu’elle s’interrompe net  au niveau du poteau central pourrait signifier que, plus à gauche, la pente est moins dangereuse ; et les piques empêcheraient les audacieux de se risquer (on ne sait trop pourquoi) de l’autre côté de la palissade.


L’hypothèse de la porte du parc

Caspar David Friedrich Belvedere Porte ParcLe fait que le haut de la « palissade » soit en pente suggère qu’il pourrait plutôt s’agir d’une porte à deux battants dont nous ne verrions que le gauche, découpé en haut en arc de cercle. Pour que les piques empêchent de contourner la porte, il faut que celle-ci se situe au bout d’un passage balisé par des rambardes : un pont ou un escalier.

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L’illusion du « pont » coupé

Si nous ne regardons que la partie gauche du tableau sans nous intéresser au point de fuite, la porte du parc semble de situer dans le prolongement du « pont ». Friedrich veut donc nous faire croire que celui-ci est cassé ou inachevé, et que l’accès au parc est définitivement impossible.


L’hypothèse du pont caché

Très probablement, après le tournant,  le chemin descend jusqu’en bas du ravin, et passe le ruisseau sur un pont. Sur l’autre rive, un escalier ou un sentier balisé permet de monter jusqu’à la porte du parc.


La preuve de la porte du parc

Caspar David Friedrich Belvedere Cinq Portes

Il suffit se souvenir de l’astuce de composition relevée par Koerner  : de part et d’autre du poteau central, les deux portes visibles dans l’aquarelle – le portail du tournant (2) , et la porte de la cabane (1)  – sont exactement symétriques. Il est donc logique que l’axe central désigne lui-même une porte (4)  : et même, très précisément, sa charnière !


La preuve du pont caché

Poursuivons la raisonnement  : en divisant en deux la bande à gauche du poteau central, tomberons-nous sur une nouvelle porte ? Pas exactement une porte, mais en tout cas un accès : le pont caché (3), au fond du ravin dont nous avons postulé la présence.


La dernière porte

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin, et divisons en deux la bande à droite du poteau central : cette fois, nous tombons au milieu de la façade du belvédère. Parmi les ouvertures presque entièrement cachées par le feuillage, nous savons maintenant que celle du milieu est une porte, la porte d’entrée du belvédère (5).


Friedrich géomètre

Pour résoudre l’énigme, il suffisait d’appliquer la bonne vieille méthode de la dichotomie : prendre l’intervalle entre les charnières des portes visibles, et diviser par deux : on trouve une porte parfaitement visible, mais difficile à identifier comme telle : celle du parc.

Puis diviser encore par deux pour trouver les deux accès cachés : le pont et la porte du belvédère.


La possibilité d’un chemin

Contrairement à ce que conclut une lecture superficielle, Friedrich ne se satisfait pas de l’opposition facile entre  le terrestre et le céleste, l’humain et le divin, le limité et l’illimité,  l’ici-bas et l’au-delà. Son programme est bien plus ambitieux : rien moins que nous proposer un chemin pour passer de l’un à l’autre : à savoir de l’intérieur de la cabane à la plateforme du belvédère.

Et mieux : il ne nous donne pas ce chemin : il nous incite à le construire, par l’observation attentive et l’intelligence des détails, en échappant aux petits pièges qu’il tend aux regard hâtifs.


La quête ascentionnelle

Le cheminement en question fait alterner des zones balisées où il suffit de suivre la voie tracée, des obstacles, et des accès à trouver ou ouvrir. Peut-être les cinq segments du parcours avaient-ils chacun un sens bien précis pour la sensibilité de Friedrich, mais nous ne nous permettrons pas à les interpréter : chacun porte en lui sa cabane et son ciel.

Il suffira de montrer, par un schéma, le caractère systématique de la construction intellectuelle, de l’escalier mental qu’il nous propose de bâtir avec  lui.



Une composition limpide

Après tous ces efforts et détours, nous pouvons enfin saisir la force et la simplicité de la composition de Friedrich : le haut du tableau se découpe en deux carrés ;  le bas se découpe en deux rectangles. La ligne horizontale qui en résulte est la ligne de fuite. Et c’est tout.


Une interprétation tout aussi limpide

Ici, pas besoin de pénétrer les méandres de la subjectivité de Friedrich pour comprendre ce que le diagramme veut dire.

Les deux rectangles du bas représentent…  l’ici-bas ! A gauche la Nature (le chemin, le ravin, la forêt, les rochers…) que Dieu donne à l’homme pour qu’il la transforme , à droite les Choses (le pré, la cabane, le banc,le baquet, le vêtement), autrement dit tout ce que l’homme tire de la Nature.

Les deux carrés, formes parfaites, représentent ce qui est  au-dessus de l’homme : à gauche le Ciel (le royaume inaccessible de Dieu),  à droite le monde des Idées : géométrie, arithmétique, astronomie – symbolisées par le Belvédère, cet observatoire que l’Homme édifie pour pouvoir contempler plus largement  la magnificence divine.


La place du peintre

Depuis son banc, le berger regarde le monde vers le Couchant :  là où le jour et les choses finissent.

Juché sur sa petite éminence, à l’exacte limite entre le concret et l’abstrait, le jeune dessinateur regarde vers l’Orient : là où naissent le jour et les idées.

Sans doute songe-t-il que celui qui réussit à monter en haut du belvédère (le Sage, le Philosophe, le Savant.. ou l’Artiste) peut enfin regarder dans toutes les directions : ainsi verra-t-il ce que le dessinateur nous  a caché, à nous spectateur, non pas par malice ou goût de l’énigme, mais simplement parce que, de là où il était placé, il ne le voyait pas lui-même : le troupeau, le berger, le ruisseau, le ravin… et surtout la mer, cette image de l’infini sur la terre.

L’aquarelle de 1797 contient, non pas en germe, mais déjà pleinement déployé, tout ce qui fait la particularité du symbolisme de Friedrich.

On pourrait le qualifier de « light »,  sans éléments ajoutés… et même avec éléments retranchés ! C ‘est à dire que l’artiste renonce à tout adjuvant de synthèse, extérieur à la scène qui se présente effectivement sous ses yeux. C’est par le point de vue, la composition, le cadrage – autrement dit sa propre prise de position face au réel – qu’il se fait fort d’insinuer en nous la suspicion d’un sens.

Ainsi que par les ellipses qui sont, comme des portes ouvertes, autant d’appels d’air  pour l’esprit.

1 Le début du chemin

17 juillet 2011

Ce petit tableau est l’archétype de la peinture réversible, oscillant au gré des commentaires entre la version matinale et la version  vespérale.
Au point que le seul  titre satisfaisant devrait être : « La Femme au  Cacher de soleil » !

Femme devant le lever de soleil

(Femme devant le coucher de soleil)

1818-1820, Museum Folkwang, Essen

caspar david friedrich femme soleil levant couchantCliquer pour agrandir

La fin du chemin

Symbole évident de la Mort, le chemin coupé militerait en faveur de la version « soleil couchant » : la Femme en grande prêtresse des fins dernières. Cinquante ans plus tard, en plein période symboliste, l’interprétation serait recevable. Mais en 1818, nous baignons dans le romantisme, et la femme n’est pas n’importe quelle Femme.

Astres cachés

Non seulement le soleil est caché, mais aussi le visage de l’être aimé. En 1818, à l’âge de 44 ans, Caspar, célibataire prolongé, s’est enfin décidé à convoler. Nul  doute que la femme du tableau ne soit son épouse Caroline, dans la première année de leur mariage.

Apothéose de la Rückenfigure

caspar david friedrich femme fenêtre

Ce dos adoré, Friedrich le peindra à nouveau en 1822 en version intimiste, dans son propre atelier : la robe à ceinture haute est la même.  Dans Femme à la fenêtre (voir  Le coin du peintre), les plis souples de la robe verte seront utilisés pour faire contraste avec les orthogonales sombres de l’atelier et les verticales des peupliers : la féminité sera posée comme exception, comme étrangeté, sur  fond de réel ordinaire.

Ici au contraire, dans la version « en extérieur sur fond de gloire », les plis semblent prolonger les rayons du soleil, de même que les bras en position d’extase, et les mèches en étoile de la chevelure. En 1818, la silhouette de Caroline s’intègre au décor de l’arrière plan, au point de fusionner avec lui : « Elle devient le soleil que nous ne pouvons pas voir » J.L.Koerner, Caspar David Friedrich and the subject of landscape, Reaktion books Ltd, 2009, p 271

Rayons X

Les rayons du soleil convergent, non pas bien sûr vers le sexe, mais vers le ventre de Caroline, révélant une réalité secrète : en 1819 naîtra Emma, la première fille du couple. Le tableau est donc un ex-voto pour une maternité espérée ou confirmée.

Un tableau des origines cachées

Comme le remarque Koerner, ce tableau « est la vision par Friedrich des origines :  l’homme en situation d’expérience subjective, comme source de l’art ; le soleil, comme donateur de lumière et de vie ; et la femme, en tant que mère d’ un autre lui-même pour l’artiste. Mais ces origines ont été cachées ou retournées, mises hors du regard de l’artiste et de nous-même. »

Le chemin comme paradoxe

Dans le contexte d’une maternité, la version « soleil levant » est donc certaine. Mais alors, pourquoi avoir planté Caroline au bout d’un chemin  qui s’interrompt  ?

Pour l’expliquer, Koerner développe une interprétation subtile du caractère réversible du tableau  : « Friedrich met en place un mouvement vers l’absence :  le lever de soleil imite son coucher, l’enfant attendu apparaît à la fois comme une aube et un roi-soleil renversé, la naissance est une impasse sur un sentier qui ne mène nulle part. Cependant, notre position, face à cette convergence du passé et du futur, n’est pas du tout celle de la mélancolie. Si le soleil était réel, sa lumière nous aveuglerait. S’il était peint, ses couleurs nous décevraient. La lumière du soleil, comme l’origine de la peinture, est un moment qui est nécessairement passé, et qui ne peut être imaginé que rétrospectivement. »

Le chemin comme morale

Il y a peut-être une explication plus simple… Remarquons tout d’abord qu’il s’agit d’un chemin moraliste, limité par des rochers bruts qui empêchent de batifoler dans la campagne : Caroline a su jusqu’ici  rester dans le droit chemin, entre les bornes que l’homme a posées  pierre à pierre, comme Dieu lui-même a posé les montagnes lointaines.

Regardons de plus près : le bord gauche du chemin s’interrompt net au niveau du pré, mais le bord droit n’est pas visible jusqu’au bout. Il ne s’agit donc pas d’un chemin coupé, mais simplement d’un chemin qui, derrière le rocher et le talus, tourne à droite !

Caroline est à un tournant, un moment douloureux de sa vie (les rocs tranchants), mais son époux ne doute pas qu’elle ne poursuive sa route vertueuse.

Au delà du tournant, la route encore cachée va longer un vaste champ qui descend en pente douce jusqu’à un clocher lointain, à peine esquissé entre les deux arbres. Caroline a terminé sa vie de femme, ici commence sa vie de mère laquelle -nous dit Friedrich – sera féconde et pieuse.

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2 A Mi-chemin : la lisière

17 juillet 2011

Encore un tableau réversible !

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« Première neige »

Caspar David Friedrich, 1828, Kunsthalle, Hamburg

caspar david friedrich  Première neige

L’interprétation chrétienne

Le chemin rocailleux représente la vie humaine, les sapins toujours verts la vie éternelle (ou, au choix, la foi inaltérable).

Automne et printemps

Lors de sa première exposition en 1828, le tableau s’intitulait sobrement Forêt d’epiceas sous la neige. C’est ensuite qu’il a acquis son titre actuel, Première Neige, qui en fait le symbole d’un monde renouvelé, virginal, sur lequel ni le pas, ni même le regard de l’homme, ne se sont encore apesantis.

Des commentateurs ont fait remarquer que, les epiceas étant justement toujours verts, rien n’empêchait de nommer le tableau Dernière Neige .

Pour Koerner, l’oeuvre est intentionnellement réversible : « Comme tant de paysages de Friedrich, le tableau fusionne des contraires temporels. L’arrivée de l’hiver peut être le début du printemps, et le gel qui tue peut tout aussi bien être le dégel qui régénère. » J.L.Koerner, Caspar David Friedrich and the subject of landscape, Reaktion books Ltd, 2009, p190

Jeunesse et vieillesse

Du premier plan à l’arrière plan, les arbres s’échelonnent en taille et en âge : jeunes sapins  à coté du chemin, sapins centenaires dans la forêt.

En avant et en arrière

Tout spectateur sent bien que la composition l’invite, quasi-mécaniquement,  à pénétrer dans la forêt :  « Mon regard va de l’avant, vers l’entrée que représente le tableau, comme une pierre tombe vers la terre ». Koerner, p 189

Remarquons qu’il existe néanmoins un  mouvement rétrograde dans le tableau : celui des jeunes sapins colonisant progressivement les bords de la route. Nous avançons d’un bon pas  vers la forêt, mais celle-ci, à son rythme, avance vers nous.

Rapide et lent, voici un nouvelle déclinaison, dans le tableau, de la coexistence pacifique des contraires.

Terre et ciel

Le chemin terrestre est taillé dans le roc. Symétriquement,  au dessus de la barrière d’arbres, s’ouvre un chemin céleste, un sillon bleu entre les nuages blancs.

Taillé dans le roc ou esquissé dans les nuages, durable ou éphémère, dur ou mou : encore une cuillerée de succulents contraires saupoudrés par l’ami Friedrich !

Un chemin, des chemins

Dans les rochers, un chemin unique est tracé, de manière permanente, se creusant un peu plus à chaque essieu qui passe. Dans la forêt, tous les chemins sont possibles, les sentiers se modifient, les arbres se ressemblent,  les directions s’équivalent.

Unidirectionnel ou foisonnant, unique ou multiple, balisé ou libre, simple ou complexe, lumineux ou obscur ; tout oppose le parcours en plein air et le parcours dans la forêt.

Le tournant vers la droite

Fidèle à son procédé de subtilisation,  Friedrich s’est bien gardé de nous montrer la suite du chemin :
« Le chemin tourne vers la droite et je le suis, mais c’est un chemin fantôme, au delà de ce que la surface peinte peut offrir. Le suivre, c’est faire confiance à un chemin aveugle, et c’est précisément à ce tournant vers la cécité que Friedrich nous dépose ».  Koerner, p 189

Un aveuglement collectif

Dans cette composition de grand style, Friedrich manipule la peur et le désir de la cécité qui est au coeur de chaque amateur d’art, l’attirance pour l’aveuglement qui hante chaque être raisonnable. Il nous met face à la lisière, mais en aucun cas il ne nous enjoint de pénétrer dans la forêt primitive: ce qu’il nous montre, très objectivement, c’est seulement un chemin qui tourne vers la droite AVANT la forêt : pourtant, nous croyons tous, nous voyons tous qu’il y pénètre !

Ce que Friedrich dresse devant nous, ce n’est pas une forêt grandiose et effrayante, comparée au petit chemin des hommes. C’est plutôt notre propre nature, tout aussi effrayante, qu’il nous offre en spectacle : cette soif d’obscurité, cette pulsion de pénétrer toute lisière qui s’offre, de souiller toute jeune neige.  Et aussi, cette aberration collective qui nous fait nier les tournants… surtout  lorsque tout le monde les voit !

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3 La fin du chemin (ou presque)

17 juillet 2011

Enfin un tableau non réversible, et une interprétation chrétienne irréfutable !

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Paysage d’hiver avec une église

Caspar David Friedrich, 1811, National Gallery,  Londres

Caspar David Friedrich paysage neige égliseCliquer pour agrandir

La dernière station

Même avec la plus mauvaise foi du monde, impossible de soutenir que l’infirme a quitté l’église du fond, qu’il s’est retouvé guéri par le Crucifix miraculeux au point de balancer ses béquilles, et qu’il va dans un instant se relever pour redescendre tout guilleret dans la vallée !  Jouée à l’envers, la séquence ne tient pas la route.

Les béquilles jetées

Elles balisent le chemin qu’a pris le voyageur pour monter, et sont les traces  « d’un épisode précédent, théatral,  dans lequel, d’extase ou de souffrance, le voyageur a jeté ces soutiens l’un après l’autre, tandis qu’il approchait de la Croix. » J.L.Koerner, Caspar David Friedrich and the subject of landscape, Reaktion books Ltd, 2009, p 24

Ces pauvres bouts de bois charrient un riche échantillon d’interprétations sentimentales. Au choix : que la foi sauve, qu’il est temps d’abandonner la marche claudiquante que constitue la vie terrestre, que l’infirme maintenant  a fini de souffrir.  Couché contre un rocher qui sera son lit de mort, il n’a effectivement plus besoin de marcher.

Le Christ et le voyageur

Après sa montée au Calvaire, voici le voyageur en  symétrie avec le Christ : chair martyrisée face au bois taillé, spectateur face à l’oeuvre d’art, tête levée face à la tête baissée, mains jointes face aux bras cloués.

Le sapin-pivot

Koerner, toujours pertinent, fait remarquer que la composition met en balance – de part et d’autre du sapin de taille moyenne qui marque le centre du tableau – d’un côté la cathédrale néogothique, de l’autre le grand sapin qui abrite le crucifix. Ainsi les deux demeures du Christ, celle faite de pinacles et celle d’aiguilles, sont mises en équivalence : d’ailleurs, elles ont exactement la même hauteur.

La cathédrale cachée

Comment expliquer que, si près du refuge, dont on distingue la porte ouverte même dans le brouillard, le pélerin abandonne ses béquilles et renonce à avancer ? N’y-a -t-il pas là une sorte d’euthanasie douce dans la neige, à l’opposé du message chrétien ?

Koerner propose une solution ingénieuse : que le cathédrale soit  imaginaire ou pas, peu importe ; car depuis le chemin qu’a pris le voyageur, il lui était impossible de la voir,  masquée qu’elle était par le sapin central. Pour lui, elle n’est de toute manière visible que par la foi, comme une promesse cachée.

Caspar David Friedrich Chemins_Eglise Neige Cliquer pour agrandir

La cathédrale explicitée

La cathédrale est destinée au spectateur du tableau, qui se trouve exactement dans son axe  : à son intention, elle joue le rôle d’une clé qui complète et explicite les autres éléments du paysage.

« Les sapins, le crucifix sculpté et l’église  occupent tout le spectre de la présence divine au sein du  paysage :  depuis la simple suggestion du sacré dans la géométrie gothique des sapins et leur symbolisme potentiel (toujours vert = foi inaltérable), en passant par la représentation traditionnelle de Dieu fait homme (le crucifix en tant qu’oeuvre d’art), jusqu’à l’irruption massive du sacré (l’église-apparition, qui transcende le naturalisme voulu du paysage). Tout comme les représentations traditionnelles de la Jérusalem Céleste, l’église de Friedrich aspire à être la fin au travers de laquelle tous les moyens – la nature, l’histoire, la peinture, l’expérience – découvrent leur vrai sens. » J.L.Koerner, op.cit. p 24

Pour le voyageur dans le tableau, le chemin se termine au pied de la croix. Pour le spectateur du tableau, le chemin se poursuit un peu plus loin.  Comme un film, la tableau est irréversible, mais comme la porte de la cathédrale, la fin de ce film est ouverte :  mirage dans l’esprit d’un mourant, vrai miracle ou sapin de pierre…

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4 La fin du chemin

17 juillet 2011

Enfin un tableau que tout le monde comprend !

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La porte du cimetière

(Le cimetière de Priesnitz, près de Dresde)

Caspar David Friedrich, 1828,  Kunsthalle, BrêmeCaspar David Friedrich Porte Cimetiere Priesnitz

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L’interprétation chrétienne

Au delà du chemin sombre, passée la barrière de la mort, s’ouvre pour les croyants un champ paisible et lumineux.

La mort du chemin

Friedrich ne peint pas le chemin de la mort, mais la mort du chemin : envahi d’herbes, il n’arrive plus à arriver jusqu’à la porte. Sa terre apparaît par plaques résiduelles qui font penser à des tombes, à croire qu’il cherche à s’enterrer lui même. Le chemin de terre s’abolit dans la terre comme une rivière qui s’assèche avant d’atteindre la mer.

La mort de la porte

Elle commence à perdre des planches. Elle prend du gîte, comme les croix qui derrière épousent les moutonnements de l’herbe, tels des voiliers blancs et noirs.  Elle commence d’ailleurs à leur ressembler :  ses traverses en diagonale épousent leur forme en bâtière. Elle commence aussi, par le triangle aigu qui s’est formé entre ses battants disjoints, à ressembler à la flèche du clocher. La porte est en train de se laisser contaminer par les objets environnants : ce n’est pas son bois qui pourrit, mais sa forme.

Caspar David Friedrich Chemins Porte Cimetiere  Priesnitz

La mort du cimetière

Plus de chemin, une porte qui ne s’ouvre plus, une enceinte couronnée d’herbes folles… Comme la garde impériale, le cimetière meurt autour de l’église. Mais l’église reste vivante.

Ici se termine, également, notre cheminement arbitraire parmi les chemins de Friedrich. D’autres de ses paysages en contiennent, les quatre que nous avons  rassemblés ont ceci en commun que le chemin y joue un rôle principal, pas un rôle de figurant.

Il serait présomptueux de définir l' »esthétique du chemin » chez Friedrich, à supposer que le concept ait un sens :  le thème est revenu à différentes reprises au cours de sa carrière, toujours comme métaphore de la vie, mais pas toujours – en tout cas bien moins qu’on ne le croit,  comme celle de la vie chrétienne.

Un exemple  frappant se trouve dans une aquarelle précoce, « Paysage avec Belvédère« , où le chemin prend, plutôt qu’une valeur religieuse, une valeur initiatique…