2 Les anges aux luminaires

6 mai 2022

Ce motif rare apparaît au terme d’une longue évolution, à une période bien précise, et pour des raisons probablement tout aussi précises, mais qui restent largement obscures. L’examen d’une « anomalie », celle des inversions lune-soleil, nous fournira sur la question un éclairage latéral.

Article précédent : 1 Globes en main



En aparté : soleil et lune dans les Crucifixions

 

Un coup d’oeil s’impose sur les premières Crucifixions byzantines et carolingiennes. Leurs influences réciproques ont fait l’objet de nombreux débats, et nous nous limiterons ici au motif du soleil et de la lune.


Rabbula Gospels: Crucifixion and Resurrection, 586 ADCrucifixion et résurrection, fol 13r
Evangiles de Rabula, 586, Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56

Une des plus anciennes Crucifixions conservées est syriaque, donc dans le monde byzantin. Les couleurs bleu et rouge de la lune et du soleil sont conformes à la convention naturelle de la Nuit et du Jour. . En revanche, ils sont inversés par rapport à la polarité habituelle des Crucifixions, où le soleil est quasiment toujours à la droite du Christ, côté bon larron, et la lune à sa gauche, côté mauvais. Nous reviendrons à la fin de l’article sur ce sujet délicat : retenons pour l’instant que le motif des luminaires est présent très anciennement.


600 ca Ampoule de pelerinage (Monza No 6) Dumberton Oak Byzantine collectionAmpoule de pèlerinage (Monza No 6), vers 600, Dumberton Oak Byzantine collection

Les Crucifixions des ampoules de pèlerinage byzantines reviennent à l’ordre « naturel » pour les symboles du soleil et de la lune : peut être parce que le schématisme de l’image ne permettrait pas de différentier autrement les deux larrons.

Selon Elizabeth Leesti ([7a], p 6), cette apparition précoce des astres n’a pas eu de suite immédiate dans l’art byzantin.


800 ca Diptyque Harrach Museum Schnutgen. CologneDiptyque Harrach (détail), vers 800, Museum Schnütgen, Cologne

Ce sont les carolingiens qui développent véritablement le motif, avec des personnifications du Soleil et de la Lune, portées par un croissant de nuages, qui puisent leur source directement dans l’art antique (voir 2 Le globe solaire).



A Les luminaires plus les anges

En Occident

850 ca Metz Christ_en_croix,_sacramentaire_de_Drogon BNF MS lat. 9428 fol 43v gallicaCrucifixion, vers 850, Metz
Sacramentaire de Drogon, BNF MS lat. 9428 fol 43v, gallica

Au couple soleil-lune s’ajoutent maintenant deux anges en vol, les mains ouvertes vers le Christ, de part et d’autre de la couronne du martyre reprise de l’art paléochrétien. S’ajoute également un autre couple qui serait quant à lui un emprunt à l’art byzantin : l’Eglise recueillant le sang du Christ dan un calice, et la Synagogue, personnifiée ici par un vieil homme tenant un globe bleu sur le ventre (cette iconographie unique est très discutée, voir [1] notes 55 et 57).


875-900 Evangeliaire MS Lat 9453 BNF GallicaEvangeliaire, 875-900, MS Lat 9453, BNF Gallica

Plus tard, la composition se complexifie encore : les luminaires s’isolent dans un médaillon et quatre anges, vus en pied, ouvrent leurs mains vers le Christ : deux plongent du haut du ciel et deux se penchent, perchés sur une étagère nuageuse (comme les autres personnages).


 

The Crucifixion, 860-70. Ivory panel from Reims, France. Victoria and Albert Museum

860-70, ivoire provenant de Reims, Victoria and Albert Museum

Plaque de reliure : Crucifixion ; Saintes Femmes au tombeau

Vers 870, ivoire provenant de Metz, Louvre

Ici les luminaires se recentrent, disposés horizontalement ou verticalement, sans ou avec médaillons.


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En Orient

Triptyque avec Constantin et Helene 950-1000 BNF GallicaTriptyque avec Constantin et Hélène, 950-1000, BNF, Gallica

Les Crucifixions byzantines simplifient et hiératisent ces compositions, en disposant au dessus de la Croix :

  • tantôt le soleil et la lune réduits à leur symbole,
  • tantôt les anges réduits à un buste,
  • tantôt les deux, comme ici.

On préfère en Orient identifier les anges aux populaires archanges Michaël et Gabriel.


Triptyque reconstitue staatslibrary Berlin et coll privee Suisse vers 960Triptyque reconstitué, vers 960, Staatslibrary Berlin (centre) et collection privée suisse (volets) [7b]

Ce sont les mêmes qui portent les insignes royaux, le sceptre et le globe, au dessus du Christ en Majesté. A noter en haut des volets les deux autres archanges Raphaël et Uriel, ouvrant les mains en signe d’attente et de déférence.


Stavelot triptych 1080-1110 Morgan LibraryTriptyque de Stavelot (détail), 1080-1110, Morgan Library

Dans ce reliquaire de la Vraie Croix, Gabriel et Michaël portent chacun un globe présentant un Golgotha en miniature (une croix sur un mont), au dessus des découvreurs de la relique, l’Empereur Constantin et sainte Hélène.



Capoue. Sant'Angelo in Formis. Crucifixion. 1072-1087Crucifixion
Sant’Angelo in Formis, Capoue, 1072-1087

En Italie, le modèle byzantin se prolonge jusqu’à l’époque romane.



B Anges et luminaires dans les Crucifixions romanes

 

1090-1110 Lectionnaire de Cluny NAL 2246 fol 42vLectionnaire de Cluny, 1090-1110, NAL 2246 fol 42v

La répartition des personnages de part et d’autre de la Croix est très inhabituelle :

  • coté honorable, Marie réconfortée par Saint Jean  ;
  • côté infamant, le centurion romain et une présence sans précédent ([7c], p 149), le prophète Isaïe tenant un verset lui aussi inhabituel : « Vraiment c’était nos maladies qu’il portait » Isaïe 53,4

Il en résulte une forte polarité entre la partie positive – les personnages du Nouveau Testament – et la partie négative – le païen et le prophète dénonçant un monde malade. Les anges pleurant la mort du Christ participent discrètement à cette dichotomie par leurs ailes rouges et bleues, les couleurs conventionnelles du Soleil et de la Lune.

Mis à part cette unification sans lendemain, les luminaires et les anges vont rester strictement séparés pendant toute la période romane.


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conques_tympan_jugement_dernier_christ_croixTympan de Conques, vers 1100 (détail)

Le sujet du tympan de Conques n’est pas la Crucifixion, mais le Jugement dernier. Les deux anges des cantons supérieurs jouent donc ici une rôle très particulier :

  • d’une main ils soutiennent la croix en tant que signe de la Parousie, comme le précise la seconde ligne de l’inscription :

Ce signe, la croix, apparaîtra dans le ciel lorsque le Seigneur viendra pour le Jugement

(h)oc signum crucis erit un celo cum dominus ad ivdicandum venerit

  • de l’autre ils brandissent les preuves du sacrifice du Christ, la lance et le clou, comme l’explique la première ligne :

Soleil Lance Clou Lune

sol lancea clavis luna

Les personnifications du Soleil et de la Lune sont presque identiques, avec deux torches en main, mais se différentient par le sexe, le décor du disque (rayons ou nuages) et probablement les couleurs :
conques_tympan_jugement_dernier_christ_croix colorise

Cette composition unique suggère une association d’idée entre la lance et les rayons solaires d’une part, entre le clou et la pleine lune d’autre part, permise heureusement par le fait que la lance ne peut être placé que du côté du flanc qu’elle a percé, le droit.


Une conclusion hâtive

A propos de ce tympan, Emile Mâle fournira une explication à l’emporte-pièce de l’origine de l’iconographie qui nous occupe, considérant que les anges non pas portent, mais emportent les luminaires :

« Au siècle suivant , des anges emporteront les deux astres , comme on éteint des lampes devenues inutiles , car la croix , nous enseigne Honorius d’Autun , « brillera d’une lumière plus éclatante que le soleil  » » [4]

Si les anges aux luminaires apparaîtront bien au début du 13ème siècle, ce sera pour des raisons bien plus contemporaines que le vieux texte d’Honorius.

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1175-80 Crucifixion cosmique MBA LyonCrucifixion « cosmique », 1175-80, MBA Lyon

Dans le corpus des émaux de Limoges [7d], on nomme « crucifixion cosmique » cette première formule, où deux figures les bras levés, tiennent l’une le Soleil à main droite, l’autre la Lune à main gauche : malgré les amples drapés, il ne s’agit pas d’anges, mais de personnifications des deux astres, dans la tradition carolingienne la Lune, coiffée d’un voile, est indiscutablement féminine.
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Ces paires de plaques émaillées servaient de reliure, la Crucifixion sur le plat supérieur, la Majesté sur le plat inférieur.


1185-90 Crucifixion dogmatique atelier de la cour d'aquitaine Morgan LibraryCrucifixion « dogmatique », 1185-90, atelier de la cour d’Aquitaine, Morgan Library

Dans la seconde formule standardisée des émaux limousins, dite « crucifixion dogmatique« , on voit en haut la main de Dieu, et en bas Adam sortant du tombeau. Les personnages du registre supérieur sont deux anges tenant leur livre, sans aucune indication cosmique.


1170-80 Valenciennes BM Ms 108 f.58v Crucifixion, from the Sacramentary of St. AmandSacramentaire de Saint Amand, 1170-80, Valenciennes BM Ms 108 f.58v

Dans cette autre formule, les anges balancent un encensoir, chacun de la main droite. Le Soleil et la Lune ne se différentient que par leur sexe, masculin et féminin.

La formule carolingienne des luminaires sexués survit notamment, à l’époque romane, dans les Crucifixions qui illustrent le « Te igitur » des missels (voir 2 Une figure de l’Incommensurable).



C Des éléments précurseurs

039-58 Teophanu evangeliar Domschatz essen detailEvangélaire de Theophanu, 1039-58, Domschatz, Essen (détail)

Dans cette reliure réalisée pour Theophanu, princesse byzantine devenue épouse de l’empereur Otton II, deux anges élégants exhibent les deux luminaires autour du Christ en majesté : cette image dérive de l’iconographie courante de Dieu créant les deux luminaires au quatrième jour (voir 4 Paires de globes), et n’a rien à voir avec le soleil et la lune dans la Crucifixion : elle constitue néanmoins une première prise de contact entre anges et  luminaires.


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La Déposition de Pampelune

1145 Crucifixion provenant cathedrale, musee de Navarre, pampeluneChapiteau de la Crucifixion 1145 Deposition provenant cathedrale, musee de Navarre, pampelune quatre facesChapiteau de la Déposition/Résurrection

Vers 1145, provenant du cloître de la cathédrale, musée de Navarre, Pampelune

Réalisés par le même atelier, ces deux chapiteaux se répondent. Dans la scène de la Crucifixion, deux anges en vol lèvent les bras en signe de désespoir. Dans celui de la Déposition, ils portent sur leur dos le soleil et la lune. Cette iconographie exceptionnelle surprend, car le seul Evangile qui évoque un phénomène cosmique le situe avant la mort du Christ :

« A partir de midi, l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à trois heures » Matthieu 27,45

Une possibilité est l’association d’idée entre les anges, supportant les astres, et les hommes, supportant le corps de Dieu.  Mais je pense que le choix de placer les luminaires dans la Déposition est ici purement compositionnel.



1145 Crucifixion provenant cathedrale, musee de Navarre, pampelune 4 faces
Dans la Crucifixion, ils n’auraient servi à rien, puisque les larrons sont invisibles, déportés sur les faces latérales :

  • à gauche, avec Marie, le Bon Larron échappant au démon et secouru par un ange (remarquer ses jambes liées en croix en signe de sa conversion ) ;
  • à droite, avec Saint Jean, le Mauvais Larron tourmenté par deux diables.

1145 Deposition provenant cathedrale, musee de Navarre, pampelune quatre faces
Dans la  Déposition, l’ajout des luminaires améliore en revanche la lisibilité d’ensemble :

  • côté faste, le soleil conclut la scène joyeuse de la Résurrection ;
  • côté néfaste, la lune prélude à la scène douloureuse de la Mise au Tombeau.

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1180 Aumoniere reliquaire tresor basilique saint servais maastricht1180, Aumonière-reliquaire, trésor de la basilique Saint Servais, Maastricht

Ce modeste textile est le plus ancien exemple que j’ai trouvé où des figures ailées, portées par des nuages, exhibent dans leurs deux mains voilées les  luminaires, non encore inscrits dans des disques. Dépourvues de caractères sexués, il ne s’agit plus des personnifications habituelles, mais bien d’anges : confusion involontaire entre les deux formules cosmique et dogmatique, choix purement graphique de remplir les coins, ou écart volontaire par rapport aux conventions ?  Il est en tout cas significatif que l’innovation apparaisse dans un art mineur, moins soumis au contrôle théologique.


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1220 ca Speyerer Evangelistar - blb-karlsruhe Cod. Bruchsal 1 fol 31rSpeyerer Evangelistar, vers 1220, BLB Karlsruhe Cod. Bruchsal 1 fol 31r.

Cette composition atypique comporte quatre figures voguant sur des nuages :

  • l’Eglise et de la Synagogue ;
  • un ange masculin et un ange féminin, dont seul le sexe rappelle la signification cosmique.

La fusion des luminaires et des anges est en cours, mais elle n’a pas encore trouvé son expression définitive.


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Le Puy Cloitre debut XIIIemeFresque de la Crucifixion, 1175-1225, Salle capitulaire, Le Puy

C’est en France qu’apparaît dans cette fresque très byzantinisante l’idée d’accoler les deux anges aux luminaires, sans montrer clairement encore de relation entre eux.



E Chronologie des anges aux luminaires

L’émergence des anges aux luminaires (Arras, 1225-35)

Enfin un atelier d’enlumineurs de la région d’Arras va trouver une solution stable.


1225-30 Premier missel de St Vindicien ca Arras BM 0094 (0049) fol 82v IHRTPremier missel de St Vindicien (abbaye de Mont Saint Eloi) 1225-30, Arras BM 0094 (0049) fol 82v, IHRT

Le premier missel réalisé pour l’abbaye de Mont Saint Eloi effectue la fusion complète des deux formules médiévales :

  • de la crucifixion « cosmique », elle reprend les deux luminaires, symbolisés par des disques rayonnants rouge et bleu (avec un croissant permettant d’identifier la Lune) ;
  • de la crucifixion « dogmatique », elle reprend les deux anges auréolés, la main de Dieu et Adam qui ressuscite, avec avec deux trouvailles inhabituelles :
    • la main de Dieu vient recueillir l’âme du Christ, matérialisée par un oiseau qui est aussi le Saint Esprit ;
    • le calice qui recueille le sang du Christ est tenu par le vieil Adam.

Les six médaillons des bordures, avec des scènes de la Passion, confirment le contexte eucharistique.

Cette fusion, qui nous semble assez naturelle, a nécessité un grand saut conceptuel : renoncer à la différentiation sexuelle millénaire du couple SOL / LUNA et sacraliser les deux luminaires, en les considérant comme des sortes d’hosties cosmiques élevées par des desservants en surplis. La « liturgisation des luminaires » a sans doute été favorisée par le contexte abbatial, la portée eucharistique de l’image étant soulignée par le calice. Mais il me semble qu’elle n’aurait pas pu voir le jour sans le développement, au tout début du XIIIème siècle, du rituel de l’Ostension de l’hostie [6].


missel de la cathedrale d’Arras, 1235 ca Arras BM ms 334 (963)_f. 30v detailMissel de la cathédrale d’Arras, peu après 1235 (datation Marc Gil [7], p 166), Arras BM ms 334 (963) f. 30v (détail)

Ce missel reprend la formule dans une vignette dont la taille réduite oblige à supprimer les auréoles, les ailes et les nuages : restent les couleurs rouge et bleu des disques, blanche des surplis.


Missel a l usage de Paris 1225-50 ca Bibl. Mazarine, 0422, f. 125v IRHTMissel à l’usage de Paris, 1225-50, Bibl. Mazarine, 0422, fol 125v, IRHT

Cette autre vignette retrouve les ailes et l’auréole, et mais perd la couleur blanche des robes et la forme en hostie pour la lune : l’intention eucharistique s’estompe, comme dans l’exemple qui suit.


1231-34 Missel a l'usage d'Arras Arras, BM, 0888 (0444) fol 175v IRHTMaître de Guines ?, Missel à l’usage d’Arras, 1231-34 (datation Marc Gil [5e], p 165) Arras, BM, 0888 (0444) fol 175v, IRHT

Cette formule exceptionnelle revient à la figuration romane des luminaires (personnifications sexuées et sans ailes) tout en conservant deux caractères sacralisants de la formule moderne : l’auréole et une des deux mains voilées. Ce compromis sans lendemain témoigne sans doute d’une résistance face au nouveau motif.


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Une seconde émergence (Paris, 1234-50)

La chronologie des ateliers parisiens est bien connue grâce aux travaux de Robert Branner [8]. L’introduction du motif à Paris peut être attribué à l’atelier de la Vie de Saint Denis, qui travaillait plutôt pour les religieux ([8], p 87), et très précisément à un maître que Branner a baptisé le « St.-Corneille Painter », caractérisé par son originalité ([8], p 90).


BL Add 26655 fig 264St.Corneille Painter, missel à l’usage de Rouen,1230-35, BL Additional 26655, Branner fig 264

Dans ses premières oeuvres, comme comme tous les enlumineurs précédents à Paris, il montre simplement le soleil et la lune suspendus dans des sortes de sacs nuageux et à demi voilés (allusion à l’éclipse durant la Crucifixion).



G2 St.-Corneille Painter 1234-39 Lat 862 fol 165v 166r Gallica detail
St.Corneille Painter, 1434-39, Missel à I’usage de Paris, Lat 862 fol 165v 166r Gallica

Ce bifolium, classique pour les missels (voir 2 Une figure de l’Incommensurable), complète la Crucifixion par une figure de Dieu en Majesté. Au soleil et à la lune dans la main des anges s’ajoute le globe terrestre triparti dans la main du Créateur, trahissant l’intention cosmique qui sous-tend la composition.


G2 St.-Corneille Painter 1234-39 Lat 862 fol 165v 166r Gallica detail
Le registre haut de la Crucifixion est donc radicalement modifié : il est probable que l’idée des deux anges obéisse aussi à une raison graphique, l’effet d’écho avec l’Ange de Saint Jean, côté Majesté.

L’innovation semble en tout cas indépendante de la trouvaille de l’atelier d’Arras :

  • la lune ici n’est pas un symbole abstrait (roue bleue) mais une image réaliste (un disque blanc avec croissant) ;
  • les deux ailes déployées, la taille importante des disques et les mains non voilées enlèvent tout caractère liturgique : l’image est purement cosmique.


G2 St.-Corneille Painter Missel de St.Maur Lat 862 fol 165v BNF Lat 12054 fol 148vfol 148v G2 St.-Corneille Painter Missel de St.Maur BNF Lat 12054 fol 149rfol 149r

St.Corneille Painter, Missel de St.Maur, BNF Lat 12054

Le Missel qui, d’après Branner, lui succède immédiatement confirme l’absence d’allusion eucharistique : les anges descendent du ciel et les quatre médaillons de la bordure montrent des scènes de l’Enfance.


G2 St.-Corneille Painter 1240-60 Missel de St.Corneille BNF Lat 17319 fol 99vfol 99v G2 St.-Corneille Painter 1240-60 Missel de St.Corneille BNF Lat 17319 fol 100rfol 100r

St.Corneille Painter, 1240-60, Missel de St.Corneille, BNF Lat 17319

Le dernier missel attribué par Branner au Maître  est le seul, de toutes les productions des ateliers parisiens, à montrer :

  • le disque tenu par une main voilée ;
  • une différentiation sexuelle entre les deux anges.

Si le « St.Corneille Painter » est bien un seul et même artiste, il fait preuve d’une exceptionnelle inventivité quant à l’iconographie de la Crucifixion. Quoiqu’il en soit, la formule des grands disques tenus à main nue est ensuite reprise, après 1250,  par plusieurs atelier parisiens, qu’il serait fastidieux de suivre.


Wenceslas atleier Rouen painter BM Rouen 277 (Y 50) fol 157vFol 157v Wenceslas atelier Rouen painter BM Rouen 277 (Y 50) fol 158Fol 158

Atelier Wenceslas, « Rouen painter », Missel à l’usage de Rouen, BM Rouen 277 (Y 50) , IRHT

Dans cette composition particulièrement riche, la forme étudiée de la mandorle permet d’ajouter des anges thuriféraires, à l’extérieur pour la Crucifixion, à l’intérieur pour la Majesté. L’intention d’ensemble reste cosmique et non eucharistique : les luminaires sont touchés à main nue, et la lune, ici, n’est pas intégrée dans un disque.


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Développement et variantes

 

Le second missel de Mont Saint Eloi

1225-30 Premier missel de St Vindicien ca Arras BM 0094 (0049) fol 82v IHRTPremier missel de St Vindicien (abbaye de Mont Saint Eloi) 1225-30, Arras BM 0094 (0049) fol 82v, IHRT
Second missel de St Vindicien 1250 ca Arras BM 0058 fol105v IHRTSecond missel de St Vindicien (abbaye de Mont Saint Eloi), 1250, ca Arras BM 0058 fol 105v, IHRT

Réalisé une vingtaine années après le premier, le second missel de Mont Saint Eloi comporte cette fois un bifolium. La page de la Crucifixion est quasiment une copie, avec une variation sur les anges, qui tiennent les astres d’une seule main voilée : l’hostie-soleil de la main gauche, l’hostie-lune de la main droite, comme si la sacralisation de l’ancienne figure païenne avait nécessité non seulement de couvrir la main, mais encore de l’inverser !

Une autre évolution notable renforce l’intention eucharistique : le sarcophage du vieil Adam, sorti de la bordure, c’est posé dans l’image comme un autel : et son couvercle oblique trace comme une parenthèse fermante à l’opposé du panonceau.


Second missel de St Vindicien 1250 ca Arras BM 0058 fol105v IHRTFol 105v Second missel de St Vindicien 1250 ca Arras BM 0058 fol106 IHRTFol 106

Second missel de St Vindicien (abbaye de Mont Saint Eloi), 1250, ca Arras BM 0058 IHRT

Dans la page de la Majesté, les anges jouent également un rôle important : quatre sonnent de la trompette, trois portent les instruments de la Passion (à main nue) et deux une couronne de lauriers au dessus de sa tête. Le Christ n’est pas représenté en Créateur, mais en Vainqueur, le globe terrestre sous ses pieds (voir 5 L’âge d’or des Majestas ). Il fait saigner les plaies :

  • de sa main gauche sur les tables de l’Ancienne Loi,
  • de sa main droite sur l’hostie et le calice.

Cette symétrie fait écho à la valeur symbolique des luminaires, dans l’autre image : une des interprétations traditionnelles de leur présence dans la Crucifixion [9] est en effet qu’ils représentent l’Ancien et le Nouveau Testament (le premier ne faisant que refléter la lumière du second).


La floraison des variantes


1250 ca Psalter of Evesham BL Add MS 44874 fol 6rPsautier d’Evesham, vers 1250, BL Add MS 44874 fol 6r

Une fois comprise et acceptée,  la formule commence à jouer avec ses propres règles : après s’être ingéniés pendant des siècles à différencier les luminaires, les artistes s’amusent désormais à les rendre presque identiques :
1250 ca Psalter of Evesham BL Add MS 44874 fol 6r detailici seule la longueur des rayons et la taille du visage permettent de les distinguer.



1270–75 Gradual and Sacramentary of Admont. by the Master of Giovanni da Gaibana Calouste Gulbenkian MuseumGraduel et sacramentaire d’Admont, par le Maître de Giovanni da Gaibana, 1270–75, Calouste Gulbenkian Museum, Lisbonne

Dans cette composition curieuse, les deux astres sont devenus totalement symétriques, chacun avec un croissant, et ne se différentiant que par les couleurs conventionnelles rouge et bleu. La taille importante des deux globes et leur traitement en volume leur fait perdre toute signification eucharistique (bien que la main voilée reste présente à l’arrière).


1290-95 Missel a l'usage des dominicains de toulouse Toulouse - BM - ms. 103 fol 103v IRHTFol 103v 1290-95 Missel a l'usage des dominicains de toulouse Toulouse - BM - ms. 103 fol 104 IRHTFol 104

Missel à l’usage des dominicains de Toulouse, 1290-95, Toulouse, BM MS 103, IRHT

Dans ce bifolium, les disques de fantaisie, ornés d’un mufle de lion et d’une triste figure, sont brandies vers le bas par deux anges : c’est dire si la symbolique de l’élévation de l’hostie s’est perdue. Les couleurs rouge et bleu sont passées des disques aux nuages, autre jeu avec les conventions antérieures.


1323 Petrus de Raimbaucourt The Hague, KB, 78 D 40 fol. 62vFol. 62v 1323 Petrus de Raimbaucourt The Hague, KB, 78 D 40 fol. 63Fol. 63

Petrus de Raimbaucourt, 1323, La Hague, KB, 78 D 40

Un siècle après l’invention du motif, ce jeu de dissimulation est ici poussé à son comble  : il faut vraiment être informé pour distinguer, dans les quatre médaillons qui entourent la Crucifixion, les deux du bas représentent l’Eglise et la Synagogue, et les deux du haut le soleil (une sorte de turban rayonnant) et la lune (un croissant informe).


Pucelle, Jean, Book of Hours of Jeanne d’Evreux, 1325-28, Manuscript (Acc. 54), METLivre d’Heures de Jeanne d’Evreux, 1325-28, Manuscript (Acc. 54), MET

Terminons par cette miniature de Jean Pucelle, où les anges porteurs d’astres ont épuisé leur symbolique ; ce sont des figurants ordinaires, moins originaux que leurs deux collègues qui viennent, sans nécessité théologique,  l’un de l’arrière-plan, l’autre de l’avant-plan, examiner de plus près les plaies du Christ.



F Les Inversions soleil /lune dans les Crucifixions

Ce sujet n’a pas été isolé et étudié en tant que tel : ils offre pourtant des pistes d’interprétations intéressantes, même si aucune conclusion définitive n’est possible vu l’extrême rareté et la dispersion des exemples.

Les Evangiles de Rabula

 

Rabbula Gospels: Crucifixion and Resurrection, 586 ADCrucifixion et résurrection, fol 13r 586 Ascension Evangiles de Rabula Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56 fol 13vAscension, fol 13v

Evangiles de Rabula, 586, Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56 .

Ce bifolium constitue une des plus anciennes représentations de la Crucifixion et de l’Ascension. Rarement présentées côte à côte, les deux pages sont composées pour fonctionner en pendant :

  • l’oeil suit l’histoire de haut en bas dans les deux registres de gauche, puis de bas en haut dans celui de droite ;
  • le couple lune-soleil, rapproché entre les deux montagnes pour accompagner la mort du Christ, s’est élevé dans les deux coins pour accompagner son Ascension.

Les rares commentateurs qui parlent de cette double inversion soleil-lune l’expliquent laborieusement :

  • par le bouleversement cosmique au moment de la mort du Christ (ce qui ne vaut pas pour l’Ascension) ;
  • par le fait qu’à cette époque précoce, les conventions n’étaient pas établies ;
  • ou, plus astucieusement, parce que le syriaque s’écrit de droite à gauche.


Chludov Psalter 850 Moscow, Historical Museum MS 129 fol 45vFol 45v Chludov Psalter 850 Moscow, Historical Museum MS 129 fol 72rFol 72r

Psautier Chludov, vers 850, Moscou, Historical Museum MS 129

Le problème de ce dernier argument est que la même inversion se constate dans un autre célèbre manuscrit byzantin, dont deux crucifixions comportent le soleil et la lune (ils sont absents dans la plus connue, celle du folio 72r). Or le grec s’écrit de gauche à droite. On remarque également que la présence des larrons ne modifie pas la position des astres.


Rabbula Gospels: Crucifixion and Resurrection, 586 ADCrucifixion et résurrection, fol 13r 586 Ascension Evangiles de Rabula Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56 fol 13vAscension, fol 13v

Sans prétendre expliquer l’inversion atypique des Evangiles de Rabula , on remarquera que le bifolium affiche un fort parti-pris de symétrisation :

  • l’Ascension est parfaitement symétrique (la Vierge au centre, entre les deux hommes en blanc et deux groupes de six apôtres) ;
  • la Crucifixion tend à l’être : le groupe des trois joueurs de dés, le couple lance/roseau, Marie et Jean équilibrant les trois Saintes femmes, les six mains dégoutant de sang, les montagnes jumelles Agra et Gareb.

Seuls rompent cette symétrie deux détails inévitables (voir 1 Distinguer les larrons) :

  • la pilosité des deux larrons (jeune et âgé selon le texte)
  • l’inclinaison de la tête du Christ (il dialogue avec le Bon larron).

Tout se passe comme si on avait voulu gommer au maximum la polarité bon/mauvais au profit d’une image globalement en équilibre : comme si le poids des astres venait, dans les plateaux de la Crucifixion, contrebalancer celui des larrons.

Quelle qu’en soit la raison profonde, le caractère délibéré de cette inversion est prouvé par une troisième occurrence, dans le manuscrit, du couple soleil / lune.


Josué, le soleil et la lune

586 Evangiles de Rabula Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56 fol 4r detail samuel et josueLes prophètes Samuel et Josué
Evangiles de Rabula, vers 586, Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56 fol 4r (détail)

De part et d’autre des pages des Canons, les figures marginales souvent se répondent. Ici deux figures d’autorité :

  • Samuel tenant dans sa main droite la corne d’huile pour l’onction du roi Davis ;
  • Josué tendant sa main droite pour arrêter le soleil et la lune.

L’image fournit une nouvelle preuve que la position des astre n’est pas liée au sens de l’écriture (dans le texte de Josué 10-12, le soleil est cité avant la lune) mais à la logique de l’image : le geste de commandement se faisant de la main droite, il est naturel que l’astre en chef, le soleil, se trouve à côté de cette main.


Josue Mosaïque de Sainte Marie majeJosué, Mosaïque du 5ème s, Sainte Marie Majeure

C’est ce qu’on constate également dans cette composition occidentale de la même époque, complètement dissymétrique : les deux astres se trouvent du côté du camp ennemi, et Josué arrête en priorité le danger principal, le soleil, la lune restant à distance.


7eme s BNF Syriaque 341 fol 52vJosué arrêtant le soleil et la lune, fol 52v 7eme s BNF Syriaque 341 folJérémie, la main de Dieu et la verge qui veille, fol 143v

Bible syriaque, 7ème s, BNF Syriaque 341

Cette autre bible syriaque retient la même option. La comparaison avec la figure de Jérémie met en évidence deux conventions graphiques :

  • une ombre à gauche de la figure, servant à lui donner du relief ;
  • des ombres sur le sol, partant en oblique depuis les pieds.

Le fait que les ombres partant des pieds de Josué soient dédoublées suggère qu’elles proviennent des deux luminaires.


250, synagogue de Doura_Europos panneau IV _fresco_holy_manAbraham, Moïse, Jacob, Moïse, Josué ou Isaïe (panneau IV)
250, synagogue de Doura Europos

Par comparaison, ce prophète très controversé [10] a été identifié de manière convaincante comme étant Isaïe [11], à cause de son ombre unique sur le sol, qui donc ne peut pas provenir des deux luminaires :

« Ce ne sera plus le soleil qui t’éclairera le jour, ni la lune qui te prêtera le reflet de sa lumière : l’Éternel sera pour toi une lumière permanente, et ton Dieu une splendeur glorieuse. Ton soleil n’aura jamais de coucher, ta lune jamais d’éclipse ; car l’Éternel sera pour toi une lumière inextinguible, et c’en sera fini de tes jours de deuil. » Isaïe, 19,21


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Les autels portatifs de maitre Eilbertus

1150 maitre Eilbertus tresor des Guelfes Kunstgewerbemuseeum BerlinAutel portatif du Trésor des Guelfes, Maître Eilbertus, 1150, Kunstgewerbemuseeum, Berlin

Dans le coin supérieur droit de cet autel portatif, une Crucifixion avec le soleil et la lune surmonte la scène des Saintes femmes au tombeau.


1160 maitre Eilbertus Autel portable de St mauritius Sankt Servatius Schatzkammer, SiegburgAutel portatif de St Maurice
Maître Eilbertus, 1160, Sankt Servatius Schatzkammer, Siegburg [12]

Dans cet autre autel portatif un peu postérieur, la scène de l’Ascension remplace la Crucifixion, avec une grande étoile et une petite dans l’ordre normal des luminaires. La Crucifixion quant à elle est passé dans la colonne de gauche, avec inversion des deux astres : difficile de plaider l’erreur, puisque l’atelier est le même. Par ailleurs, la scène des Saintes Femmes est également inversée, bien qu’elle soit restée au même emplacement, dans la colonne de droite.


Une cause commune (SCOOP !)

Je pense qu’une cause commune explique ces deux inversions : on notera que les apôtres, au lieu d’entourer la partie centrale, sont répartis en deux rangées sur les bords supérieur et inférieur : de ce fait, les deux scènes latérales sont directement en contact avec cette partie centrale, la zone sacrée où s’effectue la Transsubstantiation :

  • Dans la Crucifixion, l’absence des deux larrons fait que la position des astres n’est qu’une question de convention : placer le soleil à droite du Christ mort permet de le placer en position d’honneur par rapport au Corps vivant, ressuscité au centre à chaque messe.
  • De même , dans la scène des Saintes Femmes au tombeau, l’inversion de la position de l’ange permet de le placer au plus près de Celui qu’il sert, le Christ Vivant et non le tombeau vide.


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L’arbre du missel de Gladbach

Missel, 1140, Munsterarchiv HS1, Gladbach pres Munich
Missel, 1140, Münsterarchiv HS1, Gladbach près Münich

Dans cette figuration très inhabituelle, la Vierge et Saint Jean se trouvent pris dans les branches supérieures de l’arbre d’où sort le bois de la Croix : c’est donc, selon la légende, l’Arbre de Vie du Paradis.

Les deux figurines coiffées d’une couronne, juste en dessous, ne peuvent être que les ancêtres royaux de Jésus : cet arbre est donc aussi un arbre généalogique, et le visage situé à la base ne peut être, comme d’habitude, que celui d’Adam : mais ce visage est celui du Christ, le Nouvel Adam.

Au dessus de la croix, les personnifications sont restées à leur place habituelle, la masculine à gauche et la féminine à droite. En revanche, de manière tout à fait unique, le croissant et l’auréole de rayons ont été inversées, faisant de la lune un homme et du soleil une femme !


Un schéma sophistiqué (SCOOP !)

L’erreur grossière est exclue, vu le haut degré de sophistication de l’image. Nous avons vu qu’elle induit  une lecture chronologique, de bas en haut, mais aussi qu’elle procède par substitution positive :

  • à Adam se substitue le Christ ;
  • au bois de la croix se substitue celui de l’arbre généalogique.

Les deux entités du haut doivent donc être des figures positives, dans les temps après la mort du Christ,  comme le confirme le panonceau vierge : si le futur est annoncé, il n’est pas encore inscrit.

Sous toutes réserves, je proposerais que la femme-soleil, qui se substitue à la Lune, fait allusion à la « femme vêtue de soleil » de l’Apocalypse, souvent assimilée à l’Eglise. Du coup l’homme-lune, qui remplace le soleil et se trouve à la place héraldique de l’Epoux, représenterait le Christ revenant au moment du Jugement dernier :

« Car les noces de l’Agneau sont venues, son épouse s’est préparée » Apocalypse, 19:7


La disjonction entre les sexes et les symboles constitue une sorte d’annulation mutuelle des luminaires, qui traduit graphiquement une autre idée de l’Apocalypse :

« Il n’y aura plus de nuit, et ils n’auront besoin ni de la lumière de la lampe, ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera; et ils régneront aux siècles des siècles. » Apocalypse 22,5


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Autres « anomalies » significatives

Le soleil « lunifié »

fin 11eme Utrecht goldschmidt vol 2 planche 42 fig 151Fin 11eme, musée d’Utrecht, Goldschmidt vol II planche 42 fig 151 [13]

Le croissant posé sur la tête de la figurine masculine n’est pas une « erreur » du sculpteur, mais une autre manière de signifier l’abolition apocalyptique des luminaires.


La lune « christifiée »

11eme coll priv, ancienne collection Robert von Hirsch1000-1050, Cologne ou Liège, collection privée (ancienne collection Robert von Hirsch).

Cette Crucifixion place les luminaires verticalement, en haut du montant, ce que nous avons déjà vu dans un ivoire carolingien : mais ici, la Lune est placée au dessus du soleil, adorant le grand halo lumineux qui symbolise le Divin, auquel le Christ en Ascension va s’intégrer.

On retrouve la lune une seconde fois à son emplacement habituel, du côté droit de la traverse, mais avec une iconographie unique : elle porte l’auréole du Christ.

Cette double supériorité de la Lune révèle, selon Gertrud Schiller, une influence apocalyptique :

« Cela rend la lune plus importante que le soleil et montre que le Christ a aboli la nuit. Le côté gauche ou ouest n’a plus de sens négatif. Ici, la lune, continuellement consumée par les ténèbres et continuellement resplendissante d’une nouvelle lumière, symbolise le Christ, qui a vaincu les ténèbres de la mort. La lumière de la Résurrection éclipse toute lumière terrestre… Ainsi, dans l’image de la Crucifixion, le symbolisme de la souveraineté cosmique s’est transformé en un symbolisme eschatologique de la lumière« . [14], p 109


Hortus Deliciarum fol 247vHortus deliciarum, fol 247v
1159-75 [15]

Voici comment l’Hortus deliciarum traduit graphiquement la même idée :

La clarté resplendissante du Christ prévaut sur tous les luminaires du Nouveau Ciel

Christi claritas prefulgida precellit omnia novi celi luminaria



En conclusion : deux lectures de la Croix

 

875-900 Evangeliaire MS Lat 9453 BNF Gallica
Evangéliaire, 875-900, MS Lat 9453, BNF Gallica

La lecture chronologique n’est pas spécifique au missel de Gladbach, elle est  probablement en germe dans toutes les Crucifixions complexes, depuis l’époque carolingienne :

  • en bas, le serpent illustre le moment de la Chute ;
  • la traverse horizontale marque la fin de l’existence du Christ sur terre ;
  • tout ce qui se trouve au dessus, anges, luminaires et panonceau, évoque les temps après sa mort  :
    • a minima son Règne cosmique,
    • a maxima, dans les Crucifixions à allusion apocalyptique, le moment de son Retour.

1225-30 Premier missel de St Vindicien ca Arras BM 0094 (0049) fol 82v IHRTPremier missel de St Vindicien (abbaye de Mont Saint Eloi) 1225-30, Arras BM 0094 (0049) fol 82v, IHRT

 

Le Premier Missel de Mont Saint Eloi inaugure une nouvelle lecture, a-chronologique et eucharistique, qui se superpose à la précédente mais s’effectue dans le sens de la Descente :

  • en haut, les anges amènent des deux mains les Espèces divines, et Dieu amène des deux mains l’Esprit-Saint
  • au centre, le Corps du Christ se déploie, mains ouvertes ;
  • en bas, Adam-prêtre élève des deux mains le calice.



Chapitre suivant : 3 Le globe solaire

[1] Elizabeth Leesti « Carolingian Crucifixion Iconography: An Elaboration of a Byzantine Theme » RACAR : Revue d’art canadienne, Volume 20, numéro 1-2, 1993 https://www.erudit.org/fr/revues/racar/1993-v20-n1-2-racar05602/1072746ar.pdf
[2] Anthony Cutler « A Byzantine Triptych in Medieval Germany and Its Modern Recovery » Gesta
Vol. 37, No. 1 (1998), pp. 3-12 (12 pages) https://www.jstor.org/stable/767208
[3] Gérard Cames « Recherches sur l’enluminure romane de Cluny » Cahiers de Civilisation Médiévale Année 1964 7-26 pp. 145-159 https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1964_num_7_26_1304
[4] Emile Mâle, L’Art religieux du XIIe siècle en France: étude sur les origines de l’iconographie du Moyen Age, Page 413
[6] Pierre-Olivier Dittmar « Cachez ce saint que je ne saurais voir. Modifications de visibilité en contexte rituel à la fin du Moyen Âge » dans Cahiers d’anthropologie sociale 2015/1 (N° 11), pages 84 à 99, https://www.cairn.info/revue-cahiers-d-anthropologie-sociale-2015-1-page-84.htm
[7] Marc Gil, « Le Maître de Guînes et l’enluminure gothique des années 1230‐1250 entre Flandre et Artois » dans 2017, Pascale Charron, Marc Gil et Ambre Vilain (éd.), La pensée du regard. Études d’histoire de l’art du Moyen Âge offertes à Christian Heck, https://www.academia.edu/36557872/_Le_Ma%C3%AEtre_de_Gu%C3%AEnes_et_l_enluminure_gothique_des_ann%C3%A9es_1230_1250_entre_Flandre_et_Artois_p._157-171
[8] Robert Branner, « Manuscript Painting in Paris during the Reign of Saint Louis : A study of styles », Berkeley, Los Angeles, Londres, 1977 https://www.academia.edu/37647180/Robert_Branner_1977_Manuscript_Painting_in_Paris_during_the_Reign_of_Saint_Louis
[9] Louis Hautecoeur, « Le soleil et la lune dans les crucifixions », Revue archéologique 5ème ser. 14 (1921), p 13–32 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k203688v/f16.item
W. Deonna « Les crucifix de la vallée de Saas (Valais) : Sol et Luna. Histoire d’un thème iconographique » Revue de l’histoire des religions
(premier article) Année 1946 132-1-3 pp. 5-47 : https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1946_num_132_1_5517
(second article) Année 1947 133-1-3 pp. 49-102 : https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1947_num_133_1_5566
[11] Kurt Weitzmann, Herbert L. Kessler « The Frescoes of the Dura Synagogue and Christian Art » p 128
[12] Pour une description théologique de l’ensemble voir l’article de Fred Sanders : https://scriptoriumdaily.com/enamel-trinitarianism/
[13] Goldschmidt, Adolph : Die Elfenbeinskulpturen aus der Zeit der karolingischen und sächsischen Kaiser, VIII. – XI. Jahrhundert, Vol II, https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/goldschmidt1918bd2
[14] Gertrud Schiller, Iconography of Christian Art: The Passion of Jesus Christ, vol. 2, Londres, Lund Humphries, 1972 https://archive.org/details/schillericonogra0002unse
[15] Reproduction intégrale du manuscrit disparu : https://archive.org/details/gri_33125010499123/page/n301/mode/2up

Majestas Dei et astronomie

27 avril 2022

 

Ce court article présente deux cas où l’influence de l’astronomie sur une Majestas Dei est prouvable, par une analyse serrée des textes associés. Ces deux images ont été très étudiées, mais à ma connaissance leur arrière-plan astronomique est passé jusqu’ici inaperçu.

Un point d’historiographie

Les manuscrits astronomiques médiévaux ont longtemps été étudiés par les seuls historiens des sciences ou historiens des textes : ils sont en effet bien distincts des manuscrits religieux dont les images passionnent les historiens d’art. Les nombreux schémas qu’ils contiennent sont aujourd’hui totalement compris, répertoriés et faciles d’accès [1].

Assez récemment, des historiens d’art ont pénétré ce champ d’étude, et proposé que certains de ces schémas aient pu servir de source à des images religieuses bien connues. Ainsi Anton von Euw a étudié l’influence des schémas de Calcidius sur une série de Majestas ottoniennes de l’atelier de Cologne [2], et a trouvé l’origine de la mandorle en huit du Codex Hitda dans un de ces schémas. Bianca Kühnel [3] a consacré un livre complet à la question des liens entre astronomie et théologie, en étudiant des schémas de composition communs (sept cercles en couronne, cinq cercles en croix), notamment dans les Majestas Dei. H. L. Kessler [4] a retrouvé dans toutes les mandorles en huit (et dans d’autres images) les cercles intersectés de Calcidius.

Ces recherches sont passionnantes, mais assez frustrantes : car des analogies formelles peuvent aussi bien prouver une filiation qu’une origine commune.


AstronomieTheologie

Ainsi, le schéma générique, très simple, de deux cercles s’intersectant, n’avait pas besoin de passer par Calcidius pour donner aux théologiens carolingiens l’idée de la mandorle en huit (sur ce sujet, voir 3 Mandorle double symétrique ).

Voici donc deux cas inédits, où l’influence astronomique est prouvable : non par des analogies formelles, mais par des textes.



La Majestas Dei du Codex Aureus de Saint Emmeram (870)

codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca Christ en majestel Munich, Bayerische Staatsbibliothek schema 2Majestas Dei
Codex aureus de Saint Emmeran, 870 Bayerische Staatsbibliothek Munich, Clm 14000, fol 6v

Cette page très célèbre constitue un point culminant parmi les grandes Majestas Dei carolingiennes : inventées vers 840 par les théologiens qui dirigeaient les artistes du scriptorium de Tours, développées trente ans plus tard par ceux de l‘Ecole du Palais de Charles le Chauve, comme c’et le cas pour celle-ci (voir 3b La Renaissance carolingienne).

Elle comporte par bonheur de nombreux textes explicatifs qui permettent de comprendre son ambition totalisante : à la fois schéma théologique et schéma astronomique. On a depuis longtemps reconnu dans sa conception l’influence décisive du grand théologien et poète de l’époque, Jean Scot Erigène. Je ne fais ici que prolonger cette piste fructueuse.

Les textes des Evangélistes

A l’extérieur du losange, chaque Evangéliste reçoit de la part de son Vivant, une inspiration personnalisée, comme expliqué par les vers de Sédulius inscrits sur la bordure du nuage :

Matthieu décrit la naissance humaine du Cbrist.
Marc, de sa voix, crie à la manière du lion rugissant.
Luc mugit d’un pieux amour dans son poème du Christ.
Toi, Jean, en écrivant, tu pénètres au ciel en esprit.

Humanum Christi describit Mattheus ortum.
More boat Marcus frendentis voce leonis.
Mugit amore pio Lucas in carmine Christi.
Scribendo penetras caelum tu mente, Johannes.


Les textes des Prophètes

De même chaque prophète est identifié et distingué par un vers, attribué à Jean Scot Erigène, inscrit sur la bordure du médaillon :

De ceux là, Isaïe empli des présents divins
Et Jérémie également, chantent les miracles de Dieu ;
Et Ezéchiel qui de Dieu décrivit le trône et tout cela (raison pour laquelle seul son parchemin pénètre à l’intérieur du losange)
Et Daniel raconte le Christ détaché de la montagne (allusion à Daniel 2,34)

Ex quibus Isaias divino munere fartus

Hieremias pariter, Domini miracula psallunt

Hiezechihel sedemque Dei describit et ista

Et Danihel Christum narrat de monte recisum .


Le texte du Christ

A l’intérieur du losange, la splendeur du Seigneur est contemplée directement par les Prophètes. Il s’agit bien du Christ en gloire, comme le précisent les deux vers inscrits sur la mandorle :

Le Christ, vie des hommes, gloire suprême des Cieux,
Pèse le monde-tétragone par son discernement merveilleux.

Christus, vita hominum, caelorum gloria summa,
Librat tetragonum miro discrimine mundum.

Le second vers, plutôt obscur, est une paraphrase du vers 6 du poème Aulae sidereae composé par Jean Scot pour Charles le Chauve. Il faut le citer malgré sa difficulté [5], car il constitue le sous-texte indispensable à la compréhension de l’image :

De ses cheveux d’or le soleil (la torche titanide) noue en tous points
Les cercles concentriques de la cour sidérale.
Sur son plateau pesant par deux fois l’ombre égale à la lumière,
Il se retourne par deux fois vers les accroissements tropiques de l’une et de l’autre,
Et partageant ainsi l’année en deux mouvements doubles,
Par cette belle segmentation, il règne sur le monde tétragonal.

Aulae sidereae, vers 1 a 6

Aulae sidereae paralelos undique circos

Crinibus auratis nectit Titania lampas.

Umbram bis luci parilem bis lance staterans

Sese bis tropicos ambarum vertit in auctus,

Ac sic distingens binis bis motibus annum

Regnat tetragonum pulcro discrimine mundum


Ainsi le Christ de l’image, qui « pèse le monde tétragonal » est comparé, par le biais du poème, au soleil qui fait osciller la durée du jour et de la nuit comme les plateaux d’une balance.

A noter qu’un peu plus loin, au vers 15, Jean Scot revient sur l’idée de pesée, en rappelant que Saint Jean Baptiste est « libra conceptus », « né sous le signe de la Balance ».

Un schéma cosmique (SCOOP !)

Christ en majeste 844-851 Premiere Bible de Charles le Chauve, BNF fol 329v schemaMajestas domini
Première Bible de Charles le Chauve, 845-46, BNF Latin 1 fol 329v

Dès la Première Bible de Charles de Chauve, vingt cinq ans plus tôt, les érudits du Scriptorium de Tours avaient tenté de relier le losange de la Majestas Dei et celui des Eléments, en utilisant la correspondance traditionnelle Evangélistes-Saisons : le prix à payer étant de renoncer à l’ordre canonique des Evangélistes selon la Vulgate (voir 3b La Renaissance carolingienne).

La référence explicite à la partie du poème de Jean Scot Erigène qui décrit le mécanisme des Saisons, laisse penser qu’une nouvelle unification a été tentée, et réussie, grâce à une table de correspondance plus savante.

Dans une étude très serrée sur les textes du Codex Aureus [6], Paul-Edward Dutton et Edouard Jeauneau rappellent que Jean Scot avait traduit, entre 862 et 864, le « De ambigua Johannis » de Maxime le confesseur, qui relie les quatre Evangélistes aux quatre Eléments et aux quatre Vertus, selon le tableau suivant [7] :
ambiguas de maxime le confesseur

Il ne reste plus qu’à franchir le dernier pas en regroupant sur le même schéma toutes ces correspondances :
codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca Christ en majestel Munich, Bayerische Staatsbibliothek schema 2
En reprenant la métaphore du Christ/Soleil pesant la lumière (triangles blancs) et l’ombre (triangles noirs), parcourir le losange de gauche à droite revient à voir augmenter la lumière, puis de droite à gauche à voir augmenter l’ombre. Les Prophètes des sommets latéraux correspondent aux solstices (la Lumière puis l’Ombre « pèsent » le plus lourd), et les deux autres aux Equinoxes (égalité des deux plateaux).

Cette exceptionnelle Majestas Dei est donc, grâce à la puissance du losange, aussi un schéma cosmique.

« Pour Erigène, le parallélisme entre le monde visible et le monde invisible était évident puisque, comme il l’exprime dans le Aulae siderae, l’Ecriture et La Nature chantent ensemble » Paul-Edward Dutton et Edouard Jeauneau [6] :

L’Ecriture l’enseigne, avec laquelle consonne l’ordre des Réalités
Aulae siderae, vers 49

Haec scriptura docet cui rerum concinit ordo


Les légendes de l’image (SCOOP !)

codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca Christ en majestel Munich, Bayerische Staatsbibliothek schema 3a

Les quatre vers en haut et en bas de l’image sont difficiles. Voici la traduction que je propose :

Formées en carré selon diverses figures,

Les armées des saints contemplent les grandes félicités.

La présente page restitue, par sa splendeur séduisante,

Ce à quoi font écho les maîtres par leur huit bouches pieuses.

Ordine quadrato variis depicta figuris

Agmina sanctorum magna gaudia vident

Pagina nunc praesens retinet splendore venusto

Quae proceres octo ore pio reboant

Le terme « ordine quadrato » (selon un ordre carré) ne s’applique pas à la structure de l’image que nous voyons, mais au contraire à son extérieur que nous ne voyons pas, à l’armée invisible « formée en carré », selon l’expression militaire romaine :

quadrato agmine instructo

L’armée rangée en carré

(César. BG. 8)



codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca Christ en majestel Munich, Bayerische Staatsbibliothek schema 3

Ces armées ne sont pas représentées, mais l’image a la prétention de nous montrer ce que les Saints contemplent en permanence, et que les huit maîtres (Prophètes et Evangélistes) nous ont seulement transmis par leurs mots : le Christ dans sa gloire cosmique.

Une iconographie unique : la Majestas à l’Arbre de vie

Evangeliar Kaiser Heinrichs II vers 100

Evangéliaire de l’Empereur Heinrich II, vers 1000, BSB Clm 4454 fol-20v, Bayerische StaatsBibliothek , Münich

Parmi les Majestas ottonienne (voir 4 Art ottonien et Beatus), celle-ci est très exceptionnelle. Elle conserve le goût carolingien pour les références antiques et pour l’empilement des schémas de synthèse quadripartis :

  • les quatre Evangiles sont assimilés aux quatre fleuves du Paradis, dont les sources sont représentées par quatre Naïades verdâtres, sortes de sirènes à trois queues ;
  • les quatre Eléments sont symbolisés, dans les médaillons, par deux couples de Dieux antiques s’affrontant deux à deux :
    • Sol (Feu) et Luna (Eau) horizontalement,
    • Caelus (Air) et Tellus (Terre) verticalement.

L‘Arbre soutenu à deux mains par la figure de la Terre, rivalise de fantaisie avec les meilleures inventions de Bosch. Il a des cerises pour fruits, et sept branches qui portent, de bas en haut :

  • une épine au bout d’une partie écorcée ;
  • deux feuilles jointes en forme de chapeau de champignon,
  • trois feuilles déployées ;
  • à nouveau une feuille-champignon.
    .

Puisque les quatre symboles des Evangiles sont associées aux quatre fleuves du Paradis pour former la Fontaine de Vie, l’arbre qui se trouve au centre est un des deux arbres du Jardin d’Eden : pas celui de la Connaissance du bien et du mal, cause du Péché originel ; mais bien l’Arbre de Vie, qui donne l’Eternité à qui mange de ses fruits : d’où les nombreuses cerises qui pendent sous ses feuilles.
.

Les moines qui ont conçu cette iconographie ont jugé bon de l’expliquer, à la page suivante, par un texte tout aussi complexe et dense (traduction personnelle) :

Le Christ est Paix, Bonté, Vertu, Lumière et Sagesse.
Il tient en haut le zodiaque, et il tient tout ce qui est en dessous.
Ce faisant, il parcourt les lieux amènes du paradis divin.
Et tout comme lui qui, debout, portant les signes de la Victoire
dans les figures et dans les animaux posés dessus,
Offre, par une même Loi, quatre fleuves mystiques au globe,
Que celui qui a soif et qui y boit, vive sauvé pour l’éternité.

Pax, bonitas, virtus, lux et sapientia Christus

Signiferum supra tenet et generale quod infra :

Hac ope divina paradisi calcat amoena.

Et velut hic stando, victoris signa gerendo
In suprapositis animalibus atque figuris
Flumina lege pari dat mystica quatuor orbi,
Qui sitit inde bibat, salvus per saecula vivat.

L’expression « les signes de la Victoire » désigne :

  • directement, les moyens de la Victoire du Bien contre le Mal (à savoir les quatre Sources/Evangiles) ;
  • implicitement, les fruits de l’Arbre de Vie, par référence à un des rares textes qui en parlent :

« Le vainqueur, je lui donnerai à manger de l’arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu. »
Apocalypse de Jean, II, 7


Un arbre cosmique (SCOOP !)

800-900 Vat Lat 645 fol 66v (c) Biblioteca Apostolica Vaticana

800-900 Vat Lat 645 fol 66v (c) Biblioteca Apostolica Vaticana

Ce traité carolingien [8] montre bien que « signifer », qu’on traduit habituellement par zodiaque, désigne la sphère extérieure, celle des étoiles fixes. « Tout ce qui est en dessous » peut donc désigner les sept planètes, plus la Terre.



Evangeliar Kaiser Heinrichs II vers 1000 BSB Clm 4454 fol-20v Bayerische StaatsBibliothek detail
Ainsi le vers énigmatique « Il tient en haut le zodiaque, et il tient tout ce qui est en dessous », est traduit graphiquement par les deux objets que tient le Christ :

  • dans sa main gauche l’arbre (à savoir le « signifer » auquel sont accrochées les sept planètes) ;
  • dans sa main droite le globe terrestre.


1400-20 Lyon BM MS.1351 038v Breviari d’amor
Breviari d’amor, 1400-20, Lyon BM MS.1351 038v

Or l’ordre de Ptolémée conduit naturellement à une représentation des sept planètes par couples, de part et d’autre du Soleil.



Evangeliar Kaiser Heinrichs II vers 1000 BSB Clm 4454 fol-20v Bayerische StaatsBibliothek schema
Avec toutes les précautions d’usage, cette présentation rappelle beaucoup les trois étages symétriques de l’arbre de notre miniature, encadré par les Quatre Eléments eux aussi présentées par couples.

Debout contre l’arbre dont les graines produiront, selon la tradition, le bois même de la Croix, le Christ apparaît ici comme le garant du Salut de l’Homme, mais aussi de l’Ordre du Cosmos.



Références :
[1] Voir le dictionnaire de Bruce Eastwood, Gerd Grasshoff, « Planetary Diagrams for Roman Astronomy in Medieval Europe, Ca. 800-1500 » https://www.jstor.org/stable/20020363
ou des sites spécialisés :
Diagrammes médiévaux :
http://repository.edition-topoi.org/collection/MAPD/search#by_manuscript_id_by_author_filter_key=calcidius;page=1
Manuscrits d’Aratus :
https://aratea-digital.acdh.oeaw.ac.at
[2] Anton von Euw, « Die Majestas-Domini-Bilder der ottonischen Kölner Malerschule im Licht des platonischen Weltbildes : Codex 192 d. Kölner Dombibliothek. » dans « Kaiserin Theophanu. Begegnung des Ostens und Westens um die Wende des ersten Jahrtausends. Gedenkschrift des Kölner Schnütgen-Museums zum 1000. Todesjahr der Kaiserin », 1991, T1, p 379-398
[3] Bianca Kühnel « The End of Time in the Order of Things : Science and Eschatology in Early Medieval Art. », 2003
[4] H. L. Kessler, « De una essentia innectunctur sibi duo circuli ». dans Jeffrey Hamburger; Brigitte M. Bedos-Rezak. « Sign and Design. Script as Image in Cross-Cultural Perspective (300–1600 CE) », 2016
[5] Je me suis permis de modifier légèrement la traduction très précise de M Foussart, « Aulae Siderae, vers de Jean Scot au roi Charles », Cahiers archéologiques vol 21 1971 p 84. Le mot discrimen porte l’idée très précise de point-limite, de moment critique, mais aussi l’idée générale de discernement. M Foussart le traduit par la périphrase « ordonnance de ces intervalles ». J’ai préféré ici « segmentation » (pour exprimer la division de l’année en plusieurs points critiques) et « discernement » dans la phrase plus générale du Codex Aureus.
[6] Paul-Edward Dutton, Edouard Jeauneau, « The verses of the Codex Aureus of Saint Emmeram » dans « Etudes érigéniennes » 1987 p 627
[7] Caroline Frésard « La relation du texte et de l’image en occident au XIème : l’architecture du texte et l’architecture de l’image chez Raoul Glaber ». Le texte de Maxime le Confesseur se trouve en annexe (p 188), en latin et traduit. https://www.academia.edu/3312733/La_relation_du_texte_et_de_l_image_en_occident_au_XI%C3%A8me_l_architecture_du_texte_et_l_architecture_de_l_image_chez_Raoul_Glaber
[8] Ce diagramme et celui qui le suit (Adam au centre du Paradis, entouré par les douze vents) sont étudiés en détail par Bianca Kühnel, [3], p 169 et sss

4 Paires de globes

25 avril 2022

Cet article de conclusion décrit une configuration très particulière : celle où un personnage brandit deux globes à égalité de hauteur.  

Chapitre précédent : 3 Le globe solaire

A Les disques d’Annus

<Annus 980 Sacramentaire, Fulda, Staatsbibliothek zu Berlin, Ms. theol. lat. fol. 192
Annus
Fragments d’un sacramentaire, Fulda, vers 980 , Staatsbibliothek zu Berlin, Ms. theol. lat. fol. 192

L’idée de personnifier l’année sous forme d’un vieillard apparaît au 10ème siècle, de manière assez mystérieuse : le seul antécédent est celui du char d’Hélios au centre de la roue des Mois (Vat. Gr. 1291), voir 2 Le globe solaire

Les textes ne suggèrent pas une grande profondeur symbolique :

L’année a 365 jours

Tercentenis bisque triceni quinque diebus

Dans un cycle de douze mois l’année tourne en 52 semaines.

Bissena mensuum verticine volvitur annus ebdom

En bas l’Automne fertile (Autumnus fertilus) et l’Hiver horrible (Hiemps horribilis) portent le médaillon de la Nuit (Nox). En haut le Printemps florissant (Ver floridus) et l’Eté fructueux (Aestas fructifer) portent la gloire du Jour (Gloria diei), au dessus de laquelle est écrit en caractère grec le nom Orion : dans Hésiode, c’est la constellation dont l’apparition et la disparition déterminent les travaux des champs.



Annus 980 Sacramentaire, Fulda, Staatsbibliothek zu Berlin, Ms. theol. lat. fol. 192 detail
Annus tient dans sa main droite une couronne verte avec des points dorés, en nombre indistinct, et de sa main gauche un serpent doré, qui monte vers l’Eté, puis vers le mois de Juillet. Il aurait été plus logique que ce serpent parte de la main droite, de manière à désigner le Printemps, puis le Premier mois de l’Année, Janvier. Mais de toute manière, la répartition linéaire des mois (deux échelles de haut en bas) est incohérente avec la répartition circulaire des saisons.

Certains ont prêté au disque et au serpent l’intention de symboliser l’Espace et le Temps. En fait, le disque n’a ici rien d’un globe : c’est une couronne tenue par le haut, la couronne verte et dorée de l’Année, qui mélange la couronne dorée du Jour et la couronne verte de la Nuit. Quant au serpent, c’est un objet purement graphique, qui permet de relier l’Année aux Saisons, puis aux Mois.


Annus 12eme Aoste cathedrale mosaiqueAnnus, 12ème siècle, cathédrale d’Aoste

La représentation habituelle d’Annus le place au centre des douze Mois, tenant dans ses bras ouverts les médaillons du Soleil et de la Lune. Cette composition n’a aucune intention astronomique, puisque les Mois sont placées à rebours des médaillons (ceux où le soleil domine sont du côté de la Lune). La roue est complétée aux angles par les quatre fleuves du Paradis.


Annus 12eme Mosaico_del_presbiterio_di_san_Savino_(Piacenza)Annus, 12ème siècle, presbytère de San Savino (Plaisance)

Ces représentations n’ont rien de stéréotypé : dans cette mosaïque contemporaine, les mois ont disparu, Annus a perdu son auréole et retrouvé sa barbe, et il tient directement entre ses doigts les visages du Soleil de de la Lune, sans passer passer par des médaillons : ceux ci-sont donc une simple facilité graphique, sans intention symbolique.


1142 Zwiefalten Stuttgart WSB Cod.hist.fol.415 fol 17vAnnus, 1142, abbaye de Zwiefalten, Stuttgart WSB Cod.hist.fol.415 fol 17v

L’erreur de la mosaïque d’Aoste a été corrigée ici : les mois sont à la même place, mais les deux Luminaires ont changé de main, complétés par les symboles de la Nuit et du Jour.


1150-75 Liber floridus Herzog August Bibliothek Cod. Guelf. 1 Gud. lat 2 31r Diagramm zu den sechs Tagen der Schöpfung (Makrokosmos) den sechs Altersstufen des Menschen (Mikrokosmos)Mundus Maior et Mundus Minor
Liber Floridus, 1150-75 Wolfenbuttel, Herzog August Bibliothek, MS 1-gud-lat p 67

Le schéma évolue encore, puisque la figure barbue du haut, qui tient dans ses mains les disques du Jour et de la Nuit, est accompagnée de deux autres disques, manquées Année et Mois : il ne s’agit donc plus à proprement parler d’Annus, mais de Mundus Major, le Grand Monde. Les six zones qui l’entourent mettent en rapport les six jours de la Création et les six âges de l’Humanité. Cette idée résulte d’étymologies fantaisistes (tirées du De divisionibus temporum de Bède), comme expliqué par l’inscription dans la couronne :

On dit que « monde » vient de « mouvement ». « Siècle » vint quand à lui de « six cultes », car c’est au travers des six âges du monde que la vie humaine est cultivée »

Mundus a motu dicitur. Saecula vero a seno cultu, quia per sex ętates mundi uita humana colitur.


Le Petit Monde, en dessous, porte au bout de ses quatre membres les disques des Eléments, plus deux disques marqués Hiver et Eté. Les six zones qui l’entourent sont les six âges de l’homme, comme expliqué par l’inscription dans la couronne :

Le petit monde est l’Homme, et ses âges sont composés par les éléments du monde, auxquels aucun repos n’est concédé »

Mundus minor id est homo et etates eius cum elementis mundi quibus nulla concessa est requies


On voit bien que ces deux représentations suivent leur logique propre, et ne recopient pas le schémas d’Annus, même si elles en reprennent deux procédés :

  • placer au centre d’un schéma circulaire une entité personnifiée
  • enrichir cette personnification d’un nombre pair de disques (quatre ou six selon les besoins).



B Les disques du Créateur

 

saint-savin-sur-gartempe Creation du Soeleil et de la LuneCréation du soleil et de la lune, Saint Savin Sur Gartempe, 12ème siècle

Dans ce type de composition, les deux luminaires ne sont pas symétrisés : Dieu vu de profil les met à leur place à l’intérieur du grand globe cosmique :

  • le geste des mains, la couleur doré et le voisinage avec l’auréole tendent à nous les faire voir comme deux disques ;
  • la couleur brune et le voisinage avec l’arbre en forme de champignon suggèrent, par contraste, que le cosmos est une sphère.

Mis à part cette élaboration très spécifique, la formule standard est celle d’un Créateur symétrique, élevant de part et d’autre les disques des luminaires, soleil à gauche et lune à droite. Cette formule résonne avec leur utilisation concurrente dans les Crucifixions (voir 2 Les anges aux luminaires).


sb-line

Le I de la Genèse

Initiale I 1125-30 Origene Homelies sur l'Ancien Testament St Omer BM MS 34 fol 1v IRHTInitiale I de la Genèse (détail),
1125-30, Origène, Homélies sur l’Ancien Testament, St Omer BM MS 34 fol 1v, IRHT

Les disques bleu et jaune représentent le Ciel et la Terre, puisqu’ils illustrent le « In principio » de la Genèse :

Au commencement Dieu créa le ciel et la terre

Genèse 1,1

In principio creavit Deus caelum et terram


In principio 1100-25 BL harley_ms_4772_f 1rInitiale I de la Genèse (détail),
Bible de Montpellier, 1100-25, BL Harley MS 4772, fol 1r

Dans cette autre initiale, le Dieu de la Genèse tient maintenant à pleine main les deux Luminaires. De manière très originale fait écho à la figure du Père celle du Fils, juste au dessus, encadrée à nouveau par le Soleil et la Lune personnifiés : l’illustrateur a profité de la forme du haut de la lettre pour suggérer la Crucifixion. Quant au Livre que le Christ bénissant ne tient pas, il a été confié à l’Ange à côté pour compléter, par le Verbe, cette évocation trinitaire.


Chandelier pascal abbaye de Postel 1149 MRAH BruxellesSpringer Trinitas Creator Annus fig 6Dieu le Père, Springer [1], fig 6 Chandelier pascal abbaye de Postel 1149 MRAH BruxellesLe Fils

Chandelier pascal, abbaye de Postel, 1149, MRAH Bruxelles

La base du chandelier comporte sur ses trois faces une représentation originale de la Trinité :

  • le Père tenant les globes du soleil et de la lune, au dessus d’un duel de guerriers ;
  • le Fils en gloire, au dessus d’un guerrier et d’un cerf ;
  • le Saint Esprit, évoqué par le baptême de Jésus par Saint Jean, au-dessus de deux hommes versant de l’eau par des urnes (le Jourdain).

Ceci résume l’interprétation de Springer. Selon l’interprétation antérieure (Squilbeck), les trois scènes représenteraient la vie du Christ : son baptême, son intronisation au ciel et son second avènement sur terre en tant que juge. Mais ce n’est pas parce que Dieu tient à égalité de hauteur les deux luminaires qu’il faut y voir un Christ-Juge : il s’agit simplement du Dieu créateur.


Bible de Souvigny 1175-1200 BM Moulins MS 1 IRHTBible de Souvigny, 1175-1200, BM Moulins MS 1, IRHT

La figure de Dieu tenant les deux luminaires devient de plus en plus courante dans les illustrations du Quatrième jour de la Création.


sb-line

Le I du Prologue de Saint Jean (Saint Omer)

 

Initiale I 1160-70 Concordance des Evangiles St Omer BM MS 30 fol 57 IRHTInitiale I du Prologue de Jean, Concordance des Evangiles, 1160-70 , St Omer BM MS 30 fol 57, IRHT [2]

Cette composition illustre un autre « In Principio », non plus dans l’Ancien Testament, mais dans le Nouveau : le Prologue de l’Evangile de Jean, d’une extrême densité théologique :

Au commencement était le Verbe,

et le Verbe était en Dieu,

et le Verbe était Dieu.

Il était au commencement en Dieu.

Jean 1,1-2

In principio erat Verbum

et Verbum erat apud Deum

et Deus erat Verbum.

Hoc erat in principio apud Deum. 

La lettre comprend trois figures de Dieu assis, présentant de subtiles différences :

  • en haut dans un médaillon, barbu avec une auréole simple, bénissant et tenant un livre ouvert ;
  • au centre le même mais dans une mandorle en lentille entouré du Tétramorphe, complété par un chrisme dans l’auréole et deux têtes de lion sur la chaise (faldistoire) ;
  • en bas dans un médaillon, barbu avec une auréole cruciforme à deux branches (la troisième étant en hors champ), assis sur un tertre herbu et tenant deux globes.


Une Trinité triandrique ?

Les commentateurs ([3], p 130) considèrent que les trois figures représentent, de haut en bas, le Père, le Fils et le Saint Esprit. Or la figure centrale n’a rien de particulièrement christique (le chrisme de l’auréole est partagé avec la figure du bas). Et la figure du bas ne ressemble à aucune représentation connue du Saint Esprit : il est pour le moins contre-intuitif de l’imaginer en bas de la pile, et les pieds par terre.

Par ailleurs les Trinités triandriques sont extrêmement rares en Occident. François Boespflug et Yolanta Zaluska [4], p 189) n’en relèvent que quatre jusqu’au XIIème siècle. Et toutes représentent les trois Personnes strictement identiques, assises côte à côte à égalité de dignité.


Pontifical de Sherborne 975-1000 Angleterre BNF lat 943 fol 5vLe Christ-Roi, fol 5v Pontifical de Sherborne 975-1000 Angleterre BNF lat 943 fol 6rLe Christ-Vainqueur, fol 6r Pontifical de Sherborne 975-1000 Angleterre BNF lat 943 fol 6vLe Christ-Homme, fol 6v

Pontifical de Sherborne, 975-1000, Angleterre BNF lat 943

Le seul cas comparable serait cette suite de trois figures debout, où la troisième se distingue par ses pieds posés sur terre et ses attributs différents (une palme et un livre vierge, au lieu d’une lance et d’un livre ornés de croix). Jane E. Rosenthal [5] a montré qu’il ne s’agit pas d’une Trinité, mais d’une succession de trois aspects du Christ, probablement liée au rituel de l’Ordination des évêques.

Il se pourrait donc que la « Trinité triandrique » de Saint Omer soit un autre cas d’une innovation iconographique sans lendemain, dans un contexte très particulier.


Un chef d’oeuvre calligraphique (SCOOP !)

Une première idée est que la division en trois de l’initiale correspond à la scansion si particulière du texte de Jean inscrit à droite, avec ses trois « ERAT ». Or, en rajoutant en bas à droite le verset 2, l’artiste a éliminé ce parallélisme immédiat.



Initiale I 1160-70 Concordance des Evangiles St Omer BM MS 30 fol 57 schema
C’est d’une autre manière que les neuf lignes du texte s’inscrivent dans le rythme ternaire de l’image :

  • les deux « In principio » (en blanc) marquent le haut et le bas de l’Initiale ;
  • deux « Verbum » (en jaune) désignent l’image du haut ;
  • deux « Deus » (en bleu) désignent celle du centre ;
  • un Deus et un Verbum désignent celle du bas.

Mon hypothèse est que les trois sections montrent trois images de la Divinité, qui se lisent selon la tripartition cosmique habituelle (telle qu’elle apparaît à la même époque dans certaines mandorles « cosmiques », voir 1 Mandorle double dissymétrique ) :

  • en haut le Verbe au plus haut des Cieux ;
  • au centre Dieu tel qu’il apparaît dans les visions des Prophètes (les têtes barbues dans les demi-médaillons latéraux) ;
  • en bas Dieu/Verbe sur Terre (créant le monde ou l’équilibrant ou le pesant).

Les trois étages de l’Initiale correspondraient donc à trois degrés de visibilité de Dieu :

  • en haut par l’esprit (Verbe seul) ;
  • au centre par ses Prophètes (Dieu seul) ;
  • en bas par sa Création (Dieu plus Verbe) ;

Réflexion sur la vision qui développe un autre passage du Prologue de Jean :

« Dieu, personne ne le vit jamais: le Fils unique, qui est dans le sein du Père c’est lui qui l’a fait connaître. » Jean 1, 18


Initiale I 1160-70 Concordance des Evangiles St Omer BM MS 30 fol 57 detail IRHT

L’image du bas est la plus énigmatique : elle démarque ostensiblement l’image courante du Dieu de la Genèse, mais remplace les deux Luminaires distincts par deux globes strictement identiques : l’hémisphère supérieure, une sorte de couvercle transparent à bouton, laisse voir une multitude de petites billes.


En aparté : le mystère de l’Ange OPERATIO

 

Fides Baptismus_Medaillon ancien retable de Saint-Remacle, 1150 Museum fur Angewandte Kunst Francfort Fides Baptismus, Museum für Angewandte Kunst Francfort Operatio_Medaillon ancien retable de Saint-Remacle, 1150 Kunstgewerbemuseum BerlinOperatio, Kunstgewerbemuseum, Berlin

Médaillons provenant du retable de Saint Remacle (Stavelot), vers 1150

L’objet contemporain qui s’en rapproche le plus est un autre casse-tête iconographique : cette boîte sphérique à bouton dans la manche gauche d’ OPERATIO.


dessin du retable de St Remacle (Stavelot), 1666 Musee Grand Curtius Liege.Dessin du retable de St Remacle (Stavelot), 1666, Musée Grand Curtius, Liège

Les deux médaillons étaient situés de part et d’autre d’une colombe, sous un fronton portant l’inscription suivante :

L’Esprit infusant aux terres les dons du ciel, par les Faits et par la Foi Remacle est monté vers les étoiles.

Spiritus infundens terris celestia dona, Factis atque fide Remaclus vexit ad astra


Effectivement, on voit au Paradis, à droite un Ange dialoguant avec Saint Remacle, et à gauche les deux patriarches Enoch et Hélie. Il ne fait pas de doute que la Colombe, la figure féminine FIDES et la figure masculine OPERATIO sont en rapport respectivement avec l’Esprit Saint, la Foi (de Saint Remacle) et les Faits (ses Actes) : ceci n’aidant guère à identifier l’objet sphérique. A noter que, pour souligner que les deux personnifications procèdent du Saint Esprit, leur auréole porte sept rayons (les Sept dons de l’Esprit).


Une boîte à hosties ?

Le médaillon FIDES BAPTISMUS représente deux notions associées : la Foi, et le sacrement du Baptême, évoqué par la cuve. Pour Marcello Angheben [3a], le médaillon OPERATIO représenterait lui aussi deux notions : les Bonnes Actions et l’Eucharistie, évoquée par le récipient fermé tenu respectueusement dans la manche : il pourrait donc s’agir d’une boîte à hosties, une pyxide. Il est néanmoins étrange que, pour évoquer l’offrande de l’hostie aux fidèles ou à Dieu, le couvercle soit fermé, alors que la cuve montre ostensiblement son eau.


Repas de fils de Job Bible de Floreffe BL Add 17738 fol 3v

Repas des fils de Job, Bible de Floreffe, BL Add 17738 fol 3v

Comme le note Marcello Angheben, ce type de récipient apparaît sur des tables (salière ou saucière ?), mais dans un contexte profane uniquement.


Un récipient pour les Saintes Huiles ?

Selon Susanne Wittekind [3b], il importe de distinguer :

  • d’une part le texte du fronton, qui s’applique au cas particulier de Saint Remacle  : sa foi et ses actes (factis) lui ont valu le Paradis ;
  • d’autre part l’image sous le fronton, qui illustre de manière générique les pouvoirs du Saint Esprit :  donner la Foi et Transformer (Operatio).

Ainsi les attributs des deux anges illustreraient les deux facettes du sacrement du Baptême : 

  • la cuve l’Ablution proprement dite (rite de purification qui ne concerne que le  Baptême) ;
  • le récipient sphérique l’Onction (qui manifeste le pouvoir opérant de Dieu et intervient dans plusieurs sacrements, dont le Baptême).

L’objet sphérique serait donc un récipient pour les Saintes Huiles.


Un argument décisif (SCOOP !)

Croix mosane 1150-75 Walters art museum Baltimore

Croix mosane 1150-75 Walters art museum Baltimore

Un argument décisif en faveur de l’interprétation de Susanne Wittekind est que, dans cette croix tout à fait contemporaine, l’ange FIDES, à droite, tient d’une main la cuve ouverte et de l’autre le pot à onguent ouvert.

 Cette image purement baptismale ne peut s’appliquer en rien aux deux globes de Saint Omer, identiques et remplis de billes.


Les grenades du Dieu-Verbe ?

Initiale I 1160-70 Concordance des Evangiles St Omer BM MS 30 fol 57 detail 2 IRHT

Sous toutes réserves, ils pourraient représenter deux grenades à demi-écorcées, montrant leur multitude de graines. Ces graines pourraient être associées aux motifs végétaux qui encadrent la figure et montent, par les bords ornés de feuilles (le bord droit est inachevé) jusqu’au médaillon supérieur : la symbolique serait celle de la multiplicité qui émane de la figure siamoise, Dieu plus Verbe, illustrant la suite immédiate du texte du Prologue de Jean  :

« Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe. » Jean 1,3


Je mentionne pour le plaisir une autre source textuelle, qui ne peut être qu’une étrange coïncidence (le manuscrit grec n’a été diffusé en Occident qu’au XVIème siècle) :

« Voyez la grenade entourée d’une écorce : l’intérieur se compose d’un grand nombre de petites cellules que séparent des membranes légères, et qui contiennent plusieurs grains. Ainsi, l’esprit de Dieu contient toutes créatures, et cet esprit, avec toutes les créatures, est dans la main de Dieu. Or, les grains, renfermés dans la grenade, ne peuvent voir ce qui est au delà de l’écorce, puisqu’ils sont dans l’intérieur ; ainsi, l’homme renfermé dans la main de Dieu, avec tous les autres êtres, ne peut apercevoir Dieu lui-même. » Théophile d’Antioche, « A Autolyque », I, 5


Un Dieu Arbitre (SCOOP !)

la pesee des actions 1160 ca Chasse de St Servais MaastrichtLa pesée des actions, vers 1160, Châsse de St Servais, Maastricht, photo [3a]

VERITAS, identifié à l’Ange à la balance, va peser dans ses plateaux les bonnes oeuvres (BONA OPERA) que lui apportent dans le pli de leur robe deux anges en vol. Ainsi sont matérialisées, par une multitude de petits disques, les offrandes effectuées durant leur vie par ceux qui attendent maintenant leur jugement. La symétrie est seulement rompue par les visages inquiets, tournés de toutes parts, de ceux qui se trouvent à la gauche de l’Ange.



Initiale I 1160-70 Concordance des Evangiles St Omer BM MS 30 fol 57 detail 3 IRHT
L’artiste de Saint Omer aurait-il superposé, à l’image du Créateur montrant les deux luminaires, celle du Juge scrutant les « Bona opera » des humains, transparentes sous son regard ? Le fait qu’il dirige ses yeux vers le globe à sa droite suggère qu’il s’agirait des Elus, le globe à sa gauche des Maudits.

Ainsi la troisième figure ne représenterait pas seulement Dieu créateur, mais aussi Dieu laissant à ses créatures le choix égal de le recevoir ou de le refuser :

« Il ( le Verbe) était dans le monde, et le monde par lui a été fait, et le monde ne l’a pas connu. Il vint chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais quant à tous ceux qui l’ont reçu, Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom. » Jean 1,10-12

Tout le problème viendrait donc de l’inachèvement de la miniature : le dessin était peut être destiné à être colorié, ce qui aurait rendu manifeste la dissymétrie entre des deux globes.



C Les disques de la « Trinité »

 

1140 ca Evangeliar aus St Aposteln Koln Rheinisches Bildarchiv W 244 fol 12vEvangéliaire de St Aposteln, vers 1140, Cologne, (c) Rheinisches Bildarchiv W 244 fol 12v

Au XIIème siècle apparaît la formule de la « Trinité à deux médaillons » [4], p 191] , où le Père tient à égalité de hauteur l’Agneau à main droite, la Colombe à main gauche. Peter Springer [1], le premier à avoir étudié cette iconographie, remarque qu’elle exploite ici l’analogie visuelle entre les deux Animaux supérieurs du Tétramorphe, l’Ange et l’Aigle, et les deux symboles trinitaires, l’Angeau et la Colombe.

Cette Majestas Dei très particulière fonctionne en bifolium avec un couple d’Apôtres :

  • Jean à gauche, montrant sur sa banderole le début de son Prologue ;
  • Pierre à droite avec ses clés.

Graphiquement, le Prologue est superflu, puisque Jean est identifié par son nom. L’insistance sur ce texte servait probablement à donner au lecteur une indication de lecture pour cette iconographie innovante : la Colombe représente le Verbe.


Initiale I Genese 1155 Antiquites judaiques Mons BU MS 333-352 fol 2v Springer Trinitas Creator Annus fig 4Initiale I de la Genèse 5 (fig 4 de Springer [1])
Antiquités judaïques, 1155, Mons BU MS 333-352 fol 2v

Pour Springer, l’origine de la Trinité à deux médaillons se trouve dans le Dieu Créateur à deux globes. Cette initiale du « In principio » de la Genèse montre la figure trinitaire entre en bas le buste de Flavius Josèphe (avec un bonnet de juif) et en haut celui de Saint Jean. La transition entre les deux motifs (du Dieu Créateur à la Trinité) aurait donc été motivée par l’illustration du « In principio », commun à la Génèse et au Prologue de Jean :

« Le lien entre l’INCIPIT de l’Ancien Testament et l’IN PRINCIPIO du Nouveau Testament s’effectue via l’idée de la préexistence du Messie, à la fois origine et but ; il incarne un plan de salut à deux pôles, l’un d’où vient et l’autre vers où aboutit toute la Création ; il est l’Alpha et l’Omega, le centre du cosmos créé et de la terre, dans le temps comme dans l’espace. Ce qui rend possible le remplacement de Sol et Luna par l’agneau et la colombe, c’est que la Trinité s’implique dès la Création. » ([1], p 33)


St Augustin Cite de Dieu 1250 ca Prague Bibl. du Chapitre Metropolitain MS A VII fol 1vSt Augustin, Cité de Dieu, vers 1250, Prague, Bibl. du Chapitre Metropolitain MS A VII fol 1

Pour P.Springer ([1], p 17), la composition de Cologne est probablement la source de cette résurgence du motif, un siècle plus tard. La Trinité est ici accompagnée par les trois mots du Sanctus, possible lien avec le Dieu Sabaoth de la Majestas Dei de Cologne.

La banderole du Père porte une invitation aux groupes situés en bas de l’image (Apôtre, Rois, Martyrs, puis Confesseurs, Vierges et habitants de la Bohème) :

Venez au don de la vie, vous qui quittez les vanités

Ad munus vite linquentes vana venite.


De part et d’autre la Sagesse et Saint Jacques portent leurs hymnes respectifs :

Moi je réside dans les hauteurs

J’ai vu le Seigneur face à face

Ego in altissimis habito

Video dominum facie ad faciem.


1150 ca Lectionnaire de Corbie Amiens BM 0142 f. 029v IRHTLectionnaire de Corbie, vers 1150, Amiens BM 0142 fol 029v, IRHT

François Boespflug et Yolanta Zaluska [4] ont complexifiée la généalogie proposée par Springer en ajoutant au corpus cette initiale H, contemporaine de la Majestas Dei de Cologne, mais qui va encore plus loin en substituant (et non en ajoutant) aux deux Animaux du Tétramorphe les deux symboles trinitaires.

Elle introduit un Sermon de Léon le Grand concernant la Pentecôte, sermon qui dans ce lectionnaire est prononcé à la Fête de Trinité (premier dimanche suivant la Pentecôte) :

Cette fête, très chers, vénérée sur la totalité du globe terrestre, c’est l’arrivée du Saint Esprit qui l’a consacrée

Hanc, dilectissimi, festivitatem toto terrarum orbe venerabilem, ille sancti Spiritus consecravit adventus,


Il n’y a ici aucun rapport ni avec le Dieu Créateur, ni avec Saint Jean : c’est par une sorte d’ellipse graphique, vu le peu d’espace disponible, que l’illustrateur a eu l’idée d’introduire les deux médaillons de la Trinité en haut de sa Majestas Dei. Celle-ci avait sans doute été choisie pour une toute autre raison : illustrer, sur un fond étoilé cosmique, l’idée d’omniprésence divine impliquée par « toto terrarum orbe ». L’iconographie qui nous occupe a donc probablement été réinventée ici, par la rencontre inopinée d’une fête et d’une sermon : raison pour laquelle elle n’a eu aucun lendemain.


1142 Libellus capitulorum Zwiefalten Stuttgart, Wurttembergische Landesbibliothek Cod.brev.128 fol 49vLibellus capitulorum (abbaye de Zwiefalten, 1142, Libellus capitulorum, Stuttgart, Wurttembergische Landesbibliothek Cod.brev.128 fol 49v

Le texte qui accompagne l’image est un montage de citations, librement associées à la Trinité :

O profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles ! (Romains, 11,33)…

En effet, ils sont trois qui rendent témoignage sur la terre, l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois n’en font qu’un. (Jean, 1re épître, 5,7-8) De même dans le ciel ils sont trois, le Père, le Verbe et l’Esprit, et ils ne font qu’un. »

Ce qui nous est annoncé (« ses voies incompréhensibles« ) nous est immédiatement confirmé par le parallélisme impossible entre :

  • une Trinité terrestre (le Saint Esprit qui agit par l‘Eau (du baptême) et le Sang (de l’Eucharistie) ;
  • la Trinité céleste habituelle : Père / Fils (Verbe) / Esprit


 

Cette méthode de composition par association de textes suggère une méthode similaire pour concevoir l’image, par association des schémas correspondant à différents mots prélevés dans le texte :

  • le médaillon de l’Agneau (pour les mots « Fils » et « Sang ») ;
  •  le médaillon de la Colombe (pour le mot « Esprit » )
  • les mains levées pour le mot « Sagesse », selon sa représentation habituelle dans l’initiale O :

Sapientia Bible de Jumieges 1075-1100 Rouen, BM, 0008 (A. 006) fol 221v IRHTBible de Jumièges 1075-1100 Rouen, BM, 0008 (A. 006) fol 221v ,IRHT

Cette image a donc pu être recréée ex nihilo, sans que l’artiste ait vu auparavant une des rares Trinités avec médaillons.


Origines multiples des Trinités à médaillons (SCOOP !)

Trinite a medaillons schema

Ce schéma résume les relations que l’on peut établir entre les rares exemples existants de Trinité à médaillons et leurs différentes sources iconographiques. Plutôt qu’une origine unique, celle du Dieu créateur comme le proposait Springer, je pense plutôt à plusieurs inventions concomitantes, vers 1140-50, dans des traditions graphiques et avec des intentions différentes.

La formule de la Trinité à médaillons, qui apparaît en plusieurs lieux dans une étroite fenêtre temporelle, puis disparaît totalement, s’inscrit parmi les expérimentations graphiques du début du XIème siècle, dont certaines auront un succès durable.


Une innovation concomitante : le Trône de Grâce

Trone de Grace 1100 ca Perpignan BM MS 1 fol 2v IRHTTrône de Grâce, vers 1100, Perpignan BM MS 1 fol 2v, IRHT

Ce dessin est un des plus anciens exemples d’une autre de ces iconographies innovantes,  la formule dite du Trône de Grâce, qui combine en une seule image les deux qu’ont était habitué à voir se succéder dans les Sacramentaires (voir 2 Une figure de l’Incommensurable ) :

  • la Majestas Dei pour illustrer le Vere Dignum ;
  • la Crucifixion pour le Te igitur.

Pour en faire une représentation de la Trinité, il restait à rajouter la colombe. L’artiste a pensé ici à la solution du médaillon, mais il l’a compliquée à loisir : en le transformant en un anneau qui passe derrière l’oiseau, puis dans la main du Père, puis entre le bras du Fils et la Croix. Comme l’a noté F.Boespflug ([6], p 185), il se crée ainsi une sorte de perspective impossible, peut être voulue, où la colombe se trouve à la fois en avant de l’anneau et en arrière de la croix. Complexe graphiquement, ce médaillon/anneau a dû être rajouté pour servir de mandorle autour cette troisième Personne, et montrer sa Divinité.

La colombe trouvera bientôt sa place stabilisée, sans médaillon superflu, sur la verticale entre le Père et le Fils. On peut imaginer que c’est la concurrence avec cette représentation trinitaire très solide qui a causé l’élimination rapide de la formule à deux médaillons.



D Les médaillons théoriques

Dans des images à but démonstratif, le schéma a deux médaillons peut illustrer d’autres triades, ou se réduire à la simple mise en balance de deux notions.

Les trois vertus théologales

Springer Trinitas Creator Annus fig 18Vienne, ONB cod 1367 fol 92v, Springer [1], fig 18

Le schéma à deux disques induit une hiérarchie implicite : la Charité est la vertu principale, suivie de la Foi puis de l’Espérance.

Au revers du phylactère quadrilobé de Waulsort, au musée de Namur, on retrouve ces vertus, complétées par l’Humilité, toute quatre représentées sous forme de figures ailées. La Charité tient deux disques avec le double commandement :

Amour de Dieu, Amour du Prochain

Dilectio Dei, Dilectio Proximi.


Le couple Faculté/ volonté

Hortus deliciarum Char de l'avarice 1159-75 fol 203vChar de l’Avarice (c’est à dire le Diable), fol 203v Hortus deliciarum Char de la Misericorde 1159-75 Facultas Voluntas fol 204rChar de la Miséricorde (c’est à dire le Christ), fol 204r

Hortus deliciarum, 1159-75

Dans ce bifolium, l’Avarice tient dans sa main droite une griffe à trois dents, et dans sa main gauche des pièces de monnaie. Le texte dans la couronne extérieure la décrit ainsi :

L’avarice vit misérablement dans un vêtement sordide et tient un croc à trois dents à cause de sa rapacité

Male vivit sordido cultu avaritia et tenet in manu tridentem propter rapacitatem


La Miséricorde montre à égalité de hauteur deux couronnes sur lesquels sont inscrit « Facultas » et « Voluntas ». Comme l’explique Gérard Cames [7], il s’agit de l’illustration très précise d’un sermon de Saint Augustin sur la Charité :

« Dieu couronne la disposition intérieure là où il ne trouve pas la faculté ». Les deux couronnes récompensent également celui qui peut faire la Charité comme celui qui ne peut pas, mais en a la volonté. »



Références :
[1] Peter Springer « Trinitas-Creator-Annus: Beiträge zur mittelalterlichen Trinitätsikonographie » Wallraf-Richartz-Jahrbuch Vol. 38 (1976), pp. 17-45 https://www.jstor.org/stable/24657178
[3a] Marcello Angheben, « Les reliquaires mosans et l’exaltation des fonctions dévotionnelles et eucharistiques de l’autel », Codex aquilarensis, 32, 2016, p. 171-208. https://www.academia.edu/36781851/_Les_reliquaires_mosans_et_l_exaltation_des_fonctions_d%C3%A9votionnelles_et_eucharistiques_de_lautel_Codex_aquilarensis_32_2016_p_171_208
[3b] Susanne Wittekind, « Altar – Reliquiar – Retabel: Kunst und Liturgie bei Wibald von Stablo » p 234 et 266 https://books.google.fr/books?redir_esc=y&hl=fr&id=ViweFAQetvcC&q=operatio#v=snippet&q=operatio&f=false
[4] François Boespflug, Yolanta Zaluska, « Le dogme trinitaire et l’essor de son iconographie en Occident de l’époque carolingienne au IVe Concile du Latran (1215) », Cahiers de Civilisation Médiévale Année 1994 37-147 pp. 181-240 https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1994_num_37_147_2591
[5] Jane E. Rosenthal « Three Drawings in an Anglo-Saxon Pontifical:Anthropomorphic Trinity or Threefold Christ? » the Art Bulletin Vol. 63, No. 4 (Dec., 1981), pp. 547-562 https://www.jstor.org/stable/3050163
[6] François Boespflug « Une histoire de l’Eternel dans l’art, Dieu et ses images »

3 Le globe solaire

24 avril 2022

Dans quelques cas bien repérés, le globe ne représente pas la Terre, mais le Soleil.

Article précédent : 2 Les anges aux luminaires



Le globe d’Hélios à Rome

Apollo-Helios casa apolline Pompei Museo nazionale naplesApollon-Hélios provenant de la Casa Appoline, Pompéi, Musée National, Naples

Dans la fresque de Pompéi, Hélios-Appolon auréolé et couronné de sept rayons tient :

  • d’une main le fouet de son char,
  • de l’autre le globe bleu du cosmos marqué du khi platonicien (équateurs terrestre et céleste, voir Majestas Dei et astronomie ).

Antonianus d'Aurelien 270-75 (RIC V 64)
Antonianus d'Aurelien 270-75

Antoninien d’Aurélien (270-75)

Lorsque Aurélien introduit dans l’Empire le culte unificateur du Soleil invaincu (sol invictus), celui-ci est représenté piétinant ses ennemis,

  • soit en combattant, tenant une torche et un arc,
  • soit en vainqueur, levant le bras droit et tenant dans la gauche le globe du pouvoir.



Antonianus de probus 276-282Antoninien de Probus, 276-282.

Sous Probus est attribué à Sol invictus l’iconographie du char d’Hélios. Le dieu est debout, tenant de la main gauche la lance et le bouclier (ce n’est pas un globe).


Synthèse sur le globe d’Hélios, à Rome :

  • il a été conservé presque uniquement sur des monnaies ;
  • il n’est jamais présent lorsqu’Hélios est figuré sur son  char ;
  • il n’est jamais marqué d’une croix, sauf tout à la fin, à l’époque de la conversion de Constantin.



Le globe d’Hélios à Byzance

 

Mosaic_in_Maltezana_at_Analipsi,_Astypalaia,_5th_c_AD,_Pantokrator_zodiac_waves_seasons_Astm04b Mosaic_in_Maltezana_at_Analipsi,_Astypalaia,_5th_c_AD,_Pantokrator_zodiac_Astm20

Le Soleil Pantocrator, le Zodiaque et les Saisons
Mosaïque de Maltezana, Analipsi (Ile d’Astypalaia), 5ème siècle.

Hélios est ici représenté en buste avec sa couronne à sept rayons, toujours avec sont fouet dans la main droite et son globe bleu céleste dans sa manche gauche. C’est un des tous premiers exemples d’une composition nouvelle (où du moins dont il ne reste aucune trace païenne) : le Soleil au milieu du cercle du Zodiaque, avec les quatre Saisons aux écoinçons.



Le globe d’Hélios en Palestine

 

Mosaique de Hamat-Tiberias (seconde synagogue) fin 4eme siecle ZodiaqueMosaïque de Hamat-Tiberias (seconde synagogue), fin du 4ème siècle

On retrouve cette composition dans plusieurs synagogues de la Palestine byzantine, entre le 4ème et le 6ème siècle. Le médaillon central reprend l’iconographie du Sol invictus sur son char, avec son auréole, ses sept rayons et son fouet.

Cette représentation figurée et antiquisante, très surprenante dans un contexte spécifiquement juif, a fait l’objet d’interprétations contradictoires :

  • appropriation locale du Sol Invictus pour représenter Dieu, un des exemples de l’imprégnation juive de l’époque par la culture gréco-latine – les inscriptions de la mosaïque sont en grec (Erwin Goodenough) ;
  • bien au contraire, preuve d’un séparatisme juif par rapport aux Chrétiens qui rejetaient comme païenne la représentation du Zodiaque (Steven Fine, « Art anf Judaïsm », 2010).

Après avoir résumé les cinq principales interprétations, Benjamin W. Anderson ([1], p 66 et ss) rappelle la description par Flavius Josèphe du temple d’Hérode :

« Les sept lampes (tel était le nombre des branches du chandelier) représentaient les planètes, puisqu’elles surgissaient en même nombre du candélabre ; les pains sur la table, au nombre de douze, le cercle du zodiaque et l’année ; tandis que l’autel des parfums, par les treize épices odorantes dont il était rempli, venant de la mer des terres inhabitables et inhospitalières, signifiait que toutes choses sont de Dieu et pour Dieu. » Josephus, Bellum Judaicum, V.210-218

J’emprunte à Anderson sa conclusion raisonnable :

« tandis qu’il n’y avait aucune raison particulière de représenter le zodiaque ou d’autres iconographies ptolémaïques à l’intérieur des églises de l’Antiquité tardive, le souvenir du temple d’Hérode et la libéralisation croissante des attitudes juives envers les arts figuratifs, à cette époque, suffisent à expliquer la présence du zodiaque dans ces synagogues. »

Reste le point qui nous intéresse : la mosaïque de Hamat-Tiberias est le tout premier exemple du soleil debout sur son char et tenant un globe bleu, qui plus est quadriparti. Le contexte juif excluant toute référence à la croix, cette quadripartition mérite explication.


Le globe quadriparti d’Hélios 


Denier Domitien 88-96Denier de Domitien, 88-96 Constance II 348-351 RIC 129 (VIII, Antioch)Constance II 348-351 RIC 129 (VIII, Antioche)
  • Dans le contexte païen de la monnaie de Domitien, le croisement orthogonal des deux équateurs n’est qu’une variante (rare) du khi platonicien ;
  • Dans la monnaie de Constance, il devient un symbole christique, associé au Phénix de la Résurrection.  

Une représentation hébraïque du Firmament (SCOOP !)

Mosaique de Hamat-Tiberias (seconde synagogue) fin 4eme siecle Helios

Comme dans les monnaies romaines, le globe quadriparti garde sa valeur astronomique  :  on distingue d’ailleurs, à l’intérieur des quadrants, un motif en étoile (six points dorés autour d’un septième).

Mais pourquoi alors avoir rajouté, à l’extérieur de la sphère, un couple croissant / étoile qui n’apparaît dans aucune monnaie romaine ? On trouve quelquefois une étoile isolée (monnaie de Constance II) ou bien, dans le cas très particulier du Denier de Domitien, les sept étoiles de la Grande Ourse (voir 1 Epoque romaine).

Ce détail a en fait une grande importance. Il prouve que le globe ne représente pas seulement  la sphère céleste, royaume du dieu Hélios ; mais qu’il a été récupéré pour illustrer un concept spécifiquement hébraïque : le Firmament tel qu’il est décrit dans la Génèse, peuplé au quatrième jour par les étoiles et les deux luminaires :

« Dieu dit:  » Qu’il y ait des luminaires dans le firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit; qu’ils soient des signes, qu’ils marquent les époques, les jours et les années, et qu’ils servent de luminaires dans le firmament du ciel pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi. Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, le plus petit luminaire pour présider à la nuit; il fit aussi les étoiles » Génèse, 14, 18.

Ainsi la figure centrale, si proche en apparence d’Hélios, a été récupérée de manière transitoire pour représenter Dieu créateur du Monde. Cette iconographique spécifiquement juive a totalement disparu par la suite.



Le Ptolémée du Vatican

Ce manuscrit byzantin exceptionnel, réalisé durant l’iconoclasme, est actuellement daté des années 750. Des indices dans les tables numériques laissent penser qu’il recopie un modèle plus ancien, sans doute du 4ème siècle. Je m’appuie encore ici sur les éléments présentés par Benjamin W. Anderson dans sa thèse [1].

 

750 ca Vat. Gr. 1291 fol 9r, Tables faciles de PtolemeeTable du Soleil
Vers 750, Tables faciles de Ptolémée, Vat. Gr. 1291 fol 9r

Cette table montre, sur trois anneaux concentriques, les douze signes du zodiaque, les douze mois personnifiés et des figurines nues, blanches et noires, symbolisant le jour et la nuit. Le diagramme était valable pour une année seulement (impossible malheureusement à déterminer précisément) et indiquait, par exemple, que « le soleil entrerait dans le Bélier le 20 mars, vingt minutes après la fin de la cinquième heure du soir ». ([1], p 110).


750 ca Vat. Gr. 1291 fol 9r, Helios et tables du Soleil Tables faciles de Ptolemee detail 583 ca L'empereur Maurice Tiberius Ceinture de Kyrenia METMédaillon de l’empereur Maurice Tiberius (Détail de la ceinture de Kyrenia) vers 583, MET, New York

Le médaillon central est très comparable à certains médaillons impériaux byzantins. Hélios, avec sa couronne à sept pointes, tient dans sa manche gauche un globe bleu et un fouet, qui se recourbe deux fois pour suggérer, de manière sans doute délibérée, une sorte de croix patriarcale ([1], p 108). Le timon du char (absent sur le médaillon de Maurice Tiberius) est une autre trouvaille élégante permettant de christianiser la vieille formule du « sol invictus »

De même que l’Empereur byzantin porte le globe de son pouvoir terrestre (ici surmonté d’une Victoire offrant une couronne de lauriers), de même le Dieu solaire porte l’emblème de son royaume céleste, dont tout au long de l’année il visite les douze provinces.

« Il serait certainement faux de décrire la figure centrale de la table du Soleil comme un portrait de l’empereur régnant (donc de Constantin V). Mais on peut à juste titre la décrire comme une représentation de la fonction impériale dans toute sa portée cosmique. Ainsi la tension entre la loi cosmique intemporelle et la spécificité d’une année donnée, que traduit l’ensemble de la table solaire, se retrouve dans la figure centrale, à la fois soleil cosmique et basileus terrestre, ce dernier plus comme principe que comme personne. Cela peut difficilement être un accident. Nous avons répété ci-dessus les raisons de croire que le Ptolémée du Vatican était une commande impériale. » ([1], p 111).


750 ca Vat. Gr. 1291 fol 9r, Helios et tables du Soleil Tables faciles de Ptolemee detailTable du Soleil, fol 9r 750 ca Vat. Gr. 1291 fol 47r Lune et table des epactes, Tables faciles de PtolemeeTable de la Lune, fol 47r

Le manuscrit contient un diagramme jumeau, dédié à la Lune et permettant le calcul des épactes (nombre de jours à ajouter à l’année lunaire pour qu’elle soit égale à l’année solaire). Aux quatre chevaux correspondent deux boeufs, dont les cornes font écho au croissant du diadème. Séléné tient un fouet dans la main droite et probablement les rênes dans la main gauche. La présence de cette image jumelle invite à ne pas inverser les termes : l’artiste n’a pas cherché à représenter Hélios en empereur byzantin, mais a repris des figurations bien établies de Séléné et d’Hélios, cette dernière ayant par ailleurs été récupérée par l’iconographie impériale.


Le globe solaire médiéval

 

10eme Saint-Gall, Stiftsbibliothek, MSSol, p 107 10eme Saint-Gall, Stiftsbibliothek, MS 902 p 106Luna, p 106

10ème siècle, Saint-Gall, Stiftsbibliothek, MS 902

Côté occidental, on trouve dans ce manuscrit carolingien pratiquement les mêmes figures (avec des torches à la place des fouets), preuve de la large diffusion de la formule.



1000 ca Aratus Boulogne BM MS 0188 fol 32v IRHTLe Soleil et la Lune
Phénomènes d’Aratus, traduction par Germanicus, vers 1000, Boulogne, BM MS 088 fol 32v

Les illustrations de ce manuscrit recopient un manuscrit carolingien de l’époque de Louis le Pieux (814-40) [2]. Cette page n’y figure pas, mais il pourrait s’agir d’une page disparue, auquel cas cette figuration serait pratiquement contemporaine du Ptolémée du Vatican. La Lune suit cependant un modèle différent : son char est vu de côté et, au lieu du fouet habituel, elle tient à deux mains un grand calame. Les illustrations ne suivent pas le texte d’Aratus [3], ce qui rend ce détail impossible à expliquer.

Une autre particularité est que les chevaux d’Hélios sont identifiés individuellement, par un extrait d’un commentaire de Stace par Lactance [4], décrivant de droite à gauche les quatre chevaux. Juste avant cet extrait, le texte de Lactance précise :

On dit que Phébus a quatre chevaux, dont les noms sont Zantheus, Zantus, Etheus et Dios. Soit les quatre saisons de l’année, soit les quatre commutations du jour : par là, ces noms mêmes montrent comment le soleil change selon les heures du jour.

Quattuor equos fertur habere Phoebus; quorum nomina, haec sunt, Zantheus, Zantus, Etheus et Dios. Vel quattuor tempora anni vel quattuor commutationes diei; unde et ipsis nominibus ostenditur quomodo sol muteter per diurnas horas.


1055-56 Ripoll Hyginvs, Astronomica (c) vat reg lat 123 fol 164rSol, fol 164r Luna, fol 187r

Astronomica d’ Hyginus, 1055-56, copié à Ripoll, (c) Biblioteca Apostolica Vaticana Reg lat 123

Dans cette copie catalane, la Lune tient une torche à la main gauche, comme dans le manuscrit de Saint Gall, et un fouet dans la main droite. Pour le Soleil en revanche, le copiste a rompu la symétrie et remplacé le fouet par un fleuron. Il ne s’agit pas d’une erreur – puisqu’il a très bien compris la torche et le fouet de la Lune – mais d’une modification intentionnelle : le globe, non plus bleu mais gris, a été probablement compris comme une figure de la Terre, florissante grâce au Soleil.


sb-line

La tapisserie de Gérone 

 

1100 ca Tapisserie Cathedrale de Gerone detail soleilDies solis 1100 ca Tapisserie Cathedrale de Gerone detail luneDies Lunae

Tapisserie de la Création, vers 1100, cathédrale de Gérone

Selon plusieurs auteurs, c’est le manuscrit de Ripoll qui aurait inspiré les figures de part et d’autre de cette grande tapisserie de la Création, toujours avec les quatre chevaux pour le Soleil et deux boeufs pour la Lune.

Le Soleil est représenté tenant son sceptre et son fouet dans sa main droite, et dans sa main gauche un globe marqué d’une petite croix. On l’explique en général par la nécessité de christianiser une figure païenne [5], étrange nécessité qui ne s’était jamais manifestée auparavant. Si l’on remarque que l’apparition de cette croix s’accompagne de celle des roues à quatre rayons, il est logique de penser que l’artiste a plutôt voulu insister, par ces quaternités, sur le rôle du Soleil comme maître des Saisons (idée qui était d’habitude seulement portée par les quatre chevaux). Le globe aurait donc ici un sens cosmique limité : le royaume du Soleil, mais réduit à la gestion des Saisons.


1100 ca Tapisserie Cathedrale de Gerone detail annusAnnus

En haut au centre de la tapisserie, Annus porte lui-aussi un disque dans sa manche gauche, qui est clairement la roue de l’Année, avec ses douze points sur le pourtour. 



1100 ca Tapisserie Cathedrale de Gerone schema 1
Hansueli F. Etter [6] explique la place insolite du Soleil, entre les mois de Février et de Mars, par le fait que c’est le moment de l’année où les jours commencent à rallonger. Il remarque aussi que les trois médaillons forment un triangle équilatéral autour de la roue centrale, qui illustre la Création du Monde. Les numéros indiqués sont ceux des jours de la Genèse : on notera que le troisième est manquant (la Création de la Terre et des plantes) et qu’ils ne se suivent pas, mais sont plutôt disposés selon des symétries gauche-droite et haut-bas. Sur cette disposition très inhabituelle, qui témoigne d’une recomposition en profondeur, voir l’étude de Jacques Paul [7].

A noter que le médaillon marqué en orange contient une seconde occurrence du couple Soleil/Lune, en buste :
1100 ca Tapisserie Cathedrale de Gerone detail division des eaux
Il s’agit ici d’illustrer le Jour 4 : la création des deux luminaires, ainsi que des étoiles, venant peupler le firmament qui a été créé au jour 2.

Mais le plus grand mystère de la tapisserie de Gérone reste sa composition d’ensemble, puisque tout la partie inférieure manque : il est clair en tout cas que le cycle de la Création ne se situe pas au centre de la tapisserie, mais seulement au centre du registre supérieur, le registre inférieur étant perdu.


La reconstruction de Swanson

Parmi toutes les reconstructions proposées, celle de Rebecca Swanson ([8], p 210 et ss) est la plus simple et la plus convaincante :

  • aux angles les fleuves du Paradis (en bleu sombre) ;
  • sur les côtés, les mois (en bleu clair) dans l’ordre des aiguilles de la montre ;
  • en haut, Annus au centre des quatre saisons ;
  • en complément, deux héros, Samson et Hercule, représentant une constellation de Printemps (le Bouvier) et une constellation d’Eté (Hercule) ; deux autres constellations (en rose) auraient figuré en bas, par symétrie.

Pour le bord inférieur, Swanson présume qu’une autre quaternité aurait fait pendant aux Saisons du haut, et propose les quatre Eléments (en gris), autour d’un médaillon central restant à déterminer.

Une autre reconstruction (SCOOP !)

J’ai représenté ici ma propre proposition, qui s’appuie sur le fait que les médaillons latéraux ne représentent pas le Soleil et le Lune astronomiques, mais « DIES SOLIS » et « DIES LUNAE », les jours de la Semaine associés à ces dieux antiques . Or le manuscrit de Ripoll comporte justement, dans les pages qui suivent les médaillons SOL et LUNA, cinq autres médaillons représentant les autres planètes, personnifiées à la mode antique (fol 170 a 174 [9] ) .

La tapisserie aurait ainsi comporté, dans son registre inférieur, un second cycle disposé dans l’ordre des aiguilles de la montre (en jaune) : celui des sept planètes, ou plutôt des sept jours de la semaine.

Ainsi la tapisserie de Gérone permettait de contempler deux cycles :

  • en haut celui des Mois entourant la Grande Semaine de l’Ancien Testament, la Création (en bleu clair), celle-ci recomposée selon des symétries en croix (en vert) ;
  • en bas celui des Jours entourant l’Invention de la Croix, en référence à la semaine-glé du Nouveau Testament : la semaine sainte, entourant les scènes de l’Invention de la Croix. 


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Autres globes solaires médiévaux

 

1050-1100 Scholium de duodecim zodiaci signis et de ventis BNF Latin 7028 fol 154Scholium de duodecim zodiaci signis et de ventis, 1050-1100, BNF Latin 7028 fol 154 .

On retrouve ici le même diagramme, facilement christianisé en modifiant, du salut à la bénédiction, le geste de la main droite. La couronne à sept rayons a été remplacée par une couronne à douze rayons, évoquant les mois mais aussi les apôtres. Quant au globe « céleste et impérial », il est ici marqué d’une étoile à huit branches , le symbole habituel du Soleil dans les computs ([10], p164) : manière de signifier qu’Hélios est désormais subordonné à Christos.

Bianca Kühnel ([10], p167) s’étonne qu’une telle image synthétique, fusionnant les deux figures du Christ (au centre des quatre évangélistes) et d’Hélios (au centre des quatre saisons) ne soit pas apparue avant cette date relativement tardive.

J’ai montré par ailleurs (voir Majestas Dei et astronomie) que la Majestas Dei du Codex aureus de Saint Emmeran effectuait cette synthèse dès l’époque carolingienne, mais d’une manière allusive et poétique, dans un manuscrit de grand luxe destiné à la cour. Sans doute la synthèse ostensible d’attributs païens et chrétiens aurait-elle été jugée scandaleuse dans des cercles moins érudits.

Bianca Kühnel ([10], p 169) fait l’hypothèse intéressante que la fusion des deux types de schémas, astronomiques et religieux, au tournant de l’an mil, aurait à voir avec les grandes peurs eschatologiques qui caractérisent cette période.


<>Bibel aus St. Kastor in Koblenz, Pergament (Foto: © Rheinisches Bildarchiv Köln, rba_c004316)Dieu créateur (Frontispice de la Genèse)
Bible de saint Castor de Coblence, 1100-25, Pommersfelden, Schlossbibliothek, Inventar-Nr. Cod. 333-334

Le même globe solaire à huit rayons, complété par l’inscription « Fiat lux », représente ici le Cosmos au moment de sa création. L’image respecte les trois zones classiques des Majestés ottoniennes (voir 1 Mandorle double dissymétrique) :

  • la Terre,
  • le Ciel (en bleu, sous l’Arc en Ciel)
  • le Ciel du Ciel (en vert), lieu de l’Eternité où résident les anges aux encensoirs et les lettres alpha et omega.

Le texte du haut commente cette zone immuable :

Ici (sur cette enluminure) la création des choses a donné à tous son être propre.

Omnibus esse suum dedit hic conceptio rerum


Le texte du bas s’applique à la zone sous l’arc-en-ciel, zone des mouvements réglés par le Seigneur-Soleil :

L’année instable court sur ses traces. Le jour lui-même n’est rien sinon la présence du Soleil.

Annus non stabilis sua post vestigia currit. Ipse dies nichil est nisi quod presentia solis.


1055-86 Bible de st Hubert BRB MS II 1639 fol 6v BruxellesFrontispice de la Genèse
1055-86 Bible de st Hubert BRB MS II 1639 fol 6v Bruxelles

Cette illustration est intéressante pour ses deux petits globes, chacun ayant une signification différente.
Autour du Christ, les quatre médaillons représentant les Eléments sont organisés, de haut en bas, dans l’ordre croissant du « poids » que Platon leur attribue dans le Timée :

  • le Feu (poids VIII) tient dans ses mains le croissant de la Lune et le globe du Soleil ;
  • l’Air (poids XII) tient un cor symbolisant les vents et un globe représentant « le ciel supérieur qui, selon Adalbold, est joint à la convexité de la sphère céleste » ([11], p 226) ;
  • l’Eau (poids XVIII) tient une rame et un vase qui se vide ;
  • la Terre (poids XXVII) tient une bêche et un plant.



Article suivant : 4 Paires de globes 

 

Références :
[1] Benjamin W. Anderson « World Image after World Empire: The Ptolemaic Cosmos in the Early Middle Ages, ca. 700-900 » Phd 2012 https://repository.brynmawr.edu/dissertations/51/
[4] John M. Burnam « The Placidus commentary on Statius by Lactantius Placidus » , 1901 https://archive.org/details/placiduscommenta23lact/page/16/mode/2up?q=nona+hora+
Textes de l’image :

Nam Zantheus interpretatur rubeus et mane sol rubet.
Xantus floridus; et tertia hora diei sol quasi floret dum inquo (in quartam) profectus est.
Etheus aereus est in meridie sol igneus et ferventior videtur et ideo quasi aereus.
Dios clarus et nona hora descendente sole clarior liquet esse

[6] Hansueli F. Etter « The Creation Tapestry of Girona (Spain) from around 1100: When Paganism, Judaism, Christianity and Islam were United » 2020
[7] « La tapisserie de la Création. Étude sur la signification d’une œuvre d’art » dans Jacques Paul , « DU MONDE ET DES HOMMES » https://books.openedition.org/pup/7037?lang=fr
[8] Rebecca Swanson, « La nova identitad del tapis de la Creatió » dans Carles Mancho, « El brodat de la Creació de la Catedral de Girona » 2018
[10] Bianca Kühnel « The End of Time in the Order of Things : Science and Eschatology in Early Medieval Art. », 2003
[11] Richard H.Putney, « Creatio et redemptio : the Genesis monogram of the St Hubert Bible »

1 Globes en main

23 avril 2022

De taille plus importante que le disque palmaire (voir 2 Une figure de l’Incommensurable ), le globe tenu à main gauche est presque toujours un insigne de pouvoir : du Christ-Roi, d’un Archange, d’un Ange, ou encore de Lucifer. Après un panorama rapide de ces cas, cet article examinera quelques exceptions.

Le Globe du Christ-Roi

Dans l’immense majorité des cas, le globe dans la main gauche du Seigneur porte une marque christique ou est surplombé d’une croix : il extrapole le globe du Pouvoir à la Royauté cosmique, dont procède la Royauté terrestre.

Antependium Bale 1015-22 Cluny_Museum_ParisAntependium de Bâle, 1015-23, Musée de Cluny (détail).

Au centre de ce devant d’autel, les deux donateurs (l’empereur Henri II et son épouse Cunégonde) se prosternent aux pieds du Christ, désigné comme :

Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs

Rex regum et D(omi)n(u)s dominantiu(m)

Il porte dans sa main gauche un globe frappé d’un chrisme entre l’alpha et l’omega, qui symbolise ce pouvoir suprême et éternel.

  • A sa droite; l’archange combattant, Michaël porte à main gauche l’étendard et à main droite un globe marqué seulement d’une petite croix, emblème classique des archanges qui souligne leur pouvoir militaire, comme nous le verrons plus bas ;
  • A sa gauche, l’archange Gabriel, celui de l’Annonciation, ne s’occupe pas de combattre, mais de transmettre la parole de Dieu : ce pourquoi il tient dans sa main droite son bâton de messager, et tend la paume gauche vers l’avant, dans un geste de prise de parole.

Cette composition savante [1] témoigne de la codification très précise, à l’époque ottonienne, du globe comme figure du pouvoir.

Heinrich_V Chasse de Charlemagne, ap 1182-1215, Cathedrale Aix la ChapelleL’Empereur Heinrich V, Châsse de Charlemagne, 1182-1215, Cathédrale d’Aix la Chapelle 1205-Chasse-de-Notre-Dame-de-Tournai-par-Nicolas-de-VerdunChrist en majesté, Châsse de Notre-Dame de Tournai, Nicolas de Verdun, 1205

L’Empereur, vice-roi du Christ ici-bas, ne diffère de lui que par la couronne (substitut terrestre de l’auréole) et le geste de la main droite : l’un place sous son sceptre ses terres, l’autre sous sa bénédiction la Terre : deux nuances du globe crucigère.


Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 fol 12vDieu envoyant l’Archange Gabriel à Marie, fol 12v Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 fol 14Majestas Dei, fol 14

Psautier Shaftesbury, Angleterre, 1225-50, British Library Lansdowne 383

Ce psautier baigne dans l’imagerie royale : couronne ou chrisme marqué REX.


Le globe dans la main

La position du globe, à main gauche puis à main droite, est ici particulièrement intéressante.

Dans la première image, Dieu ordonne de la main droite à l’Archange d’aller, en compagnie de l’Esprit Saint en approche, porter son message à Marie : le globe crucigère, à main gauche, indique à la fois le pouvoir royal et la direction à prendre, celle de la Terre (ce pourquoi il est vert et nuageux).

Dans la seconde image en revanche, le globe est passé dans la main droite au dessus de la donatrice prosternée, qui se présente donc par la droite du Christ : cette position, contraire à l’humilité, est habituellement celle du don – pour que le Christ puis recevoir l’objet de la main droite – ou de l‘invitation – en réponse à la main bénissante (voir 2-3 Représenter un don ). Or ici nous ne sommes dans aucun des deux cas.

Par sa dorure, le globe prend une connotation plus abstraite, comme insigne du pouvoir divin. Il y a de fortes présomptions que la donatrice soit Adeliza de Louvain, veuve du roi d’Angleterre Henri I. Elle serait donc représentée ici en tant que veuve, quittant l’autorité du Roi pour se soumettre désormais aux commandements du Christ-Roi. Quoiqu’il en soit, il est clair que cette image très exceptionnelle a une forte composante biographique.


Le globe du Créateur

Elevé au ciel de la main gauche plutôt que tenu à hauteur de taille, le globe prend une nuance cosmique, sans la notion d’incommensurabilité que portait le disque digital miniature (voir 2 Une figure de l’Incommensurable).

Apocalypse Douce 1265 -70 _Christ_proclaimed_by_the_elders Bodleian Ms180 p.039Dieu acclamé par les Vieillards, Apocalypse Douce, 1265 -70, Bodleian Ms180 fol 039 Breviary of Chertsey Abbey Bodleian Library MS. Lat. liturg. d. 42 fol 11rBréviaire de l’abbaye de Chertsey, vers 1300,Bodleian Library MS. Lat. liturg. d. 42 fol 11r

Le globe terrestre en T commence à se populariser à partir de 1250 : c’est le lointain prémisse de la formule dite du Salvator Mundi qui n’apparaîtra que deux siècles plus tard (voir 7 Le Christ debout et le globe).


Gossouin_de_Metz_Image_du_Monde 1320-25 BnF, Français 146 fol 136v Gallica
Gossouin de Metz, L’Image du Monde, 1320-25, BnF, Français 146 fol 136v, Gallica.

Dans cette image à vocation encyclopédique, la globe blanc quadriparti représente la Création en général, détaillée en dessous sous forme d’un emboîtement de sphères (pour leur description, voir 5 L’âge d’or des Majestas).


Missel du cardinal Betrand de Deux 1335 Vat Arch. Cap.S.Pietro.B.63 fol 188vMissel du cardinal Betrand de Deux, 1335, Vat Arch. Cap.S.Pietro.B.63 fol 188v

Dieu en Majesté est ici entouré des neuf hiérarchies angéliques. Ni leur ordre, ni leurs attributs, ne sont parfaitement fixés [1a]. On peut néanmoins proposer la lecture suivante, de haut en bas et de droite à gauche :

  • 9 SERAPHINS : en rouge, au plus près du Seigneur ;
  • 8 CHERUBINS : avec des couronnes ;
  • 7 TRONES : représentés en Juges, avec leur calotte rouge ;
  • 6 DOMINATIONS : avec des clés ;
  • 5 PRINCIPAUTES : avec des portes fortifiées ;
  • 4 PUISSANCES : avec des lettres cachetées ;
  • 3 VERTUS : luttant contre des démons ;
  • 2 ARCHANGES : priant ;
  • 1 ANGES (gardien) : assistant les mourants


Missel du cardinal Betrand de Deux 1335 Vat Arch. Cap.S.Pietro.B.63 fol 188v detailDétail Traité d’astrologie et de médecine, vers 1450, UB Tübingen MD 2 fol 322v

Le globe est constitué de neuf couches colorées autour de la Terre, qui évoquent les niveaux de la hiérarchie angélique, mais aussi probablement d’autres hiérarchies appréciées par la pensée médiévale.

Plus tardif, le schéma cosmique de Tübingen dessine au centre une Terre composée de deux hémisphères – Ertreich (le royaume terrestre) et Helle (l’Enfer) – d’où partent quatre hiérarchies à neuf niveaux  :

Hiérarchie Angélique Humaine Cosmique Infernale
1 Angeli Michahel Luna Stagnum ignis
2 Archangeli Gabrihel Mercurius Terra oblivionis
3 Virtutes Bichtiger Venus Terra tenebrosa
4 Potestates Bischoff (évêque) Soll Tartarus
5 Principatus Fursten (prince) Mars Gehenna
6 Dominationes Herren (seigneurs) Jupiter Erebus
7 Troni Apptln (apôtres) Saturnus Barathrum
8 Cherubin Ppheten (prophètes) Cherubin Styx
9 Seraphin Seraphin Seraphin Archeronta (Achéron)
9 Heiligen (saints) Patriarches Flegethon (Phlégéton)


Les globes poitevins

Les fresques du Baptistère St Jean et Ste Radegonde

baptistere St Jean et St Radegonde Poitiers_intérieur1Fresques 11ème siècle
Baptistère St Jean et Ste Radegonde, Poitiers.

Ces fresques très complexes, où diverses époques se mêlent, ont été débrouillées par Marc Thibout [2]. Au dessus de l’arc triomphal, on rencontre la scène assez rare de l’Ascension du Christ, entre deux anges et les apôtres.


baptistere St Jean et St Radegonde Poitiers Roi offrant globe au Chist triomphant debut 13eme baptistere St Jean et St Radegonde Poitiers Constantin offrant globe et sceptre au Chist triomphant

En contrebas, se trouvaient quatre cavaliers, dont l’un est désigné par l’inscription « Constantin ». Les deux les mieux conservés chevauchent en tenant un globe de la main gauche ou de la main droite, l’autre main tenant les rênes ou le sceptre dans le cas de Constantin. Il n’est donc pas douteux qu’il s’agisse d’un globe impérial. Le « cavalier Constantin », assez fréquent dans l’art roman de l’Ouest de la France, résulte probablement d’une assimilation entre cet empereur et le premier des quatre Cavaliers de l’Apocalypse.

Y. Labande-Mailfert [3], se basant sur des commentaires d’Orose et d’Adam Scot, identifie quant à elle ces cavaliers à l’ensemble des souverains chrétiens qui « accourent vers le centre pour offrir au Christ un monde, image des terres qu’ils gouvernent ».


baptistere St Jean et St Radegonde Poitiers debut 13eme Chist triomphant PoitiersFresque du XIIIème

Dans l’abside, le Christ élève le globe impérial dans sa main gauche. La fresque, quoique plus récente que celles des quatre cavaliers, recouvre des fresques antérieures. Il n’est donc pas impossible que le globe dans la main du Christ soit celui que les cavaliers lui ont apporté.

L’originalité de ce programme iconographique pourrait expliquer la fréquence de ces globes élevés de la main gauche, dans d’autres fresques poitevines.


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Les globes de Sainte Radegonde de Poitiers

13eme refait au 19eme Sainte Radegonde PoitiersFresque du 13ème, refaite au 19ème
Eglise Sainte Radegonde, Poitiers

Il est impossible de porter un jugement sur la fresque de la voûte, très vigoureusement « restaurée » vers 1850 par Honoré Hivonnait. On ne connaît pas l’état initial des trois disques :

  • celui que le Christ présente dans sa manche gauche,
  • celui que la Vierge en dessous élève dans sa main droite
  • celui dans la main gauche du Christ en buste :

Eglise Sainte-Radegonde, Poitiers


Eglise_Sainte-Radegonde_de_Poitiers_131 cle de voute de la chapelle Sainte-Madeleine Eglise Sainte-Radegonde, Poitiers.

Chapelle Sainte-Madeleine, fin XIIIème, Eglise Sainte-Radegonde, Poitiers

La chapelle Sainte-Madeleine présente dans sa clé de voûte un Dieu trônant et portant un petit globe dans sa main gauche, au dessus des symboles des quatre Evangélistes et des huit consoles en forme de têtes de rois et de reines.

Dans ce contexte particulier d’une ancienne salle capitulaire, il est probable que le globe a ici sa valeur impériale (le Roi des Rois) plutôt que la valeur cosmique d’un disque palmaire.



Le globe de l’archange

525-550 Archange-Byzantine_ivory British MuseumArchange, Ivoire byzantine, 525-550, British Museum

On pense que ce panneau formait probablement un diptyque avec un panneau représentant l’Empereur Justinien, auquel l’archange remettait ce globe crucigère : il s’agit donc d’un globe impérial habituel, emblème du pouvoir sur la Terre, mais délégué par Dieu à l’empereur.


Christus-Maria-Diptychon. Constantinople 550 ca Staatliche Museum, Berlin

Diptyque du Christ et de Marie, Constantinople, vers 550, Staatliche Museum, Berlin

Ici en revanche, le globe non crucigère, mais marqué par deux grands cercles orthogonaux; représente le globe céleste, royaume de Marie reine des Cieux.


383-88 Solidus de Maximus British museumSolidus de Magnus Maximus, 383-84, British Museum

Nous avons vu apparaître ce globe en X dans les mains de deux co-empereurs divinisés, comme symbole flatteur, à l’antique, d’un pouvoir de type cosmique (voir 1 Epoque romaine ). Dans ce cas particulier, la forme en X favorisait l’idée d’union et de cohésion du pouvoir, tandis que la forme en croix aurait pu suggérer une partition. Remarquons aussi que, graphiquement, la forme du X se prête à la préhension latérale et par dessous.


dittico_di_murano,_avorio,_500-550_ca Museo Nazionale ravennaDiptyque de Murano (détail), 500-550, Museo Nazionale, Ravenne

Deux siècles plus tard, cette composition byzantine montre, de part et d’autre de deux anges élevant une croix dans un clipeus à l’antique, deux archanges tenant un étendard cruciforme. Le fait que l’artiste n’ait  pas représenté les deux globes marqués d’une croix, montre une claire séparation des symboles dans le monde byzantin :

  • le globe en X, lu désormais comme un khi, représente le pouvoir céleste du Christ ;
  • le globe crucifère représente le pouvoir terrestre de l’Empereur.

Auparavant divinisé (« deus » ou « filius dei »), l’empereur byzantin n’est plus que le représentant du Christ sur terre, partageant son pouvoir avec le patriarche.


Cefalu-duomo-Madonna-archangels avant 1148Mosaïque de Cefalù, avant 1148

On voit ici dans les mains des archanges Michel et Uriel le globe byzantin sous sa forme médiévale la plus courante (une croix en haut d’un mont), en alternance avec l’autre symbole beaucoup plus rare dans les mains de Raphaël et Gabriel (une croix entre deux monts).


1263 Jugement particulier Pesee des ames San Pellegrino BominacoJugement particulier, 1263, San Pellegrino, Bominaco

A Bominaco, l’archange Michel effectue le Jugement particulier d’un défunt [4] derrière un meuble en forme d’autel : d’où une ambiguïté visuelle entre le globe archangélique et une hostie. Le monogramme (la croix en haut du mont) a probablement été choisi pour son contraste avec le fléau incliné : il exprime l’ordre divin du monde, délivré de Satan et remis en équilibre.



Le globe de l’ange

Dans l’orfèvrerie rhénane et mosane

Le globe est parfois décerné à de simples anges, sans doute par assimilation avec celui des archanges. Exceptionnellement, ce disque représente une hostie.

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Chasse de St Heribert 1146-60 , eglise de Deutz (Cologne)Chasse de St Héribert 1146-60 , église de Deutz (Cologne)

Les quatre anges lateraux portent un disque marqué d’une croix selon les quatre combinaisons gauche/droite et main nue/main voilée. La couleur bleu ciel confère aux disques une valeur cosmique, et exclut qu’il s’agisse d’hosties.



Chasse de St Heribert 1160 ap , eglise de Deutz (Cologne) toitLa même chasse présente sur un des pans du toit d’autres possibilités de combinaisons, dans les émaux comme dans les figures en repoussé.


Petit triptyque Dutuit 1150 ca Petit PalaisPetit triptyque Dutuit, vers 1150, Petit Palais

Ce petit reliquaire montre, de part et d’autre des reliques de la vraie Croix, deux anges en pied portant le roseau et la lance. En haut des volets avec les reliques des douze apôtres, deux autres anges portent un disque à main nue, de la main gauche et de la main droite.

M.Angheben ([5], p 99) voit dans ces disques des hosties, et identifie ces anges à celui dont il est question dans la prière du « Supplices » :

« Nous vous en supplions, Dieu tout-puissant, ordonnez que ces offrandes soient portées par les mains de votre saint Ange sur votre autel céleste, à la vue de votre divine majesté »

« Supplices te rogamus, omnipotens Deus, jube hæc perferri, per manus sancti Angeli tui, in sublime altare tuum in conspectu divinæ majestatis tuæ »

L’interprétation théologique de cet ange transportant les offrandes est très obscure [6], et il n’en existe pas de représentation certaine. Le seul cas où un disque mosan est indiscutablement une hostie est celui-ci :

Croix mosane 1150-75 Walters art museum BaltimoreCroix mosane 1150-75 Walters art museum Baltimore

L’ange qui exhibe une hostie blanche et un ciboire est ici une allégorie de l’Espoir (SPES), de même que son compagnon portant un agneau représente l‘Innocence et le troisième avec une cuve baptismale la Foi. Isoler l’ange du haut pour y voir celui du Supplices est donc difficile, d’autant que la main de Dieu située en dessous contrarie l’idée de l’autel céleste et du regard de Dieu.


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L’ange du « Supplices »

1100-20_Tavant_Eglise_Fresque_abside photo J.Mossot structurae.netAbside, 1100-20, église de Tavant (photo J.Mossot, structurae.net)

Marcello Angheben ([7], p 145) reconnaît également l’ange du Supplices dans les figures difficilement lisibles, en bas à gauche de la Majestas Dei de l’abside. Leurs gestes d’offrande, en contrebas de la figure divine, viennent  à l’appui de cette interprétation.


Un cinéma eucharistique (SCOOP !)

Une large frise divise le ciel de l’abside en deux registres, chacun montrant la même succession de couches colorées :

  • en haut sont placés les deux Animaux qui volent, l’Ange et l’Aigle ;
  • en bas on trouve tout ce qui marche : les deux autres animaux (le Lion et le Taureau), la procession des trois anges, flanqués par deux figures composites (séraphins par leur six ailes, chérubins par les boules de feu sous leurs pieds).

Le fait que les anges processionnaires se soient posés au premier étage de ce ciel à deux étages renforce l’idée qu’il sont montés depuis le rez-de-chaussée, à savoir l’autel terrestre où se déroule l’Eucharistie.



1100-20_Tavant_Eglise_Fresque_Anges gauche
La gestuelle des trois anges décompose en trois temps l’idée d’élévation :

  • le premier tient le ciboire à deux mains, en dessous de la ligne d’horizon ;
  • le deuxième élève une hostie de la main gauche ;
  • le troisième élève l’hostie des deux mains, dans le geste de l’Ostension.



1100-20_Tavant_Eglise_Fresque_Anges droite
Les trois anges de la partie droite, malheureusement très abimés, montrent des gestes différents, mais qui semblent suivre une logique similaire :

  • le premier (en partant de la droite) est illisible ;
  • le deuxième tient une coupe de sa main gauche baissée, en élevant sa main droite vide ;
  • le troisième élève la coupe de la main gauche, avec le même geste de la main droite.

Les anges de Tavant pourraient donc bien être une décomposition en six figures de l’ange du Supplices montrant à Dieu les offrandes : à gauche l’hostie, à droite le vin.


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Une iconographie très spécifique, où deux anges portent les disques du Soleil et de la Lune, fait l’objet du chapitre suivant : 2 Les anges aux luminaires.

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Le globe de Lucifer

12eme Le Createur entre Lucifer et St Michel BSB Ambrosius Ambrosii hexaemeron libri VI - BSB Clm 14399 fol 1v12eme, Le Créateur entre Lucifer et St Michel, BSB Ambrosius Ambrosii hexaemeron libri VI – BSB Clm 14399 fol 1v

Lucifer est ici monté sous deux aspects :

  • avant sa chute, à la droite du Créateur, avec son sceptre et son globe d’archange ;
  • après sa chute, en bête sauvage capturée par Saint Michel archange.


Hortus Delciarum Premier jour de la creation 1 et 2

Dieu créant les anges, Lucifer en gloire
Hortus deliciarum, 1159-75, brûlé en 1870, fol 3r

Texte du haut :

Dieu tout puissant et bon se trouve en haut, gérant les choses divines

omnipotens dominus divina bonus gerens exstat

Textes du bas :

Lucifer, sceau de la perfection, plein de sagesse et d’une beauté parfaite, dans les délices du Paradis

paraphrase d’Ezéchiel 28,12

Lucifer signaculum similitudinis plenus sapientia et perfectus decore in deliciis paradisi

Tu étais le chérubin oint pour protéger; je t’avais placé sur la sainte montagne de Dieu

Ezéchiel 28,14

tu cherub extentus et protegens et posui te in monte sancto Dei

Lucifer en gloire porte son sceptre et  son globe d’archange protecteur. Le monticule placé sur ses pieds illustre « la sainte montagne de Dieu ».

Hortus Deliciarum Premier jour de la creation 3 et 4Hortus deliciarum, 1159-75, dessin de Christian Moritz Engelhardt (1812), dans R. Green, Herrad of Hohenbourg: Hortus Deliciarum, fol 3v

Le verso de la page montrait la suite et la fin de l’histoire [8], où Lucifer déchu n’a plus de globe :

Scène du haut :

« Lucifer conçoit son plan contre le créateur »

Sur la banderole déroulée :

« Je monterai dans les cieux; au-dessus des étoiles de Dieu, j’élèverai mon trône; je m’assiérai sur la montagne de l’assemblée, dans les profondeurs du septentrion; je monterai sur les sommets des nues, je serai semblable au Très-Haut ! » Isa. 14:13-14

Ce texte explique pourquoi Lucifer ne tient plus les insignes du pouvoir  : il élève ses mains nues vers le haut entre  deux anges complices, dans la posture conventionnelle de l’Ascension (et il commence à déployer ses ailes).

Scène du bas :

« Michel et ses anges combattaient contre le dragon; et le dragon et ses anges combattaient; mais ils ne purent vaincre, et leur place même ne se trouva plus dans le ciel. » Apocalypse 12:7

Texte à gauche de Lucifer:

« Letifer ou Satanas ou Diabolus tombe avec ses conspirateurs, à savoir les démons, comme la foudre du ciel. Autrefois, il était semblable au Très-Haut, maintenant il n’est même plus égal au plus bas, c’est-à-dire aux êtres humains ».



Autres significations

Dans de rares exemples le globe porté à main gauche n’est pas un emblème du Pouvoir.

Dans l’Apocalypse de Trèves

Une pierre blanche

Trierer_Apokalypse_fol_8v Pergame 800-50Fol 8v, Apocalypse de Trèves, codex 31 880-900-Apocalypse-de-Cambrai-BM-Cambrai-Ms.-386-fol-4v-Smyrne IRHTFol 4v,Apocalypse de Cambrai, BM Ms 386

L’Eglise de Pergame, 800-50

Dans ces deux seuls exemplaires connus d’une Apocalypse carolingienne, l’illustrateur de Cambrai, en recopiant celui de Trèves, a rajouté un « globe » dans la main gauche de l’ange. Il sert ici à particulariser l’épisode de Pergame grâce à un détail caractéristique du texte, la pierre blanche :

« A celui qui vaincra, je donnerai de la manne cachée; et je lui donnerai une pierre blanche, et sur cette pierre est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit. » (Apocalypse 2,17).


Le symbole des Nations

Trierer_Apokalypse_fol_33r Nations 800-50
Jean et le roseau d’or, fol 33r
Apocalypse de Trèves, 800-50, Staatsbibliothek Trier Cod 31

Les personnages du bas illustrent le passage :

« Puis on me dit:  » II faut encore que tu prophétises sur beaucoup de gens : nations, langues et rois.  »

Apocalypse 10, 11

et dicunt mihi oportet te iterum prophetare populis et gentibus et linguis et regibus multis

Les rois ont pour attribut une couronne, et les langues des mains qui s’agitent. Le troisième attribut, le globe tenu dans la manche droite (marqué d’une croix ou du motif des deux monts) est donc l’attribut distinctif des nations.


Trierer_Apokalypse_fol_61r Agneau et arbre de vie 800-50Fol 61r, Apocalypse de Trèves, 800-50, Staatsbibliothek Trier Cod 31 880-900-Apocalypse-de-Cambrai-BM-Cambrai-Ms.-386-fol-43 Agneau et arbre de vie IRHTFol 43, Apocalypse de Cambrai, BM Ms 386

La Jérusalem céleste, avec l’Agneau et l’Arbre de vie

« Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre y apporteront leur magnificence » Apocalypse 21,24

On reconnaît à gauche la figuration des nations avec leur globe au motif à deux monts, cette fois complété par une croix (Trèves) ou une boucle (Cambrai).

Ces exemples ont l’intérêt de montrer que tenir le globe dans la manche n’implique pas un caractère sacré : c’est ici un signe de respect envers un emblème profane.


1060 BNF 12117 fol 106v1060, BNF 12117, fol 106v

Cette page illustre la Chronologie biblique établie par Saint Jérôme [9]. A gauche de la chouette incarnant la Sagesse figure Salomon, tête de liste du Quatrième âge (colonne de gauche). La colonne de droite, le Cinquième Age, ne liste que des rois païens sans iconographie précise : ils sont illustrés par un roi générique, dont les deux disques ornés de signes étranges évoque des nations lointaines.


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Dans le Commentaire sur l’Apocalypse

Bodleian-Library-MS-Bodl-352_00024_fol-5v_reducedVers 1150, Allemagne MS. Bodleian 352 fol 5v

Ce Commentaire sur l’Apocalypse très spécial (lointain descendant du type de l’Apocalypse de Trèves) propose trois disques différents.

Un bonnet

Dans l’image concernant l’église de Laodicée, le disque bleu tenu de la main droite vers le bas est un bonnet, qui va avec la tunique bleue tenue par un autre aide :

« je te conseille de m’acheter de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche; des vêtements blancs pour te vêtir et ne pas laisser paraître la honte de ta nudité… » Apocalypse 3,18


Une pierre précieuse

Dans la main gauche de Dieu, le disque rouge qui fait cependant au livre rouge représente probablement le jaspe et la sardoine qu’évoque le texte juste au dessus :

« Celui qui était assis avait un aspect semblable à la pierre de jaspe et de sardoine » Apocalypse 4,3


Une hostie

Bodleian-Library-MS-Bodl-352_00025_fol-6r_reducedVers 1150, Allemagne MS. Bodleian 352 fol 6r

Dans l’image suivante, le livre grandit et devient doré :

Puis je vis dans la main droite de Celui qui était assis sur le trône un livre écrit en dedans et en dehors, et scellé de sept sceaux. Apocalypse 5,1

La couleur dorée rend sacré et abstrait ce livre que l’artiste renonce à représenter.

L’agrandissement et la dorure contaminent également l’objet de la main gauche, que la proximité avec deux des coupes dorées des Vieillards apparente à une hostie. A noter l’objet bleu de forme variable qu’ils tiennent dans l’autre main, et qui n’est autre qu’une harpe :

« les vingt-quatre vieillards se prosternèrent devant l’Agneau, tenant chacun une harpe et des coupes d’or pleines de parfums, qui sont les prières des saints. » Apocalypse 6,8


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Dans le Cantique des cantiques 

Frontispice-du-Cantique-des-cantiques-Reichenau-vers-1000-Bamberg-Staatsbibloithek-Bibl.22-fol-5rFrontispice du Cantique des cantiques, Reichenau, vers 1000, Bamberg Staatsbibliothek Bibl.22 fol 5r

Cette illustration, la plus ancienne connue du Cantique des Cantiques, constitue la partie droite d’un bifolium à l’iconographie unique, qui a été très commenté [10]. Je n’aborde ici qu’un détail ordinairement négligé, le disque dans la main gauche du Seigneur.

La mandorle circulaire constitue l‘initiale O de la première phrase du Cantique des Cantiques :

Qu’il me baise des baisers de sa bouche.

Osculetur me osculo o(ris sui).

Le texte, qui se poursuit au verso, est agrémenté des commentaires d’Alcuin (pseudo-Isidore). Celui-ci interprète le verset 4 : « Entraine-moi après toi; courons ! Le roi m’a fait entrer dans ses appartements » de la manière suivante :

Pour que je te suive en montant au ciel
Confiante en la joie à l’intérieur de la patrie céleste.

Ut te ascendentem in caelum sequar
Fide in gaudia caelestis patriae interna.

C’est pour illustrer ce commentaire que l’artiste a adapté l’image habituelle de la Majestas Dei :

  • en accentuant l’aspect de véhicule ascensionnel :
    • deux anges (réduits à la tête) retiennent par en haut la coque dorée,
    • deux autres (en pied) traversent cette coque pour soutenir par en bas le globe-siège, très exceptionnel à l’époque ottonienne (voir 4 Art ottonien et Beatus ) ;
  • en montrant à droite l’Eglise dialoguant avec un ange qui s’apprête à lui donner l’accès à l’intérieur de la patrie céleste  :

Frontispice du Cantique des cantiques Reichenau vers 1000 Bamberg Staatsbibloithek Bibl.22 fol 5r detail egliseLes sept enfants noirs qui s’abritent sous son manteau illustrent le verset 5 « Je suis noire mais belle, filles de Jérusalem » tel qu’interprété par Alcuin :

La voix de l’Eglise affligée. Noire dans l’affliction des persécutions, mais belle dans l’ornement de ses vertus.

Vox Ecclesiae de suis pressuris. Nigra in pressuris persecutionum, sed formosa in decore virtutum.

Le détail de l’enfant dont elle voile les yeux traduit probablement le verset suivant : « Ne prenez pas garde à mon teint noir, c’est le soleil qui m’a brûlée » ainsi interprété par Alcuin :

Ne me regarde pas, si j’étais méprisée et rejetée par les hommes à cause de la tempête des tentations

Nolite mirari , si hominibus despecta sim foris ob temptationum æstus


Une logique calligraphique (SCOOP !)

Le copiste a donc suivi, comme il a pu, les interprétations alambiquées d’Alcuin : mais rien, ni dans le texte ni dans le commentaire, n’explique la présence du globe doré.



Frontispice du Cantique des cantiques Reichenau vers 1000 Bamberg Staatsbibloithek Bibl.22 fol 5r schema
L’anneau externe (en bleu) centré sur l’ombilic du Seigneur (voir 3 Mandorle double symétrique ), constitue l’initiale d’Osculetur. Les trois cercles dorés -la mandorle, le globe-siège et le globe dans la main – évoquent les trois O qui suivent : jeu calligraphique confirmé par le O isolé de Oris, qu’il aurait été bien plus lisible de placer au verso.


Frontispice du Cantique des cantiques Reichenau vers 1000 Bamberg Staatsbibloithek Bibl.22 fol 5r schema detailJPG Frontispice du Cantique des cantiques Reichenau vers 1000 Bamberg Staatsbibloithek Bibl.22 fol 5r schema 2

A la rencontre des deux disques à l’intérieur de la capsule divine répond, à l’extérieur, celle des deux O jointifs du baiser et de la bouche.



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Références :
[1] Sur les subtilités des deux vers de l’inscription voir Francis Salet, « L’inscription de l’autel de Bâle (compte-rendu) », Bulletin Monumental Année 1958 116-1 pp. 75-77 https://www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_1958_num_116_1_8761_t1_0075_0000_6
[1a] Barbara Bruderer Eichberg, « Les neuf choeurs angéliques: origine et évolution du thème dans l’art du Moyen Âge » Université de Poitiers CNRS, Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, 1998 https://www.persee.fr/doc/civme_1281-704x_1998_ths_6_1
[2] Marc Thibout « Les peintures du baptistère Saint-Jean de Poitiers » Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France 1972 pp 52-54 https://www.persee.fr/doc/bsnaf_0081-1181_1974_num_1972_1_8117
Pour des images détaillées, voir https://foucautalain9.wixsite.com/patrimoine-urbain/single-post/les-peintures-murales-du-baptist%C3%A8re-saint-jean-de-poitiers
[3] Labande-Mailfert Y., « Les peintures murales du baptistère Saint-Jean de Poitiers », Études d’iconographie romane et d’histoire de l’art, Poitiers, 1982, p.247-261
[4] Marcello Angheben, « Le Jugement dernier de Fossa dans la perspective des deux jugements », Hortus Artium Medievalium, 21, 2015, p. 406-420. https://www.academia.edu/33768274/_Le_Jugement_dernier_de_Fossa_dans_la_perspective_des_deux_jugements_Hortus_Artium_Medievalium_21_2015_p._406-420
[5] Marcello Angheben, « Les reliquaires mosans et l’exaltation des fonctions dévotionnelles et eucharistiques de l’autel », Codex aquilarensis, 32, 2016, p. 171-208. https://www.academia.edu/36781851/_Les_reliquaires_mosans_et_l_exaltation_des_fonctions_d%C3%A9votionnelles_et_eucharistiques_de_lautel_Codex_aquilarensis_32_2016_p_171_208
[6] FRANÇOIS POHIER « Les mystères liturgiques de la prière « Supplices » » https://www.introibo.fr/Les-mysteres-liturgiques-de-la
[7] Marcello Angheben « Sculpture romane et liturgie », dans P. PIVA (dir.), Art médiéval. Les voies de l’espace liturgique, Paris, 2010, p. 131-179 https://www.academia.edu/33763237/Sculpture_romane_et_liturgie_dans_P_PIVA_dir_Art_m%C3%A9di%C3%A9val_Les_voies_de_l_espace_liturgique_Paris_2010_p_131_179?email_work_card=title
[9] Hieronymi Stridonensis presbiteri Opera omnia: post monachorum Ordinis S. Benedicti e Congregatione S. Mauri apud Garnier Frates et J.P. Migne Successores, 1846 p 873 https://books.google.fr/books?id=l9FQAAAAcAAJ&pg=PA873&dq=a+salomone+usque+ad+roboam&hl=fr&newbks=1&newbks_redir=0&sa=X&ved=2ahUKEwiC-b-RpNn1AhUrzIUKHb9-BzkQ6AF6BAgDEAI#v=onepage&q=a%20salomone%20usque%20ad%20roboam&f=false
[10] Voir par exemple Isabelle Marchesin « Le corps et le salut : quelques aspects de l’illustration du Cantique des cantiques au Moyen Age », dans « Il Cantico dei Cantici nel Medioevo, Atti del convegno Internazionale dell’Università degli Studi di Milano e della Società Internazionale per lo studio del Medioevo Latino, Gargnano, 22-24 maggio 2006 p 287 https://www.academia.edu/6266380/Le_corps_et_le_salut_quelques_aspects_de_l_illustration_du_Cantique_des_cantiques_au_Moyen_Age

8 Autres significations

22 avril 2022

Ce dernier article est consacré aux disques digitaux qui ne sont pas des petits mondes.

Article précédent : 7 Disques au féminin

7-1 Un pain rond ou une hostie

Ce cas se rencontre tout de même, mais bien plus rarement qu’on ne l’a cru.

Un pain

Dittico delle cinque parti, Milano, Museo del Duomo, fine V secoloCène ou repas à Emmaüs, diptyque en cinq parties, fin 5ème siècle, Musée du Duomo, Milan

Le pain rond marqué d’une croix comme une hostie se rencontre dès l’époque paléochrétienne.

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975 Sakramentar aus Fulda Staats Universitatsbibliothek Gottingen, 2 Cod. Ms. theol. 231 Cim., fol. 113rSacramentaire de Fulda, 975, 2 Cod. Ms. theol. 231 Cim., fol. 113r Niedersachsische Staats- und Universitätsbibliothek, Göttingen 1000-10 Sakramentar aus Fulda (Msc. Lit. 1) Staatsbibliotek, BambergSacramentaire de Fulda, 1000-10, Msc. Lit. 1, Staatsbibliotek, Bamberg

Dans ces deux sacramentaires de l’abbaye de Fulda, Saint Martin est représenté donnant son manteau en bas à gauche, et endormi en bas à droite. A la vision qui lui apparaît durant son sommeil, il comprend qu’il a donné son manteau au Christ lui-même.


975 Sakramentar aus Fulda Staats Universitatsbibliothek Gottingen, 2 Cod. Ms. theol. 231 Cim., fol. 113r det

Dans la version la plus ancienne, celle de Göttingen, le Christ en majesté en encore assis sur le globe carolingien, mais sans disque digital : il bénit les calices que lui amènent les trois anges de gauche ; ceux de droite portent dans la main gauche des pains marqués d’une croix. L’image est placé entre l’Offertoire et la Préface de la Messe de l’Ascension : le moment où les fidèles sont sensés apporter leurs offrandes et, avant le IXème siècle, le pain et le vin destinés à l’Eucharistie : ici se sont les anges qui s’en chargent. Le motif des pains marqués d’une croix apparaît à d’autres endroits du manuscrit, et dans d’autres oeuvres du cercle de Fulda (fresques de Neuenburg).

Dans le sacramentaire de Bamberg, plus récent, le globe a été remplacé par la mandorle et les pains, colorés en vert, ont perdu leur croix.

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baptistere St Jean et St Radegonde Poitiers Daniel et HabacucLes sept anges aux sept plaies
Beatus d’Osma, 1086, Archivo de la Catedral, Cod. 1

« Après cela, je vis s’ouvrir dans le ciel le sanctuaire du tabernacle du témoignage.  Et les sept anges qui ont en main les sept plaies sortirent du sanctuaire; ils étaient vêtus d’un lin pur et éclatant, et portaient des ceintures d’or autour de la poitrine ». Jean 15,5-6

Le copiste a choisi d’illustrer les plaies, au figuré, par les sept hosties brandies par les anges.


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Multiplication des pains et des poissons 12eme Saint Nectaire12ème siècle, Saint Nectaire 1155 60 Eadwine Psalter VetA Morgan MS M.521r Cantorbery detailPsautier d’Eadwine , 1155-60,

Cantorbery MS 661 fol 4v , V&A (détail)

Multiplication des pains et des poissons

Autre scène para-évangélique propice à la multiplication des disques.


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Saint Savin Melchisedek donne le pain et le vin a Abraham
Melchisedek donne le pain et le vin à Abraham
Fresques de Saint Savin, XIIème siècle

Pour souligner qu’il s’agit ici d’une proto-eucharistie, l’artiste a représenté l’hostie comme un petit pain tenu dans la paume [0].


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baptistere St Jean et St Radegonde Poitiers Daniel et HabacucDaniel et Habacuc
Baptistère St Jean et Ste Radegonde, Poitiers

Le globe est ici une miche de pain, dans ce chapiteau illustre littéralement un passage de Daniel :

Or le prophète Habacuc était en Judée; après avoir fait cuire une bouillie et émietté du pain dans un vase, il allait aux champs le porter à ses moissonneurs. L’ange du Seigneur dit à Habacuc: « Porte le repas que tu tiens à Babylone, à Daniel, qui est dans la fosse aux lions. « Habacuc dit:  » Seigneur, je n’ai jamais vu Babylone, et je ne connais pas la fosse.  » Alors l’ange le prit par le haut de la tête, le porta, par les cheveux de sa tête, et le déposa à Babylone, au-dessus de la fosse, avec toute l’agilité de sa nature spirituelle ». Daniel 14, 32-35


Une hostie

Bible de St Aubin d'Angers 1075-1100 BM MS 4 fol 205v
Bible de St Aubin d’Angers, 1075-1100, BM MS 4 fol 205v, gallica

Dans ce manuscrit, les tables des canons présentent en haut des personnages décoratifs dont certains composent une petite saynette : l’objet que l’ange de gauche montre à celui de droite, en le tenant respectueusement dans sa manche, ne peut être qu’une hostie.


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Missel à l’usage de Paris, vers 1220, BNF Lat 1112 fol 103r

La seule illustration importante du manuscrit met en regard délibérément deux figures élevant les mains :

  • pour illustrer l’hymne Per omnia secula, Dieu Créateur avec dans sa gauche une Terre tripartite verte ;
  • pour illustrer le Vere Dignum, un célébrant derrière un autel et un calice.

Implicitement, l’image met en connexion la Terre qu’on voit et l’hostie qu’on ne voit pas.


Missel de St Maur, vers 1220, BNF Lat 13247 fol 133

Cette page intervertit les vignettes par rapport aux prières, preuve de leur équivalence symbolique.

L’image de la célébration montre explicitement l’hostie, ce qui rend inutile la similarité des gestes. Trois célébrants de taille croissante, vus de profil, illustrent la consécration des espèces :

  • le premier élève l’hostie ;
  • le deuxième élève le flabellum, éventail liturgique destiné à éloigner les insectes des espèces consacrées, et qui symbolise le pouvoir purificateur de l’Esprit Saint [0a] ;
  • le troisième joint les mains devant le calice.


7-2 Les disques des psautiers de Thuringe

Paradise with Christ in the Lap of Abraham, c. 1239 NGA detache de BNF NAL 3102 fol 147Psautier d’Hermann de Thuringe, réalisé à Hildesheim, 1211-13 Stuttgart Landesbibliothek HB II 24 fol 176v 

Cette iconographie très étrange a été expliquée par une influence byzantine ([1], p 76) : il s’agirait :

  • en haut du Paradis, avec un Reine et un Roi (et leurs serviteurs), autour d’un arbre à têtes, portant des globes blancs montés sur une tige verte ;
  • en bas du sein d’Abraham, avec un enfant distribuant de part de d’autre des disques bicolores blanc et rouge.


Le pain de Vie (SCOOP !)

Psautier d'Hermann de Thuringe 1211-13 Stuttgart Landesbibliothek HB II 24 fol 177 r extraitFol 177r (détail)

La page en regard est le début de l’Office des Morts, dont un verset attire l’oeil :

« (Ils lui dirent donc: « Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain. » Jésus leur répondit: « Je suis le pain de vie:) celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » Jean 6, 34-35

Ce passage est extrait du discours de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm, qui développe l’opposition entre le pain terrestre et le pain de vie :

« Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera. » Jean, 6, 27

« Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour le salut du monde. » Jean, 6, 51

A la lumière de ce texte :

  • l’enfant dans les bras du vieil homme illustre « le Fils de l’homme » ;
  • les disques blanc et rouge sont le pain de vie distribué ici-bas (le rouge signifiant la vie) ;
  • le registre du haut montre les Elus au Paradis, qui cueillent ces pains directement à l’Arbre de vie : vie non plus sanguine, mais végétale, puisqu’il s’agit des fruits de l’arbre.


Paradise with Christ in the Lap of Abraham, c. 1239 NGA detache de BNF NAL 3102 fol 147Le Paradis avec le Christ dans le sein d’Abraham, vers 1239, NGA, Washington (détaché du Psautier de Hildesheim, BNF NAL 3102, avant fol 147)

Dans un second temps, dans le même scriptorium d’Hildesheim, l’image a été simplifiée en fusionnant les deux registres à l’intérieur du Paradis, cerné par ses quatre fleuves : du coup, plus de distinction entre le pain du haut, que les Elus cueillent directement dans l’arbre, et le pain du bas, distribué directement par Jésus / « Fils de l’Homme » , identifié maintenant par son nimbe. Cette image aujourd’hui détachée précédait les Litanies et l’Office des Morts qui, dans ce psautier ne comporte pas l’extrait de Jean : d’où la simplification par rapport à la première image, qui ne se comprenait que grâce au texte associé.



7-3 Un cas complexe : le Scivias de Hildegarde de Bingen, vers 1180

Les deux dernières miniatures de ce célèbre manuscrit, disparu durant la Seconde guerre mondiale, comportent de nombreux disques difficiles à interpréter : heureusement, le texte va ici nous aider.

La représentation des Eléments dans le Scivias

Commençons par une image préliminaire, qui montre le haut degré de cohérence logique et graphique de l’ouvrage.


Scivias Wiesbaden (disparu) 1180 ca fol 4r La Chute et la Perturbation des ElementsLa Chute et la Perturbation des Eléments, fol 4r
Scivias, vers 1180, manuscrit de Wiesbaden (disparu)

Aux angles sont disposés, dans l’ordre harmonieux, les symboles des quatre Eléments : la Terre (des montagnes vertes), l’Eau (une bande ondulante), l’Air (des langues bleues), le Feu (des langues rouges).

A l’intérieur de l’image, la chute de l’Homme s’accompagne d’une perturbation des Eléments : on retrouve la Terre (les arbres) et le Feu, au bas d’un arbre noir brisé qui symbolise le Paradis perdu. L’Eau est monté au ciel, sous forme d’une couche rouge qui sépare ce monde perturbé et l’Ether pur (Purus aether) où résident les étoiles fixes. Caché dans l’arbre, le serpent crache une unique feuille représentant l’Air, qui embarque ici-bas les étoiles déchues (Lucifer) [2]


Les disques du Jugement (SCOOP !)

Scivias Wiesbaden (disparu) 1180 ca Vision 13 fol 224v Choeur d'anges et de ViergesCieux et mondes nouveaux, Vision 12, fol 224v

La Douzième vision décrit le Jugement Dernier. Cette image montre le résultat, à savoir une une remise en ordre des Eléments, illustrée par le cercle du bas : dans la lentille supérieure, bleue et remplie d’étoiles, on reconnaît l’Ether pur, à nouveau contigu avec l’Air (les langues bleues). Viennent ensuite l’Eau, La Terre en en bas le Feu, empilés dans l’ordre harmonieux.

Le cercle central montre, autour de Saint Pierre, les Elus admis à rejoindre le ciel après le Jugement. Ils y rejoignent les Martyrs qui y étaient monté auparavant, isolés dans la lentille supérieure (et ainsi comparés à des étoiles fixes) : deux d’entre eux brandissent de la main droite un fleuron doré, et tiennent dans leur manche gauche un grand disque doré. En dessous, dans la foule des Elus, de la main droite, un homme brandit un petit disque doré, et une femme une palme dorée. Si ce vocabulaire graphique est cohérent ;

  • le fleuron est la forme sanctifiée de la palme, tous les deux synonymes de joie ;
  • du même coup le grand disque dans la manche sanctifie le petit disque dans la paume.

Le texte d’Hildegarde insiste plusieurs fois sur la marque distinctive des Elus :

« Et les uns avaient le signe de la Foi (les Baptisés), les autres en étaient privés. Et parmi ceux qui avaient ce signe, les uns le portaient sur leur front comme l’éclat de l’or, d’autres avaient comme une ombre qui était pour eux une flétrissure ».

Je pense que le disque doré que l’Elu élève vers son front illustre ce « signe de la Foi » qui n’a pas été flétri et rayonne (sans doute le montre-t-il à Saint Pierre comme jeton d’accès au Paradis). Par souci de logique, l’illustrateur en a décerné de plus grands aux Martyrs, sortes d’Etoiles fixes qui ont hautement témoigné de leur Foi.

Le cercle du haut représente la Trinité : la Colombe de l’Esprit Saint, l’Agneau tenant une croix dorée dans sa patte droite, le Père tenant son sceptre à fleuron de la main gauche. Autour du cercle on retrouve les figures habituelles de la Déesis : à droite Saint Jean Baptiste, à gauche la Vierge couronnée, représentée comme Reine du Ciel. Elle élève de la main droite un grand disque blanc, qui est logiquement une hostie puisque dans d’autres images du manuscrit, la Femme couronnée symbolise l’Eglise : après le Jugement, Maria et Ecclesia ne sont plus qu’une.

De l’analyse détaillée de cette image se dégagent deux conclusions :

  • les attributs (disques, fleurons, palme, sceptre, croix) ont une signification bien précise ;
  • en revanche la main qui les tient, gauche ou droite, n’en a pas.


Les disques de la Symphonie céleste (SCOOP !)

Hildegard v. Bingen, Scivias, Illustr. - Hildegard v.Bingen/Scivias/Illustr./ C12 - Hildegarde de Bingen, Scivias, Ill.

La Treizième et dernière Vision décrit une symphonie grandiose, que l’image illustre très précisément. De haut en bas, les sept médaillons suivent l’ordre du texte [3], et forment une sorte d’arbre, suggéré par les rubans blancs :
Scivias Wiesbaden (disparu) 1180 ca Vision 13 fol 228r Symphonie celeste schema

  • 1) la Sainte Vierge,
  • 2) les Anges,
  • 3) les « hommes à jamais recommandables » : Prophètes et Patriarches de l’Ancien Testament, groupés autour de Saint Jean Baptiste montrant l’Agneau;
  • 4) la « troupe aguerrie du rameau sans épines » : huit Apôtres groupés autour de Saint Pierre ;
  • 5) les « victorieux triomphateurs » (les Martyrs), juste sous les Prophètes ;
  • 6) les « courageux héritiers du Lion » (les Prêtres, les Confesseurs), situés dans la colonne des Anges et des Apôtres (« vous qui remplissez si bien les fonctions de l’ordre angélique ») ;
  • 7) Les vierges au centre, sur un fond étoilé qui fait pendant avec le médaillon de la Vierge.

Pour ce qui nous intéresse ici, les disques, l’image en comporte trois qui ne sont probablement pas équivalents :

  • 1) Celui tenu par l’un des martyrs, avec la palme dans l’autre main, établit un lien avec la représentation des Elus dans la Douzième Vision : tous se passe comme si l’illustrateur avait voulu intégrer visuellement, dans le médaillon le plus appropriés, ceux dont Hildegarde évoque seulement la présence sonore : les « louanges de joie des citoyens du Ciel« 
  • 2) Le disque d’une des Vierges pourrait obéir à la même préoccupation : mais la manière dont il est tenu, comme par un manche, le fait ressembler à un miroir brillant :

« oh bienheureuses vierges, que vous êtes nobles, vous en qui le Roi s’est miré, lorsqu’il a représenté en vous le splendeur même des cieux ».



Scivias Wiesbaden (disparu) 1180 ca Vision 13 fol 228r schema

  • 3) Enfin, le troisième disque apparaît au sommet de la hiérarchie, dans la main droite de la Vierge. Avec sa couronne et son manteau rouge, celle-ci est maintenant assise à l’imitation du Père, un fleuron dans la main gauche. Ce fleuron marial évoque à la fois l’arbre de Jessé et le rejeton qui en est sorti :

« car l’âme de la Vierge étant initiée aux mystères de la Divinité, une fleur éclatante se produisit miraculeusement de la Vierge ».

Le disque qu’elle élève de la main droite fonctionne ici avec le sceptre et la couronne, comme attribut de la Reine des cieux : le fruit d’or est la pomme du salut qui remplace la pomme d’Eve ([4], p 212).



7-4 Un autre cas complexe : le disque dans l’Adoration des Mages

1060-80 Rozier-Côtes-d’Aurec, eglise Saint-Blaise, portail occidental, tympan, Adoration des MagesAdoration des Mages (portail occidental)
1060-80, église Saint-Blaise, Rozier-Côtes-d’Aurec [5]

Ce tympan est un exemple précoce d’une nouvelle formule, dans l’iconographie relativement standard de l’Adoration des Mages : celle du cadeau en forme de disque. On pourrait penser à une facilité ou à une maladresse du sculpteur, mais le fait que ce globe se trouve à l’aplomb de l’Etoile, et en pendant à une autre disque que l’Enfant tient déjà dans sa main gauche, prouve une intention symbolique :

  • l’Enfant tient déjà le globe du pouvoir sur le ciel,
  • les Rois de la Terre viennent le reconnaître comme un des leurs en lui offrant le globe du pouvoir terrestre, sacralisé par l’Etoile.

Surprenante dans cette oeuvre rustique, cette idée recopie probablement un modèle plus prestigieux que je n’ai pas pu retrouver.


Adoration des Mages 1125-1130 St Albans psalter abbaye de St Albans cathedrale de Hildesheim.p 25Adoration des Mages
Psautier de St Alban, réalisé à l’abbaye de St Albans, 1125-1130, cathédrale de Hildesheim.p 25

Il fait attendre 1130 pour voir cette iconographie se développer, dans une série de psautiers anglais : le plus jeune des Rois Mages, Gaspard (sans barbe) tend un petit disque doré à l’Enfant, qui avance la main gauche pour le saisir.



Adoration des Mages 1155 60 Eadwine Psalter Cantorbery BL Add MS 37472 fol 1 detailAdoration des Mages
Psautier d’Eadwine, réalisé à l’abbaye de Cantorbery, 1155-60, BL Add MS 37472 fol 1 (détail)

Le plus jeune Roi, qui chevauchait en dernier, est encore le premier à donner son cadeau. Le copiste a amélioré la composition en montrant le roi à genoux, et la main de l’Enfant en retrait, pour éviter le problème gênant de la préhension par la main gauche.


Adoration des mages 13eme Psautier Bibl. Sainte-Genevieve - ms. 1273 fol 8v IRHTAdoration des mages
Psautier de Marguerite de Bourgogne, Angleterre, 13ème, Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 1273 fol 8v, IRHT

C’est maintenant le plus âgé des Mages, le roi Melchior, qui élève vers l’Enfant le disque doré : l’Enfant ne le prend pas, mais se contente de toucher la main du Roi, en le bénissant. Le deuxième Roi, Balthazar, tient dans sa manche gauche une fiole, et Gaspard un autre disque d’or de plus grande taille. Il s’agit probablement d’évoquer les trois cadeaux : l’or (le petit disque), la myrrhe (utilisée pour l’huile d’onction sainte) et l’encens (le disque de plus grande taille serait alors un encensoir).


Adoration mages, 1239 ca, BNF NAL 3102 fol 7Adoration des mages
Psautier d’Hildesheim, 1239, BNF NAL 3102 fol 7

Dans le contexte germanique, le disque d’or que Melchior tend à l’Enfant ne peut être que le globe royal, dont le roi terrestre fait hommage au Roi des Juifs prédit par l’Etoile : celle-ci, grand disque rayonnant à la verticale du petit, matérialise la Puissance divine.

Un siècle plus tard, Jean de Hildesheim racontera dans son Histoire des Trois Rois (une histoire romancées des rois mages) que Melchior avait offert à l’Enfant un objet qu’il tenait lui-même d’Alexandre le grand, « une petite pomme d’or que la main pouvait tenir… Elle représentait le Monde, comme si, dans sa main, il avait étreint le monde entier« . Pomme qui d’ailleurs se brise aussitôt que l’Enfant la saisit, illustrant sa toute puissance sur l’Univers ([1]; p 78).

Plus le temps avance, puis le disque-monde, figure carolingienne de l’incommensurable, agrège des significations supplémentaires, qui se superposent sans se contredire.


Adoration mages page isolee Paris 1225-70 Musee des BA de MontrealAdoration des mages
Page isolée, Paris, 1225-70, Musée des Beaux Arts de Montréal

L’Enfant tient dans sa main gauche une boule dorée probablement prise dans la boîte que lui tend Melchior, qui par respect a enlevé sa couronne. Trois mains droites levées s’étagent sur une même verticale, avec des nuances distinctes :

  • celle de l’Enfant bénit, en un remerciement muet ;
  • celle de la Vierge fait le signe de la prise de parole : elle remercie oralement ;
  • celle de Gaspard désigne comme d’habitude l’Etoile (le disque orangé).


Adoration of the Magi, Carrow Psalter, vers 1250 Walters Manuscript W.34, fol. 33vAdoration des mages
Carrow Psalter, vers 1250, Walters Manuscript W.34, fol. 33v

Très similaire, cette composition se complique par la présence de trois types de boules :

  • les rouges dans le plat de Melchior, probablement des cerises ;
  • une noire dans la main de l’Enfant, probablement un globe crucifère ;
  • une verte entre les doigts de Marie, un bulbe d’où surgit un fleuron.

Marie, sans auréole mais couronnée et juchée sur un trône, symbolise probablement ici l’Ecclesia, l’Eglise florissante, à laquelle viennent rendre hommage les têtes couronnées.


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Adoration mages Wurzburg Getty Museum 1240 caAdoration des mages
Page isolée, Würzburg, vers 1240, Getty Museum Ms. 4, leaf 2

La même composition prend ici une coloration eucharistique : Maria/Ecclesia prend le disque/hostie dans le récipient/ciboire que Melchior lui tend : le regard triste qu’elle lui-jette montre qu’elle anticipe déjà le futur tragique de l’Enfant.

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saint-hilaire-asnieres-sur-vegreAdoration des mages
Début XIIIème, église Saint Hilaire , Asnières sur Vègre

La vue de face fait de cette Vierge une image de Majesté, qui cumule l’auréole de Maria et la couronne d’Ecclesia. Melchior offre à l’Enfant un globe doré marqué d’une croix, qu’il faut sans doute interpréter, dans la zone d’influence du baptistère de Poitiers, comme un globe impérial (voir 1 Globes en main  ).



saint-hilaire-asnieres-sur-vegre detail
A la verticale de ce globe, le disque de Maria-Ecclesia pourrait donc être une hostie, emblème du pouvoir spirituel de l’église qui, par l’excommunication, s’impose aux pouvoirs temporels.



7-5 Cas particuliers

La pomme du Péché

Genese de Caedmon Canterbury 1000 Bodleian Library MS. Junius 11 p 24p 24 Genese de Caedmon Canterbury 1000 Bodleian Library MS. Junius 11 p 28p 28

Genèse de Caedmon, 1000, abbaye de Canterbury, Bodleian Library MS. Junius 11

Ce manuscrit en vieil anglais, très original dans son iconographie, représente par un disque digital les pommes du Péché, et par un ange à la tête antipathique Lucifer qui les distribue à Eve et à Adam.


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Un globe de fantaisie

De civitate dei XV 1201-10 Bibliotheque Laurentienne MS Plut 12-17 fol 118rIncipit du Livre XV, fol 118r De civitate dei XXI 1201-10 Bibliotheque Laurentienne MS12-17 fol 199vIncipit du Livre XXI, fol 199v

De civitate dei, XXI, 1201-10, Bibliothèque Laurentienne, MS Plut 12-17

Ce manuscrit anglo-normand présente en lettrine, au folio 199v, ce qui serait la plus récente manifestation du disque digital. Bizarrement, le manuscrit comporte précédemment une autre « Majestas Dei » atypique (un flambeau brandi dans la main droite, un globe plus grand posé sans la main gauche). Remarquons qu’aucune de ces figures n’est nimbée (alors que Dieu, les Anges et Saint Augustin lui-même le sont, dans les grandes images pleine page du début du manuscrit).


De civitate dei XIV 1201-10 Bibliotheque Laurentienne MS Plut 12-17 fol 107rIncipit du Livre XIV, fol 107r De civitate dei XVIII 1201-10 Bibliotheque Laurentienne MS Plut 12-17 fol 157rIncipit du Livre XVIII, fol 157r De civitate dei XX 1201-10 Bibliotheque Laurentienne MS Plut 12-17 fol 185vIncipit du Livre XX, fol 185v

Le manuscrit comporte au total cinq lettrines à figure humaine, qui n’apparaissent qu’à partir du Livre XIV et s’intercalent avec des lettrines purement décorative. Aucun rapport direct n’apparaît avec le sujet de chaque Livre, d’ailleurs bien difficile à synthétiser en une seule image. Bizarrement, le chapitre qui se prêterait le plus à l’illustration, le chapitre XX consacré au Jugement dernier, s’ouvre par une lettrine purement abstraite.

Ces lettrines sont donc des figures de fantaisie, composées à partir du vocabulaire graphique que possédait le copiste, et à prétention purement décorative.



Références :
[0a] Eric Palazzo, Peindre, c’est prier, p 179 https://books.google.fr/books?id=VR2CDwAAQBAJ&pg=PT179
[0] Il existe de nombreux exemples de Melchisédek tenant une hostie. Voir Jean-Claude Ghislain « À PROPOS D’UNE PLAQUETTE ÉMAILLÉE MOSANE DU XII E SIÈCLE, L’offrande de Melchisédech » dans « Trésor de Liège. Bulletin Trimestriel, vol. 57, December 2018 » https://www.academia.edu/40938190/Tr%C3%A9sor_de_Li%C3%A8ge_Bulletin_Trimestriel_vol_57_December_2018?email_work_card=view-paper
[1] Guylène Hidrio « De la Reichsapfel au fruit de la vie éternelle. Questions autour d’un objet symbolique à Hildesheim » dans « Thèmes religieux et thèmes profanes dans l’image médiévale : transferts, emprunts, oppositions », 2013, p 55-88 https://www.academia.edu/45093720/_De_la_Reichsapfel_au_fruit_de_la_vie_%C3%A9ternelle_Questions_autour_dun_objet_symbolique_%C3%A0_Hildesheim_
[2] Charles Singer, « The scientific views ans visions of Saint Hildegard », dans « Studies in the History of Science » 1917 p 25 https://www.forgottenbooks.com/en/download/StudiesintheHistoryandMethodofScience_10650475.pdf
[3] Traduction française : Pierre Lachèze, Victor Palmé, « Les révélations de sainte Hildegarde, ou le Scivias Domini manifesté par le rapprochement de ses visions combinées entre elles », 1863 https://books.google.fr/books?id=l1tcLT0FK9YC&pg=PA167
Texte latin : Volume 197 de Patrologiae cursus completus … Series Latina, Jacques-Paul Migne https://books.google.fr/books?id=4mPJnKgmU0MC&pg=PA725
[4] Lieselotte Saurma-Jeltsch « Die Miniaturen im “Liber Scivias” der Hildegard von Bingen : die Wucht der Vision und die Ordnung der Bilder »
[5] Mathieu BEAUD, « Rozier-Côtes-d’Aurec, église Saint-Blaise, » dans Ces rois mages venus d’Occident, mis en ligne le 29/11/2021, consulté le 27/04/2022, https://epiphania.hypotheses.org/1027.

7 Disques au féminin

22 avril 2022

Moins courante et plus tardive que le disque digital du Christ, cette formule n’a pas acquis le même niveau de standardisation. Les cas conservés semblent relever de plusieurs iconographies différentes.

Article précédent :  6 La fortune du disque digital



Le globe de la Sagesse divine (SCOOP !)

Un précurseur lointain

586 Evangiles de Rabula Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56 fol 4v detail salomon davidLes rois Salomon et David
Evangiles de Rabula, 586, Biblioteca Medicea Laurenziana, cod. Plut. 1.56 fol 4v

Ces deux rois bibliques, le fils et le père, dialoguent d’une marge à l’autre. Les deux tiennent dans la main gauche un objet, globe et harpe.

Le globe n’a pas beaucoup retenu l’attention. Pour Kurt Weitzmann [0a], le copiste aurait transposé un Christ en Majesté, ce qui est plausible car Salomon a souvent été considéré comme une figure christique ([0b], p 14).

Je pense pour ma part que le globe joue ici un rôle beaucoup plus spécifique :

  • la harpe identifie David comme l’auteur des Psaumes ;
  • le globe identifie Salomon comme l’auteur du Livre de la Sagesse.

L’auteur (Salomon) remercie Dieu au verset 7 :

« Je suis moi-même un mortel, semblable à tous et descendant du premier qui fut formé de terre. » Sagesse, 7,1
« C’est lui-même qui m’a donné de ce qui est la vraie science, afin que je connaisse la disposition du globe de la terre, et les vertus des éléments, le commencement et la fin, et le milieu des temps. » Sagesse, 7, 17-18.


Il y a donc une association forte entre la Sagesse et l’image du globe terrestre. Si cet attribut très particulier a été choisi dans cette page, c’est que Salomon le Sage y contraste avec la figure du bas de la marge gauche, Hérode le démesuré (pour l’analyse d’ensemble de la page, voir 1 Mandorle double dissymétrique).

A l’époque carolingienne

850-75 Dialectique et rhetorique d'Albinus Zurich, Zentralbibliothek, Ms. C 80, f. 83r – ecodicesDialectique et rhétorique d’Alcuin (Albinus Flaccus), 850-75, Zurich, Zentralbibliothek, Ms. C 80, f. 83r – ecodices

L’iconographie très singulière de ce dessin à la plume a été étudiée par Anton von Euw, pour qui qu’il s’agirait d’une « adaptation » à partir de la mosaïque disparue de l’abside de la cathédrale d’Aix la Chapelle [1].

Von Euw ne se prononce pas sur la signification du disque marqué d’une croix : médaille ou globe impérial, monde, ou bien offrande eucharistique liée à la fonction liturgique de l’abside. F.Bougard ([2], p 13) relie quant à lui le globe à l’expression « Père du Monde«  qui figure dans le texte de la page précédente.

L’image conclut les Dialectica, sorte de dialogue philosophique entre l’Empereur Charlemagne et son précepteur Alcuin. Von Euw a bien vu que l’image illustre précisément un passage du chapitre « Des Vertus » :

Alcuin : « Puisse Dieu, Seigneur, mon Roi, vous rendre grand et vraiment heureux et permettre à ce (votre) siècle de s’envoler sur le quadrige des Vertus, dont nous venons de parler, vers le sommet du royaume céleste, avec les ailes doubles de l’amour .

Alb : Magnum te faciat Deus et vere beatum, domine mi rex, et in hac virtutum quadriga, de qua paulo ante egimus, ad coelestis regni arcem geminis dilectionis pennis saeculum hoc nequam transvolare concedat.

Avec ses quatre médaillons encadrant la figure divine, l’image suggère de voir, sous le symbole habituel des Evangélistes, les quatre roues ou les quatre moteurs du quadrige des Vertus.



850-75 Dialectique et rhetorique d'Albinus Zurich, Zentralbibliothek, Ms. C 80, f. 83r – ecodices schemaSorte de schéma auto-référentiel, le globe explique comment lire l’ensemble, et confirme le caractère très théorique de l’image.


Charles le Chauve entoure par les quatre Vertus fin 9eme Evangiles de Cambrai BM 0327 (0309) fol 16v IRHTLa Sagesse entouré par les quatre Vertus, fin 9ème, Evangiles de Cambrai BM 0327 (0309) fol 16v, IRHT

Dans cette image de structure similaire, le « quadrige des Vertus » est explicitement représenté :

  • la Justice avec sa Balance ;
  • la Tempérance entre deux Contraires (versant de l’Eau vers le bas, du Feu vers le haut) ;
  • la Force avec sa lance ;
  • la Prudence avec son Livre.


Charles le Chauve entoure par les quatre Vertus fin 9eme Evangiles de Cambrai BM 0327 (0309) fol 16v schema IRHT Christ en majeste 844-851 Premiere Bible de Charles le Chauve, BNF fol 329v schemaPremière Bible de Charles le Chauve.

Par son emplacement au début des Evangiles, et par sa structuration autour d’un losange, l’image imite évidemment une Majestas Dei. Si l’on applique la correspondance entre Vertus et Evangélistes définie par Maxime le Confesseur (voir Majestas Dei et astronomie ), l’ordre des quatre est d’ailleurs le même que dans la Première Bible de Charles le Chauve.



Bible de Saint Paul Hors les murs Charles le Chauve detailCharles le Chauve (détail)
Bible de Saint Paul Hors les murs, 870-75

Cette association des Vertus à une figure trônant apparaît dans la Bible de Saint Paul hors les Murs : d’où l’idée que la figure impériale de Cambrai, avec sa lance, son globe et sa couronne, ne serait autre que Charles le Chauve.

François Bougard a rectifié cette lecture ([3], p 263). Il s’agit d’une figure féminine, comme le montre le voile bleu sombre qui lui barre la poitrine et tourne autour de sa tête, Entourée de ses quatre auxiliaires et tenant le globe terrestre dans sa main, elle n’est autre que la Sagesse.


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A l’époque romane

Sapientia Justicia Fortitudo Prudentia Temperantia Bible 1025-50 Arras BM 0435 (0559), vol. 3 fol 1r IRHTSapientia, Bible, vers 1025-50, Arras BM 0435 (0559), vol. 3 fol 1r, IRHT

Dans la même attitude impériale, avec la lance et le globe marqué à nouveau de la croix, la Sagesse redevenue masculine trône devant les sept piliers de sa demeure, entourée des Vertus qui s’incarnent ici dans des figures masculines identifiés par un texte : à gauche, Justicia au dessus de Fortitudo, à droite Prudentia au dessus de Temperantia (soit le même ordre, mais en miroir, que dans la Sagesse de Cambrai).


Sapientia Bible de Jumieges 1075-1100 Rouen, BM, 0008 (A. 006) fol 221v IRHTBible de Jumièges 1075-1100 Rouen, BM, 0008 (A. 006) fol 221v, IRHT Sapientia 1150 ca Bible de Fleury, Orleans BM 0013 (010) p 112 IRHTBible de Fleury, vers 1150, Orléans BM 0013 (010) p 112, IRHT

Sapientia

Comme le note François Bougard, la figure se transporte ensuite à l’intérieur de l’initiale O qui ouvre l’Ecclesiaste « Omnis sapientia a Domino Deo est (Toute sagesse vient de Dieu) ». Le globe a subsisté dans ces deux exemples :

  • en version digitale dans le plus ancien, probablement justifié par la vision cosmique du verset 3 :

« Qui peut atteindre les hauteurs du ciel, la largeur de la terre, la profondeur de l’abîme et la sagesse? »

  • en version « impériale » dans l’autre.


Bible de Chartres 1140-1160 BNF Lat 116 fol 13vBible de Chartres 1140-1160, BNF Lat 116 fol 13v, Gallica

La figuration de loin la plus courante de la Sagesse est celle où elle tient un sceptre dans la main droite.

L’amusant est que le globe s’est ici déporté dans la main gauche d’un monstre barbu, qui tient un couteau dans l’autre. Il ne s’agit probablement pas d’une miche évoquant la folie [4], mais de la pomme de la tentation (malum), illustrant la phrase située juste à gauche :

La sagesse n’entre pas dans une âme qui médite le mal

sapientia in malivolam animam non intrabit


Bible d'Italie centrale, 1120-30, BNF Lat 14 Salomon fol 24vSalomon, fol 24v
Bible d'Italie centrale, 1120-30, BNF Lat 14 Sagesse fol 29vSapientia, fol 29v

Bible d’Italie centrale, 1120-30, BNF Lat 14, gallica

On notera combien les figures royales de Salomon et de la Sagesse sont quasiment superposables, images masculine et féminine de la même idée.


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Le chef-reliquaire du pape Alexandre 1er

Chef-reliquaire du pape Alexandre 1er Abbaye de Stavelot 1145 MRAH Bruxelles arriere socle Sagesse

Chef-reliquaire du pape Alexandre 1er Abbaye de Stavelot 1145 MRAH Bruxelles socle Sagesse bisSapientia (une des huit Vertus) Chef-reliquaire du pape Alexandre 1er Abbaye de Stavelot 1145 MRAH Bruxelles arriere socle SagesseSapientia (entre de la face arrière)

Socle du chef-reliquaire du pape Alexandre 1er, provenant de l’ Abbaye de Stavelot, 1145, MRAH, Bruxelles, photographie [5]

Le socle présente huit Vertus portant chacune un mot qui la relie à une des huit Béatitudes : ainsi la vertu de la Sagesse est reliée à « Pacifici », « Heureux les pacifiques ».

Toute la complexité de la composition [6] est que Sapientia figure à nouveau au centre de la face arrière, cette fois en tant que Reine des Vertus, portant une couronne et un globe avec l’inscription :

« bonor(um) labor(um) glo(riosu)s e(st) fruct(us) ».

Il s’agit d’ une forme abrégée du Livre de la Sagesse (3, 15) :

« « Il est glorieux le fruit des bonnes œuvres, et ce qui s’enracine dans la sagesse ne périt pas »).

Dans cette iconographie très réfléchie, le globe est donc visuellement un attribut royal, et métaphoriquement un fruit.

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Le plafond d’Hildesheim

Hildesheim_Michaeliskirche 1230 Christ MarieLe Christ et Marie
1230, plafond peint de la Michaeliskirche, Hildesheim

L’arbre de Jessé qui se développe au plafond de la Michaeliskirche porte à son sommet Jésus trônant entre la lune et le soleil. En dessous se dresse sa mère en figure de la Sagesse, entourée par les quatre vertus. Elle tient de la main droite une quenouille, explicable par le fait que, selon le Proto-Evangile de Jacques, elle tissait le voile du Temple au moment de l’Annonciation.

Dans cette iconographie unique, elle élève de la main gauche une pelote, résultat de son patient travail. Or Honoré d’Autun, dans son Imago mundi, compare explicitement la Terre à une pelote (pila) :

« Sa forme est ronde à la manière d’une pelote ».

Ainsi cette pelote-planète, brandie de la main gauche vers le compartiment supérieur, pourrait expliquer la position inhabituelle du Soleil, placé à la gauche du Christ pour se trouver juste au dessus d’elle.


Hildesheim_Michaeliskirche 1230 Roi Josue Roi EzechielLes rois Josué et Ezéchiel

Les deux compartiments suivants montrent une collection de globes royaux diversement tenus :

  • dans la main droite baissée, pour le roi Josué ;
  • dans la manche gauche baissée, pour trois des quatre rois qui l’entourent ;
  • dans la main gauche levée, pour le roi Ezéchiel.


Hildesheim_Michaeliskirche 1230 Salomon David
Les Rois Salomon et David

Les deux compartiments suivants montrent encore d’autres manières de porter le globe royal :

  • dans la manche gauche levée, ou dans la main droite baissée, pour deux des rois autour de Salomon ;
  • dans la main droite levée, pour le roi David.

Il est clair que le but est ici la variété graphique, puisque six des huit possibilités sont présentes. Significativement, il manque la position la plus courante, le globe dans la main gauche baissée : les concepteurs du programme iconographique ont tenu à bien distinguer les rois bibliques et les empereurs germaniques.



Les Sedes Sapientiae au globe

On nomme ainsi des Vierges à l’Enfant très hiératiques, où Marie sert de « trône » à la « sagesse » que représente l’Enfant Jésus. Certaines présentent un globe dont l’interprétation est discutée.

Goldene Madonna. Essener Munster, Essen. um 980Vierge d’Or d’Essen,
Vers 980, Essener Munster, Essen

L’Enfant tient un livre dans sa main gauche et lève la main droite vers sa mère.


Goldene Madonna. Essener Munster, Essen. um 980 profil 2 Goldene Madonna. Essener Munster, Essen. um 980 profil

Vu de biais, on a l’impression qu’il tend la main vers le globe orné de joyaux, trop grand pour qu’il le tienne : ce serait alors un globe impérial qu’elle porte à sa place, en une sorte de régence.

Mais vu de profil, le globe se superpose à l’auréole de l’Enfant, elle-aussi ornée de joyaux : le globe serait plutôt un fruit précieux, mis en balance avec cet autre fruit que constitue l’Enfant Jésus.


Ordo ad Pueros consignando omnipotans, Pontificale Cameracense, c.1050, Cologne DDB, Cod. 141, f.5vOrdo ad Pueros consignando omnipotens, Pontifical de Cambrai, c.1050, Cologne DDB, Cod. 141, f.5v

Une troisième possibilité nous est suggérée par cette image très exceptionnelle, créée au monastère de Saint-Vaast à Arras. D’esprit encore très carolingien, elle montre une Vierge trônant sur un grand globe et élevant de la gauche un petit disque marqué d’une croix. L’image illustre la liturgie de la Confirmation et sert d’initiale à la formule « Omnipotens sempiterne deus ». Le geste d’élévation et la connotation d’omnipotence rappellent le disque-monde des Majestas Dei dans sa version palmaire (voir 2 Une figure de l’Incommensurable) : l’ancienne figure de la toute puissance du Seigneur aurait été ici transférée à la Vierge, en changeant de bras.

Par ailleurs, le geste d’élévation à pour résultat de mettre en balance l’auréole de l’enfant et le disque. Trop grand ici pour évoquer un fruit, il introduirait donc une autre métaphore : l’Enfant est le Monde, ou l’Enfant pèse autant que le Monde.


Sedes sapientiae Chasse St Symphorien 1160 Saint-Symphorien-lez-Mons Sedes sapientiae Chasse St Symphorien 1160 Saint-Symphorien-lez-Mons Christ

Sedes sapientiae, Châsse de St Symphorien, vers 1160, Saint-Symphorien-lez-Mons

Lorsque le globe est en position basse, toute idée d’équivalence s’efface : l’enfant Jésus sur un des pignons de la châsse imite, en réduction, le Christ en Majesté de l’autre face (il bénit de la droite et tient de la gauche un rotulus, à la place du Livre). La couronne de la Vierge renforce ici l’idée de régence : elle tient à la place de l’Enfant le globe de son pouvoir, encore trop grand pour sa menotte.


Sedes_Sapientiae vers 1150 Region_mosane Musee Grand CurtiusSedes Sapientiae, vers 1150, Région mosane, Musée Grand Curtius, Liège

Lorsque le globe est de taille modeste, de couleur rouge, et dédoublé, l’interprétation se complique. Puisque la mère tient son fils de la main gauche, et que celui-ci tient le plus petit globe de la même main, celui-ci doit être un « fruit ». Le globe plus grand, que la Reine lui fait toucher mais pas porter, devrait quant à lui être le globe de son futur pouvoir.



Un répertoire de disques : le Collectaire de St. Erentrud, vers 1200

Ce manuscrit, dans un style byzantinisant, propose pas moins de quatre occurrences du disque doré.

Les deux premières font partie de la liturgie de la fête de la Purification de Marie et de la Présentation de Jésus au Temple.


Collectaire, vers 1200, Munich, BSB Clm 15902 p 43

Collectaire de St. Erentrud, vers 1200, Munich, BSB Clm 15902, p 43

Marie apparaît une première fois seule, en impératrice, présentant le globe crucifère qu’elle élève de la main gauche. L’initiale E ouvre la prophétie de Malachie :

Voici que j’envoie mon messager, qui prépare la route devant moi, et il viendra, dominateur, dans son Temple

Le globe crucifère sert en somme de substitut à l’Enfant à venir, et la posture impériale de Marie convient à son statut de mère, de Temple du dominateur.


Collectaire, vers 1200, Munich, BSB Clm 15902 p 150

Collectaire de St. Erentrud, vers 1200, Munich, BSB Clm 15902, p 150

La deuxième Vierge au globe forme une sorte de pendant à la première. Elle illustre l’oraison :

Dieu tout-puissant et éternel, qui en ce jour a voulu que ton Fils unique te fût présenté dans ton saint Temple

Cette scène de présentation de l’Enfant n’a plus rien d’impérial : le globe rouge, de petite taille, est constellé des mêmes pierreries que le corsage de la Vierge, c’est donc un attribut qui lui appartient. Il s’agit probablement de la « pomme du salut » (Heil-Apfel), le Fruit de Marie qui inverse la Pomme d’Eve.


En aparté : la Pomme du Salut

Dans son Commentaire du Cantique des Cantiques (1117-1126), Ripert von Deuz a développé l’opposition entre le mauvais fruit d’Eve et le bon fruit de Marie, à savoir l’Enfant Jésus lui-même.


1119 St. Peter und Paul (Petersberg) mittelapsis- neue Eva mit dem Heils-Apfel Salve reginaVierge à l’Enfant
1119, Fresque du bas de l’abside centrale, basilique St. Peter und Paul (Petersberg)

Cette fresque contemporaine de l’oeuvre de Rupert se rattache probablement au thème du globe-fruit, puisque la prière du Salve regina, inscrite en dessous, demande explicitement « montre-nous Jésus, le fruit béni de tes entrailles. » A noter que la plupart des fresques des trois absides ont été peintes ex nihilo au début du XXème siècle, mais cette partie semble être restée assez proche des fragments qui subsistaient.


Siegburg madona 1160 Museum Schnutgen, CologneMadone de Siegburg
Vers 1160, Museum Schnütgen, Cologne

Vu la taille du globe et le geste de préhension entre le pouce et l’index, cette Vierge à l’enfant se rattacherait elle-aussi au fruit du salut.



Collectaire, vers 1200, Munich, BSB Clm 15902 p 247Fol 247 Collectaire, vers 1200, Munich, BSB Clm 15902 p 261Fol 261

Collectaire de St. Erentrud, vers 1200, Munich, BSB Clm 15902

Revenons aux deux derniers disques du Collectaire de St. Erentrud. Le troisième accompagne une oraison à la Vierge, dont il est précisé seulement qu’elle est intercetrice. Le quatrième illustre un passage de la liturgie de la Saint Michel :

« Dieu, qui dispose dans un ordre merveilleux les ministères angéliques et humains ».

Le copiste utilise pratiquement le même schéma graphique pour la Reine du Ciel et l’émissaire divin, le sceptre supplantant le bâton de messager et le globe crucifère (pouvoir suprême) supplantant le disque conventionnel de l’archange (pouvoir militaire).


Deux iconographies de moins en moins discernables

Au treizième siècle, les habitudes graphiques commencent à brouiller les significations bien distinctes que ces images ont dû avoir lors de leur introduction. La rareté des exemples et l’incertitude des datations ne permettent pas de dégager des généalogies précises des différents motifs, et les cas où on peut les discriminer avec certitude sont rares. Néanmoins le Collectaire de St. Erentrud confirme l’existence d’au moins deux familles distinctes :

  • le globe impérial crucifère ;
  • la pomme du Salut.


Guylène Hidrio, qui a consacré au sujet une étude très poussée focalisée sur la région d’Hildesheim, conclut à la difficulté de distinguer les deux iconographies et le moment de la transition :

« Ces oeuvres se sont certainement influencées entre elles, et un glissement de sens de la pomum imperiale à la pomum salutis a pu se mettre en place. Le globe, emblème de victoire des souverains est supplanté petit à petit par l’emblème de la victoire de l’intercession de Marie et de son rôle dans l’économie du salut, par une pomme qui symbolise le fruit de ses entrailles. » ([7] , p 80)



Un cas particulier : le disque de l’Assomption

F.Bougard ([3], p 263) a rassemblé plusieurs exemples où un disque digital est associé à la Royauté de la Vierge, dans le contexte de sa Montée au Ciel, suivie de son Couronnement :

L’Assomption du Sermonnaire de Jumièges

Sermonnaire de Jumieges fin 11eme BM Rouen MS 1408 fol 4 IRHTAssomption de Marie
Sermonnaire de Jumièges, 1075-1100, Rouen BM MS 1408 fol 4, IRHT

Cette image sert de frontispice au sermon Cogitis me du Pseudo-Jérôme. La couronne (sur laquelle descendent les sept dons de l’Esprit Saint) est expliquée par une des phrases du sermon :

« Reine du monde aujourd’hui enlevée de la Terre ».

La tige fleurie, à main droite, illustre un autre passage du sermon :

« La mère de Dieu s’élevait du désert du siècle présent, tige sortie de la racine de Jessé« .

Mais la tige est aussi un sceptre : la petite phrase verticale, à gauche de l’image, souligne son caractère paradoxal, puisque lors de l’Annonciation, Marie a répondu à l’ange qu’elle était la servante du Seigneur :

Le céleste, fidèle (l’ange) s’est mis au service de celle-ci. Servante, elle t’a obéi.

Celicus huic ce(r)t(us) servit . Famula tibi obedit


Dans le petit disque qu’élève la main gauche de la Vierge , Marie-Louise Thérel [8] voit l’anneau de la foi (annulum fidei) que le sermon attribue aux vierges :

« C’est pourquoi, O Filles, soyez prudentes comme le serpent et simples comme la colombe (Mal., 10, 16) pour que, par votre prudence parfaitement éclairée, vous conserviez l’anneau de votre foi et, intacte et inviolée, la perle précieuse pour laquelle vous avez tout laissé. »

Mais dans la même logique, le disque pourrait tout aussi bien représenter la perle de la virginité.

F.Bougard y voit quant à lui, associé au sceptre, un autre cas d’orbicule royal.


Une inscription-clé (SCOOP !)

La petite phrase verticale, à droite de l’image, n’a pas été exploitée. Puisque celle de gauche commente le sceptre, celle-ci commenterait-elle le globe ?

Digne elle demande à engendrer le pôle, le Seigneur. Voici Marie.

Digna d(ominu)m generare polu(m) petit ecce Maria

Cette formulation étrange , avec le mot « pôle » et le brusque passage au présent, se comprend par référence à un hymne d’Enodius sur l’Ascension :

Maintenant le Christ monte au pôle (autrement dit a l’étoile polaire, au centre du cosmos).[9]

Iam Christus ascendit polum

Aussi étrange que cela puisse paraître, le globe aurait donc ici la même signification, dans cette Assomption, que dans les rares Ascensions où nous l’avons rencontré (voir 6 La fortune du disque digital ) : il indique le Pôle, la destination du mouvement. Et la conclusion lapidaire « Voici Marie » évoque, en deux mots, l’arrivée de la Mère dans le Ciel,  où son Fils l’attend.



Sermonnaire de Jumieges fin 11eme BM Rouen MS 1408 fol 4 detail IRHT
La manière précieuse de tenir le sceptre par son bulbe terminal, de la même manière que le disque, mérite une explication.


1130-40 Bodleian Library MS. Bodl. 269 fol 3rAugustin, Enarrationes in Psalmos ci-cl, 1130-40, Bodleian Library MS. Bodl. 269 fol 3r.

Cette Vierge à l’Enfant présente le même geste : le fleuron terminal sort lui-aussi de la mandorle, et porte un oiseau qui pourrait-être, ici encore, la colombe du Saint Esprit. A noter l’instance sur le motif de la fleur de lys, qui se retrouve en haut de la couronne et sur les souliers.


sb-line

L’Assomption de Chartres

1145-55 Verriere de l'Enfance du Christ Sedes Sapientiae Cathedrale de ChartresSedes Sapientia, 1145-55, Haut de la verrière de l’Enfance du Christ, Cathédrale de Chartres

Dans cette iconographie unique, le geste est symétrisé, ce qui rend l’interprétation délicate. On considère habituellement que les deux sceptres illustreraient l’idée de double royauté de la Vierge, sur les anges et sur les hommes : mais rien dans la composition ne vient corroborer cette notion, théologiquement marginale, et qui n’explique pas la seule dissymétrie visible : les personnifications du Soleil et de la Lune.

L’idée dominante dans le reste de la verrière est bien celle de la Royauté terrestre de Jésus :

  • reconnaissance par ses pairs, les Rois mages (troisième registre) ;
  • reconnaissance par son concurrent le roi Hérode (cinquième registre) ;
  • reconnaissance en Egypte par le gouverneur d’Aphrodisius (sixième registre) ;
  • reconnaissance par ses sujets lors de l’Entrée à Jérusalem (huitième registre).


1145-55 Verriere de l'Enfance du Christ Adoration des Rois Cathedrale de ChartresL’Adoration des Mages, troisième registre

Dans cette scène-clé, Marie, déjà Reine sur Terre (couronnée et trônant) présente aux Rois, coté Etoile, un seul sceptre florissant, qui symbolise manifestement l‘Enfant-Roi.

Dans la scène sommitale :

  • le sceptre fleurissant que Marie présente côté Soleil a la même signification, la Royauté de l’Enfant ;
  • celui qu’elle présente côté Lune, strictement identique, représente la Royauté égale accordée à sa Mère par son Fils, après son Assomption dans le Ciel.


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En aparté : la prophétie d’Isaïe et l’arbre de Jessé

Une tige sortira de la racine de Jessé, Isaïe 1:1

Et egredietur virga de stirpe Iesse

L’idée que la tige signifie le Christ, qui donc est un descendant de Jessé est, très ancienne, même si l’iconographie de l’Arbre de Jessé ne se développe qu’à partir de 1086 (Codex Vyssegradensis).

Au 3ème siècle, Tertullien, a vu dans l’assonance virga/virgo l’annonce de l’accouchement miraculeux d’une Vierge : la « tige » est donc non pas Jésus, mais la Vierge.

En 1007, Fulbert de Chartres compose pour la Nativité de Marie un introït qui précise et popularise la métaphore florale :

La tige, c’est la Vierge, la Mère de Dieu, et la fleur, c’est son Fils.

Virgo Dei genetrix virga est flos filius eius


Reliquaire Hildesheim 1150-1200 Vatican Museo sacro Inv N° 849Reliquaire provenant d’Hildesheim, 1150-1200, Vatican, Museo sacro Inv N° 849

Bien que la fleur de lys soit, par sa blancheur, un emblème de la Virginité, il est probable que lorsqu’elle apparaît en symétrie avec l’Enfant, elle illustre précisément la métaphore Jésus/Fleur et Marie/Tige. Ici, pour des raisons de place, la « tige » est réduite au bulbe terminal, mis en relief par le geste de préhension. Tandis que dans l’image de Jumièges, elle traverse la mandorle et se développe en un sceptre portant en haut la fleur de lys.


Phylactere de St Martin 1230 Tresor d'Oignies Musee de NamurPhylactère de St Martin (détail), 1230, Trésor d’Oignies, Musée de Namur

La symétrie est ici parfaite entre le globe triparti de la Terre, tenu par l’Enfant, et le bulbe florissant tenu par sa Mère. Le fleuron se termine par un troisième globe surgissant de feuilles de chênes, de la même manière que, sur la couronne juste à côté, trois glands surgissent de feuilles de chêne. Le sceptre florissant exprime donc, d’une manière particulièrement ingénieuse, que Marie est le bulbe et que Jésus est le fruit.


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Missel de St Maur 1075-1125 BNF Lat 12054 fol 218vAssomption de Marie
Missel de St Maur, 1075-1125 BNF Lat 12054 fol 218v

Le texte introductif, juste au dessus de l’initiale, justifie la présence très originale d’un ange et de Jésus sur les deux branches du V :

« de l’Assomption les anges se réjouissent et louent conjointement (conlaudant) le Fils de Dieu. »

On trouve au verso de la page la même formulation suivie de l’explication de cette joie :

« Aujourd’hui la Vierge Marie est montée au ciel (celos ascendit). Réjouissez-vous car avec le Christ elle règne éternellement. »

La couronne et le disque-ciel ont donc ici la même signification que dans le Sermonnaire de Jumièges.

Le sceptre fleurissant dans la main droite renvoie encore à la tige de Jessé, comme suggéré par une citation qui figure en bas de la page :

« (Et dans ta majesté avance-toi, monte sur ton char, combats) pour la vérité, la douceur et la justice, et que ta droite te fasse accomplir des faits merveilleux. » Psaume 45,5

Le « fait merveilleux » renvoie à la prophétie d’Isaïe : une Vierge qui accouche.


Assomption de Marie Pontifical a l'usage de Mayence fin 12eme BNF Lat 946 fol 117vAssomption de Marie, Pontifical à l’usage de Mayence milieu 13ème s, BNF Lat 946 fol 117v

Dans cette autre image de l’Assomption, Marie est désignée par le texte associé comme « reine des milices célestes ». Comme le note F.Bougard, le sceptre florissant est ici remplacé par le fleuron.

Dans le contexte très particulier de l’Assomption, le disque digital, associé à la couronne et au sceptre florissant, transcrit visuellement l’expression « Reine du Ciel ». Tenu en l’air par Marie, il n’a plus rien à voir avec le petit monde carolingien : il montre, tout simplement, ce qu’elle aspire à rejoindre : le Ciel, où son fils se trouve déjà.


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Après l’Assomption : le Couronnement

Sens Couronnement Marie 13eme BM 018 p 276 v IRHT

Couronnement de Marie,
Initiale S pour la Vigile de l’Assomption, début 15ème , Sens BM 018 p 276 IRHT

Le Couronnement de Marie conclut l’Assomption, lorsque Marie a rejoint son Fils. Dans cette image, celui-ci lui transfère sa couronne, tandis que Marie tient dans sa main droite le globe que son Fils vient de lui donner. Cette composition très exceptionnelle contrevient aux conventions de l’époque, selon lesquelles :

  • le globe est toujours celui de la Terre, en général triparti,
  • il est tenu par le Christ, dans sa main gauche,
  • Marie se présente en position d’honneur, à main droite de son Fils.


Couronnement Initiale G pour Assomption 1408 Bibl. Mazarine - ms. 0416 IRHTCouronnement de Marie,
Initiale G pour l’Assomption, 1408, Bibl. Mazarine – ms. 0416 IRHT

Ces anomalies s’expliquent sans doute par les contraintes de la lettre S, les Couronnements s’inscrivant habituellement dans des initiales rondes (G ou D).



La nuance Maria-Ecclesia

Statue de la Vierge mediatrice façade occidentale 1095-1130 abbatiale de Saint Jouin de MarnesVierge médiatrice, façade occidentale, 1095-1130, Abbatiale de Saint Jouin de Marnes

Située juste sous le Christ du Jugement dernier, Marie en position d’unique intercetrice représente l’Eglise. L’objet rond qu’elle tient dans sa main gauche est peut être une grenade, fruit dont les multiples pépins symbolisent la réunion des Chrétiens. D’autres y voient une bourse contenant les bonnes actions des fidèles, allusion à la Parabole des Talents qui, dans le texte de Matthieu, est incluse dans le passage sur le Jugement dernier [10] .


Monastere de Prufening vers 1125 Eglise Saint Georges_-MariaMaria-Ecclesia
vers 1125, Eglise Saint Georges, Monastère de Prüfening (près Ratisbonne)

Dans cette fresque très remaniée au XIXème siècle, la Vierge trône au centre de la coupole, entourée des symboles des Evangélistes, véritable Majestas Dei au féminin. Le texte explique assez bien l’image :

Resplendissant des joyaux des vertus, la vierge immortelle, partageant le couche de l’Epoux, règne avec l’Epoux pour les siècles.

Virtutum gemmis pr[a]elucens virgo perennis sponsi juncta thoro sponso conregnat in (a)evo

Le balancement de la formule paraphrase ouvertement un vers d’Ovide :

Partageant ma couche, tu dois porter mon nom

Ovide, Fastes, liv. III, v 11.

Tu mihi juncta toro, mihi juncta vocabula sumes.

Le vers légitime, en somme, le remplacement de la figure habituelle du Seigneur par celle de son Epouse l’Eglise, qui tient d’une main l’étendard de la Foi, de l’autre la sphère du Monde sur lequel elle règne.

Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 fol 14Majestas domini, fol 14 Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 f. 165v.Majestas virginis, fol 165v

Psautier Shaftesbury, Angleterre, 1225-50, British Library Lansdowne 383

Dans ce psautier très singulier dont le contexte royal est manifeste (voir 1 Globes en main ), la donatrice se prosterne devant le Christ-Roi en majesté, puis plus loin devant la Vierge-Reine : le geste d’invitation de l’Enfant l’autorise à se redresser et à se placer au seuil de l’image, qui avec ses deux rideaux bleus figure le porche d’une église.

Au globe-puissance du Christ fait écho le globe en germination de la Vierge


Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 f. 165v detail. Psautier shaftesbury Angleterre1225-50 Lansdowne 383 f. 165v detail2.

Il prend sans doute ici un sens supplémentaire : au symbolisme habituel du rameau de Jessé se superpose le symbole de l’Eglise florissante, repris en écho en haut du clocher et en haut de la couronne.



Cas particuliers

Une pomme d’or ?

fin 12eme Sainte Catherine d alexandrie Notre-Dame de Montmorillon

Sainte Catherine d Alexandrie
Fin 12eme, crypte de l’église Notre-Dame de Montmorillon

Dans cette iconographie très particulière, la main gauche de l’Enfant est baisée par sa mère en préfiguration de sa future blessure, tandis que sa main droite donne à Sainte Catherine la couronne du martyre. Celle-ci élève dans sa main gauche un disque doré .

William M. Hinkle, après avoir exclu qu’il s’agisse d’une hostie ou de l’anneau du mariage mystique, y voit le globe impérial, attribut de la sainte en même temps que sa couronne royale.

Yvonne Labande-Malfert, dans son compte-rendu de l’ouvrage de Hinkle [5], est plus spécifique. Elle rappelle qu’une pomme d’or « qui signifie la terre du royaume » faisait partie des attributs remis aux Rois Chrétiens de Jérusalem lors de leur couronnement, selon les « Assises de Jérusalem » rédigées au 13ème siècle ([6], p 121). Selon elle, le disque doré est la pomme d’or que l’Enfant a donnée à la sainte en même temps que la couronne. Catherine « est entrée dans la Jérusalem céleste, le Royaume de vie. Mais le royaume est aussi le fruit de vie, dont elle jouira éternellement, nous dit l’Apocalypse. Les deux images se superposent. »

Pour F.Bougard [7], ce disque est un exemple tardif d’orbicule royal, Catherine étant fille de roi.

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1146-55 allerheiligen kapelle regensburg detail reine absidiole sud 1146-55 allerheiligen kapelle regensburg detail christ absidiole sud

Fresques de l’absidiole sud
1146-55, Allerheiligenkapelle, Regensburg

L’iconographie très complexe (voir notamment Dissymétries autour de Dieu) de cette chapelle entièrement recouverte de fresques, ainsi que le disparition quasi totale des textes des banderoles, rendent difficile l’identification de cette figure royale, reliée par une banderole à un buste de Jésus bénissant.

L’absidiole nord et la voûte au dessus de l’entrée comportent elles-aussi des figures féminines trônant, reliées respectivement à la colombe du Saint Esprit et à un ange représentant Dieu le Père. Il est donc probable que les trois reines sont trois figurations de Marie-Ecclesia, inspirée par la Trinité [8]

Celle de l’absidiole sud étant relié à la personne du Christ, il est vraisemblable que le globe qu’elle exhibe est une hostie.


Article suivant : 8 Autres significations

Références :
[0a] Kurt Weitzmann « Late Antique and Early Christian Book Illumination » p 97
[0b] Lech Kalinowski « Salomon et la Sagesse. Remarques sur l’iconographie de la Création du monde dans les Antiquités Judaïques de Flavius Josèphe du Musée Condé à Chantilly » Artibus et Historiae Vol. 20, No. 39 (1999), https://www.jstor.org/stable/1483572
[1] Anton von Euw « Karl der Grosse als Schüler Alkuins, das Kuppelmosaik des Aachener Domes und das Maiestasbild in Codex C 80 der Zentralbibliothek Zürich », Zeitschrift für schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte, 61/1, 2004, https://baselbern.swissbib.ch/Record/288296486
[2] François Bougard « L’hostie, le monde, le signe de Dieu » paru dans Orbis disciplinae. Hommages en l’honneur de Patrick Gautier Dalché, éd. Nathalie Bouloux, Anca Dan et Georgios Tolias, Turnhout, Brepols, 2017, p. 31-62. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01706857/document
[3] François Bougard, « Le peseur du Monde : l’orbicule de la Royauté, de Charlemagne à Saint Louis » dans : Charlemagne : les temps, les espaces, les hommes : construction et déconstruction d’un règne », pp. 245-269
[4] Charlotte Denoel, « La Bible de Chartres, Art de l’enluminure n°66, septembre-novembre 2018 » https://www.academia.edu/37374282/La_Bible_de_Chartres_Art_de_lenluminure_n_66_septembre_novembre_2018_avec_Damien_Bern%C3%A9_et_Philippe_Plagnieux
[5] Sophie BALACE, CHEF-RELIQUAIRE DU PAPE SAINT ALEXANDRE, dans Feuillets de la Cathédrale de Liège, 2014 https://www.europaethesauri.eu/files/CatalogueOeuvreMeuse.pdf
[6] Hadrien Kockerols « WIBALD ABBE DE STAVELOT (1130-1158) LES RELIQUES ET LES RELIQUAIRES », https://www.academia.edu/43159044/WIBALD_ABBE_DE_STAVELOT_1130_1158_LES_RELIQUES_ET_LES_RELIQUAIRES_par_Hadrien_Kockerols
[7] Guylène Hidrio « De la Reichsapfel au fruit de la vie éternelle. Questions autour d’un objet symbolique à Hildesheim » dans « Thèmes religieux et thèmes profanes dans l’image médiévale : transferts, emprunts, oppositions », 2013, p 55-88 https://www.academia.edu/45093720/_De_la_Reichsapfel_au_fruit_de_la_vie_%C3%A9ternelle_Questions_autour_dun_objet_symbolique_%C3%A0_Hildesheim_
[8] Marie-Louise Thérel, « A l’origine du décor du portail occidental de Notre-Dame de Senlis : Le triomphe de la Vierge-Église. Sources historiques, littéraires et iconographiques » Documents, études et répertoires de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes Année 1984 34 https://www.persee.fr/doc/dirht_0073-8212_1984_mon_34_1#dirht_0073-8212_1984_mon_34_1_T1_0344_0015
[9] On lit par exemple dans un traité d’astronomie fréquemment recopié au Moyen-Age, l’Aratus révisé : (Scholia Sangermanensia) :

Les sommets opposés, entre lesquels se meut la sphère céleste, étaient nommés pôles par les anciens. L’un est l’austral, que nous ne pouvons jamais voir depuis la Terre ; l’autre est le septentrional, nommé Borée, qui ne se couche jamais.

Vertices extremos, circa quos sphaera caeli uoluitur, polos antiqui nuncupauerunt. E quibus unus est australis, qui terrae objectu a nobis numquam uidetur ; alter septentrionalis, qui et boreus uocatur, qui numquam occidit.

[10] Le supplice et la gloire: la croix en Poitou p 98
[11] William M. Hinkle. — The Iconography of the Apsidal Fresco at Montmorillon, dans « Münchner Jahrbuch der bildenden Kunst », t. XXIII, 1972, compte-rendu par Yvonne Labande-Mailfert https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1973_num_16_64_3053_t1_0326_0000_2
[12] Don Atilano Melgnizo « El sacerdocio y la civilización » TOMO IV, Mexico 1859 http://cdigital.dgb.uanl.mx/la/1080021479_C/1080021485_T4/1080021485_MA.PDF
[13] Peter Morsbach « Der Dom zu Regensburg: Ausgrabung, Restaurierung, Forschung : Ausstellung anlässlich der Beendigung der Innenrestaurierung des Regensburger Domes, 1984-1988 : Domkreuzgang und Domkapitelhaus, Regensburg, 14. Juli bis 29. Oktober 1989 », p 34

6 La fortune du disque digital

20 avril 2022

Si le passé du disque digital est obscur, sa postérité est maintenant assez connue : on trouve des exemples de ses deux variantes, digitale et palmaire, pratiquement sur quatre siècles.

Article précédent : 5 Les antécédents possibles

Résurgences du disque digital

Cas isolés

Evangeliaire d’Egmond, Dirk II and his wife Hildegard kneel before St. Adalbert, patron of Egmond Abbey Gand 975 ca Den Haag Koninklijke Bibliothek, 76 F 1, f. 215r,Dirk II et son épouse Hildegard demandent l’intercession de St. Adalbert, patron de l’abbaye d’Egmond
Evangéliaire d’Egmond, Gand, vers 975, Den Haag Koninklijke Bibliothek, 76 F 1, f. 215r

Seigneur le plus haut, je t’implore, compatissant, de conserver avec bienveillance ces personnes, qui t’ont continuellement servi d’une manière que l’on peut dire digne.

Summe Deus rogito miserans conserva benigne, hos tibi quo iugitur formulari digne laborent

Le mot summe est traduit graphiquement de deux manières :

  • par la figuration du Seigneur en buste, qui accentue son gigantisme,
  • par le disque digital minuscule, qui exprime l’incommensurable.


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Evangeliaires de St Maximim de Treves vers 1000 BNF NAL 1541 fol 2r GallicaEvangéliaire de St Maximin de Trèves, vers 1000, BNF NAL 1541 fol 2r, Gallica

Ce Christ, malheureusement gâché par les rinceaux du verso qui ont traversé le parchemin, est à ma connaissance la seule survivance dans l’art ottonien d’un disque digital. L’absence des Evangélistes et l’inscription « REX REGUM (le Roi des Rois) » suggèrent que l’image habituelle des Majestas Dei carolingiennes a été reprise spécifiquement pour illustrer cette notion d’un pouvoir au dessus des autres. Le globe impérial étant omniprésent dans les représentations des empereurs ottoniens sur leur trône, le Christ sur son globe incarne cette autorité supérieure, et son disque devient l’emblème de ce REX au dessus des REGUM.


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Les_quatre Evangiles, 1000 ca, BNF Arsenal Ms-592 fol 105v Saint LucSaint Luc, fol 105v Les_quatre Evangiles, 1000 ca, BNF Arsenal Ms-592 fol 106r Quoniam quidem multi conati suntInitiale Q, fol 106r

Les quatre Evangiles, vers 1000 , BNF Arsenal Ms-592

Cette figure apparaît à un emplacement inhabituel, à l’intérieur de l’initiale Q qui ouvre l’Evangile de Luc (« Quoniam quidem multi conati sunt »). Les initiales des trois autres Evangiles (L, I et I) sont purement décoratives : on peut penser que l’enlumineur a profité de la seule initiale circulaire pour y glisser un souvenir des Majestas Dei carolingiennes.

Mais l’idée est plus subtile : l’image divine forme un bifolium avec celle de l’évangéliste, qui lève les yeux vers elle en écrivant. Il s’agit ici d’un clin d’oeil à la particularité de Luc : il était peintre.


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Chrst en majeste XIIeme siecle Musee Fenaille RodezChrist en majesté (antependium de l’Autel de Deusdedit), vers 1000
Musée Fenaille, Rodez

Un autre exemple roman est ce fragment d’un devant d’autel, que les spécialistes n’hésitent plus à dater du tout début du XIème siècle [1], et sur lequel nous reviendrons plus loin (voir 3 Mandorle double symétrique).


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Les « christs à l’hostie » tourangeaux

A peu de distance de Tours, ces Christs dits « à l’hostie » sont probablement une survivance du disque-monde mis au point par le scriptorium trois siècles plus tôt,

v

1000-1100 Eglise_Saint-Pierre_de_Parcay-Meslay releve d'Yperman 12eme Parcay-Meslay

Abside de l’église de Parçay-Meslay, 12ème siècle

A Parçay-Meslay, le Christ est assis sur un trône à dossier ogival, devant une mandorle de forme lenticulaire.


1150 ca Areines Loir et CherAbside de l’église d’Areines, vers 1150

A Areines, le Christ a conservé le globe-siège carolingien, placé lui aussi devant la partie lenticulaire (sur ce type de mandorle double, voir 1 Mandorle double dissymétrique ).


La crypte de Saint Aignan sur Cher

1200 saint aignan sur cher crypte majestasAbside centrale de la crypte, église de Saint Aignan sur Cher, vers 1200

A Saint Aignan, la même formule s’insère dans une composition plus large, qui montre le recyclage du schéma régional au service d’une signification plus spécifique.

De sa main gauche, le Christ tend à Saint Jacques le Mineur une banderole portant une citation de sa propre épître :

Confessez donc vos fautes l’un à l’autre, et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris; car la prière fervente du juste a beaucoup de puissance.

Epitre de Saint Jacques 5, 16

(CONFITEMINI AL)TERUTRUM PEC(C)ATA


1200 Saint-Aignan crypte st jaques le mineur maladeOn pense qu’il transmet ainsi à Saint Jacques le pouvoir de soigner les malades, dont l’un, tenant sa canne entre ses genoux, se prosterne devant le saint.



1200 Saint-Aignan crypte st pierre maladesDe l’autre côté, un cul de jatte avec ses fers rampe par antithèse vers les pieds du Christ. Derrière lui, un autre infirme se tourne vers Saint Pierre, une pièce de monnaie à la main droite.



1200 Saint-Aignan crypte st pierre maladesLe geste de la main droite du Christ est très effacé, mais on devine qu’il tient au bout de ses doigts une autre pièce, exactement au centre d’une des ondulations de la mandorle. On pourrait croire qu’il la donne ou la reçoit de saint Pierre au travers de la mandorle, mais le fait que celui-ci élève la main néfaste, la gauche, exclut tout circuit financier direct.



1200 saint aignan sur cher crypre majestas schema
Il faut lire la composition de manière symétrique (SCOOP !):

  • à gauche, Saint Pierre reçoit, par la puissance de la « monnaie de Dieu », le pouvoir de recevoir des aumônes, et un malade en dépose une à ses pieds ;
  • à droite, Saint Jacques reçoit, par la puissance du verbe, le pouvoir de guérir, et l’infirme lui donne sa béquille.


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En Catalogne

La Bible de Ripoll

Vision d’Ezéchiel
Bible de Ripoll, 1027-1032, Vatican Vat.lat.5729 fol 208v

Selon W.Neuss [2], l’objet dans la main droite du Christ est un sceptre raccourci. Pour François Bougard [3], il s’agit du globe habituel, mais quadrilobé.



1027-1032 Bible de Ripoll Vision ezechiel Vatican Vat.lat.5729 fol 208vIl s’agit effectivement d’un jeu graphique : sa forme, faite de cinq disques, reprend en réduction le schéma de la scène (le médaillon divin entouré des quatre médaillons des anges), lequel évoque à son tour les roues d’Ezéchiel qui s’entrelacent au centre de la page.


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La Bible de Roda

1025-50 Bible de Roda Josue BNF Lat 6-1 fol 89r GallicaFrontispice du Livre de Josué
Bible de Roda, BNF Lat 6-1, 1050-1100, fol 89r Gallica

La figure bien connue est reprise ici pour illustrer le prologue, qui commence juste à côté. Dieu s’adresse en ces termes à Josué :

«Moïse, mon serviteur, est mort; maintenant lève-toi, passe ce Jourdain, toi et tout ce peuple, pour entrer dans le pays que je donne aux enfants d’Israël. Tout lieu que foulera la plante de votre pied, je vous l’ai donné, comme je l’ai dit à Moïse. … Que ce livre de la loi ne s’éloigne pas de ta bouche » Josué 1, 2-8

On voit bien le livre près des lèvres de Josué : cette volonté de coller au texte permet d’interpréter le disque digital, dans ce cas particulier, comme représentant le thème principal du prologue : non pas le monde en général, mais « le pays que je donne aux enfants d’Israël« .

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Baniere de_Sant_Ot 1095 - 1122 Musee du textile de BarceloneBannière de Saint Odon (Sant Ot) 1095-1122, Musée du textile, Barcelone 1130 Frontal_d'altar_d'Ix_musee national d'Art de CatalogneAntependium de Saint Martin d’Hix, 1125-50, MNAC, Barcelone

Ces deux Christs montrent le classique disque digital.

La bannière porte la signature de la réalisatrice, une certaine Elisabeth : ELI SAVA ME / F (E) CIT

Le devant d’autel ressemble beaucoup, dans sa composition, à celui de Rodez, avec la mandorle en huit et les lettres Alpha et Omega, mais sans la prolifération de cercles. Je reviens sur cette mandorle très particulière dans 4 Mandorle double pathologique.


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Côté mozarabe

Deuteronome 33 1075-1100 BNF Smith-Lesouef 2 Psautiers_mozarabiques vol 2 fol 77vDeutéronome 33
1075-1100, Psautier mozarabe, BNF Smith-Lesouëf 2, vol 2 fol 77v

Du côté des chrétiens restés en terre musulmane, on ne connaît que cet exemple, qui accompagne les Bénédictions de Moïse :

« Il dit: Yahweh est venu de Sinaï, il s’est levé sur nous de Séïr, il a paru sur le mont Pharan, et des millions de saints avec lui ; il porte dans sa main droite la loi de feu. Il a aimé les peuples; tous les saints sont dans sa main, et ceux qui sont à ses pieds recevront ses instructions et sa parole

Deutéronome 33, 2-3

Et ait Dominus de Sina venit et de Seir ortus est nobis apparuit de monte Pharan et cum eo sanctorum milia, in dextera eius ignea lex . Dilexit populos omnes, sancti in manu illius sunt, et qui adpropinquant pedibus eius accipient de doctrina illius »

Sous la figure bien connue de la Gloire de Dieu, le copiste à rajouté le mont Pharan et les saints. Il a recyclé le disque digital pour illustrer ce que Dieu tient dans sa main droite : « la Loi de feu » et « tous les saints ».

Psautier mozarabique 1050-1100 BNF Smith Lesouef 2 fol 77v detail


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A l’époque gothique

1250-1300 BL Add MS 35166 fol 5vLa prosternation des vieillards
Apocalypse, 1250-130,0 British Library Add MS 35166 fol 5v

Cette image très exceptionnelle illustre le passage suivant :

« les vingt-quatre vieillards se prosternent devant Celui qui est assis sur le trône, et adorent Celui qui vit aux siècles des siècles, et ils jettent leurs couronnes devant le trône, en disant  » Vous êtes digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire et l’honneur, et la puissance » Apocalypse 4,10-11

Pour figurer la Toute Puissance et l’Eternité de Dieu, l’enlumineur recycle la vieille image du disque digital en le faisant passer dans la main gauche (puisque le texte précise que le Livre aux sept sceaux est tenu dans la main droite).


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1255 - 1260, Ms. Ludwig III 1 (83.MC.72), fol. 4v,The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

1255 – 1260, Ms. Ludwig III 1 (83.MC.72), fol. 4v,The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Cette autre Apocalypse anglo-normande de la même famille montre que le disque digital état bien conçu comme un globe terrestre, mais pas forcément compris par le lecteur : le copiste a cru bon de le rendre crucigère pour éviter toute ambiguïté.



Résurgences de la variante palmaire

Comme François Bougard l’a montré [3], cette formule revient à mettre l’accent sur le début du verset d’Isaïe : « pris les dimensions des cieux avec la paume«  ; son étude comporte plusieurs exemples, j’en ai rajouté quelques autres qui se teintent d’une nuance particulière.

XIeme espagnol Goldschmidt vol IV table XXXVI fig 105Ivoire espagnol
XIème siècle, collection privée (Goldschmidt vol IV, table XXXVI, fig 105) [4]

On ne sait rien sur cet ivoire isolé.


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1087 Augustin Errationnes in Psalmos Valenciennes BM 39 fol 9v IRHTSaint Augustin, Errationnes in Psalmos, 1087, Valenciennes BM 39 fol 9, IRHT

Cette figure orne l’initiale D de « Domine Deus Misericordius ».


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Une Majestas « détournée »

1142 Libellus capitulorum Collectaire de Zwiefalten Wurttembergische Landesbibliothek - Cod.brev.128 fol 9vfol 9v vfol 10r

Libellus capitulorum, vers 1150,Abbaye de Zwiefalten, Wurttembergische Landesbibliothek – Cod.brev.128

La tradition des bifoliums des missels (voir 2 Une figure de l’Incommensurable ) se prolonge ici dans un contexte totalement différent : ces deux images, sorte de schémas synoptiques, viennent s’intercaler entre les tables de comput et le début des capitules (cours extraits de la Bible destinés à être intégrés dans les différents Offices).

L’image de droite, de type « Crucifixion«  regroupe autour de la Croix, en plus des Quatre Evangélistes, les Quatre Fleuves du Paradis et les Quatre Vertus cardinales.

L’image de gauche, de type « Majestas dei », a comme à Auxerre un cadre composé des vingt quatre vieillards de l’Apocalypse, décrits par le texte en haut et en bas :

A l’entour du siège vint quatre vieillards avec leur cithare ayant
chacun une fiole en main et une couronne dorée sur la tête.

in circuitu sedis viginta quatuor seniores cum citaris suis habentes
singuli phiolas in manibus suis et corone auree in capitibus eorum

Mais le centre de l’image est bien différent d’une Majestas habituelle. Dans les coins, les quatre Vivants ont laissé place à quatre figures allégoriques : les Ténèbres (tenebrae), la Lumière (lux), l’Hiver (hiems) et le Feu (ignis).

La mandorle s’enrichit de quinze têtes illustrant un verset de l’Apocalypse :

Et du trône sortent des éclairs, des voix et des tonnerres

Apocalypse 4,5

Et de throno procedunt fulgura et voces et tonitrua

Les cinq têtes rouges évoquent donc les éclairs, puis les cinq têtes vertes à la bouche ouverte les voix, puis les cinq dernières le tonnerre.



1142 Libellus capitulorum Collectaire de Zwiefalten Wurttembergische Landesbibliothek - Cod.brev.128 fol 9v detailQuant à la figure centrale, elle représente la Sagesse, comme l’indique le texte au dessus et en dessous :

La sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes.

Proverbes 9,1

Sapientia aedificavit sibi domum excidit columnas septem

D’où la muraille autour d’elle et les sept colonnes intérieures, que nous avons déjà rencontrées dans l’iconographie de la Psychomachie de Prudence (voir 5 L’âge d’or des Majestas).

Les gestes des mains, particulièrement originaux, sont expliqués par les textes latéraux :

Lui qui mesure le ciel de sa paume et enferme la terre dans sa paume.
Saint Grégoire, Tome II, Livre II Ezéchiel homélie 17, paraphrase de Isaïe 40

(Qui) celum palmo melitur (et) terram palmo concludit

Faute de mieux, le copiste a imaginé cette forme fuselée dans la main droite pour représenter le ciel, tandis que le disque non plus digital, mais palmaire, représente comme d’habitude la Terre.


initium creaturae dei Liber Scivias 1220 ca Universitatsbibliothek Heidelberg, Cod. Sal. X,16 fol 2rLe début de la Création de Dieu (Initium creaturae dei) (détail)
Liber Scivias, vers 1220, Universitätsbibliothek Heidelberg, Cod. Sal. X,16 fol 2r.

On retrouve la même opposition de forme pour le Ciel et la Terre dans cette autre image de la Création. On lit dans le cadre de la mandorle :

  • à droite, en descendant, une citation du Sixième jour : « Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et voici cela était très bon » (Genèse 1,31) ;
  • à gauche, en remontant, une paraphrase du Septième : « Et Dieu se reposa le Septième jour de toute l’oeuvre qu’il avait faite » (Genèse 2,2) ;

L’extrait qui manque entre les deux versets est à lire directement dans l’image : « Ainsi furent achevés le ciel et la terre, et toute leur armée » (Genèse 2,1)

L’armée est celle des anges qui peuplent les neuf arcades.


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1140-45 Psautier glose Tours BM 93 fol 134 IRHTPsautier glosé
1140-45, Tours BM 93 fol 134, IRHT

Cette lettrine se rapporte au psaume suivant :

Au commencement tu as fondé la terre, et les cieux sont l’ouvrage de tes mains

Psaume 102, 26

terram fundasti et opera manuum tuarum sunt caeli 

Dans la logique du texte, le globe vert et malléable devrait représenter la Terre environnée par le Ciel.


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1170-1180 Sacramentaire à l'usage de Saint-Martin de Tours Tours BM 193 fol 59 IRHTLa Trinité
Sacramentaire à l’usage de Saint-Martin de Tours, 1170-1180 , Tours BM 193 fol 59, IRHT

Cette initiale ouvre la prière « Omnipotens sempiterne Deus » de la Fête de la Trinité.

Pour illustrer la Trinité, elle dédouble la figure habituelle de la Toute Puissance divine et rajoute la colombe entre les deux. Le Fils se situe « à la droite du Père », et les deux se différentient par leurs mains :

  • la main droite du Fils, le Verbe, est levée en geste de prise de Parole ;
  • la main gauche du Père, le Créateur, porte un globe cosmique vert.



Variantes du globe palmaire

Le globe céleste, dans une Ascension

abside de san pietro di tuscania Ascension du Christ
abside de san pietro di tuscania Zeri ChristAscension du Christ, abside de San Pietro di Tuscania

Cette fresque, totalement détruite lors d’un tremblement de terre en 1971, montrait une Ascension très byzantinisante, entourée d’anges, avec les apôtres au registre inférieur. Dans l’iconographie habituelle de la scène, le Christ se contente de lever la main droite vers le Ciel pour indiquer sa destination. Le disque palmaire  isaïen, dans sa version céleste, complète le propos.


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Chiesa San Carlo Negrentino (PrugiascAscension du Christ
Vers 1050, Chiesa San Carlo Negrentino (Prugiasco), Tessin

Dans cette autre Ascension atypique italienne, le Christ lève sa main droite nue mais tient dans sa main gauche un objet annulaire. Il ne faut pas le confondre avec un disque palmaire : il s’agit simplement de la couronne d’épines, complétant la lance et le roseau de la Passion.


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Psaume 109 Bibl Ste Genevieve MS 9 fol 229v IRHT

Psaume 109, Bibliothèque Ste Geneviève, MS 9 fol 229v, IRHT

L’illustrateur a remplacé la figure habituelle dite de la « Binité du Psautier » ( Le Fils siégeant à la droite du Père et piétinant les ennemis) par un autre sujet connexe, l’Ascension (qui précède immédiatement l’Intronisation du Christ auprès de son Père). Dans une mandorle porté par les anges, le Christ élève vers le ciel son globe doré, marqué des lettres alpha et omega : à la fois indication de sa destination (le Ciel) et symbole de sa domination sur les ennemis.


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Le Monde repris au Démon.

De cette nuance rare, j’ai trouvé seulement deuxexemples isolés, qui ne suffisent pas à faire une tradition iconographique : voyons-y plutôt d’une trouvaille graphique réinventée sporadiquement.

Evangiles de Poussay 1000-50, provenant sans doute de Fulda, BNF Lat 10514Plaque de métal décorant le plat inférieur des Evangiles de Poussay
1000-50, provenant sans doute de Fulda, BNF Lat 10514

Cette plaque reprend l’iconographie paléochrétienne du Christ combattant, inspirée par le Psaume 91 :

« Tu marcheras sur le lion et sur l’aspic, tu fouleras le lionceau et le dragon. » Psaume 91,13

La nécessité de tenir la lance a fait passer dans la main gauche le monde chrétien, tenu à bonne distance des animaux infernaux.


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Moralia in Job 1150 Tours BM MS 321 fol 330v IRHTMoralia in Job de Grégoire le Grand, début du chapitre XXXV, 1150, Tours BM MS 321 fol 330v, IRHT

Le dernier chapitre des Moralia in Job résume l’ensemble du livre par un dialogue entre les trois protagonistes, qui débute ainsi :

Ainsi, après que le Seigneur avait montré à son fidèle serviteur à quel point son ennemi, le Léviathan, était fort et rusé, et que celui-ci avait manifesté subtilement sa force et son habileté, le bienheureux Job répondit aux deux, en disant : (Job 42,2) Je sais que tu peux tout, et qu’aucune pensée ne t’est cachée.

Igitur postquam fideli famulo Dominus Leviathan hostis eius quam sit et fortis et callidus ostendit, dum vires illius subtiliter fraudesque patefecit, beatus Iob ad utraque respondit, dicens: CAP. XLII, VERS. 2.—Scio quia omnia potes, et nulla te latet cogitatio.

L’image montre en bas le diable avec son harpon : en haut Dieu met de la main droite le Monde hors de sa portée, et protège de la manche gauche le Livre .


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Un cas unique : le globe dans une Parousie

Tavola del Giudizio Universale da San Gregorio Nazianzieno, 1061-1071 Pinacoteca VaticanaJugement universel de San Gregorio Nazianzieno, Pinacothèque du Vatican.

L’iconographie de ce panneau est si particulière que les datations s’étalent entre 1040 et 1250 [5].


Tavola del Giudizio Universale da San Gregorio Nazianzieno, 1061-1071 Pinacoteca Vaticana detail Sceau de Heinrich III 1047-1056Sceau de Heinrich III 1047-1056 [6]

Le Christ tient de la main gauche un étendard en forme de croix et élève un globe de la droite. Une des dernières études, celle de Suckale ([7], p 40) reconnaît dans cette posture l’iconographie impériale, et très précisément celle d’un sceau de l’empereur Heinrich III, ce qui permettrait de dater le panneau. Ce sceau est une des des très rares exceptions à la convention que le globe impérial germanique est porté dans la main gauche (voir 4 Disque digital, globe impérial).

Ce disque palmaire porte l’inscription :

Voilà que j’ai vaincu le monde

Jean 16, 33

Ecce vici mundum

Pour Suckale , le mot « mundus » serait à prendre ici dans son sens négatif (le Siècle, les choses temporelles) : le geste du Christ exprimerait donc sa victoire sur le Mal, ou bien le Monde sauvé du démon (ce qui nous ramènerait au cas précédent).


Deux attributs parousiaques (SCOOP !)

Remarquons que  la citation est extraite d’un contexte très particulier : ces trois mots sont ceux qui concluent le discours de Jésus à ses disciples, dans lequel il leur promet son prompt retour, autrement dit la Parousie.

Un autre texte décrivant ce Retour est Matthieu 24,30 : « Alors apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l’homme », qui fait de la Croix un des éléments distinctifs de la Parousie.

L’iconographie impériale est donc reprise ici au service d’une idée bien précise : illustrer le Christ de la Parousie, portant d’une main « le signe du Fils de l’homme » et de l’autre les derniers mots de sa promesse.



Tavola del Giudizio Universale da San Gregorio Nazianzieno, 1061-1071 Pinacoteca Vaticana detail anges
Le registre inférieur illustre ce qui suit la Parousie : le Jugement, en présence des Apôtres :

« Je vous le dis en vérité, lorsque, au renouvellement, le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d’Israël. » Matthieu 19,27

Les deux archanges de part et d’autre de l’autel exhibent des panonceaux expliquant ce qui va attend les Bénis et les Maudits. De l’autre main ils tiennent un disque de verre qui, d’une certaine manière, contraste par sa transparence avec le disque doré du Christ. Ce globe est un attribut courant des archanges :  il symbolise leur pouvoir militaire sur le cosmos, comme nous le verrons dans l’article suivant.



Article suivant : 7 Disques au féminin

Références :
[1] Térence Le Deschault de Monredon, « Influence de l’art carolingien sur la sculpture de quelques grands maîtres romans d’Auvergne et du Rouergue » https://www.researchgate.net/publication/322013831_Influence_de_l’art_carolingien_sur_la_sculpture_de_quelques_grands_maitres_romans_d’Auvergne_et_du_Rouergue
[2] Wilhelm Neuss « Die katalanische Bibelillustration um die Wende des ersten Jahrtausends und die altspanische Buchmalerei : eine neue Quelle zur Geschichte des Auslebens der altchristlichen Kunst in Spanien und zur frühmittelalterlichen Stilgeschichte : (La ilustración de la Biblia en Cataluña cerca del año mil y las miniaturas antiguas españoles) » 1922, p 89 https://archive.org/details/diekatalanischeb00neusuoft/page/88/mode/2up
[3] François Bougard « L’hostie, le monde, le signe de Dieu » paru dans Orbis disciplinae. Hommages en l’honneur de Patrick Gautier Dalché, éd. Nathalie Bouloux, Anca Dan et Georgios Tolias, Turnhout, Brepols, 2017, p. 31-62. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01706857/document
[4] Goldschmidt, Adolph Die Elfenbeinskulpturen aus der Zeit der karolingischen und sächsischen Kaiser, VIII. – XI. Jahrhundert, Vol IV, https://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/goldschmidt1926bd4
[7] Robert Suckale. « Die Weltgerichtstafel aus dem römischen Frauenkonvent S. Maria in Campo Marzio als programmatisches Bild der einsetzenden Gregorianischen Kirchenreform » dans « Das mittelalterliche Bild als Zeitzeuge: sechs Studien », 2002 https://books.google.fr/books?id=yorTVPD6zXkC&pg=PA12

5 Les antécédents possibles

18 avril 2022

Ce court article résume les rares hypothèses sur l’origine du disque digital :

  • la plupart des historiens d’art le rapprochent d’une iconographie romaine tout aussi mystérieuse, celle des diptyques consulaires ;
  • François Bougard a proposé récemment [1] des arguments en faveur d’une iconographie hypothétique, celle de « l’orbicule royal », qui aurait disparu sans laisser de traces suite à la concurrence entre le Roi et le Christ.

Article précédent : 4 Disque digital, globe impérial



A Les libéralités consulaires

Diptyque_Anastasius_copie-carlingienne-os-de-baleine.-Departement-Monnaies-BNF-1Diptyque consulaire de Magnus, 518, Louvre, Paris

Le consul Magnus, assis, tient les deux emblèmes de son pouvoir, la mappa circensis (pièce de tissu blanche qu’il jetait dans l’arène pour donner le départ des jeux) et le sceptre avec une aigle.

Les deux figures féminines debout derrière lui représentent Rome et Constantinople, mais leurs attributs sont loin d’être stables : malgré une étude exhaustive de ce type de représentation, dans les diptyques consulaires ou ailleurs, les érudits ne sont pas parvenus à un consensus sur leur identification ([2], p 97 et ss).


Tessseres en os, Musee galloromain de Saint GalTessères en os, Musée gallo-romain de Saint Gal

L’interprétation ancienne du disque tenu par une des personnifications est qu’il s’agirait d’une tessère. Les tessères étaient des objets de forme variée, souvent des jetons circulaires, donnant droit à différents avantages [2]. Cependant on s’est avisé que l’objet en question n’était pas plat, mais sphérique, quelquefois marqué de la lettre A. En l’absence de sources textuelles et d’iconographies comparables, les interprétations piétinent ([2], p 101 et ss) : jeton marquant le début des jeux , poids sphérique portant la valeur Mille, initiale d’un nom rare de Constantinople (Anthousa), globe impérial miniaturisé…


Consular Diptych of Rufius Gennadius Probus Orestes 530 VetA Museum A

Consular Diptych of Rufius Gennadius Probus Orestes 530 VetA Museum B

Diptyque consulaire de Rufius Gennadius Probus Orestes, 530, Victoria and Albert Museum

Les diptyques consulaires sont assez stéréotypés. Celui-ci illustre la composition la plus complète : en bas, des personnages répandent par terre des pièces de monnaies (ou des tessères) que contiennent leur sac (leur aspect est très différent du globule).

L’ivoire montre deux autres types d’objets circulaires :

  • en bas de nombreux disques posés sur la tranche, marqués d’un motif cruciforme (reflet ?).
  • en haut une médaillon central portant le monogramme du consul.


Constantius II, Chronography de 354, MS Barberini Vatican LibraryConstantius II, Chronographie de 354, MS Barberini, Bibliothèque du Vatican

Une manière plus directe d’illustrer la libéralité de l’empereur est de laisser couler directement les pièces ou les tessères de sa paume.


Diptyque_Anastasius_copie-carlingienne-os-de-baleine.-Departement-Monnaies-BNF-Diptyque d’Anastasius, probable copie carolingienne en os de baleine, Département des Monnaies, BNF

Ces images, bien connues à l’époque carolingienne, ont probablement joué un rôle dans la génèse du disque digital, exhibé de la main droite : mais personne ne connait, ni la signification de ce geste pour les Romains, ni la compréhension que les Carolingiens en avaient.



B Le denier ripuaire

Lex_Salica BNF Lat 4787 fol 95vLex Salica, 9ème siècle, BNF Lat 4787 fol 95v, Gallica

Compte-tenu de sa position dans le texte des Lois, on est certain que cette image illustre une procédure juridique très particulière : lors d’un affranchissement (devant le roi ou dans une église), l’intéressé jetait  un denier derrière lui, par dessus son épaule.



C L’orbicule de Charlemagne

Liber_legum lupus_de_ferrieres_Karolus christianissimus imperator augustus) (Pipinus gloriosus rex filius eius) Modena, Archivio Capitolare, O. I. 2 fol 154vCharlemagne et son fils Pépin d’Italie, fol 154v
Liber legum, 900-950 Archivio Capitolare, O. I. 2 , Modène

Entre 830 et 840, Loup de Ferrières compile le Liber legum, recueil de lois de différents peuples qui ne nous est connu que par des copies postérieures. Celle de Modène possède presque toutes ses images (la préface en donne la liste). Celle-ci, qui sert de frontispice à la partie « Capitulaires carolingiens », montre l’empereur Charlemagne (Karolus christianissimus imperator augustus) discutant avec son fils le roi Pépin d’Italie (Pipinus gloriosus rex filius eius). Tous deux tiennent leur bâton de commandement (baculus) de la main gauche. Reste à identifier le globe de très petite taille que Charlemagne élève entre le pouce et le majeur.

Pour François Bougard [1], cette image, copie de l’original disparu, nous donne accès à une iconographie antérieure au disque digital du Christ : cet orbicule serait tout simplement le globe du pouvoir, en version miniaturisée. Il aurait ensuite été réservé au Christ (ou aux monarques en lien avec le sacré, tel David ou saint Louis), tandis que le globe de plus grande taille, tenu dans la main gauche pour éviter toute concurrence, devenait l’attribut impérial bien connu.

Cette hypothèse est très séduisante, mais le précédent du « denier ripuaire » incite à la prudence : comme le note François Bougard , le geste de la main droite de Pépin s’adresse au scribe du registre inférieur, pour lui commander de noter le résultat de la délibération.

Il se pourrait que le geste de la main droite de Charlemagne, accompagné d’un regard vers son fils, soit une manière de clore la délibération : quel que soit l’objet élevé (anneau, sceau ou médaille), le geste pourrait avoir valeur de promulgation : « Qu’il en soit ainsi ».


Liber_legum_di_lupus_de_ferrieres salischen Gesetzgeber WISEGAST, AREGAST, SALEGAST und BEDEGAST Modena, Archivio Capitolare, O. I. 2 fol 11vLes quatre législateurs saliens WISEGAST, AREGAST, SALEGAST et BEDEGAST, fol 11v
Liber legum, 900-950 Archivio Capitolare, O. I. 2 , Modène

Dans le Liber legum, le frontispice de la partie « Lois saliques » pose une autre énigme du même genre : à bien y regarder, il me semble que le troisième légiste (Salegast) fait le geste de compter, tandis que le quatrième (Bedegast) tient dans sa main droite une sorte de chapelet à quatre billes : s’agirait-il d’entériner le comptage d’une délibération à plusieurs, comme le suggèrent les quatre minuscules bâtons tracés au dessus ? Nous touchons ici aux limites de l’imprécision du dessin, et à celles de notre ignorance.


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Graduel_de_l'abbaye_de_Prum 975-1000 BNF MS Lat 9448 fol4rL’Empereur Auguste ordonnant le recensement
Graduel de l’abbaye de Prüm,975-1000, BNF MS Lat 9448 fol4r, gallica

Cette image un peu plus tardive est structurée de la même manière, avec les deux registres du Décideur et de l’Exécutant :

  • en haut, à Rome, l’Empereur Auguste promulgue sa décision, tenant son sceptre de la gauche et montrant un disque de la droite ;
  • en bas, à Jérusalem, le roi Hérode s’exécute.

Ce geste de montrer un petit disque (médaillon, sceau ?) a-t-il a un moment signifié la prise de décision ?


Uta Codex 1020-1025 BSB Clm 13601 p 122

Frontispice de Luc (détail)
Uta Codex, 1020-25, BSB Clm 13601 p 122

La même scène est ici résumée en une seule vignette, avec à droite le scribe prêt à noter , son rouleau sur le genou. Le texte juste à côté, « Il parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. » (Luc 2,1) explique sans ambiguïté que le grand globe doré qu’Auguste tient de sa main droite baissée signifie ici le globe terrestre.

Quoiqu’il en soit, le geste d’élever entre ses doigts un petit disque est très rare. En revanche il existe plusieurs exemples d’une Autorité montrant ou donnant un médaillon.



D Le médaillon honorifique

Les rares exemples conservée sont postérieurs à l’invention du disque digital : ils reflètent néanmoins  la coutume ancienne des souverains d’offrir ou de porter un médaillon honorifique Ce médaillon se distingue du globe impérial par sa petite taille.

vHistoire de Job
Bible de Ripoll, 1027-1032, Vatican Vat.lat.5729 fol 162v

Au registre supérieur, le Christ offre à Job, en récompense de ses offrandes,  un disque blanc orné d’une spirale. Satan (la femme nue sous ses pieds) va le persuader de mettre Job à l’épreuve.

Au registre inférieur, Job, trônant comme un roi, reçoit trois messagers venus lui annoncer des catastrophes croissantes. Il tient dans sa main droite le disque blanc qu’il a reçu du Seigneur, et qui signale sa qualité d’élu. Nous sommes bien ici dans le registre des médaillons honorifiques.

Cette distinction ne l’empêche pas de finir dans le fumier, nu avec sa femme et couvert de plaies.

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Flavius Josephe de bello judaioco dedicace a Titus et Vespasien 1000 BNF Lat 5058 fol 2vfol 2v Flavius Josephe de bello judaioco dedicace a Titus et Vespasien 1000 BNF Lat 5058 fol 3rfol 3r

Flavius Josèphe présente son livre aux empereurs Titus et Vespasien
Flavius Josephe, De bello judaico, vers 1000, BNF Lat 5058, gallica

Ce bifolium de dédicace se déchiffre de droite à gauche, en sens inverse du sens de la lecture :

  • à droite, en position d’humilité, Josèphe présente son livre dans un linge ;
  • au centre, l’Empereur Vespasien (plus âgé, avec une barbe longue) lève la main gauche en signe d’assentiment, mais ne daigne pas prendre le livre : il tend lui-même, un médaillon posé dans la paume de sa main droite à son fils Titus, en position d’honneur ;
  • celui-ci ne prend pas non plus le médaillon, mais acquiesce de la main gauche ; de la droite il tient déjà le sceptre impérial (orné de deux têtes de lion, tout comme son trône).


Flavius Josephe de bello judaioco dedicace a Titus et Vespasien 1000 BNF Lat 5058 schema

Ce procédé des deux mains gauches vides qui s’imitent crée à la fois un effet de solennité et d’anticipation : dans la main gauche de Vespasien va venir se poser le Livre, tout comme dans celle de Titus va venir se poser le médaillon : il s’agit donc bien ici de l’insigne du pouvoir terrestre, juste avant qu’il qu’il ne soit transmis de l’Empereur père à son fils.

Cette composition à rebours a été conçue pour exprimer une révérence croissante, depuis le juif Josèphe à l’empereur Vespasien (qui ne persécuta pas les Chrétiens), puis à l’empereur Titus (qui paracheva son oeuvre en détruisant le Temple de Jérusalem) : celui-ci mérite pour cela la position la plus honorable, à la droite des deux autres.

Les textes décrivent l’image dans l’autre sens, en commençant par le personnage le plus important, Titus :

Au début (du livre), habillé pour le couronnement, apparaît Titus avec son père.

Parce que le poète ne pensait pas la guerre comme un simple duel,
il a publié pour ceux d’entre vous qui, en grand nombre, souhaitent penser (ainsi).
Nous parlons de Josèphe, ici montré en personne tandis qu’il apporte son livre [3a].

Stemate vestitus prefulget cum patre Titus.

Quod vates bellum crevit non esse duellum.
Edidit et multis vobis qui cernere vultis.
Est josephus dictus fert librum corpore pictus


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Beatus de saint Sever 1050 ca fol 121v 122r Artiste A MS Lat.8878 BNF gallica detailBeatus de saint Sever, vers 1050, fol 121v-122r, MS Lat.8878 BNF gallica (détail).

Les deux globes, siège et marche pieds, marquent la persistance de la formule carolingienne, et l’étendard tenu à la place du Livre souligne qu’il s’agit d’une représentation du Christ comme souverain du Monde. L’originalité est que la hampe porte un médaillon frappé du signe de l’Esprit Saint, tandis que la main droite en tient un autre frappé du signe de l’Agneau (le Fils). Il s’agit donc d’une figure trinitaire ([4], p 418).

Le Roi des Cieux se montre sous l’aspect du Père, mais affiche par les médaillons ses deux autres Personnes : la Spirituelle côté Ciel, et l’Incarnée offerte au monde.



E Les globes de David

Utrecht Psalter PSAUME 18 fol 10v schemaPSAUME 18 fol 10v, psautier d’Utrecht

Le Serviteur dont parle le psaume, à savoir le roi David, est ici muni de quatre attributs de sa Royauté : le couronne, le sceptre, le trône, et le globe du Pouvoir terrestre sur ses genoux. Dans le Psautier d’Utrecht, le globe sur les genoux apparaît aussi comme attribut de la Terre (voir – Le Globe dans le Psautier d’Utrecht).


Reliure des Pericopes d'Henri II detail 840-70 BSB Clm 4452Reliure des Pericopes d’Henri II (détail), 840-70, Münich BSB Clm 4452 [5] Celia Chazelles

Dans cet ivoire datant de la période de Charles le Chauve, le personnage situé du côté senestre de la croix a été diversement interprété. Après avoir envisagé qu’il s’agisse du Roi David, Celia Chazelles [5] opte finalement pour l’autre possibilité suggérée par le psautier d’Utrecht : il s’agirait de Tellus, la Terre païenne, dont Ecclesia prend possession en posant la main sur son globe.


David 850 ca Ivoir Bargello FlorenceLe Roi David
Ivoire, vers 850, Musée du Bargello, Florence

Dans cet ivoire de la même époque, aucune incertitude sur la personne : il s’agit bien du roi David, avec dans sa main droite un sceptre dont il ne reste que le fleuron . L’objet qu’il montre de la gauche serait-il nouveau cas de disque « j’ai décidé », mais avec inversion de main ?

Notons que l’ivoire est tout à fait contemporain de la mode du disque digital dans la main droite du Christ. Il est donc envisageable que la contamination ait eu lieu dans l’autre sens : l’objet serait non pas un « orbicule royal », mais le disque digital du Christ, attribué au Roi David à titre honorifique – ainsi d’ailleurs que les deux étoiles christiques au dessus – pour rappeler qu’il est un ancêtre de Jésus : le geste très différent (main gauche montrant le disque à hauteur de poitrine) le ramènerait à sa royauté purement terrestre.


Cassiodorus, Commentary on the Psalms 725-50 Durham. Cathedral Library, MS. B.II.30 fol 172vCassiodore, Commentaire sur les psaumes, 725-50, Cathedral Library, MS. B.II.30 fol 172v, Durham. David tronant avant 1070 Sankt gereon kolnAvant 1070, mosaïque du pavement de la crypte, Sankt Gereon, Cologne

Le Roi David

Les deux autres exemples cités par François Bougard à l’appui de l' »orbicule royal » de David me semblent peu concluants.

Dans le dessin de Durham, il s’agit d’un anneau tenu par les doigts repliés, probablement une couronne.

Dans la mosaïque de Cologne, il s’agit bien d’un disque digital dans sa version palmaire, mais nous sommes ici deux siècles après l’invention du motif : là encore, il s’agit sans doute de l’attribut christique, décerné à David pour l’honorer.


Une hostie-soleil

1260 Rutland Psalter Anointing and Crowning of King David, with Christ above flanked by the Sun (marked as a Host) and Moon, before Psalm 26 BL Add MS 62925 fol 29rOnction et couronnement du roi David
1260, Rutland Psalter, BL Add MS 62925 fol 29

Plus le temps passe, plus les iconographies s’hybrident et se complexifient. L’onction est associée à la lune, le couronnement au soleil, représenté ici sous forme d’une hostie que le Christ tient de sa main couverte, pour en souligner le caractère sacré.



Le disque de Saint Louis

Cette image très postérieure et mal comprise est citée par François Bougard comme une lointaine survivance de l’« orbicule royal ». Une analyse détaillée va nous permettre de préciser la signification très particulière du disque dans cette composition.

Apocalypse moralisee, 1226-34 Blanche de Castille et Saint Louis Morgan MS M.240 fol 8rBlanche de Castille et Saint Louis
Bible moralisée dite de Tolède, 1226-34 ,Morgan MS M.240 fol 8r

Cette page montre en haut une reine et un roi, non identifiés par un texte. Divers arguments historiques et le fait que l’ordre héraldique des deux personnages soit inversé montrent qu’il ne s’agit pas d’un couple, mais d’une mère et de son fils, en l’occurrence Blanche de Castille et le jeune Louis IX. Tout serait plus simple si le Roi tenait dans sa main gauche la Bible que sa mère vient de faire réaliser pour lui, tandis qu’au registre inférieur s’activent les réalisateurs : un ecclésiastique et un enlumineur. Il s’agirait alors d’une page de dédicace presque habituelle.

A la place du livre, Louis tient un petit disque doré dont aucune interprétation n’est très convaincante : disque impérial (mais pourquoi si petit ?), orbicule royal, écu d’or de Louis IX (mais il ne sera émis qu’en 1266), sceau ? (ces différentes hypothèses sont discutées par John Lowden [6]).

Le livre tenu par l’ecclésiastique porte une inscription à demi effacée, qui était certainement la clé de l’image. John Lowden propose de lire, très hypothétiquement :

 

Qu’on laisse ici peindre la Foi.

LAIST CI A FOI TEINDRE


La page du copiste (SCOOP !)

Nous allons plutôt nous concentrer sur la page du copiste, avec ses huit cercles encore vierges. Le format des Bibles moralisées est standard : chaque page présente sur deux colonnes huit miniatures en médaillon, à lire par paires, présentant diverses comparaisons entre une image sacrée et son image « moralisée » :

  • soit entre une scène de l’Ancien Testament et une du Nouveau,
  • soit entre une scène sacrée et un scène contemporaine.



Apocalypse moralisee, 1226-34 Blanche de Castille et Saint Louis Morgan MS M.240 fol 8r detail
La page que tient le copiste nous en apprend en fait beaucoup :

  • il commence à peindre le premier médaillon d’une colonne ;
  • en masquant de son bras la seconde colonne, il nous invite à lire l’ouvrage verticalement : or c’est bien la structure des paires de médaillons dans la Bible de Saint Louis, le médaillon supérieur étant « moralisé » par celui situé juste en dessous.

Puisque le copiste est juste en train de commencer la réalisation de cette Bible, il est logique que le futur livre   soit absent du registre supérieur.


Bible_moralisee_-_Vienne_Cod.1179_-_f246rPage finale (détail), fol 246r
Bible moralisée de Vienne 1179, 1220 – 1226

Dans cette autre Bible moralisée antérieure de quelques années (peut être commandée par Blanche de Castille pour son mari Louis VIII), la situation est bien différente : les deux derniers médaillons de l’ouvrage montrent en haut le Roi, en dessous le copiste, tenant tous deux en main le livre en cours et le livre achevé. Il n’y a pas de légende associée, mais la « moralité » est claire :

  • en bas l’Eglise illustre les textes sacrés par des images,
  • en haut le Roi les illustre par sa conduite chrétienne.

John Lowden a bien vu la parenté entre ces deux images, et leur fonctionnement très particulier :

« De par sa position dans une Bible moralisée, l’image fonctionne visuellement de manière particulière, notamment en exploitant les possibilités de relations verticales et horizontales. On peut voir d’abord comment la paire de personnages de droite de Morgan M. 240 (c’est-à-dire le roi et l’artisan) correspond précisément à la paire de Vienne 1179. D’autre part, le couple de gauche, la reine et l’ecclésiastique, ont en quelque sorte pris la place du texte explicatif. Le rapport de l’ecclésiastique à la reine est un rapport de dépendance, comme celui de l’artisan au roi, comme l’est une image/texte moralisé à son image/texte biblique. Mais la reine et l’ecclésiastique dominent en quelque sorte les personnages à leur droite : l’ecclésiastique instruit l’artisan ; la reine semble être active, tandis que le roi semble passif. »



Apocalypse moralisee, 1226-34 Blanche de Castille et Saint Louis Morgan MS M.240 fol 8r schema

Il suffisait de pousser la lecture des deux registres parallèles (en bleu) un cran plus loin (flèches jaune) :

  • à gauche deux autorités morales, en robe : au dessus de l’Ecclésiastique qui dicte, la Mère qui instruit.
  • à droite deux exécutants :
    • de la main droite, le copiste tient sa plume, le roi son sceptre ;
    • de la main gauche, le copiste tient le rasoir qui maintient en place la page ; le roi tient son disque.

Tout comme le premier médaillon de la page est l’oeuvre du scribe à son début, de même le disque est l’oeuvre du roi à son début : son règne, encore petit, mais déjà doré (la Foi le teinte ?)

Le disque s’apparente donc bien au globe royal habituel, et sa taille réduite s’explique par le contexte éducationnel propre à la Bible de Saint Louis.

Article suivant : 6 La fortune du disque digital

Références :
[1] François Bougard, « Le peseur du Monde : l’orbicule de la Royauté, de Charlemagne à Saint Louis » dans : « Charlemagne : les temps, les espaces, les hommes : construction et déconstruction d’un règne », pp. 245-269
[2] Cecilia Olovsdotter, The Consular Image: An Iconological Study of the Consular Diptychs, 2003
[3a] Je force un peu ici la traduction de « stemate vestitus » où le mot très rare stema porte l’idée de couronne. Pour l’explication de l’image, voir
Heinz Schreckenberg, Kurt Schubert « Jewish Traditions in Early Christian Literature, Volume 2, Jewish Historiography and Iconography in Early and Medieval Christianity » p 105 https://books.google.fr/books?id=Bed5DwAAQBAJ&pg=PA105&lpg=PA105
[4] Louis Grodecki, « Le problème des sources iconographiques du tympan de Moissac » Annales du Midi Année 1989 H-S 1 pp. 417-426 https://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1989_hos_1_1_2917
[5] La figure correspond à la description de Tellus par Saint Augustin dans De civitate dei 7.24 : coiffée de tours et tenant un tambour. Celia Chazelles, The Crucified God in the Carolingian Era: Theology and Art of Christ’s Passion, 2001, p 283 et ss https://books.google.fr/books?id=wAKmrAHj060C&pg=PA283

4 Disque digital, globe impérial

18 avril 2022

Ces deux motifs très théoriques font leur apparition dans la même période. Y-aurait-il un rapport entre ces deux iconographies innovantes ? Nous allons voir que la réponse n’est pas si simple….

Article précédent : 3 La nuance du monde purifié


Première Bible de Charles le Chauve, 845

Christ en majeste 844-851 Premiere Bible de Charles le Chauve, BNF fol 329vFol 329v Bible de Charles le Chauve, 845 ,BNF Lat 1 fol 423rFol 423r

Première Bible de Charles le Chauve, vers 845, BNF Lat 1, gallica

Avec le disque digital, une autre grande innovation de la Première Bible de Charles le Chauve est celle de l’Empereur trônant, son baculus dans la main gauche [1]. Deux prétoriens casqués gardent ses armes : à gauche sa lance et son bouclier, à droite son épée. Charles tend sa main droite libre vers la Bible que le comte Vivien lui présente, selon la disposition traditionnelle du don (voir 2-3 Représenter un don).

Eloignées l’une de l’autre, l’une au début des Evangiles, l’autre à la fin du Livre, ces deux scènes de majesté n’affichent rien de commun.

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Les Evangiles de Lothaire, vers 850 (SCOOP !)

Un bifolium politique

 

Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol1vFol 1v Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol2rFol 2r

Evangéliaire de Lothaire, vers 850, BNF Lat.266, gallica

Très différente est la situation de deux  images équivalentes, cinq ans plus tard.

Lothaire (sans globe bien qu’il soit Empereur) est flanqué des deux mêmes prétoriens, mais inversés : c’est celui de gauche qui lui tend son épée et l’autre qui tient sa lance et son bouclier. Même inversion des mains pour ses propres gestes : c’est sa droite qui tient la baculum, tandis que la gauche nous montre l’autre page , vers laquelle se tournent ses yeux.

Celle-ci contient un texte souvent cité mais peu traduit, les vers dédicatoires du scribe Sigilaus adressés à l’empereur Lothaire. En voici le début :

Trônant en haut, Arbitre du monde, toi qui l’a façonné et créé,
Et qui maintiens les pôles, et puissamment tout ce qui est temporel,
Qui pour les siècles du monde a ordonné aux rois de régner ;
Lothaire, qui maintenant, soutenu par ta douce piété,
A été fait commandant et roi auguste sur la Terre,
Que tu l’élèves de ta haute main droite, que tu le protèges et l’équipes,
Pour qu’il maintienne l’Empire, l’accroisse, l’affermisse, l’unifie,
Qu’il use et jouisse de bonne paix et de prospérité
El qu’il ait santé, vigueur et vive heureux pour les siècles.

Arbiter altitronus mundi , formator et auctor,
Quique polos (rum) servas , et cuncta potenter et ævi,
Qui regnare jubes reges per sæcula mundi ;
Hlotharium , qui nunc fultus pietate tua alma
Induperator habetur Rex Augustus in orbe ,
Dextera celsa tua exaltet , defendat et ornet ,
Imperium ut teneat , dilatet , firmet, adunet:
Utatur bene pace fruens et prosperitate ,
Ac valeat , vigeat , vivat per sæcula felix.

 

Ces vers, adressés à Dieu, l’arbitre suprême, décrivent avec précision l’image du roi :

  • « que tu le protèges et l’équipes » renvoie aux deux prétoriens, avec l’épée, la lance et le bouclier ;
  • « Pour qu’il maintienne l’Empire » renvoie à la main droite du Roi, posée sur la boule qui termine son long sceptre.



Evangeliaire_de_Lothaire_-_f2v_-_Christ_en_gloire_et_tetramorphe

  • « roi auguste sur la Terre, Que tu l’élèves de ta haute main droite ». Cette expression ne peut s’appliquer qu’à l’image de la page suivante : le disque que Dieu tient dans sa main droite, et qui renvoie graphiquement à la boule terminale du sceptre, représente Lothaire et, par équivalence, la Terre que Dieu lui donne à gouverner.

Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol1vFol 1v Evangeliaire_de_Lothaire_-_f2v_-_Christ_en_gloire_et_tetramorpheFol 2v

Evangéliaire de Lothaire, vers 850, BNF Lat.266, gallica

Les deux images fonctionnent ensemble : le texte intercalaire anticipe le changement de registre, de la puissance temporelle (potestas) à la puissance spirituelle (auctoritas).


Evangeliaire_de_Lothaire BNF Lat.266 fol1v 2v comparaison

En tournant la page, l’image du Christ en majesté dans sa cour céleste vient se superposer à celle de l’Empereur en majesté dans sa cour terrestre, le disque d’or vient se poser en haut du sceptre. Alors que dans la Première Bible de Charles le Chauve, le disque digital avait une valeur purement théologique, illustrant la puissance cosmique de Dieu, il prend ici une valeur politique : objet-pivot entre les deux images, il illustre la délégation du pouvoir de Dieu à l’Empereur

A noter que ce texte méconnu nous révèle, au passage, une autre information cruciale : l’expression qui désignait le motif de Dieu assis sur le globe : Deus altitronus.


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Le Psautier de Charles le Chauve, 842-869

 

Un bifolium exceptionnel

 

Charles le Chauve avant 869 Psautier de Charles le Chauve BNF Latin 1152 fol.3vCharles le Chauve, fol. 3v Charles le Chauve avant 869 Psautier de Charles le Chauve BNF Latin 1152 fol. 4r ,Saint Jérôme, fol 4r

Psautier de Charles le Chauve, 842-869, BNF Latin 1152, galica

L’idée du bifolium est reprise, un peu plus tard, à l’Ecole du Palais de Charles le Chauve, par l’enlumineur Liuthard à qui l’on doit ce psautier. La figure de la Majestas Dei n’a pas sa place dans un recueil de psaumes : en regard de l’empereur trônant vient maintenant dialoguer non pas le Christ, mais un prince de l’Eglise, Saint Jérôme.

Formellement, les deux sommités, l’une temporelle et l’autre spirituelle, s’équilibrent :

  • au Pouvoir de l’un (le sceptre et le globe) correspond le Savoir de l’autre (la plume et le livre) ;
  • aux deux rideaux autour de la couronne correspond le rideau unique derrière l’auréole.

La seule dissymétrie est la Main de Dieu, qui ne concerne que Charles, pour manifester que son pouvoir lui est délégué d’en haut.

Les deux titulus dont indispensables à la compréhension de ce bifolium exceptionnel, qui ne ressemble à rien de connu.

Charles, en siègeant couronné en grand honneur
Est semblable à Josias et comparable à Théodose

Interprète illustre, le prêtre Jérôme

A traduit avec force et noblesse les lois de David.

Cum sedeat Karolus magno coronatus honore
Est Iosiæ similis parque Theodosio

Nobilis interpres Hieronymus atque sacerdos
Nobiliter pollens transcripsit jura Davidis

William Diebold [2] a expliqué le caractère juridique du bifolium : Josias, Théodose mais aussi David, étaient trois législateurs (les Psaumes de David étant interprétés à l’époque comme des Lois). Jacqueline Hoareau-Dodinau [3] a reconnu un autre point commun : la notion de Pénitence, qui inclut également Saint Jérôme.


Le premier globe impérial carolingien (SCOOP !)

 

Charles le Chauve avant 869 Psautier de Charles le Chauve BNF Latin 1152 fol.3v detail

Mis à part le petit globe dans la main gauche de la statue équestre dite de Charlemagne (qui pourrait être largement postérieure), celui-ci est le tout premier des nombreux globes impériaux que l’on s’est habitué à voir dans la main gauche des souverains trônant, transmis des carolingiens aux ottoniens. Le terme « globe impérial » est d’ailleurs abusif, puisque Charles le Chauve ne sera couronné empereur que bien plus tard, en 875.

Ce globe-ci est marqué d’un symbole si particulier qu’on ne le reverra pratiquement plus : comme dans le cas du disque digital, le prototype est plus complexe que la série. Les commentateurs ne s’étendent pas sur ce symbole : tout au plus y décèlent-ils une influence byzantine, puisqu’on ne le retrouvera, mais bien plus tard, sur le globe des archanges byzantins (voir 7 Autres significations ).

Un point qui n’a pas été relevé est que les deux expressions « semblable à Josias » et « comparable à Théodose » se trouvent, respectivement, au dessus du sceptre et au dessus du globe. Si la première relation est évidente (Josias était Roi de Juda), il devrait y avoir un lien logique entre Théodose et le globe. Or, pourvu qu’on y pense, ce lien se trouve facilement : Théodose, chrétien radical, est le dernier empereur romain à avoir réunifié les deux parties de l’Empire, occidentale et orientale .

On s’explique mieux, désormais, le symbole de la Croix entre les Deux monts.


Une seconde apparition du symbole

 

Leo VI szepter Bode_Museum_marfil_bizantino._22Ivoire byzantin dit « sceptre de Leon VI », Bode Museum, Berlin

On retrouve le même rarissime symbole sur le globe que tient le roi Léon dans cet ivoire très énigmatique, où la Vierge rajoute une perle à sa couronne.

Selon Schramm ([4], p 23), les deux demi-cercles seraient une manière de représenter la Terre à l’intérieur du globe céleste. Mais cette interprétation se heurte au fait que le globe céleste est ici porté par l’archange Gabriel. Le globe impérial est donc bien terrestre, et les deux demi-cercles représentent plutôt, au sein de la planète, les deux moitiés maintenant séparées de l’écoumène chrétien, l’empire d’Occident et l’empire d’Orient.

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Codex aureus de Saint Emmeran (SCOOP !)

 

Un trifolium eschatologique

Evangiles de St Emmeran de Ratisbonne, vers 870, CLM 14000, Staatsbibliothek, Munich fols 5v 6

Fol 5v Fol 6

Codex aureus de St Emmeran de Ratisbonne, vers 870, CLM 14000, Staatsbibliothek, Münich

Le même enlumineur Liuthard reprend pour Charles le Chauve (ou réinvente, puisqu’il s’agit d’un autre scriptorium) l’idée des Evangiles de Lothaire : rapprocher les deux figures de majesté que sont le Souverain et le Seigneur. Mais cette fois, au lieu d’un poème, c’est une image pleine page qui s’intercale entre les deux.

On retrouve dans le premier folio :

  • le porte-épée en position de don (spatharius, selon l’étiquette byzantine), à côté de la personnification de la France ;
  • le porte-bouclier à la gauche de l’empereur, à côté de la personnification de la Gothie.

Leurs rôles sont expliqués par les textes en distique :

Que les armes te procurent la stabilité du Christ dans le temps

Que le bouclier toujours te protège de tes ennemis.

Arma tibi faveant Christi stabilita per aevum

Muniat et clipeus (sic) semper ab hoste suus.

Le deuxième folio montre ce que regarde Charles  : la voûte céleste avec l’Adoration de l’Agneau par les vingt quatre vieillards : ils tournent vers lui leur couronne, comme pour recevoir l’influx saint qui rayonne de l’étoile à huit branches. Cette figuration très originale transforme la classique scène apocalyptique en une sorte de Pentecôte, qui fait des Vieillards à la fois des Prêtres, représentants de l’Eglise céleste, et des Rois montés aux cieux.

A noter dans les coins inférieurs les figurations à l’antique de la Mer et de la Terre.



codex-aureus-de-saint-emmeran 870 ca Christ en majestel Munich, Bayerische Staatsbibliothek schema 2Fol 6v

Au verso apparaît enfin le Christ avec son disque digital, entouré des quatre Evangéliste et des quatre Prophètes.


v Evangiles de St Emmeran de Ratisbonne, vers 870, CLM 14000, Staatsbibliothek, Munich fols 6v detail

Le vieux symbole paléochrétien de la dextre de Dieu flotte au dessus de l’empereur trônant. Placé ici juste au dessus de la dextre de Charles, il assure une sorte de continuité entre les deux extrémités du trifolium : le pouvoir terrestre et le pouvoir céleste.

La transition entre Cour impériale et Cour divine est ainsi médiée par la scène de l’Apocalypse, ce qui favorise une lecture temporelle, du temps de Charles au temps de la Parousie (le retour du Christ à la fin des Temps).

« La scène royale des Evangiles de Saint-Emmeran est au contact étroit de la Maiestas Domini, placée au revers de la scène de l’Adoration. Mais la mise en image de l’Église céleste s’opère déjà au folio 6, autour de l’Agneau. La Maiestas, quant à elle, représente le cosmos à travers son principe christologique et fournit une bonne synthèse iconographique sur ce que sont les Evangiles dans l’Eglise, constituant une préface au manuscrit. L’évocation de l’ensemble du monde créé dans la Maiestas s’associe à nouveau au symbolisme du portrait de Charles le Chauve figurant le relais terrestre de la continuité du royaume chrétien jusqu’à la Parousie.«  Anne-Orange Poilpré [5], p 53

 



Plaque de reliure de Cologne 1000 ca Musee de Cluny
Plaque de reliure de Cologne, vers 1000, Musée de Cluny  [6]

Postérieure d’un siècle et demi, cette reliure ottonienne confirme que la Majestas Dei n’était pas comprise uniquement comme un schéma théologique intemporel : mais aussi comme un moment bien précis, celui de la Parousie.


Plaque de reliure de Cologne 1000 ca Musee de Cluny schema

L’image se lit chronologiquement en commençant par le coin inférieur gauche, dans le sens inverse des aiguilles de la montre :

  • 1 Crucifixion : Saint Jean et la Vierge au pied de la Croix
  • 2 Résurrection : Les saintes femmes au tombeau
  • 3 Ascension : le Christ monte au ciel
  • 4 Parousie : le Christ, qui trônait à la droite de la Main de Dieu, se manifeste à nouveau aux hommes.

Horizontalement (flèches bleues), la composition met en symétrie, à l’instar du Soleil et de la Lune :

  • la Mort du Christ et sa Résurrection ;
  • son Ascension et sa Descente.

Verticalement (flèches vertes), elle donne a lire une autre famille de symétries, sur le modèle Calice du Sacrifice / Couronne de la Victoire :

  • le Départ du Christ et son Retour ;
  • l’Ange accueillant les Saintes Femmes au tombeau  et les Anges accueillant le Christ au Ciel. 

La Dextre de Dieu (SCOOP !)

Codex Aureus saint Emmeram BSB Clm 14000 vue 49
Codex Aureus de saint Emmeran, vers 870, BSB Clm 14000 vue 49

Un peu plus loin dans le manuscrit, la dextre de Dieu réapparait comme sujet central du frontispice de l’Evangile de Jean, entourée du distique suivant :

Voici la droite du Père gouvernant le monde sous son autorité.
Et qu’elle protège Charles toujours de ses ennemis.

Dextera haec Patris mundum ditione gubernans.
Protegat et Karolum semper ab hoste suum



C’est une variante d’un distique attribué à Alcuin (mais qui est en fait de Jean Scot Erigène) :

La droite du Père qui gouverne le monde sous son autorité
Et transporte en haut du ciel son propre Fils.

Dextera quae Patris mundum ditione gubernat,
Et natum coelos proprium transvexit in altos

Cette main vide et dirigée vers le haut, constitue une troisième variation sur le thème de la Dextre de Dieu, après celle qui a distingué Charles par le sacre (fol 5v) et celle qui a élevé le monde du bout des doigts (fol 6v).

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Bible de Saint Paul hors les murs (vers 875)

Bible de Saint Paul Hors les murs Charles le ChauveCharles le Chauve, Bible de Saint Paul hors les murs, fol 1r

Charles le Chauve trônant apparaît pour la dernière fois, en tête de cette seconde Bible et cette fois sans vis-à-vis. La scène s’est encore développée : les deux prétoriens se sont décalés sur la gauche, laissant place à droite à la reine Rachilde et à une autre figure féminine. Dans le registre supérieur, deux anges flanquent les quatre Vertus. Mais l’objet qui attire le plus le regard est ce grand globe doré, avec son monogramme énigmatique.



Charles le Chauve avant 869 Psautier de Charles le Chauve BNF Latin 1152 fol. 3v monogramme
Il a été déchiffré par H.Schade [7] comme suit :

HIC REX NOVAE ROMAE SALOMON

(les chiffres de la figure de gauche donnent l’ordre de lecture, le motif central remplace les lettres A V O)



Disque digital et globe impérial : en conclusion

 

Scriptorium de Tours :

 

  • Dans la Première Bible de Charles le Chauve (845-46) apparaissent simultanément le disque digital et l’empereur trônant : mais celui-ci ne porte pas de globe, et les deux images sont déconnectées l’une de l’autre. La signification du disque digital est essentiellement cosmique (verset d’Isaïe, voir 2 Une figure de l’Incommensurable), avec peut-être l’idée connexe de monnaie divine et de monde purifiée (voir 3 La nuance du monde purifié).
  • Dans les Evangiles de Lothaire (vers 850), les deux images de Majesté se superposent : le disque digital devient la caution céleste du pouvoir terrestre représenté par le sceptre ; l’Empereur n’a pas de globe.


Ecole du palais de Charles le Chauve

 

  • Dans le Psautier de Charles le Chauve (846-869), le globe impérial apparaît dans un bifolium imaginé par Liuthard, comparant Charles et Saint Jérôme ;
  • Le Codex aureus de St Emmeran (870) reprend le bifolium des Evangiles de Lothaire, cette fois dans un trifolium encore dû à Liuthard, sans globe impérial.
  • C’est seulement dans le dernier manuscrit de la série, la Bible de Saint Paul hors les murs (vers 875) que cohabitent le globe impérial et le disque digital, mais à des pages très éloignées l’une de l’autre.

Une  complémentarité trompeuse

Cette chronologie montre qu’il ne faut pas toujours faire confiance aux symétries. Deux images carolingiennes nous semblent aujourd’hui parfaitement complémentaires :

  • le Seigneur d’en Haut, assis sur son globe, élevant vers le ciel, de la main droite, la Terre qu’il régit cosmiquement ;
  • le Seigneur d’En bas, assis sur son trône, tenant à hauteur d’homme, de la main droite, les terres qu’il dirige politiquement.

L’étude serrée des manuscrits montre que lorsque les deux images de majesté se trouvent mises en regard, le souverain ne tient pas un globe, mais son sceptre. Tout se passe comme si la symétrie que nous percevons rétrospectivement, si facile à exploiter, n’avait pas été perçue à l’époque. Les deux motifs semblent être apparu indépendamment et selon des logiques distinctes :

  • le disque digital est une innovation, à portée théologique, illustrant un verset d’Isaïe ;
  • le globe est un recyclage, à visée politique, de la figure des empereurs romains.



 

En aparté : le globe impérial en quelques images

 

Sur ce sujet très large, le livre de référence est celui de Schramm [4]. On trouvera également un aperçu sur le globe impérial à l’époque romaine, dans 1 Epoque romaine.

985 ca Registrum Gregorii, Szene Kaiser Otto II., mit den Symbolen der vier Teile seines Reiches musee Conde
L’empereur Otto II, entouré par les symboles des quatre partie de son empire, Registrum Gregorii, vers 985, musée Condé, Chantilly

Ce portrait d’un empereur ottonien est tout imprégné de romamania : clamyde pourpre, chapiteaux corinthiens, trône avec lions. Les quatre parties de l’Empire sont figurés par des boules qui représentent non pas « la Terre », mais « mes terres ».


Evangile d'Otton III ou Evangeliar Heinrichs II Slavinia, Germania, Gallia und Roma huldigen Kaiser Otto III.1000ca BSB Clm 4453 (fol.23v - 24rSlavinia, Germania, Gallia et Roma rendent hommage à Otton III
Evangile d’Otton III (ou d’Henri II), vers 1000, BSB Clm 4453 (fol.23v – 24r).

Ici les quatre parties sont nommées, distinguées par leur vêtements, leurs attributs et leur couleur de cheveux (Slavinia et Germania sont blondes). Le globe de la province, uni, est surpassé par le globe impérial, à croix inscrite.



Perikopenbuch_Heinrich_und_Kunigunde Bayrische Staatsbibliothek, CIm 4452, Fol. 2rLe Christ couronnant Henri II et Cunégonde
Livre des péricopes d’Henri II, Bayrische Staatsbibliothek, CIm 4452, Fol. 2

Dans le registre inférieur on reconnaît la blonde Germania au centre, tenant un globe de la même couleur que celui d’Henri, qui n’est pas encore empereur. Rome (ou l’Italie), à droite, lui amène le globe impérial ; tandis qu’à gauche la Gaule l’acclame avec une couronne de lauriers.[8]


L’Apfelreich

Le globe impérial, à croix inscrite ou externe, prend le nom d’Apfelreich et est décrit dans de nombreux textes à partir du XIème siècle [4] :

La pomme d’or qui représente la monarchie des empires

aurem pomum quid significat monarchiam regnorum

 

la boule ronde en or qui signifie le gouvernement du monde entier

pila aurea rotunda que totius mundi denotat gubernaculum


Evangile d'Henry II 1020 ca Ottobon lat.74 fol 193v Bibliotheque vaticaneEvangile d’Henry II, vers 1020, Ottobon lat.74 fol 193v Bibliothèque vaticane

Le globe impérial est presque toujours tenu à main gauche, la droite tenant le sceptre. L’exception s’explique ici par l’emplacement très particulier de l’image, qui fonctionne en bifolium avec le frontispice de l’Evangile de Jean : l’Empereur ottonien Henri II se fait donc carrément représenter « à la guise » de Saint Jean, béni par la colombe de l’Esprit Saint tout comme celui-ci était inspiré par son aigle. Très complexe, l’imagerie détaille les différentes composantes de sa puissance [9].

L’inversion du globe signale que l’Empereur n’est pas ici en position de commandement, mais d’acceptation de cette puissance reçue directement du Ciel



Article suivant : 5 Les antécédents possibles

Références :
[1] Dominique Aubert « La majesté sacrée du roi : images du souverain carolingien » Histoire de l’art Année 1989 5-6 pp. 23-36 https://www.persee.fr/doc/hista_0992-2059_1989_num_5_1_2314
Anne-Orange Poilpré « Le portrait royal en trône sous le règne de Charles le Chauve: l’espace contraint de la royauté » dans « L’image médiévale: fonctions dans l’espace sacré et structuration de l’espace cultuel », 2001, pp 325-340
[2] William Diebold, « Verbal, visual, and cultural literacy in medieval art- word and image in the Psalter of Charles the Bald », 1992, Word and Image https://www.academia.edu/38176329/Verbal_visual_and_cultural_literacy_in_medieval_art-_word_and_image_in_the_Psalter_of_Charles_the_Bald.pdf
[3] Jacqueline Hoareau-Dodinau « Le prince et la norme: ce que légiférer veut dire », 2007, p 59 https://books.google.fr/books?id=a0dI1NpIJXkC&pg=PA59
[4] Schramm, « Sphaira, Globus, Reichsapfel: Wanderung und Wandlung eines Herrschaftszeichens von Caesar bis zu Elisabeth II », 1959  
[5] Anne-Orange Poilpré, « Charles le Chauve trônant et la Maiestas Domini. Réflexion à propos de trois manuscrits », Histoire de l’art, 2004, 55 pp. 45-54 https://www.persee.fr/doc/hista_0992-2059_2004_num_55_1_3070
[6] Illustration 27, Caroline Frésard « La relation du texte et de l’image en occident au XIème : l’architecture du texte et l’architecture de l’image chez Raoul Glaber »
https://www.academia.edu/3312733/La_relation_du_texte_et_de_l_image_en_occident_au_XI%C3%A8me_l_architecture_du_texte_et_l_architecture_de_l_image_chez_Raoul_Glaber
[7] HERBERT SCHADE « STUDIEN ZU DER KAROLINGISCHEN BILDERBIBEL AUS ST. PAUL VOR DEN MAUERN IN ROM 2. Teil », Wallraf-Richartz-Jahrbuch, Vol. 22 (1960), pp. 13-48 https://www.jstor.org/stable/24655665
[8] La description correcte a été donnée par Ursula Nilgen « Blonde Roma? Zum Sinn des Blondhaars in der Buchmalerei der Reichenau », Zeitschrift für Kunstgeschichte, 66. Bd., H. 1 (2003), pp. 19-32 https://www.jstor.org/stable/20055325
[9] Ernst Kantorowicz, « The King’s Two Bodies: A Study in Medieval Political Theology », p 113 https://archive.org/details/kingstwobodiesst0000kant/page/113/mode/2up