Carrier-Belleuse (Pierre)

Les clés du compartiment

27 septembre 2014

Dans trois tableaux énigmatiques, Pierre Carrier-Belleuse a utilisé le même décor ferroviaire pour mettre en scène des rencontres bizarres, illustrant tantôt la petite histoire familiale, tantôt la grande…

Départ en voyage de noces

Pierre Carrier-Belleuse, vers 1915, Collection privée
Pierre Carrier Belleuse Le depart en voyage de noces 1915

 


Un wagon archaïque

Nous voici dans un wagon de première, capitonné, avec sa fenêtre arrondie et ses poignées en ruban : un  décor typique des années 1870  (voir Compagnes de voyage ), mais totalement archaïque sur les voies ferrées françaises de 1915.

La ligne de téléphone qu’on voit par la fenêtre prouve qu’il s’agit bien d’un wagon du passé, voyageant dans le temps présent.


Un couple séparé

Pour un départ en voyage de noces, étrange que le jeune couple ait pris place de part et d’autre de l’accoudoir capitonné.

A voir leurs regards amusés vers le  vieillard, et la femme qui commence à se déganter, on comprend vite la situation :  le jeune couple vient juste de monter dans le wagon et a  pris les dernières places libres. Le jeune homme pourra-t-il prendre celle du dormeur, pour regarder le paysage tout en enlaçant sa compagne ?


Un peintre décoré

Pierre_carrier_belleuseLe dormeur, avec sa Légion d’Honneur à la boutonnière, n’est autre que Pierre Carrier-Belleuse à l’âge de 64 ans. Il avait été fait Chevalier en 1900, et Officier en 1913, ce qui l’autorisait à porter la Rosette.

Autoportrait humoristique du peintre roupillant, mais néanmoins en majesté.

Une composition nostalgique

Notons que le point de fuite se situe côté  jeune homme : Carrier-Belleuse se contemple de loin, depuis l’intérieur du wagon, à distance de son corps vieilli. Chapeau, cheveux noirs, ventre plat  contre crâne chauve, barbe blanche et bedaine, pardessus clair contre veste sombre, le jeune homme semble un concurrent du  vieillard : et le livre à peine entamé contraste avec le journal qu’il ne vaut plus la peine de parcourir.

Concurrent, ou alter-ego ? Au delà de la scène de genre plaisante, on sent une profondeur peut-être involontaire, une complicité nostalgique de part et d’autre de la jeune femme.

Et si le jeune couple était le rêve du dormeur, un souvenir de sa jeunesse, au temps des wagons capitonnés ?

Le  gêneur qu’il est devenu, près du terme de son voyage terrestre, encombre de sa présence assoupie  le départ de son propre voyage de noces.

Le vigile

Pierre Carrier-Belleuse, date inconnue, Collection privée
Pierre Carrier Belleuse Le vigile


Des tableaux jumeaux

Nous ne connaissons pas la date précise de ce tableau, mais il est clair qu’il a été conçu en contrepoint du précédent.

Voici les éléments en  correspondance :

Pierre Carrier Belleuse Le départ en voyage de noces correspondances

Lecture en pendant
Pierre Carrier Belleuse Wagon pendants

L’accrochage horizontal rend évidentes certaines  symétries  : le jeune couple endormi fait écho au jeune couple éveillé, tandis qu’aux deux extrémités, sous la signature,  le vieux peintre assoupi forme couple avec  la vieille dame vigilante : très probablement un portrait de Mme Carrier-Belleuse en chaperon, aussi ironique que celui de son époux en barbon (le fait que ce tableau soit resté jusqu’à très récemment dans la famille accrédite cette hypothèse).

Cependant, il n’est pas évident que les deux tableaux aient été conçus pour être accrochés en pendant : car un certain inconfort visuel résulte de la position de la fenêtre, située côté droit dans les deux tableaux.


Lecture chronologique

L’accrochage vertical favorise une lecture plus intéressante, en deux actes.

Pierre Carrier Belleuse Wagon vertical



Premier acte : le vieux peintre s’endort, en rêvant au jeune couple qu’il formait au temps jadis. Le journal et le livre font le lien entre ses deux avatars.

(entracte) Fermeture des rideaux, saut dans le passé, rajeunissement du dormeur, disparition du gêneur.

Second acte :  le peintre et sa femme aimante sont endormis, épaule contre épaule. Le chapeau-melon est posé sur la banquette de l’autre côté de la dormeuse, renforçant le geste de possession du bras. Tandis que les deux accessoires féminins, le bibi et le parapluie, introduisent une sorte d’affinité entre la dormeuse et la vigile.



Nous comprenons alors que le second tableau repose sur la même mécanique que le premier – celle d’un saut temporel – mais cette fois dans le futur : cette vieille qui vient de prendre place en position de gêneuse, à côté du couple réunifié,  représente le rêve – ou plutôt le cauchemar – des endormis : Madame Carrier-Belleuse  telle qu’elle deviendra, pincée comme son  parapluie fermée.


Carrier-Belleuse Serpent

Tant qu’à faire des voyages dans le futur, le peintre s’autorise un saut de puce supplémentaire avec ce  voile noir qui  la figure en veuve putative : comme si déjà elle était en deuil de lui, du moins psychologiquement.  Et l’accoudoir en forme de serpent, qui la sépare de sa propre jeunesse, rajoute discrètement à ce portrait à charge : le peintre décoré semble décidément porter sur sa moitié un regard moins indulgent que sur lui-même.


Pierre Carrier Belleuse Le depart en voyage de noces mains

Les mains de cette épouse tripliquée résument toute l’histoire :

  • à demi dégantées au départ du voyage de noces,
  • elles se trouvent nues, dans l’intimité du chapeau, pendant ce long sommeil à deux  que constitue le mariage ;
  • puis terminent regantées, à l’abri de tout contact charnel, tripotant un manche de bois.

Quarante ans plus tôt, Carrier-Belleuse avait commis un premier tableau ferroviaire, qui vaut moins par ses qualités picturales que par la petite devinette historique qu’il propose.


Dans le Wagon

Pierer Carrier-Belleuse, 1879, Collection particulière

Dans le wagon  Pierre Carrier-Belleuse


Quatre lecteurs

Quatre hommes en noir sont répartis sur les deux banquettes : celui de gauche lorgne sur le journal de son voisin endormi ; le troisième regarde fixement devant lui ; seul le curé  est plongé  dans la lecture.

Quatre journaux

De gauche à droite :

  • Le Rappel : tendance radicale républicaine
  • Le Journal des Débats : journal de référence
  • titre illisible, commençant par L
  • Le Figaro, journal conservateur


L’année 1879
700px-France_Chambre_des_deputes_1877

C’est celle du triomphe des partis républicains, avec l’élection de Jules Grévy à la présidence de la République, suite à la démission de Mac Mahon. Déjà, les élections de 1877 leur avaient donné une large majorité à la Chambre des Députés.


Compartiment France  : côté gauche

Et si l’accoudoir séparait, dans ce compartiment symbolique, les deux moitiés de la politique française ?

Nous aurions à gauche les  Républicains :

  • le lecteur du Rappel, oeillet rouge à la boutonnière, représenterait la gauche radicale ;
  • le lecteur du Journal des Débats, bleuet  à la boutonnière, représenterait le centre somnolent.

En 1879, les fleurs à la boutonnière n’avaient pas encore la signification précise qu’elles acquerront par la suite :

  • oeillet rouge : signe distinctif du boulangisme, puis de la Fête du Travail
  • bleuet de France : souvenir des Anciens Combattants, après la guerre de 1914.

Mais les couleurs rouge et bleu étaient clairement des symboles républicains, comme le montre cette affiche pour les élections de 1879.

sum27_legislatives_01z

Compartiment France  : côté droit

Le curé absorbé dans son Figaro représente la droite traditionaliste et cléricale.


Carrier-Belleuse Troisieme homme

Le dernier personnage est plus difficile à cerner : c’est le seul dont le journal est illisible, le seul qui regarde fixement devant lui, prenant appui sur sa canne, comme s’il venait d’apprendre une nouvelle perturbante.

L’homme à la Légion d’Honneur

Si le compartiment représente une allégorie de la Chambre de 1877, alors ce bourgeois portant moustache et bouc, plus une décoration impériale, doit représenter le Bonapartisme.

Reste à identifier son journal, dont la particularité est que la Une est entourée d’un liseré noir.


Le Gaulois Mort prince imperial (1)

La Gaulois, 22 juin 1879


Le 21 juin 1879, la France apprenait avec stupéfaction la mort au combat du Prince Impérial, et avec lui la fin du courant bonapartiste.

Le journal, avec un titre court commençant par L, doit être un des autres organes bonapartistes,  Le Pays (de Cassagnac) ou L’Ordre de Paris  (de Rouher).

Ainsi, dans ce tableau de circonstance, le jeune Pierre a sans doute voulu marquer la page qui se tourne entre une époque et un autre sur une voie qui continue  :

  • entre l’Empire qui avait vu consacrer la célébrité de son père
  • et la Troisième République qui la confirmerait

(Albert Carrier-Belleuse fut fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1867 puis Officier en 1885).

1 Femme de plume en tutu

22 octobre 2011

 

Pierre Carrier-Belleuse, fils du célèbre sculpteur, a produit des scènes parisiennes, des portraits de présidents et un gigantesque panorama du miracle de Lourdes dont il ne reste rien.

Aujourd’hui, il est surtout connu pour une tripotée de pastels de petits rats aux tutus diversement relevés, qui nous permettront de résoudre cette importante question : faut-il lever la cuisse pour écrire  ?

Danseuse écrivant

Pierre Carrier-Belleuse, vers 1890, collection privée

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse-Ecrivant

Cliquer pour agrandir

Remerciements  à Andrea Fisher Fine Art (AndreaFisherFineArt.com)


Un sujet qui pose question

Toute l’originalité et la difficulté du sujet tient au fait que les nécessaires d’écriture ne font pas partie des équipements usuels des salles de danse.

La jeune ballerine profite-t-elle d’un moment pendant la répétition pour écrire un mot urgent,  en se réfugiant dans une autre pièce à l’insu du maître de ballet ?  Sans doute pas, car elle a pris le temps de s’installer confortablement, en glissant un coussin de satin gris sous son pied droit.

S’agit-il plutôt d’une jeune fille riche qui, pendant son cours de danse à domicile, réfléchit à un plan de table, à une liste de courses, à moins qu’elle ne jette quelques vers sur le papier ?

Ou encore, avons-nous sous les yeux une poule de luxe qui reçoit en tutu et rédige une convocation pour un de ses admirateurs ?

 

L’écritoire

Voyons si l’écritoire de porcelaine peut nous fournir quelques lumières.
Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse-Ecrivant_Ecritoire
Elle est décorée d’un blason couronné, entouré semble-t-il par deux anges. Ce qui milite soit en faveur de la petite fille noble, soit en faveur de la poule de luxe.

L’encrier est ouvert, le couvercle est posé à  l’envers sur le guéridon, pour ne pas le tâcher. Derrière, un tiroir fermé entouré de jaune.

La flamme jaune et rouge qu’on voit à gauche, à la limite du tableau est un des pieds de l’écritoire. On retrouve ce motif en haut à droite, sur ce qui semble être une tasse à thé  assortie, posée sur l’écritoire avec sa soucoupe. A côté est posée une autre soucoupe vide.

On peut donc supposer que quelqu’un,  peut-être une amie de bon conseil,  est en train de prendre le  thé avec la jeune fille. Celle-ci a posé sa tasse sur l’écritoire pour se faire de la place pour écrire.

L’alliance

La jeune fille porte un simple anneau doré à l’annulaire de la main qui tient la plume.

Une fille qui semble si jeune peut-elle être mariée ? Et gauchère, puisque l’anneau de mariage se porte à la main gauche ? Pourtant c’est bien sa main droite qui écrit : à moins que PCB ait voulu dessiner, non pas directement la jeune fille, mais son reflet dans un miroir ? Tout cela semble bien compliqué…

D’autant que d’autres pastels de PCB montrent des danseuses très jeunes avec le même anneau d’or à la main droite. A l’époque, la signification de ce détail était claire  : ce ne peut être qu’un anneau de fiancailles. Et le thème de la petite fiancée émouvait tout en émoustillant.

Exit  l’hypothèse de la poule de luxe : ne reste donc en lice que celle de la jeune fille riche qui se fait donner des cours de danse à la maison et écrit une lettre à son fiancé, en prenant le thé avec une amie.

 

Le mot et son sens

Portons maintenant notre attention sur cette fameuse lettre.

Vu de loin, il semblerait  logique que la feuille soit orientée face à la danseuse, parallèlement à l’écritoire. Mais dans ce cas pourquoi la plume se trouve-t-elle en milieu de page, sans rien de lisible au-dessus ? De plus, la main qui tient la plume fait obstacle à l’écriture.  Et le bas de page, maintenu par l’autre main, est recouvert par le tutu : manière très sûre de le tâcher !

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse-Ecrivant_Ligne
Vu de près, on se rend compte que la feuille est en  fait  orientée perpendiculairement à l’écritoire. Ainsi, la main ne fait plus obstacle et  la plume se trouve dans le coin en haut à gauche de la page : la jeune fille n’ a pas encore commencé à écrire. Quant au tutu, qui se retrouve sur le bord gauche de la feuille, il risque moins d’être tâché.

 

Une position impossible

Le plateau du guéridon doit être assez profond pour contenir, du fond vers l’avant,  l’écritoire, l’avant-bras  de la jeune fille et le haut de la feuille : on peut donc en déduire qu’il est de forme circulaire, et non pas en demi-lune comme il semble.

Une première difficulté apparaît : même si le guéridon est plaqué contre le mur, la danseuse risque de pousser du coude l’écritoire et de la faire tomber. Risque qui devient une certitude lorsque nous remarquons un détail forcement voulu par l’artiste : un coin de la feuille est pris sous le parement de laiton. Puisque la feuille ne peut avancer, la main est  forcée de reculer : PCB a placé son innocente jeune fille dans une machine à casser la porcelaine !

Seconde difficulté, encore plus sérieuse : dans cette position, il est en fait impossible d’écrire, puisque la main ne peut pas aller du papier à l’encrier.

Soit PCB a conçu une composition boiteuse, chose parfaitement possible chez cet artiste prolifique ;  soit il voulu mettre en scène délibérement une danseuse qui n’écrit pas.

Deux détails semblent le confirmer :   la feuille coincée sous le bord, qui attire l’attention sur la position impossible de l’avant-bras, coincé entre la lettre et l’encrier (mais pas de risque de le casser l’encrier si la fille ne bouge pas le bras) ; et le tutu coincé sur le papier ( pas de risque de le tâcher si la plume ne contient pas d’encre).

PCB aurait-il réussi le tour de force de nous prouver  par A plus B que le véritable titre n’est pas Une danseuse écrivant, mais Une danseuse qui fait semblant d’écrire ?

2 Danseuses en combinaison

22 octobre 2011

L’analyse de la Danseuse écrivant  laisse finalement plus de questions que de réponses. D’où l’idée d’interroger d’autres oeuvres de Pierre Carrier-Belleuse, toujours dans sa veine dansante.

Tâche peu aisée,  car la plupart sont toujours dans le domaine privé, et n’ont laissé de traces que dans les catalogues de ventes aux enchères ou sous forme de cartes postales. De plus elles ne sont pas toutes datées, et il est difficile de reconstituer une série chronologique.

Le tambourin brisé

Carrier-Belleuse Pierre Danseuse Au TambourinCliquer pour agrandir

PCB, surtout dans ses oeuvres tardives, n’est pas homme à reculer devant un symbole qui claque  : c’est ainsi qu’il importe dans le monde de la danse quelque chose d’analogue à la Cruche cassée  de Greuze… en moins délicat !

Nous voici prévenus : plus le sujet sera léger, plus le symbole sera lourd !

Le chat de la ballerine

Carrier-Belleuse Pierre Danseuse au chat noirCliquer pour agrandir

PCB fait partie de ceux qui appellent un chat un chat : d’ailleurs il n’hésite pas à en placer au beau milieu de la composition, lorsqu’il faut bien faire comprendre au spectateur ce à quoi il doit s’intéresser.

Danseuses en déshabillés

Carrier-Belleuse_Pierre_La BallerineCarrier-Belleuse_Pierre_Femme_En_Deshabille_VertCarrier_Belleuse_Pierre_Reveil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


.

.
.
Cliquer pour agrandir

De même, lorsque le sujet est officiellement un striptease, PCB  l’annonce par des diagonales ajustées avec la précision d’un réticule d’artilleur.

Danseuses jouant aux cartes assises

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuses-Jouant_Cartes_AssisesCliquer pour agrandir

Si les danseuses sont statutairement de grandes filles qui montrent leurs jambes, ce sont aussi des petites filles qui ne pensent qu’à jouer dès qu’elles ont un moment.

Ces deux-là mettent tutu par terre pour taper le carton, tandis qu’une compagne, derrière, s’exerce de manière plus gracieuse à la barre.

 


Danseuses  jouant aux cartes couchées

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuses-Jouant_Cartes_CouchéesCliquer pour agrandir

Même thème, mais cette fois à plat ventre. Les tutus blancs en éventail ramènent le regard sur les décolletés pigeonnants, tout en l’incitant à traverser la barrière qui interdit l’accès à la partie intéressante de ces femmes coupées en deux.


Danseuses lisant un livre

Gravure de R.Piguet d’après Pierre Carrier-Belleuse

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuses-Lisant_LivreCliquer pour agrandir

Même composition, version bon genre. Les tutus jouent toujours leur rôle restrictif : émoustillant pour l’acheteur masculin et rassurant pour sa moitié.

Danseuses jouant aux osselets

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuses-Jouant

Dans ce pastel improbable, une ballerine déguisée en guêpe se prépare à  jouer aux osselets, sous les yeux  d’une copine attentive. Quatre osselets sont disposés par terre ; le cinquième, que la fille tient dans sa main gauche, doit être celui qu’on appelle le « père », elle l’examine pour bien le repérer.

L’une est assise, l’autre vautrée : leurs jambes étalées en V sont celles de gamines insouciantes, tandis que leur  décolleté pigeonnant et le crêpe de leurs tutus en corolle leur font des appas de veuves noires.

Il nous est signifié que les danseuses sont agiles, piquantes, paresseuses et infantiles. Et qu’elles adorent jouer avec ce qui reste des vieux messieurs une fois qu’on les a sucés jusqu’à l’os


Le cadeau

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse_Cadeau

A l’opposé des danseuses manipulatrices, voici la danseuse manipulée. Celle-ci, écrin ouvert sur ses jambes serrées, est dans l’expectative quant au bijou qu’elle vient de recevoir. Donnera-t-elle une suite favorable ?

Le peintre semble nous livrer une opinion pessimiste sur la chose  : l’emballage tombé par terre est accompagné d’une une faveur bleue, du même ton que la ceinture de la jeune danseuse en blanc.  Manière de dire qu’elle-même n’est rien de plus qu’un paquet-cadeau pour messieurs riches, bientôt déshabillée, froissée, jetée…

Danseuse lisant une lettre

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse_Lisant-Lettre

La composition est presque la même, mais le bijou est remplacé par une lettre, le papier-cadeau par l’enveloppe jetée par terre. Du coup, la danseuse est cette fois tout en blanc, comme la lettre et l’enveloppe.

Son air désabusé semble dire qu’elle est bien consciente de la métaphore : d’abord ouvrir la lettre, ensuite ouvrir les jambes.

Saluons par ailleurs l’apparition du canapé, dont nous reconnaissons la marqueterie.


Danseuse tenant une lettre

Carrier-Belleuse_Pierre_Danseuse tenant lettre

Pour ce qui douteraient de la métaphore entre danseuse et lettre, en voici une nouvelle version : tandis que le tutu se casse contre le mur, l’enveloppe   jetée par terre se casse contre la plinthe.

Deux danseuses lisant une lettre

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuses_Lisant_Lettre

Même thème, mais cette fois  la destinataire de la lettre ne nous regarde pas,  et elle est en compagnie d’une amie, ce qui banalise le sujet et supprime toute tension négative : un poulet dont on partage le contenu reste dans la normalité de la vie de ballerine.  Et les fleurs dans le vase rappellent qu’elles sont bien, toutes deux, des sortes de fleurs en tutus.

Saluons une nouvelle apparition : celle du guéridon d’acajou, qui devait faire partie du mobilier du maître. Nous avons la confirmation  qu’il n’était pas en demi-lune, mais circulaire.

Danseuse lisant le journal

1890, Far Eastern Art Museum , Khabarovsk

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse_Lisant-Journal

Enfin terminons la série par une danseuse qui n’est  ni une proie, ni une oie blanche :  installée à son aise dans un fauteuil, la cuisse haute, un coussin sous le pied, elle parcourt  Le petit Journal : titre populaire, bon marché, et plein de faits divers croustillants. « Ne m’embêtez pas quand je lis ! » semble être son message explicite à d’éventuels admirateurs.

Trivialité de la posture, trivialité de la lecture… Le peintre exploite ici un nouvelle thématique : celle de la déesse descendue du piédestal, de la fée des planches aux pieds sensibles. Et ce faisant nous fait partager le plaisir sacrilège du fantasme démystifié.

La danseuse-chimére

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse-Ecrivant

La Danseuse écrivant combine ces différents thèmes, mais de manière contradictoire : elle nous regarde comme une désolée mais lève la jambe comme si nous n’étions pas là. De plus, par rapport aux attitudes passives de ces consoeurs (tenir un bijou, lire une lettre ou le journal), elle est la seule qui se livre à une occupation active : la noble tâche d’Ecrire.

Carrier Belleuse Pierre Danseuse Ecrivant recomposée

Prenons le haut de la Danseuse lisant une lettre ainsi que le bas de son canapé ; prenons le guéridon des Deux danseuses lisant une lettre ; ajoutons-leur les jambes de la Danseuse lisant le journal, sans oublier son coussin : nous obtenons par synthèse  une chimère très  convainquante de notre Danseuse écrivant : il ne reste qu’à lui roussir les cheveux et bleuir les yeux pour que la ressemblance soit totale.

 

Voilà d’où proviennent toutes les bizarreries : le coussin sous le pied ; le tutu qui grimpe inexplicablement sur la table ; l’écritoire qui a la place de se caser parce que le plateau du guéridon est circulaire.

Toutes ces indications déconcertantes tiennent non pas à la subtilité de PCB, mais à sa méthode de production  : pour économiser le matériel et les modèles, il découpe et recolle les morceaux.

Terminons en beauté par un exemple triomphal de cette technique…


Vers l’Amour

Salon de 1910

Carrier-Belleuse Pierre Vers l'amourCliquer pour agrandir

La soixantaine arrivant, PCB renouvelle sa gamme : aux filles des planches succèdent les filles des plages.

Au Salon de 1910, il nous en montre trois qui accourent vers le spectateur en robes transparentes, les yeux pleins de bonne volonté. Sauf celle de gauche qui les masque  de la main, en un geste qui pourrait être de pudeur charmante, à la dernière minute de l’enfance.  En fait, c’est simplement qu’elle a perdu son chapeau (visible à l’arrière-plan) et que le soleil en haut à gauche l’éblouit.

 


Vers la Victoire

1915

Carrier-Belleuse Pierre Vers La VictoireCliquer pour agrandir

Fidèle à son économie de recyclage, PCB en pleine guerre se contentera de remplacer le chapeau de celle de droite par l’Union Jack, et de vêtir celle du centre aux couleurs tricolores, non sans renforcer le message par un petit drapeau pédagogique à l’arrière plan, à l’usage du spectateur pressé. Quant à celle de gauche, il suffira de lui déplier le bras pour lui faire brandir le drapeau russe.

Ainsi  les nymphettes énamourées de l’avant-guerre se transforment, à peu de frais, en un trio de propagandistes enthousiastes de laTriple Entente, ouvrant à PCB le marché prometteur des cartes postales de guerre.

 

La préoccupation de PCB  n’est pas, comme Degas, de fixer avec réalisme un instant de la vie d’un corps de ballerine ou d’un corps de ballet. Il cherche surtout à produire des danseuses en série, suffisamment variées pour satisfaire des clients qui réclament tous des tutus, mais chacun le sien.

Aussi explore-t-il méthodiquement les possibilités de la combinatoire : on peut parier qu’un jour réapparaîtront des pastels qui combleront les cases vides…

Quelquefois, à force de recoller des morceaux, PCB finit  par s’emmêler les pastels, comme la prouve sa Danseuse écrivant qui est bien incapable d’écrire !  Ce qui nous intriguait ne résulte probablement pas d’une recherche profonde  :  juste des effets collatéraux du collage.

3 Réhabilitation de PCB

22 octobre 2011

PCB, artiste profond ou grivois ? Peintre subtil ou facile ? Peintre original  ou répétitif ? Au terme de notre enquête parmi les  tutus, convoquons au banc de la défense notre Danseuse écrivant, et au banc de l’accusation toutes les autres.

Le mobile

Premier point clairement établi : lorsque PCB veut se positionner dans l’économie libidinale, il place sans barguigner au centre du tableau le centre d’intérêt principal.

Nous voici édifiés : dans  la Danseuse écrivant , la position quasi centrale de la culotte confirme aux clients circonspects qu’il s’agit bien d’un sujet égrillard.

La boîte à symboles

En général PCB ne va pas chercher bien loin dans les symboles. Il les utilise avec parcimonie, et n’en met pas  plus d’un par tableau. La danseuse est au choix : brisée comme un tambourin, jetée comme une lettre, froissée comme un paquet-cadeau, vorace comme une guêpe, jolie comme une fleur.

Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse-Ecrivant_Roulettes
C’est alors que la Danseuse écrivant demande la parole, et fait remarquer qu’en ce qui la concerne, elle est en est bourrée, de symboles  : « Voyez la position des roulettes, qui imite celle de  mes chaussons : quand je danse, c’est comme si j’étais montée sur roues. Et j’en ai plein d’autres : élancée comme le guéridon, raffinée et délicate comme la porcelaine ; blanche et virginale comme la feuille. Quant à la plume,  elle trace des arabesques et fait des pointes sur la feuille, comme moi j’en fais sur la scène. »

« D’accord, s’exclament ses consoeurs : mais tu es aussi fragile comme la porcelaine, béante comme l’encrier, caressée par la pointe de la plume et toute prête à te laisser tâcher ! »

Le juge dresse alors un état  comparatif qui le laisse songeur.

Les éléments biographiques

Il est sûr qu’en prenant de l’âge, PCB a fait de moins en moins dans la dentelle, multipliant les nymphettes déshabillées sans grandes qualités artistiques.

Il est sûr aussi que ses premières oeuvres étaient plus ambitieuses.

Le coup de théatre

« Et bien moi, j’en suis une, d’oeuvre majeure !  s’exclame la Danseuse écrivant. Ce n’est pas moi qui suis faite de morceaux, ce sont elles qui sont faites avec les miens ! »

Et toutes les danseuses qui lisaient sursautent et s’interrompent, confondues par cette accusation.
Carrier_Belleuse_Pierre_Danseuse_Lisant-Journal_RecolleeCarrier_Belleuse_Pierre_Danseuse_Lisant-Lettre_RecolleeCarrier_Belleuse_Pierre_Danseuses_Lisant_Lettre_Recomposee

Jugement : Attendu qu’il est très difficile de faire cohabiter le thème de la femme qui écrit et celui de la femme qui danse, PCB a pris avec sagesse le parti-pris d’une double distanciation :  le sujet n’est pas une Danseuse écrivant mais un « Modèle déguisé en danseuse qui fait semblant d’écrire ». La soucoupe vide permet même d’ajouter « en prenant le thé avec l’artiste ».

Attendu que la danseuse n’écrit pas, rien ne l’empêche de lever la jambe. Blanche de la lettre comme de la culotte, elle est disculpée d’être un plagiat : et ce sont ses collègues qui sont condamnées aux dépens.