- Les brebis et les boucs

Sur la crête

23 janvier 2016

Ce petit cadre, acheté en 1981 par un des lecteurs de ce blog, a été qualifié de « tableautin pour relais de chasse » par le vendeur, « tout juste bon à descendre à la cave ». Sans être un chef d’oeuvre, ce tableau  de bonne facture révèle une composition sortant de l’ordinaire et un peintre bien informé et original, malheureusement inconnu : avis de recherche lancé  !

Chevreuil_Inconnu

Peintre inconnu, date inconnue

Une famille

« Le chevreuil mâle est appelé brocard. Lui seul porte des bois, mais il les perd à l’automne. La femelle du chevreuil est la chevrette. Elle ne porte jamais de bois .Le jeune chevreuil s’appelle le faon (jusqu’à 6 mois), puis chevrillard (de 6 à 12 mois). » [1]

Nous avons donc devant nous une famille :  le père, la mère, l’enfant.


Une saison

« Le chevreuil subit deux mues par an, au printemps (le pelage devient roux vif) et en automne (le pelage vire au gris-brun). » [1]

« Dimorphisme sexuel : le brocard a un corps plus trapézoïdal, au centre de gravité porté vers l’avant. Hormis en novembre-décembre, ses refaits et ses bois le distinguent de la femelle. En hiver, son miroir en forme de rein ou de haricot (alors que celui de la femelle a une forme de cœur) le distingue, de même que son pinceau pénien (de profil). La chevrette a un centre de gravité porté vers l’arrière et ne porte pas de bois. » [1]

Le tableau se situe donc début janvier : pelage brun, tout début de la repousse des bois. En montrant les animaux de face, notre artiste inconnu a choisi  le point de vue et le moment où les deux sexes se ressemblent le plus. Peut être pour introduire un petit mystère  dans l’identification des animaux : tout le monde ne sait pas que le chevreuil perd ses bois chaque automne.


Une heure

D’après les ombres longues des pattes, le soleil se couche ou se lève à gauche, teintant le ciel d’une nuance rosée. Parions pour le couchant : les animaux font donc face au Sud.


Un lieu

« Le Chevreuil est un ongulé typiquement forestier, mais on le rencontre également en montagne dans les zones encore arborées, et en plaine, y compris près des cultures. Il occupe tous les milieux boisés, des grandes forêts feuillues de plaine jusqu’à plus de 1000 mètres d’altitude dans les Alpes et les Pyrénées. » [2]

Rien d’étonnant donc à trouver des chevreuils en altitude.

Un promontoire herbeux

« Tout chez le chevreuil témoigne d’une stratégie de fuite consistant à gagner rapidement le premier couvert forestier pour attendre que le danger s’éloigne. Un tractus digestif peu volumineux le contraint, 6 ou 8 fois par jour, à se remplir la panse dans les prairies et les clairières. Ainsi s’explique la prédilection du chevreuil pour les lisières, les forêts claires et les régions de bocage : quelques pas seulement séparent la pâture où il broute les plantes les plus riches en énergie et les plus digestes, de sa retraite abritée où il rumine tout en observant les environs. » [3]


Une première lecture

Le soir tombe. Poussée par la nécessité, une famille de chevreuils s’est risquée sur ce promontoire pour venir brouter la  maigre pitance d’hiver, des herbes couvertes de neige. Epuisé, le petit s’est couché sur le sol  et  regarde vers la forêt, qu’il a hâte de regagner  pour dormir. La mère lève la patte arrière comme pour bondir.  Heureusement, le père veille sur la famille, et fait barrage à l’appel du vide. Les pattes dans la neige mais le regard vers le Sud , il a la certitude que les jours ensoleillés reviendront.


Sur la crête

Notre peintre animalier a bien travaillé son sujet :  dans son décor d’hiver, il a placé des chevreuils d’hiver. Mais au delà de l’illustration naturaliste, la composition très symétrique, entre la forêt et l’à-pic, suggère une dimension symbolique :

Ainsi le tableau pourrait être une allégorie de la famille chrétienne, forcée à cheminer sur la crête pour trouver de quoi survivre, toujours menacée par les vices  et le précipice.


Il semble que notre peintre inconnu ait déclenché deux répliques célèbres…

Le chevreuil en famille

(c) The Wallace Collection; Supplied by The Public Catalogue Foundation
Les chevreuils (Roe Deer)
Rosa Bonheur, 1860, Wallace Collection, Londres

Tout d’abord ce tableau très bienséant : dans la clairière automnale où se repose la famille, la mère  veille sur son petit tandis que le père, à distance de respect, hume les possibles menaces tout en nous montrant deux des attributs de sa virilité : les cornes et le miroir blanc (l’étui pénien étant heureusement invisible sous cet angle).


Courbet-La Remise des chevreuils en hiver -1866 Lyon
La Remise des chevreuils en hiver
Gustave Courbet, 1866, Musée des Beaux Arts, Lyon

 

La remise désigne le lieux à couvert où le chevreuil se repose dans la journée. Courbet a repris la famille nucléaire de Rosa Bonheur mais le cadrage large, la splendeur de la clairière et des frondaisons enneigées, gomment tout anthropomorphisme. Le mâle surveille le sentier, seule trace de l’homme et du danger.

 


Dans lequel se profilent, sous notre tableautin, de grandes figures picturales…

Chevreuil_Inconnu
Un père contestable

« Que le brocard polygame ait parmi ses chevrettes une épouse de prédilection, vers laquelle il retournera après la saison du rut et jusqu’en mars, c’est probable, voire certain, les épouses qu’il néglige à ce moment s’en consolent, à ce qui semble, assez facilement. » [C]

Délicat de prendre un cervidé comme icône du père modèle !


L’alimentation en hiver

« Le chevreuil est très sélectif et recherche, en priorité, une alimentation semi-ligneuse, riche et diversifiée. Le milieu forestier lui procure l’essentiel de cette nourriture, sous forme de rameaux de feuilles, mais aussi grâce à des espèces associées, comme le lierre et la ronce » [4]

« La consommation des plantes herbacées bien que régulière reste cependant faible à l’exception de la période de redémarrage de la végétation au printemps quand les plantes présentent une haute digestibilité et une forte valeur nutritionnelle. » [5]

Autrement dit : la famille ne s’est peut être pas arrêtée là pour manger.

sb-line

Réfléchissons : et si elle venait de l’Est pour se diriger vers l’Ouest ? Et si, le soir tombant,  elle avait fait halte sur ce promontoire non pour manger, mais pour reprendre des forces, avant d’atteindre la forêt ?


Caspar David Friedrich paysage neige église

 Paysage d’hiver avec une église
Caspar David Friedrich, 1811, National Gallery,  Londres

Voir La fin du chemin (ou presque)



Et si elle venait de la forêt d’en bas,  poussée vers les hauteurs par on ne sait quelle menace ?

Il y a bien une autre famille qui  s’est lancée elle aussi, il y a bien longtemps,  pour échapper à la mort, dans un tel périple d’Est en Ouest…



Patinir_Fuite_Egypte_Prado_Tryptique
Le repos pendant la fuite en Egypte
Patinir, 1518-1520, Prado, Madrid
Voir  Chacun cherche son nid

La structure ternaire est identique, ainsi que la lecture de droite à gauche : le monde  menaçant , la station sur un promontoire rocheux, le monde de la sécurité.


Chevreuil_Inconnu_schema

Des trois regards  superposés comme des panneaux indicateurs sur un poteau, l’un pointe vers la forêt promise, l’autre vers la forêt perdue.

Quand au  père, le seul dont la tête dépasse dans le  demi-cercle céleste, il jette vers nous un regard indéfinissable : à la fois craintif et supérieur.


Caspar David Friedrich Promeneur mer nuagesPromeneur au dessus d’une mer de nuages,
Caspar David Friedrich , 1818, Hamburg, Kunsthalle
Chevreuil detail

Le  principe de la Rückenfigure est d’aspirer le spectateur dans le tableau, pour le projeter, au delà du relai que constitue la figure  de dos, dans une vision « océanique ».

Notre artiste inconnu illustre le principe inverse : celui de la Vorwärtsfigure, qui repousse et barre l’accès.

Nous resterons de l’autre côté de la faille, nous n’atteindrons pas la forêt promise.


Références :

1 Le Bouc dans la Crèche

14 septembre 2012

 

Le Diable ferait-il des incursions dans les Nativités sous la forme d’un bouc noir? Une fresque de Giotto semble le suggérer…


Nativité

 Giotto , 1303-1306,  Chapelle Scrovegni, église de l’Arena, Padoue
Giotto_Scrovegni_Nativite

 

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Un bouc noir au profil agressif dépasse derrière les moutons blancs allongés  : trois béliers, deux brebis et un agneau.  Campé sur ses pattes, tournant ostensiblement  le dos  à  l’Enfant Jésus, il semble effectivement un bon candidat  pour figurer, peut-être pas le Diable, mais du moins l’incroyant qui pollue le troupeau des fidèles :  car cet animal puant, aux appétits sexuels incontrôlables, est bien connu pour n’en faire qu’à sa tête.

Cependant la situation n’est peut être pas aussi tranchée : une brebis et un agneau regardent également vers la droite. Et le caprin assis sur son arrière-train ne semble guère moins pacifique que les ovins allongés.

Toute odeur de soufre exige une enquête sérieuse : nous allons donc l’étendre à d’autres oeuvres de Giotto.

Nativité

Giotto, 1310, transept Nord, église inférieure, Assise

14 Giotto Nativity 1310s Fresco North transept, Lower Church, San Francesco, Assisi....Web Gallery Of Art

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Dans cette autre Nativité, Giotto nous montre un troupeau en marche. Tous les animaux, sauf le bélier blanc à l’extrême-droite, regardent en direction de Jésus. Ici, la couleur noire n’est pas un critère négatif : le chien, un bélier et une brebis sont noirs.

En regardant bien, on distingue au milieu du troupeau une chèvre blanche (la troisième en partant de la gauche), et derrière-elle un bouc blanc et un chevreau.

Dans cette Nativité du moins, aucune discrimination ne frappe les caprins.

Le cycle de Sainte Anne et saint  Joachim

 

Revenons à Padoue, à la chapelle Scrovegni. Elle expose en six fresques la vie des parents de la Vierge Marie,  Joachim et Anne. Sur les six scènes, quatre montrent des ovins ou des caprins : bon échantillonnage pour tirer au clair la question du bouc noir de la Nativité.

Dans ce cycle, Giotto illustre fidèlement  le récit apocryphe du Proto-Evangile de Jacques, dont il vaut la peine de citer les fragments.


1 : Joachim chassé du Temple

« La grande fête du Seigneur survint et les fils d’Israël apportaient leurs offrandes  et Ruben s’éleva contre Joachim, disant : « Il ne t’appartient pas de présenter ton offrande, car tu n’as point eu de progéniture en Israël.»

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On voit bien, dans les bras du pauvre Joachim, le mouton blanc qu’il amenait en sacrifice, justement pour être guéri de cette maladie honteuse qu’était à l’époque la stérilité.


2 : Joachim parmi les bergers

« Joachim affligé ne voulut pas reparaître devant sa femme; il alla dans le désert et il y fixa sa tente et il jeûna quarante jours et quarante nuits… »

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Giotto a acclimaté à la Toscane  le désert et la tente, remplacés par un paysage rocailleux et une étable de bois. Le chien blanc fait la fête à son pauvre maître. Le troupeau se compose d’une vingtaine d’animaux, uniquement des moutons blancs, brebis et béliers mélangés.

4 Le sacrifice de Joachim

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Cette scène ne figure pas dans le Proto-Evangile, qui ne parle que des prières  de Joachim dans le désert. Giotto nous le montre en train d’offrir un sacrifice sauvage ; un ange confirme que l’Autorité Supérieure, dont la main apparaît au-dessus du brasier,  accepte  cet écart à la voie hiérarchique.

En bas, inconscient du sort funeste d’un des leurs, les bêtes vaquent à leurs occupations ordinaires : un bélier blanc affronte un bélier noir,  un autre bélier noir reste couché à côté d’une brebis blanche et d’un agneau. Un chèvre blanche et noire broute sous les regards d’un bouc noir.

Après le sacrifice d’un des leurs, l’ordre règne à nouveau au sein des familles animales.

5 Le songe de Joachim

« L’ange du Seigneur descendit vers lui, disant : « Joachim, Joachim, Dieu a entendu ta prière, ta femme Anne concevra. »

Giotto_Scrovegni__Joachim_5_REve

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Nous retrouvons le chien blanc de Joachim, surveillant deux béliers blancs, une brebis blanche et  deux chèvres noires.

Un souci de variété

Il est clair qu’aucune logique particulière ne règle, d’une fresque à l’autre,  la composition du troupeau. En modifiant à chaque fois les couleurs et les postures des bêtes, Giotto veut nous faire comprendre l’importance du cheptel de Joachim, tout en mettant en valeur sa propre habileté de dessinateur animalier.


Ovins  et caprins

L’ensemble des fresques ne montre donc aucune supériorité des ovins sur les caprins  :  tous au contraire sont représentés comme membres de la même économie pastorale. La suite du texte (non illustrée) est à ce titre  très intéressante :

« Et Joachim descendit et il appela ses pasteurs, disant : « Apportez-moi dix brebis pures et sans taches, et elles seront au Seigneur mon Dieu. Et conduisez moi douze veaux sans taches, et ils seront aux prêtres et aux vieillards de la maison d’Israël, et amenez-moi cent boucs et ces cent boucs seront à tout le peuple. »

Ainsi, s’il existe bien entre les animaux une échelle de valeur décroissante des brebis aux vaches, puis aux boucs,  Giotto aurait commis un contre-sens par rapport au texte s’il avait donné aux caprins une connotation négative, a fortiori diabolique.

Le bouc conducteur

La présence d’un bouc  ou d’une chèvre noire au milieu d’un troupeau de moutons n’a en fait rien de symbolique. Il s’agit d’une pratique pastorale habituelle, comme en témoignent de nombreuses images de troupeaux  hors de tout contexte religieux.

Giotto_Scrovegni_Da Costa_Heures_Avril

Le mois d’Avril (détail), Heures Da costa,
Enluminure de Simon Bening,  vers 1515Pierpont Morgan Library


Emile Loubon 1853 Les menons en tete d'un troupeau en Camargue Musee Granet Aix en Provence

Les menons en tête d’un  troupeau en Camargue
Emile Loubon, 1853,  Musée Granet, Aix en Provence

Dans ce tableau saisissant, les boucs précèdent la masse sale des moutons et le nuage de poussière dans lequel  chiens, chevaux, et bergers s’engloutissent. Hiérarchie inversée où le noir prend le pas sur le blanc, où le cornu masque le chapeauté, où le plus bestial montre la voie tandis que l’homme ferme la  marche à coups de fouet.

Les caprins, animaux plus intelligents que les ovins, comprenaient plus facilement les ordres du berger… et les moutons suivaient la chèvre ou le bouc conducteur...

- La parabole de la séparation

14 septembre 2012

Il existe une tradition religieuse opposant les brebis aux chèvres : mais celle-ci est extrêmement rare dans l’iconographie.

Béliers et boucs chez Ezechiel

Dans une imprécation essentiellement dirigée contre les mauvais bergers,  Ezechiel explique comment Yahvé va reprendre en  main ses brebis :

« Je chercherai celle qui était perdue, je ramènerai celle qui était égarée, je panserai celle qui est blessée, et je fortifierai celle qui est malade; mais celle qui est grasse et celle qui est forte, je les détruirai; je les paîtrai avec justice. Quant à vous, mes brebis, ainsi parle le Seigneur Yahvé. Voici que je vais juger entre brebis et brebis, entre béliers et boucs. » Ezechiel 34, 16-17

Dans ce passage,  Yahvé semble préférer les béliers aux boucs, mais aussi, dans la suite du texte, les brebis les plus faibles  :

« C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur Yahweh: Me voici; je vais juger entre la brebis grasse et la brebis maigre.«  Ezechiel 34, 18

Malgré les obscurités du texte, il semble qu’il s’agisse surtout de distinguer, non pas une espèce par rapport à une autre, mais les individus méritants par rapport aux profiteurs

Brebis et boucs chez  Mathieu

Dans l’Evangile de Mathieu, la parabole des brebis et des boucs reprend et développe les images d’Ezechiel. Ce texte est fondamental, puisqu’il servira de base à toute l’idéologie du Jugement Dernier :

« Or quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, il s’assiéra alors sur son trône de gloire, et toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il séparera les uns d’avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d’avec les boucs,  et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche.  Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite:  » Venez, les bénis de mon Père: prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la création du monde. » Mathieu 25  31-34


Une iconographie rarissime

La séparation des brebis et des boucs au moment du Jugement Dernier n’a été représentée que dans les très hautes époques, et les exemples se comptent sur les doigts d’une main.

Le jugement dernier ?
Couvercle de sarcophage, atelier romain, vers 300, Metropolitan Museum, New York

Un homme barbu avec les attributs du philosophe (les rouleaux à ses pieds) sépare  huit béliers tête levée et  cinq boucs tête baissée. De la main droite, il caresse le premier bélier ; de la main gauche, il repousse le premier bouc.

Le fait que ce sarcophage représente la parabole de Mathieu reste discuté (voir  La figure du « Bon Pasteur » dans l’art funéraire de Rome et la pensée chrétienne des IIIe-IVe siècles, Aurélien CAILLAUD ; 2007-2008, p 111 et 130

Voici pratiquement le seul exemple indiscutable de représentation de la parabole de Mathieu (encore s’agit-il plutôt, vu l’absence de cornes, de brebis et de chèvres) :

Brebis boucs Appolinaire le Neuf Ravenne

La parabole des brebis et des boucs
Mosaïque du VIème siècle, Saint Apollinaire-le-Neuf , Ravenne

Occultée par l’immense succès au Moyen-Age des représentations du Jugement Dernier, la séparation entre ovins et caprins ne sera plus illustrée durant un bon millénaire…

…jusqu’à un dernier tour de piste fugitif, dans un tableau qui semble à première vue un simple paysage bucolique (nous résumons ci-après les explications de A.Pomme De Mirimonde, Le langage secret de certains tableaux du Musée du Louvre, RMN 1984, p 81).

Paysage avec les Pèlerins d’Emmaüs

Paul Bril, 1617, Louvre, Paris
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Les pèlerins d’Emmaüs

Premier indice d’un signification religieuse : l‘épisode des Pélerins d’Emmaüs se cache,  représenté en tout petit, sur la pergola surplombant une fontaine, et surplombée par un palmier.

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Sous le palmier

Le palmier est un très ancien symbole de la Justice : à cause du psaume XCII,13 : « le juste fleurit comme un palmier » et aussi du fait que ses palmes se redressent si on les incline.

 

Ainsi le thème du retour du Christ (apparition aux Pèlerins) est très discrètement lié à celui du jugement, induisant l’idée que le tableau pourrait représenter le Jugement Dernier.

Brebis et chèvres

C’est le soir, les bêtes rentrent des champs. Les brebis se trouvent dans l’ombre de la vallée. Mais comme elles suivent docilement leur berger, elles vont bientôt retrouver la lumière, l’étable et l’eau de la fontaine.

Les chèvres, en revanche, se trouvent en pleine lumière sur la colline du premier plan.  Mais comme elles précèdent leurs bergers négligents, elles se dirigent droit vers la vallée, l’ombre, et un  squelette de cheval.


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Selon Pomme De Mirimonde, celui-ci représenterait la luxure et les vices, en référence à un texte de Jéremie (V, 8) qui compare les hommes adultères à des chevaux égarés « dont chacun hennit vers la femme de son prochain ».

Dans ce tableau-devinette, celui qui sépare les brebis des boucs n’est ni le berger, ni le chevrier qu’on nous montre  : mais bien la silhouette minuscule du Fils de l’Homme,  revenu s’asseoir non pas sur son trône de gloire comme le dit la parabole, mais sur la simple chaise d’une pergola.

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2 La patte du chevrier

14 septembre 2012

Au terme de ce parcours parmi les brebis et les chèvres, revenons à Giotto, qui avait une raison bien personnelle d’en dessiner  dans tous les coins…


 

L’anecdote de Vasari

Vasari raconte comment Giotto, simple fils d’un berger, devint l’élève de Cimabue, le grand peintre du XIIIème siècle florentin.

« Alors que Cimabue, un beau jour,  se rendait pour affaires de  Florence à Vespignano, il rencontra Giotto qui, pendant que ses moutons paissaient, dessinait sur un rocher plan et propre, avec une pierre un peu appointée, un mouton tout à fait naturel, sans avoir jamais eu d’autre maître que la nature. » (« andando un giorno, per sue bisogna, Cimabue da Firenze a Vespignano, trovò Giotto che, mentre sue pecore pascevano, sopra una lastra piana e pulita con un sasso un poco apuntato ritraeva una pecora di naturale, senza avere imparato da altri che dalla natura”). Vasari, Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, 1568

L’anecdocte a sans doute été inventée par Vasari pour montrer la continuité entre la peinture byzantinisante de Cimabue et les premières oeuvres de la Renaissance incarnées par Giotto.

Mais comme elle combine plusieurs oppositions intéressantes –  l’homme célèbre et l‘inconnu, le citadin et le berger, le vieux savant et le jeune prodige,  elle a connu une certaine popularité vers le milieu du XIXème siècle, les artistes venant y puiser selon leur tempérament.


Cimabue observant le jeune Giotto

dessinant une chèvre sur un rocher

Gaetano Sabatelli,  1847,  Galleria d’Arte Moderna, Florence

Cimabue Giotto Gaetano Sabatelli,

Dans cette version encore imprégnée de néo-classicisme,  Giotto observe un bélier, à genoux comme son modèle, complètement absorbé dans son dessin. Derrière lui, Cimabue debout observe la scène : son vêtement de satin blanc, ses chausses et la bourse à sa ceinture disent sa réussite sociale, en contraste. avec les vêtements simples, les pieds nus et la  gourde du garçon.

Entre les deux,  deux chèvres broutent de l’autre côté de la route, indifférentes à cette tension artistique.

A l’extrême droite,  la ville et son clocher fait pendant aux rochers et au chêne. Vu la position du cheval, Cimabue suivait le chemin de gauche à droite, en s’éloignant de Florence. C’est par chance qu’il a aperçu le jeune berger caché par le  rocher : alors il a mis pied à terre, jeté sa cape rouge sur le cheval et s’est appuyé contre son flanc, pour observer confortablement.

La destinée déjoue le sens normal de la lecture et du voyage.


Giotto et Cimabue

1848, Tommaso De Vivo, Palais Royal de Caserte, Naples

1848 de_vivo_giotto_e_cimabue

Dans cette version plus romantique, le jeune Giotto est représenté entre son père naturel – un berger à la barbe blanche, au tempérament artiste à en croire sa cornemuse – et son futur maître – un Cimabue inquiétant, enveloppé cette fois dans sa cape rouge. On voit que le jeune homme a un tempérament docile : il copie fidèlement les deux moutons qui posent, l’un tête haute, l’autre tête basse. Tout dessinateur serait-il un mouton qui s’ignore, du moins tant que le grand Art ne l’a pas touché à l’épaule ? Il y a en tout cas quelque chose de luciférien dans le bouc de Cimabue,et quelque chose de faustien dans le pacte qui est en train de se nouer : la célébrité contre la paix des champs, le pinceau contre la cornemuse.

Au dessus du jeune génie, un laurier est en train de pousser et de diverger, au pied de l’énorme chêne qui représente, peut-être, tout le poids de la tradition en peinture.


L’Enfance de Giotto

Henry Joseph de FORESTIER, Musée Magnin, Dijon

L'Enfance de Giotto Henry Joseph de FORESTIER

Dans cette étude pour un tableau disparu, de Forestier tourne  l’anecdote en pochade. Un Cimabue rigolard, déguisé en diable de Moyen Age, regarde le jeune Giotto qui  taggue un mur en ruine avec la silhouette d’une chèvre, non visible sur le tableau : sans doute la croque-t-il de mémoire,  puisque les chèvres et les boucs noirs se trouvent derrière lui, nourris par une sorte de Bacchus couronné de pampres, qui tire des feuillages d’un panier d’osier.

L'Enfance de Giotto Henry Joseph de FORESTIER

Dans une autre étude, moins fantaisiste, Cimabue est habillé en peintre, portant son bâton de voyage et son carnet de croquis. Les chèvres sont blanches, un berger dûment chapeauté les nourrit  de lierre cueilli sur la colonne  brisée. Giotto dessine cette fois une chèvre qu’il voit. Sur l’autre face de la pierre taillée figurent ses oeuvres précédentes, d’autres biquettes, avec en majuscule le mot   GIOTTO.  Tout berger qu’il soit, le jeune génie avait déjà compris qu’en art, seule la signature compte.



Cimabue enseignant Giotto

Augustin Théodule RIBOT, collection particulière

Ribot_Theodule_Augustin_Cimabue_Enseignant_Giotto

Dans ce tableau austère, Ribot s’intéresse moins à l’anecdote bucolique qu’au thème de la transmission  : Giotto, muni d’un carnet de croquis, est revenu dessiner sur le motif – on voit le troupeau à l’arrière-plan. Du berger, il a gardé l’habit : la gourde à la ceinture, et le chapeau posé par terre. Mais c’est déjà un étudiant aux Beaux Arts qui s’applique, surplombé par la silhouette massive  de son maître.


Giotto dans l’atelier de Cimabue

Jules Ziegler, vers 1847,  Musée des Beaux Arts, Bordeaux

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Ziegler a déplacé le thème en intérieur, et inversé le thème de la collision entre deux mondes : c’est maintenant le berger, avec sa culotte en peau de bête, sa houlette, sa cape de laine et son chapeau, qui détonne dans l’atelier néo-gothique de maître Cimabue : celui-ci est en train de peindre, sur chevalet s’il vous plaît, une grande crucifixion sulpicienne. Le jeune prodige, indifférent à cette machine,  feuillette un parchemin enluminé et concocte ses futures oeuvres tandis que son maître, déjà, s’efface dans l’ombre.



Giotto gardant les chèvres

Leon Bonnat,1850, Musée Bonnat, Bayonne

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Dans ce tableau peu convaincant, Bonnat s’est surtout intéressé aux chèvres et au paysage pyrénéen. S’il suffit pour ennoblir le sujet que le chevrier grave mollement dans un rocher deux profils  paléolithiques , allons-y ! Etrange que, dans un tableau dont le sujet prétendu est le dessin, l’oeil ne joue strictement aucun rôle : à l’ombre de son sombrero,  le supposé Giotto regarde dans le vide, et les chèvres, dans l’autre sens, contemplent le paysage.


Giotto dessinant d’après nature

John William Godward, vers 1885, collection privée

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Cette peinture de jeunesse démarque  la composition de Bonnat, en rajoutant la silhouette de Cimabue à l’arrière-plan, et le thème attendrissant de l’agneau qui tête (métaphore de l’artiste en devenir). Le caractère très scolaire  du traitement suggère que Godward aurait pu suivre  à ses débuts les cours d’une école d’art, non identifiée à ce jour.

Voir  https://mydailyartdisplay.wordpress.com/page/3/


Giotto et Cimabue

Raffaello Sorbi, 1919, collection particulière

1919 sorbi-raffaello-giotto-et-cimabue-
Dernière apparition tardive du thème, en plein midi, dans un printemps éclatant où la blancheur des habits de Cimabue éclipse celle des toisons, comme pour faire oublier la noirceur des années de guerre. Après la grande boucherie, les moutons paissent à nouveau en paix  dans les prés verdoyants, et le peintre de 75 ans, qui n’a jamais quitté Florence, se projette sans doute dans l’un et l’autre de ces lumineux devanciers.

3 La Chute de l’Homme

14 septembre 2012

La Chute de l’Homme est l’une des gravures les plus célèbres de Dürer.

Nous allons résumer l’interprétation classique de Panofsky  (Panofsky, la Vie et l’Art d’Albrecht Dürer, Hazan, 1987, p 134 et ss) et la prolonger pour ce qui concerne le bouc.

 

 

La Chute de l’Homme

Dürer, 1504
1504_Adam_Eve__Durer

L’élan, le lapin, le chat et le boeuf

Le grand succès de Panofsky  est d’avoir mis en évidence le lien entre le thème de la Chute de l’Homme et la Théorie des Quatre Tempéraments.

« Avant d’avoir croqué la pomme, Adam possédait une constitution en parfait équilibre… et il était donc immortel et sans péché… »  La Chute de l’Homme, qui le rend mortel, se traduit donc physiologiquement par un déséquilibre des quatre humeurs, illustrées par quatre des animaux de la gravure : « l’élan symbolisant la morosité mélancolique ; le lapin, la sensualité sanguine ; le chat, la cruauté bilieuse et le boeuf, l’apathie flegmatique. » 


Le chat et la souris

Pour expliquer la présence du chat et de la souris, Panofsky suggère qu’ils illustrent le rapport psychologique entre Eve et Adam :
« Ils (les contemporains de Dürer) durent se délecter de la tension parallèle qui existe entre Adam et Eve d’une part, et entre la souris et le chat prêt à bondir, d’autre part. »

Or le rapport entre Eve et Adam est plutôt un rapport de tentation qu’un rapport de prédation : on ne peut pas dire qu’Eve s’apprête à sauter sur  Adam. Il existe en revanche dans la gravure un autre rapport de prédation que Panofski n’ a pas souligné.


Le perroquet et le serpent

« Le sorbier des oiseleurs, auquel s’accroche encore Adam, est l’Arbre de Vie… et entre cet arbre et le figuier défendu existe la même opposition qu’entre le sage et bienveillant perroquet et le diabolique serpent ».

Panosfki note, sans la nommer, cette opposition entre le serpent et le perroquet  : or il s’agit bien d’un second rapport de prédation comme entre le chat et la souris,  mais cette fois entre animaux arboricoles : le serpent gobe la pomme à défaut des oeufs du perroquet.

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La ligne de la pomme

Le contraste  entre les deux arbres s’étend jusqu’aux cache-sexes : celui d’Adam est constitué  par un rameau à une seule feuille surgi du tronc de l’arbre de vie, celui d’Eve par une feuille de l’arbre de la connaissance, restée attachée à la pomme qu’elle s’apprête à donner à Adam.

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Le mécanisme de la Chute est ici démontré par une double construction graphique.

Premièrement, la pomme va passer de la main d’Eve à la main tendue d’Adam, selon un cercle centré sur le cache-sexe de celle-ci : manière de souligner que la cause de la chute est bien le sexe faible.

Simultanément apparaît un second cercle, centré sur l’extrémité de la queue du serpent, qui joint les entre-jambes des deux protagonistes : la Chute coïncide avec l’irruption du désir sexuel et de la honte.


Le perroquet de Dürer

Revenons à la gravure de la Chute, sujet à la limite du religieux et du profane, puisqu’il fonde la théologie du Péché, mais explique aussi les origines de la sexualité humaine.

Dans les Annonciations, il est fréquent de voir figurer en petit la scène du péché originel, pour rappeler que AVE rachète EVA, et que la conception immaculée compense le péché d’Eve (voir EVA avant AVE).   Dürer ici  invente  la réciproque : glisser dans la scène de la Chute un symbole de l’Immaculée Conception (voir -Le symbolisme du perroquet )

Mais il est probable que la composition joue délibérément avec l’autre signification  du perroquet. En le confrontant au serpent, en le posant sur l’arbre de vie plutôt que sur l’arbre du Bien et du Mal, peut-être en fait-elle le messager d’une sexualité aviaire et purifiée,  face à la sexualité reptilienne et coupable.

Le bouc sur le rocher

Passons au dernier animal de la gravure, un bouc ou une chèvre minuscule mais qui a fait couler beaucoup d’encre


Voyons rapidement les interprétations qu’il a suscitées, du négatif au positif :

  • le bouc est le symbole traditionnel  des incroyants : ici, il fait allusion à Adam et Eve, premiers humains à enfreindre un commandement divin ;
  • le bouc représente la folie de l’humanité, qui cherche à voir ce qu’il y a au delà du bord de la falaise ;
  • la chèvre minuscule sur le rebord en arrière-plan symbolise l‘imminence de la Chute  d’Adam et Eve (seul inconvénient à cette hypothèse astucieuse : les chèvres ou les boucs ont plutôt le sabot montagnarde, et se suicident rarement)
  • pendant l’office de Yom Kippur (« Jour du pardon »), le grand prêtre du temple de Jérusalem tirait au sort entre deux boucs, l’un qui devait être sacrifié, et l’autre envoyé à Azazel, dans le désert. Azazel semble avoir été un grand rocher d’où le bouc-émissaire était  précipité, en expiation des péchés ;
  • l’ibex (ou bouquetin) est un animal sacré capable de s’approcher de Dieu en grimpant sur les plus hautes cimes (seul problème : Dürer n’a pas représenté un bouquetin, ni un chamois, ni un isard, mais un caprin tout ce qu’il y a de vulgaire)
  • le bouc représente l‘oeil de Dieu, qui voit tout d’en haut.

Une dernière hypothèse

Comme souvent, c’est dans la composition d’ensemble qu’il faut chercher l’explication des détails récalcitrants.

Remarquons que toute la scène de la Chute se passe dans le sous-bois dense du jardin d’Eden : la seule sortie de ce bois, le seul coin de la gravure où le ciel apparaît est le rocher surplombant. Serait-ce le Paradis Céleste, opposé au Paradis Perdu ? Difficile d’admettre que le bouc soit le premier animal à être admis dans le royaume divin.

D’autant que ce bouc minuscule, coincé sur sa cime rocheuse, semble jeter un regard mélancolique sur des oiseaux encore plus minuscules qui voletent au delà de la falaise, vers le hors-champ.

 

Le bouc de Dürer pourrait bien être une sorte de Sisyphe caricaturant ce qui va être la condition de l’Homme après la chute :

grimper sur des rochers stériles, en proie à des ardeurs sexuelles inextinguibles.

4 Le bouc au Paradis

14 septembre 2012

La gravure de Dürer a eu un grand retentissement, et a influencé pour longtemps l’iconographie de la Chute. Plusieurs successeurs, admirateurs ou imitateurs du maître de Nuremberg ont repris l’idée du bouc au Paradis, avec des significations variables…

Adam and Eve

1509, Lucas Cranach Le Vieux

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Commençons par une gravure de Cranach, cinq ans à peine après celle de Dürer. Bien qu’elle ne contienne qu’une chèvre à peine visible, elle constitue un développement intéressant sur la symbolique des bêtes à cornes.

Pour lire la composition, traçons la diagonale qui passe par le sexe d’Eve et la pomme qu’Adam se prépare à manger.


Côté Adam

Dans le triangle de gauche s’étagent cinq animaux virils : un lion, puis quatre cerfs aux bois impressionnants.  Dans la paix du Paradis, les proies ne craignent pas le prédateur.

Côté Eve

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Dans le triangle de droite, les animaux s’entassent. De bas en haut   un jeune cerf ,  un bélier et une brebis, une chèvre dont on ne voit que la tête, une biche tachetée, un cheval et tout au fond un porc ou un sanglier hirsute. Dans la paix du Paradis, les animaux sauvages se mélangent aux domestiques.

Les cheveux d’Eve

Du côté droit  de l’arbre, les boucles foisonnent : la toison d’Eve se confond avec celle des animaux, comme si les boucles du serpent, tombées de l’arbre dans la chevelure, étaient en train de contaminer tous les habitants du jardin d’Eden.


Les cornes d’Adam

Du côté gauche de l’arbre, ce sont les pointes qui prolifèrent, courbées vers le haut, en écho au bras gauche d’Eve qui se  tend vers le fruit défendu : ainsi Adam se trouve-t-il encagé entre toutes ces pointes qui le menacent, et le bras droit d’Eve qui se pose sur son épaule.

1509_Adam_Eve_Cranach_Pointes

D’un côté un excès de poils, de l’autre un excès de cornes  : formellement, la gravure semble sous-entendre que la Chute est la conséquence d’une féminité débordante, et que l’Expulsion  s’apparente à un retournement de virilité, des bêtes contre l’Homme.

 

Le paradis terrestre

1573, Bassan, Galerie Doria Pamphili, Rome

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Ici, nous n’avons plus que des animaux domestiques : un coq, un lapin , trois agneaux, une chèvre ou un bouc  noir, un paon, et aucun serpent dans le décor. Ce paradis n’est-il pour autant qu’une paisible basse-cour ?

A droite le paon, symbole de la vanité féminine, se dresse sur un tronc  coupé : mauvais présage.  Ne peut-on  voir dans le coq, à côté des trois moutons immaculés  une allusion au triple reniement du  Christ ? Et avec un rien de mauvais esprit, le lapin et le bouc tête-bêche, de part et d’autre des trois innocents, n’évoquent-ils pas les deux sexualités, de la femme et de l’homme ?

Quoiqu’il en soit, de lourds nuages noirs s’amoncellent au dessus des oiseaux du Paradis.

La Chute

1583 Jan Sadeler

gravure d’après Crispin van den Broeck
Seconde édition, Theatrum Biblicum  publié par Claes Jan Visscher (Amsterdam, 1643)

1585_La Chute_Sadeler_J_Broeck

La légende en bas de la gravure paraphrase la Genèse : « Remplis de peur à la voix courroucée du Père, ils s’enfuirent, chacun reconnaissant sa faute » (Ad patris irati uocem formidine capti Aufugiunt; culpam noscit uterq suam. Genes. c.3. v.9).

Les deux halos

Les deux cercles rayonnants, marqué au centre par le tétragramme « Yahweh »,  matérialisent la présence divine. La première édition de la gravure plus explicite,  montrait  Dieu le Père en personne à l’emplacement des deux cercles (publiée  par Gerard de Jode dans  Thesaurus Sacrum Historiam Veteris Testamenti, Anvers, 1583)

Il faut lire d’abord le texte du cercle de droite « Adam où es-tu ? (Adam ubi es ?) » puis  celui de gauche,  : « Dieu leur fit des tuniques de peau  (Deus fecit ipsis tunicas pelliceas) ».

Première conséquence de la Chute

C’est le sujet principal de la gravure :  la honte de la nudité oblige désormais les humains à se vêtir de peaux de bêtes.

Deuxième conséquence

Maudit à tout jamais par Dieu, le serpent s’est évanoui, en laissant comme trace de sa fuite le lierre enroulé autour de l’arbre.

Troisième conséquence

Troisième conséquence, plus subtile : tous les animaux ont déserté le jardin sauf un bouc et un ours, représentant respectivement les domestiques et les sauvages, que sépare désormais une fracture dans le sol.

Ces deux représentants du règne animal n’ont pas été choisis au hasard : peau de bouc ou peau d’ours, tels sont les ersatz puants dont l’humanité devra désormais se contenter, à la place des feuilles de vigne.

Quatrième conséquence

Pour se racheter du Péché Originel, l’Homme devra désormais faire des sacrifices à Dieu. Voilà pourquoi le bouc-émissaire se profile devant le cercle de flammes, image du brasier des sacrifices ; tandis que sous l’autre halo, en pendant,  gît à terre le fruit défendu, abandonné  par les fautifs.

Le bouc luxurieux

 

Mais le bouc n’est pas qu’un animal sacrificiel : c’est surtout, comme le dit Horace, un animal «libidinosus», digne de figurer avantageusement au premier plan  d’une allégorie  de la Luxure .

1590_Martin de Voos Luxure

La Luxure
Vers 1590, d’après Martin de Voos, série « Les sept vices ou péchés capitaux »

Plus discrètement, pour évoquer le même vice, Golzius se contente d’un cerf et d’un bouc emblasonnés, au dessus  d’une strip-teaseuse.

1592_Goltzius La Luxure

 La Luxure
1592 ,  Goltzius, série « Les sept vices ou péchés capitaux »

La chute de l’Homme

1597, Goltzius, gravure

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Cinq ans plus tard, Goltzius se livre à un remake remarquable de la gravure de Dürer (voir La Chute de l’Homme ). Il conserve le perroquet, mais en le déplaçant sur le côté droit de la gravure. Le chat, au premier plan et au milieu est une copie conforme. Mais le couple chat-souris, qui illustrait la relation prédateur-proie , est remplacé par un couple chat-chien qui insiste plutôt sur l’antagonisme entre Adam et Eve : celle-ci fourbe et caressante, celui-là fidèle mais faible.


Le bouc

Quant au bouc, il est descendu de son rocher et a pris au premier plan à droite une place conséquente.  Bouc luxurieux, comme dans la gravure de 1592 ? Ce serait quelque peu irrévérencieux pour une scène de l’Histoire Sainte. Bouc satanique ? Dans ce rôle nous avons déjà le serpent à pattes et à tête de femme.  Bouc-émissaire ? Rien ne le corrobore. Goltzius devait avoir une autre idée derrière la tête…

Les deux couples

Première remarque : une brebis courbe la tête tristement, juste à côté de celle du bouc. Deuxième remarque :  Adam et Eve ne sont pas assis sur le rocher, mais sur une fourrure  : déjà  la peau de bête les unit, avant de les envelopper…

Golzius développe et éclaircit ce que Dürer avait simplement suggéré : le bouc solitaire – qui préfigurait la condition humaine après la chute, est remplacé par le couple bouc/brebis, qui illustre ce qui  va arriver incessamment à nos arrières grands-parents :  faire l’amour dans la honte et dans la peau des bêtes.

La chute de l’Homme

1616, Goltzius, National Gallery, Washington

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Bouc et chèvre

Vingt ans plus tard, Goltzius reprendra la même idée, cette fois en peinture. La chèvre au second plan attend  la bestialisation annoncée en mâchonnant une branchette, tandis que son bouc la lorgne.

Adam et Eve

Chacun prend un fruit de sa main droite, et pose sa main gauche sur la peau de l’autre : la pomme n’est qu’une métaphore de la chair, et la connaissance du Bien et du Mal n’est qu’une métaphore de celle du rapport charnel.

Bien plus que le couple caprin, c’est véritablement le couple de nus voluptueux qui tire le tableau dans le sens de la Luxure.

Le chat sévère

Mais comment justifier le chat, en l’absence de souris ou de chien ? Remarquons que sa qualité d’animal domestique et sa position au tout premier plan en font une sorte d‘objet-limite, tout prêt à quitter l’espace du tableau pour bondir dans celui du spectateur…

Si le couple bouc et chèvre illustre le futur immédiat d’Adam et Eve,  le chat célibataire ne peut correspondre qu’au troisième personnage de l’histoire, le  serpent à la chevelure blonde. De même que celui-ci observe ses proies, de même le chat nous tient à l’oeil , nous, les descendants dans notre lointain futur, toujours prêts à faire des bêtises…

1616_ Golzius_ LOTH ET SES FILLES_Rijkmuseum

Loth et ses filles
1616, Hendrik Goltzius, Rijkmuseum Amsterdam

Il est amusant de remarquer que, la même année, Golzius réutilisera les postures d’Eve et d’Adam, en féminisant ce dernier,  dans un autre tableau de nus (à moins que ce ne soit l’inverse).

Un renard à l’arrière plan illustre la fourberie des filles de Loth occupées à saouler leur père. Le  petit chien au premier plan, la patte posée sur un caillou, mime la posture de Loth : manière de nous faire comprendre que celui-ci n’est qu’un toutou soumis aux caprices de ses filles.

Le jardin d’Eden

1616, Brueghel le Vieux et Rubens, Mauritshuis, La Haye

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Une parade animale

La même année 1616, un Jardin d’Eden particulièrement séduisant nous fait regretter d’en avoir été bannis. A titre de révision générale, nous allons retrouver tous les animaux qui nous ont déjà été présentés en compagnie d’Adam et d’Eve. Ceux de Dürer : perroquets,   cerfs, boeuf, lapin, chat et  souris (en l’espèce un couple de cochons d’Inde au premier plan, espèce nouvellement arrivée en Europe). Plus ceux de Cranach : cheval et cochon. Plus ceux de Bassan : coq et  paon.

Une logique ludique

 A l’inverse de la composition  de Dürer, structurée par la théorie des Tempéraments, le seul principe qui règne ici semble être celui de la fantaisie et de la variété : le spectateur est incité à explorer le tableau dans tous les sens pour  un jeu d’appariement. Car la plupart des animaux vont par couples, comme pour monter dans l’arche, mais pas tous.  Ainsi le spectateur déçu et ravi va-t-il  chercher vainement une second bovin ou une seconde autruche, puis trouver trois chiens.

Les deux chats

1616_Jan-Brueghel-the-Elder-and-Peter_Paul_Rubens-Garden-of-Eden_detail chat

Le premier, minuscule,  se frotte langoureusement derrière le pied d’Eve ; l’autre est perché dans le second arbre à l’arrière-plan. Rien ne distingue les deux arbres, qui regorgent pareillement de fruits et d’oiseaux exotiques, sauf la présence du serpent sur l’Arbre du Bien et du Mal, et du chat sur l’Arbre de Vie.

Malgré leurs queues serpentines, les deux chats apparaissent donc ici comme des animaux sympathiques : l’un signale l’arbre autorisé, l’autre tente  de détourner l’attention d’Eve en caressant son talon, antithèse du serpent qui mord.

Du chat au bouc

1616_Jan-Brueghel-the-Elder-and-Peter_Paul_Rubens-Garden-of-Eden_detail chevre

Le chat perché a été repéré par une chèvre qui se dresse contre le tronc. Indifférent au chat, le bouc regarde ailleurs.

Un trio d’imitateurs

Le trio d’animaux qui se forme autour du second arbre – chèvre bouc et chat, imite le trio des personnages principaux groupés autour du premier arbre : Adam Eve et le serpent.

Dans une oeuvre aussi foisonnante le fait que le chat, le bouc et la chèvre se regroupent autour du second arbre peut sembler pure coïncidence.

Une logique de projection


Cependant, si nous traçons une ligne entre le serpent et son correspondant dans le second arbre, le chat, on découvre qu’aux perroquets du premier arbre correspond un perroquet dans le second.

De même, en traçant une ligne entre le couple humain et le couple caprin, on retrouve deux autres correspondances, entre chevaux et cerfs. Et peut être le lion célibataire, au pied du second tronc, est-il l’écho humoristique de l’écureuil craintif tapi au pied du premier.

Il n’est sans doute pas fortuit que nous retrouvions, dissimulé au coeur de ce tableau surpeuplé, le même sextuor que dans la Chute de Goltzius réalisée la même année. Bien que les tonalités des deux oeuvres soient presque antagonistes –  splendeur et luxuriance de la Nature pour l’un, luxure et châtiment de l’Homme pour l’autre – le trio chat/bouc/chèvre  apparaît bien comme un clin d’oeil de Rubens à Golztuis – ou de Golzius à Rubens.

Chez le vieux Goltzius (58 ans en 1616, il va mourir l’année d’après), ces animaux illustraient  la triste  condition des descendants d’Adam et Eve :  faire l’amour dans les poils et le suin, sous l’oeil sévère d’un matou.

Chez Rubens le bon vivant (39 ans en 1616), ils montrent que nos aieux auraient mieux  fait de faire comme les chèvres : ne pas essayer de grimper sur les arbres, et rester à bonne distance du serpent.

Adam and Eve

vers 1625, Cornelis Corneliszoon van Haarlem, Collection privée

 

Vingt ans plus tard, un collègue qui avait bien connu Goltzius ne se fatiguera pas trop les méninges pour produire des Adam et Eve en série. Dans cette version, Cornelis s’est contenté de recopier le coin en bas à droite de la gravure de Goltzius.

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Plus quelques détails-chocs : le singe, le squelette et le seins du serpent.

 

Adam and Eve

1625, Cornelis Corneliszoon van Haarlem Van Haarlem, Quimper

 

Ici c’est du coin en bas à gauche  qu’il s’est inspiré, en portraiturant sans doute son propre chien, plus une tête de chat peu convaincante.

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La chute de l’Homme

1592, Cornelis Corneliszoon van Haarlem, Rijksmuseum, Amsterdam

 

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Cependant, ne nous moquons pas de ces facilités de fin de carrière : car Cornelis avait produit dès 1592, cinq ans avant la gravure de Gotzius, une Chute très ambitieuse et très remarquée, à l’évidente inspiration dürérienne.

On y trouve déjà  le chien, le chat (embrassé par un singe en signe de parfaite harmonie), le bouc et la chèvre. Plus de nombreuse autres bestioles volantes ou rampantes telles que chouette, crapaud, limace, hérisson, porc-épic . Plus un énorme lion dissimulé dans l’ombre.

Plus Dieu le Père en forme de nuage, à gauche. Et Satan sous forme d’une sorte de dragon indistinct, à droite.

Plus au beau milieu un détail que Dürer n’avait pas osé : une déchirure de l’écorce qui unit une queue et deux pommes… Evocation de l’accouchement dans la douleur pour les esprits simples, ou d’une autre opportunité pour les mauvais esprits.

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Adam and Eve

1622, Cornelis Corneliszoon van Haarlem, Hamburger Kunsthalle, Hamburg

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Nous conclurons ce panorama des boucs au Paradis avec une oeuvre de la fin de carrière de Cornelis,  moins tape-à l’oeil mais plus énigmatique. Car en tant que spécialiste reconnu du Paradis, Cornelis n’a certainement pas choisi au hasard les quatre animaux qui y figurent. Et tous ont des symboliques complexes.

 

Aparté sur la chouette
Dans le monde antique, c’est le symbole de la sagesse. Elle est liée à la déesse Athéna,  pour sa capacité à voir dans les ténèbres (de la nuit pour l’oiseau et de l’ignorance pour la déesse).

Au Moyen Âge, elle devient un symbole négatif, associé à la rouerie ou  à la tromperie, puisqu’elle  profite de sa vision nocturne pour chasser des proies aveugles. On pense aussi qu’elle annonce la mort, et on la cloue volontiers sur les portes pour conjurer le mauvais sort.


Aparté sur le pigeon
Dans le monde antique, la colombe blanche est l’emblème de Vénus.

Dans le monde chrétien, la colombe blanche est celui du Saint Esprit, messager de Dieu.

Lorsqu’il n’est pas blanc, le pigeon garde la même ambivalence : tantôt on met en avant son côté lubrique, tantôt son coté fidèle.


Aparté sur le crapaud
Enfin un animal  franchement négatif !  Associé à la sorcellerie, aux maléfices et à la laideur, il entrait dans la composition des philtres et était utilisé dans des rituels magiques.

Au Moyen Âge, le crapaud représente le péché de la Luxure : c’est pourquoi on le représente souvent abouché aux parties génitales des cadavres (voir Le Polyptyque de Strasbourg )

Selon une ancienne tradition (reprise dans le Paradis Perdu de Milton), Satan aurait pris la forme d’un crapaud pour venir instiller son venin dans l’oreille d’Ève


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Lecture verticale

Revenons à la devinette de Cornelis et tentons une lecture verticale : en haut, deux oiseaux perchés dont le symbolisme sexuel est ambivalent (négatif ou positif) ; en bas deux quadrupèdes franchement négatifs.

Ainsi la lecture de haut en bas correspond au passage du Ciel à la Terre, et de l’ambivalence amoureuse des oiseaux sacrés, à la luxure clairement affirmée : autrement dit à la Chute ?

Lecture horizontale

Les quatre animaux invitent aussi à une lecture  horizontale :  car les deux de droite sont des animaux nocturnes et les deux de gauche des animaux diurnes.

Autre différence plus subtile : tandis que les animaux de droite sont des créatures impures, le bouc et le pigeon font partie des rares animaux qui, d’après la Bible, peuvent  être offerts en sacrifice à Dieu :   Et Yahweh lui dit:  » Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et un jeune pigeon. «  Genèse 15,9

L’interprétation biblique

Nous voici en mesure de proposer une interprétation biblique  :

  • Eve avant la Chute avait le choix entre Sagesse et Obscurité (la chouette) ; après la Chute, il ne lui reste que la Luxure (le crapaud)
  • De même Adam avait le choix entre le respect de la Parole Divine ou l’obéissance à sa compagne (pigeon-messager ou pigeon fidèle) : la Chute ne lui laisse que le côté lubrique  (le Bouc).

Tandis que la Chute place la Femme résolument du côté de la Nuit et des animaux impurs, l’Homme reste du côté du Jour et des animaux sacrificiels.

Une interpétation trop raffinée ?

L’interprétation biblique fonctionne, mais garde un côté insatisfaisant s’agissant  de Cornelis. Car ce n’est pas un peintre compliqué, ni un théologien raffiné. Ses autres oeuvres font montre d’un maniement plutôt basique des symboles, et ses innovations iconographiques, dans sa célèbre « Chute » de 1592, sont plutôt du genre tape-à-l’oeil (Dieu en forme de nuage, la déchirure de l’écorce) ou anecdotiques (limaces hérisson…). Une chouette et deux crapauds y figurent d’ailleurs déjà sans signification particulière.

L’interprétation durérienne

Souvenons-nous que Cornelis connaissait parfaitement la Chute de Dürer : en 1592, il admire sa science anatomique, et recopie trait pour trait celles d’Adam et Eve.

En 1622, plus âgé et plus philosophe, il s’intéresse maintenant à l’arrière-plan intellectuel, la théorie des Quatre Tempéraments. Et pour éviter le plagiat, il  transpose en quatre bestioles de son propre répertoire animalier,  les quatre animaux éponymes de Dürer :

  • le bouc qui n’en fait qu’à sa tête incarne le  Colérique (à la place du chat)
  • le pigeon en état permanent de surchauffe amoureuse incarne le Sanguin (à la place du lapin)
  • la chouette  triste et ténébreuse le Mélancolique  (à la place du cerf)
  • le crapaud lent et aquatique le Flegmatique ( à la place du boeuf)

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