La passerelle de l’Estacade

1 L’Estacade vue de face

21 novembre 2013

Entre 1750 et 1910, un étrange ouvrage de bois s’élevait à la pointe orientale de l’Ile Saint Louis, fermant partiellement le bras Marie de la Seine. Destiné à l’origine à mettre les bateaux à l’abri des glaces dérivantes, il  devint ensuite une passerelle pour piétons, qui reliait l’Ile à la rive droite.

Moitié barrage et moitié pont, l’Estacade et sa passerelle constituaient, en plein Paris, un édifice pittoresque dont de nombreux artistes, connus ou moins connus, nous ont laissé le souvenir.

 

L’Estacade

Stanislas Lépine, 1880, Walters Art Museum, Baltimore

Lepine_Stanislas_Estacade 1880 Walters Art Museum
Dans le point de vue choisi, l’Estacade se superpose exactement au pont Sully : sa partie « pont » laisse voir en enfilade une demi-arche d’acier,  tandis qu’au dessus se profile la coupole de l’église Saint Paul.



Cet alignement remarquable, qui donne sa stabilité au tableau,  existait bien en réalité.

 carte postale estacade vue de face

Cette carte postale du début du XXème siècle  montre, en plus  de l’alignement,  un bateau-grue similaire à celui que Lépine a placé comme repoussoir  au premier plan.



Le peintre s’est trouvé si satisfait de cette composition qu’il l’a reproduite à maintes reprises, en modifiant simplement le premier plan et l’éloignement.

Estacade UK Collection privee
L’Estacade
Stanislas Lépine,  Collection privée


Lepine_Stanislas_Estacade University Michigan Museum of Art

L’Estacade
Stanislas Lépine,  Museum of Art,University of Michigan


Lépine Norton Museum, Pasadena

L’Estacade
Stanislas Lépine,  Norton Museum, Pasadena


L’Estacade de l’île Saint-Louis, effet du matin

Edouard Zawiski, 1901, Musée Carnavalet, Paris

 Zawiski edouard Estacade 1901

Dans ce point de vue pris lui-aussi depuis l’autre rive, Zawiski prend le contrepied de l’effet d’enfilade, en utilisant la partie « barrage » de l’Estacade  pour  grillager et occulter le pont de pierre.

carte postale estacade vue quai aux vins

Dans cette cette carte postale, on retrouve au premier plan les tonneaux du Quai aux vins, et une grue à vapeur noire similaire à celle du tableau.


L’Estacade

Dessin de Antoine-Louis Goblain, début XIXème siècle

Estacade_Antoine-Louis Goblain vers 1820

Retour aux sources avec ce dessin datant d’avant cette problématique : au début du XIXème siècle n’existaient encore ni le pont Sully derrière, ni la partie « pont » de l’Estacade, qui ne sera rajoutée qu’en 1837, avec les deux poteaux de maçonnerie.

L’ouverture permettant le passage des convois était fermée en hiver par des madriers ou un bateau sacrifié mis en travers.

Estacade plan 1780 Jean Alibert

Plan de Jean Alibert 1780

Voici le premier plan de Paris où figure l’Estacade, qui reliait alors l’île Saint Louis et l’île Louviers. Elle est bien dans l’alignement de l’église Saint Paul.  A noter une seconde estacade en bas de l’ïle Louviers, fermant le bras de Grammont qui disparaîtra lorsque l’île sera rattachée à la rive droite en 1847.


Louis Nicolas de Lespinasse 1799-1800 vue de Paris depuis l'Arsenal Musee Carnavalet

Vue de Paris depuis l’Arsenal (montrant la seconde estacade)
Louis Nicolas de Lespinasse, 1799-1800, Musee Carnavalet

2 L’Estacade vue de côté

21 novembre 2013

Certains artistes ont exploité ses poutres énormes dans des points de vue piranésiens ; et  se sont intéressé au contraste entre cette masse de bois et les monuments de pierre qui l’entourent.

Merci à Laure et Alain Germain qui nous ont permis de compléter notre série chronologique avec quatre oeuvres de leur collection.

L’Estacade entre l’ile Louviers et l’ile St Louis

 1840, Eau forte de A.P.Martial

Estacade entre l'ile Louviers et l'ile St Louis, 1840 APMartial

Vue de dessous et de côté, l’Estacade prend des allures de pont-levis moyenâgeux, avec ses madriers gigantesques et l’unique réverbère qu’elle exhibe comme un gibet.

Ce point de vue romantique a pour avantage de placer la rugueuse construction sous le patronage d’un édifice tutélaire,  non plus l’église Saint Paul mais  la cathédrale Notre Dame, bien plus à la mode en ces temps néo-gothiques.

La composition, barrée assez maladroitement par la barque du premier plan, le pont suspendu du second plan  et une construction allongée placée juste sous les tours de la cathédrale, manque néanmoins de profondeur.

L’Estacade

Jongkind, 1854, Collection privée

Jongkind   Estacade 1854
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Quinze ans plus tard, Jongkind reprend ou réinvente la formule de Martial, en lui donnant toute sa puissance expressive.

Les barques du premier plan, au lieu de faire obstacle au regard,  le guident vers l’Estacade, dont l’ouverture n’est pas visible sous cet angle. Barré par ce rempart infranchissable,  le regard  n’a d’autre choix que de glisser le long du quai jusqu’aux deux tours, bien plus éloignées que celles de Martial.

D’autant plus que la masse sombre du nuage, opposée à la masse sombre de la barque, concourent à le confiner dans cette bande intermédiaire, dont la seule issue est le lointain.

Jongkind a également résolu le problème du  pont suspendu, par un rendu aérien qui élimine l’effet de barrage et fait au contraire participer l’édifice à l’échelonnement des plans dans la profondeur. Mieux : il s’est même payé le luxe de rajouter un second pont – deux arches du pont de la Tournelle – dont le gris pâle ajoute  encore à la perspective atmosphérique.

Vue de Paris, la Seine, l’Estacade

Jongkind, 1853, Musée des beaux arts, Angers

Jongkind Vue de Paris, la Seine, l'Estacade 1853
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Mais le chef d’oeuvre de Jongkind, en ce qui concerne l’Estacade, est ce vaste panorama de 1853, qui se déploie harmonieusement dans les trois directions de l’espace.


Le déploiement en profondeur

Jongkind Vue de Paris, la Seine, l'Estacade 1853 detail1

Il reprend les mêmes principes que dans le tableau de 1854, sinon qu’il s’amorce  un cran plus tôt : sur  la barque de droite , un des deux mariniers tire  un cordage dont  l’extrémité est en hors champ (autre barque ou anneau d’amarrage, peu importe), ce qui  a pour effet de donner un élan supplémentaire au regard en avant de la composition.

De là, le spectateur longe les trois remparts successifs des  pierres de taille, des poutres serrées et des façades des maisons, sans se trouver gêné par aucun obstacle jusqu’aux tours de Notre Dame.


Le déploiement en largeur

Depuis la barque des mariniers, le regard peut aussi se diriger vers la gauche, sauter sur  la petite barque en contre-bas et, rabattu par l’oblique de la rame levée, sauter encore jusqu’au groupe des trois autres barques relevant un filet de pêche au milieu du fleuve.

Jongkind Vue de Paris, la Seine, l'Estacade 1853 detail2

De là, il n’a plus qu’à sauter sur le bac à vapeur pour se retrouver rive gauche (en fait, il s’agit d’un « toueur « , comme le précise Charles Berg dans son utile commentaire).


Le déploiement en hauteur

Jongkind Vue de Paris, la Seine, l'Estacade 1853 detail3

Suivons maintenant  la fumée noire du vapeur, qui fait écho à la fumée noire d’une  cheminée de la rive : nous voici en haut de la passerelle, à côté des badauds qui, d’en haut, regardent les pêcheurs à la ligne. La boucle est bouclée.


Jongkind Vue de Paris, la Seine, l'Estacade 1853 schema


Le truc qui cloche

Cependant, quelque chose ne nous  satisfait pas dans ce monde qui tourne si rond : non pas un détail, un élément secondaire, mais un édifice majeur que Jongkind a délibérément subtilisé afin que son système fonctionne.


Plan de la ville de Paris dresse par X. Girard, 1820, revu en 1830 detail

Plan de la ville de Paris dressé par X. Girard, 1820, revu en 1830

Revenons vingt ans en arrière…


1836 anonyme Collection Laure et Alain Germain

Notre Dame vue depuis l’Ile Louvier
Gouache anonyme, 1836, Collection Laure et Alain Germain

Voici un point de vue analogue, dessiné par un anonyme depuis le rivage encore naturel de L’Ile Louvier : le quai Henri IV sera aménagé vers 1843, au moment où l’île sera rattachée à la rive droite. A gauche on voit les grilles de la Halle aux Vins, au centre le pont de la Tournelle. En avant, deux piles sont en construction, enveloppées d’échafaudages  : nouveauté qui est sans doute le sujet d’intérêt de notre anonyme.


Plan de la ville de Paris andriveau 1860 detail

Plan de la ville de Paris 1830, 1860, Andriveau Goujon

Et voici le point de vue choisi par Jongkind, plus près de l’Estacade, presque dans l’alignement du quai de Béthune.


La passerelle de Constantine

passerelle de constantine

Elle avait été construite de 1836 à 1838, et nommée ainsi pour commémorer la prise de la ville en 1836, lors de la conquête de l’Algérie. C’était une passerelle à péage pour piétons,  construite par le sieur de Beaumont, qui en avait la concession pour 20 ans.

Le 8 octobre 1872, vers quatre heures de l’après midi, le tablier de la passerelle de Constantine tomba subitement dans la Seine ( Mémoires de Du Camp ) : elle fut démolie, et rapidement remplacée par la seconde partie du pont Sully.

Ainsi, la passerelle de Constantine est ce pont suspendu qui, tel  un héros stalinien, est caviardé    par Jongkind dans la version de 1853 et réhabilité dans celle de  1854.

 


Une « subtilisation » excusable

Ainsi un paysagiste célèbre peut-il se trouver pris en flagrant délit d’arrangement avec la réalité, pour une  raison  purement formelle et pour la plus grande gloire de l’Art.

020b Jongkind   Estacade 1854 passerelle constantine
Dans la version « enfilade » de 1854, l’unique pylône de la passerelle introduit un élément vertical qui a pour intérêt  de minimiser la hauteur des tours de Notre Dame, et donc les éloigner.

Dans la version « panoramique » de 1853, le pont suspendu aurait été visible en totalité, combinant le composant vertical des pylônes avec le composant horizontal du tablier.

Jongkind Vue de Paris, la Seine, l'Estacade 1853 detail2

Dans ce rôle de composant mixte, Jongkind a préféré un élément plus efficace parce que dynamique : le bateau à vapeur dont on suit le sillage vers la gauche, puis la fumée  oblique vers le haut et la droite.

Poursuivons notre série chronologique avec des oeuvres d’artistes moins connus, mais fort intéressants.

1867 Delauney Collection Laure et Alain Germain

Notre Dame vue depuis l’Estacade  Eau-forte de Alfred-Alexandre Delauney,

planche 46 de la série Paris pittoresque, historique et archéologique – 1867  [1]

Collection Laure et Alain Germain

Dans ce point de vue très symétrique, la passerelle de Constantine englobe les arches du pont de la Tournelle, mettant à la place centrale une des nouvelles attractions du Paris Second Empire  : la flèche de Notre Dame, édifiée en 1860.

Toutes les oeuvres rencontrées jusqu’ici montraient une cheminée qui fume. Ici culmine cet hymne au modernisme, avec la fumée blanche et la fumée noire qui encadrent l’appendice harmonieusement rajouté au coeur du monument historique, tel la pyramide au Louvre. La fumée n’apparaîtra plus désormais, l’industrie ayant été bannie du centre-ville.

[1] Consultable sur http://bibliotheque-numerique.inha.fr/collection/4100-paris-pittoresque-historique-et-archeo/


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1873 Laborne Collection Laure et Alain Germain

Notre Dame vue depuis l’Estacade
Edmé Emile Laborne, 1872-1873,  Collection Laure et Alain Germain

Ce tableau peut être daté assez précisément, entre le 8 octobre 1872 (effondrement de la passerelle de Constantantine) et le début des travaux du pont Sully en octobre 1873. Les deux piliers de la passerelle disparue mettent en valeur la pérennité de la cathédrale.

Laborde aurait pu voir le tableau de Jongkind,  exposé depuis 1853 au musée d’Angers. De même que  son prédécesseur avait animé son premier plan par le spectacle des marins, Laborne nous montre un quai grouillant de vie, avec un charriot qui repart chargé de barriques et un autre qui attend les sacs que les dockers sont en train de décharger. Deux d’entre eux, leur cape à la main et sur l’épaule, discutent près des tonneaux.



1873 Laborne detail
L’élément-clé de la composition est le mât, qui en marque exactement le milieu. Peut-être le drapeau entouré d’un coin de ciel bleu évoque-t-il la renaissance, après l’orage de la guerre, du sentiment national. Mais l’intérêt de ce mât est ailleurs :

cousinant avec la flèche de  Notre Dame, il suggère que la cathédrale est comme un immense bateau à l’amarre, immuable tandis que la vie change.


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1877 (apres)

Notre Dame vue depuis l’Estacade
Après 1877, Musée Carnavalet

Après l’oeuvre sensible de Laborne, voici une vue technicienne du quai Henri IV  parfaitement ordonné et policé. Le pont Sully flambant neuf escamote le vieux pont de la Tournelle et semble supporter, sur une de ses piles, tout le poids de la cathédrale.


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1890 Coulon Collection Laure et Alain Germain

Notre Dame vue depuis l’Estacade
Coulon,1890, Collection Laure et Alain Germain

Les plages rouge brun,  vert bronze et jaune du quai et du pont Sully  relèguent la cathédrale dans la grisaille.  Si sa flèche marque encore le centre de la composition, sa verticalité est contredite par l’oblique de la grue à vapeur.


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a 1836
Anonyme 1836
a 1853
Jongkind 1853
a 1867
Delaunay 1867
a 1873
Laborne 1873
a 1877 (ap)
Anonyme (après 1877)
a 1890
  Coulon 1890
a 2016
2016

En recadrant les six oeuvres à la même échelle et en les centrant sur Notre Dame, on se rend compte que Jongkind a eu tendance à éloigner la cathédrale pour accentuer l’effet de profondeur, tandis que Delaunay, à l’inverse, a exagéré sa masse. Les quatre autres artistes se tiennent, quant au respect des proportions.


La Seine en Décembre

Fritz Thaulow, 1892, collection privée

030 fritz-thaulow-la-seine-en-decembre 1892


Une atmosphère dramatique

A première vue, la scène a tout pour être  dramatique : les badauds regardent d’en haut une barque vide,  qui semble en mauvaise posture dans l’eau glaciale. Son occupant est-il tombé dans la Seine ? Et que signifie ce nuage de fumée qui s’échappe de l’Estacade, comme si celle-ci avait pris feu ?


Une scène en mouvement

Pour comprendre cette petite énigme, il suffit de se la représenter en mouvement  : un bateau est tout simplement en train de traverser l’Estacade, tirant au bout d’un cordage le canot vide et laissant derrière lui son panache de vapeur.

Le bateau du second plan, amarré  à la berge par une passerelle fixe,  ajoute un contrepoint statique à  cette scène dynamique.

fritz-thaulow-la-seine-en-decembre 1892 bateau amarré
Ce bateau existait d’ailleurs bel et bien, comme le montre cette  carte postale prise en sens inverse (la réclame indique : La belle jardinière, Vêtements). On y voit également le quai sur lequel Thaulow s’était placé (le point de fuite se situe entre la première et la deuxième traverse horizontale, en partant du haut).

Si Thaulow joue à la devinette avec le spectateur, peut-être s’amuse-il aussi à détourner la composition de Jongkind en une sorte d’hommage malicieux, montrant ce qui était caché (le rempart de l’Estacade a une brèche) et cachant ce qui était montré (le bateau à vapeur  invisible traverse le tableau en sens inverse).


032 Heyman Charles Estacade

L’Estacade
Charles Heyman, début XXème


Le point de vue ne fait pas tout s’il n’y a pas d’intention derrière.  Pour preuve cette eau-forte assez faible de Charles Heyman, prise d’un peu plus loin : le côté « rempart » de  l’Estacade n’est pas exploité, et seuls sont retenus les éléments  les  plus faciles : Notre Dame, les badauds et deux pêcheurs à la ligne, à l’endroit même où Jongkind les avait placés.

3 L’Estacade vue de l’arrière

21 novembre 2013

 

La vue arrière met en valeur non plus la verticalité des madriers, mais la puissance  des contreforts qui s’opposaient à la poussée des glaces.

Ruines de l’hôtel de Bretonvilliers

Gabrielle Marie Niel, 1866

Gabrielle Marie Niel Estacade 1866

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Mention spéciale pour cette gravure de très grande qualité, d’une artiste dont on ne sait presque rien…


La moitié inférieure

Divisée en trois parties, elle plante très rationnellement le décor :

  • à gauche, l’Estacade réduite à quelques poutres pourrait passer pour un échafaudage ;
  • au centre, la porte avec sa grille arrachée confirme qu’il s’agit d’une ruine ;
  • à droite,  l’anneau d’amarrage et la proue de la barque rappellent la vocation du lieu : un garage pour les bateaux.

Présences humaines

A la limite entre la moitié inférieure et la moitié supérieure, un pêcheur à la ligne penche sa canne, tandis qu’un passant le regarde. En haut à droite, sur la terrasse de l’hôtel, deux autres silhouettes minuscules font écho aux deux pêcheurs.


La moitié supérieure

La végétation et l’hôtel délabré, traités en ombres fortes, contrastent avec la colline du Panthéon en ombres douces : Paris idéal hérissé de monuments impeccables,  telle une apparition au dessus des ruines.

Car cette vue est topographiquement impossible : le Panthéon n’était pas situé dans le prolongement de l’Estacade, mais bien plus à gauche !

Pont de l’Estacade

Charles Pinet, Carte postale à l’eau-forte

Pinet Pont de l'estacade

Ce que confirme cette carte postale de Charles Pinet, où l’ouverture de l’Estacade sert à cadrer la coupole du Panthéon et le clocher de Saint Etienne du Mont (du coup, sous cet angle de vue, Notre Dame n’est plus visible).

De l’Estacade

Henri Rivière, 1902, 36 vues de la Tour Eiffel  série de lithographies en 5 couleurs

040 Riviere 1902 Vue de l'estacade

Pour ce travail très japonisant, qui reprend l’idée des  Trente-six vues du Mont Fuji  de Hokusai, Henri Rivière a utilisé l’ouverture de l’Estacade pour y caser, cette fois, la Tour Eiffel.

Tout en étant parfaitement exacte, la perspective transforme la passerelle et ses contreforts en une sorte d’immense squelette de dinausaure ou de baleine, à l’échine cassée et aux côtes obliques.

De l’autre côté de ce monstre, en pendant de la Tour Eiffel, pointe tout aussi effilée la flèche de Notre Dame.

Pont de l’Estacade

Tony Beltrand,  1905

045 Beltrand, Tony Pont de l'Estacade 1905

Probablement inspirée par Rivière, cette eau-forte joue sur le contraste entre la masse sombre des poutres rectilignes, et le fond clair des nuages tourbillonnants à la Van Gogh.


Bien sûr la réalité était plus prosaïque…

carte postale  estacade vue de dessus

Ne résistons pas à la curiosité et traversons l’Estacade pour aller voir à quoi servait cet escalier de bois accroché au quai de l’Ile Saint Louis, qui figure dans toutes les oeuvres de la série…
vue de  lile saint louis bateau lavoir

Il permettait de descendre à un bateau-lavoir, comme le montrent la pancarte et la femme accoudée avec son panier de linge.

En 1908-1909, le peintre tchèque Tavik Frantisek  Simon reproduit par trois fois le même point de vue arrière, avec trois techniques différentes.

L’Estacade en hiver

Tavik Frantisek  Simon, 1908, gravure en couleur

Simon_Tavik_frantisek-estacade hiver 1909 retournee

Dans cette version, la seule présence vivante est celle des rares  passants en ombre chinoise qui se hâtent de traverser l’Estacade. En dessous, le quai est désert. Une barque en contrebas et deux péniches sont à l’amarre. Trois tonneaux sont abandonnées dans la neige. Sur celle-ci, on remarque des traces de pas menant à la planche qui donne accès à la péniche.


L’Estacade en hiver

Tavik Frantisek  Simon, 1909, pastel

Simon_Tavik_frantisek-estacade


Des détails supplémentaires

Le point de vue est le même que dans la gravure, avec des détails supplémentaires :

  • des flocons tombant en diagonale, qui unifient la composition ;
  • sur la passerelle, des réverbères , et des passants mieux définis, notamment une femme qui marche contre la neige en se protégeant derrière son parapluie ;
  • sur le quai, un badaud debout, deux rangées de tonneaux et un marinier qui ramène du bois pour se chauffer, explicitant les traces dans la neige


Un détail supprimé

En revanche, un élément a disparu, la barque enneigée du premier plan à droite : sans doute pour augmenter le contraste entre le triangle blanc de la neige et le triangle noir de l’eau, que permet l’allongement du format vers le bas.


Une grosse tricherie

estacade carte postale vue de derrière

Cette carte postale montre que Simon a raison sur un point : des tonneaux étaient effectivement déposés sur ce quai. Mais elle montre aussi que l’Estacade n’était pas d’un seul tenant, mais  composée de deux parties faisant un angle au niveau du premier pilier de pierre. De plus, aucune de ses deux parties n’était perpendiculaire à la berge.

En vue frontale, cet angle aurait posé des problèmes de perspective au dessinateur et d’interprétation au spectateur : Simon a simplifié drastiquement la question !


L’Estacade en hiver

Tavik Frantisek  Simon, 1909, gravure (inversée de gauche à droite)

 Simon_Tavik_frantisek-estacade hiver gravure 1909 retournee

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L’Estacade inversée

La version gravée est encore plus problématique, puisque Simon ne s’est pas donné la peine de graver l’image inversée, représentant ainsi l’Estacade comme vue dans un miroir. Nous avons effectué l’inversion, pour permettre la comparaison.


Les éléments identiques

Simon a resserré le cadrage sur la partie centrale de l’Estacade. Nous retrouvons la passante au parapluie, les tonneaux, le   badaud debout, la planche avec les traces de pas et les deux péniches, vues cette fois de profil.


Les éléments nouveaux

Deux bateaux à vapeur ont été rajoutés sur la Seine, leur panache est incliné en sens inverse des hachures en diagonale qui évoquent les flocons : ceci est parfaitement logique, le vent souffle de gauche à droite.

Les deux jeux de diagonales rappellent le triangle des poutres de la partie centrale. L’opposition blanc/noir des deux panaches se substitue à l’opposition blanc/noir du quai et de la Seine que nous avons noté à propos du pastel.


Une autre grosse tricherie

Dans la gouache et le pastel, le regard était parallèle au quai : il lui est ici quasiment perpendiculaire, comme le montre la superposition des deux péniches . Or dans les trois cas la silhouette de l’Estacade est la même ! Non seulement Simon supprime sa cassure caractéristique, mais en plus il la décalque à l’identique, quel que soit le point de vue.

Sans doute tout simplement parce que ces différentes variantes ont été composées en atelier et non sur la rive glaciale  de la Seine.

Simon est sans doute un des tous derniers à avoir représenté l’Estacade de bois, qui devait disparaître l’année suivante lors de la grande inondation.

estacade inondation 1910Inondation de 1910

Une passerelle en pierre et acier lui succédera ensuite, jusqu’à sa démolition définitive en 1938.
estacade nouvelle 1913
La nouvelle passerelle de l’Estacade,1913


Le pont Sully l’hiver

Tavik Frantisek  Simon, 1926

imon_Tavik_frantisek-pont-sully-en hiver
C’est pourquoi il est tout à fait étrange de la retrouver dans cette gravure de T.F.Simon, treize ans après sa disparition !

La vieille passerelle de l’Estacade

Tavik Frantisek  Simon, 1908

070b Simon_Tavik_frantisek-la vieille-passerelle-de-l-estacade
Sauf si nous comprenons que Simon, en 1926, s’est contenté de puiser dans ses stocks et de recopier une gravure de 1908… dernière apparition nostalgique de cette vieille amie des peintres et des pêcheurs à la ligne.

Au final, l’Estacade, pendant ses deux siècles d’existence ponctués d’incendies, de démolitions  et de reconstructions successives,  aura imposé aux artistes – fidèles ou moins fidèles – son image paradoxale :  celle du provisoire qui dure.