- Reconnaissance du sacré

Le Réveil de la Conscience

18 août 2014

Ce très célèbre et très étudié tableau mérite-t-il une énième analyse ? Pour la compréhension d’ensemble de l’oeuvre, de ses symboles, des éléments biographiques ou esthétiques au sein du mouvement préraphaélite, on pourra consulter les liens cités en référence.

J’ai préféré zoomer sur quelques morceaux choisis dans ce microcosme foisonnant de références littéraires ou artistiques et mettre en valeur, avec la puissance toute nouvelle de la haute définition, des détails révélateurs de la méticulosité et de la rigueur légendaires de Hunt.

Le réveil de la conscience (The Awakening Conscience)

William Holman Hunt, 1853, Tate Gallery

William_Holman_Hunt_-_The_Awakening_Conscience


Pour entrer de plain pied dans le sujet, autant laisser la parole à Ruskin, défendant le tableau dans les colonnes du Times :

« Les gens (le) regardent avec une stupeur absolue et le laissent avec désespoir ; de sorte que, bien que ce soit presque une insulte au peintre d’expliquer ses pensées, je ne peux me résoudre ici à le laisser incompris. La pauvre fille était assise, chantant avec son séducteur ; quelques mots au hasard de la chanson «Souvent dans la nuit calme» ont frappé un endroit engourdi de son cœur ; elle s’est relevée de désespoir. Lui, ne voyant pas son visage, continue à chanter, frappant les touches négligemment de sa main gantée.
…On ne trouvera pas un tableau plus puissant pour affronter de plein fouet le mal moral de l’époque dans laquelle il a été peint; pour éveiller à la pitié la légèreté cruelle de la jeunesse, et adoucir la rigueur du jugement par la sainteté de la compassion. » Ruskin, lettre au Times du 25 Mai 1854, cité par [1]


Hunt_Eveil Conscience_mains

Au centre du tableau, les mains à elles seules résument toute l’histoire. L’homme a gardé son gant à la main gauche : forfanterie qui montre sa maîtrise de l’instrument, mais aussi le peu de subtilité de son jeu. Sa main droite découverte invite la jeune fille à poursuivre son chant : geste de dominant, qui garde son gant pour frapper son piano mais l’enlève pour caresser cet autre instrument qu’il possède.

Ses mains à elle, des mains qui ne savent rien faire, s’enlacent l’une l’autre, à défaut de serrer une main amie. Les doigts sont surchargés de bagues : manque seulement, à l’annulaire, la plus importante de toutes, qu’elle ne recevra jamais.


Madeleine repentie

La prise de position morale de Hunt, sur le sort de ces femmes jetables, fut salué par la presse et assimilé au thème de la Madeleine repentie :

« Peignez encore nos Madeleines, effrayées par cette petite voix tranquille au milieu de leurs splendeurs amères, dupées dans leur misère par des sourires insouciants et les voix enjouées de ceux qui les détruisent » Punch, 1854, vol. 26, 229,, cité par [1]

La chevelure opulente d’Annie Miller – modèle et maîtresse de Hunt à l’époque – alimente cette allusion : car les cheveux – qui ont baigné les pieds du Christ dans la phase « pécheresse« , puis enveloppé sa chasteté dans la phase « pénitente » – sont le double symbole de la sexualité et de la rédemption de Marie-Madeleine.


La ballade de Thomas Moore

Hunt_Eveil Conscience_partition piano

Selon les explications de Hunt, c’est en entendant son amant chanter la ballade de Moore, Oft, in the stilly night, que la femme est soudainement saisie par « le souvenir de la maison de son enfance«  et qu’elle s’échappe des bras de l’homme et, par là, « de sa cage dorée avec une sainte et surprenante résolution, tandis que son compagnon frivole continue de chanter, sans savoir qu’il renforce encore sa décision de se repentir ». Cité par [1]


Souvent, pendant le calme de la nuit,
avant que le sommeil ait enchaîné mes sens,
la mémoire ramène autour de moi
la lumière des jours passés,
les sourires, les pleurs de l’adolescence,
les mots d’amour, si chers alors,
les yeux qui brillaient,
maintenant ternis ou fermés,
les coeurs joyeux qui ne palpitent plus.

Quand je me rappelle tous les amis
que j’ai vus tomber autour de moi,
comme les feuilles dans le brouillard d’automne,
il me sembla parcourir, seul,
la salle déserte des banquets :
les flambeaux sont éteints,
les guirlandes sont flétries,
tous les convives ont disparu,
tous, excepté moi seul !
Ainsi, pendant la nuit paisible,
avant que le sommeil se soit apesanti sur moi
le triste souvenir évoque
les pâles lueurs des jours qui ne sont plus.


Chefs-d’oeuvre poétiques de Thomas Moore,

traduits par Mme Louise Swanton Belloc,

Gosselin, Paris, 1841

Oft, in the stilly night,
Ere Slumber’s chain has bound me,
Fond Memory brings the light
Of other days around me;
The smiles, the tears,
Of boyhood’s years,
The words of love then spoken;
The eyes that shone,
Now dimm’d and gone,
The Cheerful hearts now broken!

When I remember all
The friends, so link’d together,
I’ve seen around me fall,
Like leaves in wintry weather;
I feel like one,
Who treads alone
Some banquet-hall deserted,
Whose lights are fled,
Whose garlands dead,
And all but he departed!
Thus, in the stilly night,
Ere Slumber’s chain has bound me,
Sad Memory brings the light
Of other days around me.


Difficile de trouver dans ces vers le déclencheur de la crise de conscience de la jeune femme : si nous suivons Hunt, ce serait plutôt la première strophe, empreinte de la nostalgie de l’enfance, du foyer qu’elle sera bien incapable de reconstituer.

Mais dans la logique de la situation, c’est aussi la seconde stophe, lorsqu’elle réalise sa solitude dans son appartement luxueux, mais sans âme : la salle déserte des banquets.


Les larmes vaines

Hunt_Eveil Conscience_partition sol roulee

La partition roulée, abandonnée sur la tapis dans son papier d’emballage, est la seconde référence poétique qui réclame une explication.


Hunt_Eveil Conscience_partition sol

Hunt a minutieusement reproduit la mise en page.Le titre, Idle Tears (Vaines Larmes) est très lisible.


Les deux visages

On pense avec raison [1] que la partition fait référence au premier état du tableau, dans lequel le visage de la femme, terrifiée par la prise de conscience de son péché, était en larmes. Il nous reste de ce premier état la description de Ruskin :

« Je suppose que quiconque possédant la moindre connaissance des expressions ne pourrait rester indifférent au visage de la fille perdue, sa beauté transformée par une horreur soudaine ; les lèvres entrouvertes, indistinctes dans leur tremblement violet, les dents durement serrées, les yeux remplis de la lumière terrifiante de l’avenir, et par les larmes des jours anciens« .Cité par [1]

L’industriel Thomas Fairburn, qui avait commandé le tableau, fut si incommodé par cette expression terrible qu’il demanda au peintre de l’adoucir.

Selon une version non-officielle, c’est parce qu’Annie Miller l’avait quitté pour Dante Gabriel Rossetti que Hunt aurait repeint son visage.


Les deux partitions

Les deux partitions – celle grande ouverte sur le piano et celle à demi déballée sur le sol – cernent le visage de la jeune femme. Il est possible d’y voir une opposition :

« En entendant la chanson, elle oublie son ancienne vie – celle des vaines larmes dans la chanson de salon à ses pieds – pour une vie transformée, dont les larmes ne sont pas vaines, mais guérissent… » [1]


Tennysson illustré

Mais, au delà du titre, le texte du poème de Tennyson lui-même vaut la peine d’être lu : loin d’être un mièvre texte sentimental, il complète la compréhension du tableau – tel un livret que Hunt nous inciterait à consulter.


Larmes, vaines larmes, que faut-il donc y voir ?
Larmes des profondeurs d’un divin désespoir,
Qui montent jusqu’au coeur et rejoignent les yeux
Lorsque les champs d’automne ont cet air si joyeux
Et que l’on pense alors aux jours qui ne sont plus

Fraîches, comme au matin le soleil sur la voile
Rappelant les amis au delà des étoiles
Tristes comme rougit le tout dernier rayon,
Entraînant les aimés sombrant sous l’horizon
Si tristes et si frais les jours qui ne sont plus.

Ah ! triste, étrange, à l’aube sombre de l’été,
Le premier chant d’oiseaux à peine réveillés
Pour le mourant, lorsqu’à ses yeux qui meurent
La croisée lentement devient une lueur
Si tristes, étranges, les jours qui ne sont plus.

Chères, comme baisers des anciennes étreintes,
Et douces celles qui, désespéres, sont feintes
Pour les autres ; puis profondes comme l’amour,
L’amour naissant, après cruelles sans retour.
O la Mort dans la Vie, les jours qui ne sont plus.

Traduction Jean-Pierre Lefeuvre,

dans « English and American Verses »,

Lulu.com, 2012

Tears, idle tears, I know not what they mean,
Tears from the depth of some divine despair
Rise in the heart, and gather to the eyes,
In looking on the happy Autumn-fields,
And thinking of the days that are no more.

Fresh as the first beam glittering on a sail,
That brings our friends up from the underworld,
Sad as the last which reddens over one
That sinks with all we love below the verge;
So sad, so fresh, the days that are no more.

Ah, sad and strange as in dark summer dawns
The earliest pipe of half-awaken’d birds
To dying ears, when unto dying eyes
The casement slowly grows a summering square;
So sad, so strange, the days that are no more.

Dear as remember’d kisses after death,
And sweet as those by hopeless fancy feign’d
On lips that are for others; deep as love,
Deep as first love, and wild with all regret;
O Death in Life, the days that are no more!

Au sein de ce texte complexe, quelques passages semblent destinés directement au spectateur.

Un vers de la première strophe, « Larmes des profondeurs d’un divin désespoir » pose d’emblée la dimension sacrée de la tristesse qui nous est montrée.

Mais c’est surtout la troisième strophe qui semble illustrée presque littéralement par le tableau :

« Le premier chant d’oiseaux à peine réveillés«  peut être paraphasé par « le premier silence de la femme-oiseau dont la conscience se réveille ». Et  la suite du vers explicite le mécanisme même du tableau : « Pour le mourant, lorsqu’à ses yeux qui meurent, la croisée lentement devient une lueur« . C’est par la lumière du jour à travers la fenêtre que la femme, « mourant » à elle-même, emprisonnée dans cette « mort dans la vie » qu’est véritablement son existence, se trouve soudainement réveillée.


Le mystère du rayon lumineux

Hunt_Eveil Conscience_lumiere

La lumière de la révélation se trouve concentrée dans l’angle inférieur droit, où elle frappe le pied du piano, laissant dans l’ombre le pied masculin et mettant en relief les fils multicolores tombés de l’ouvrage, à l’image de la vie artificielle qui est en train de se décomposer sous nos yeux.


Hunt_Eveil Conscience_ombre fil

Cette lumière très haute (comme l’ombre du fil le montre) correspond à l’heure donnée par l‘horloge posée sur le piano : onze heures ou midi moins cinq. Heure qui a bien sûr un sens symbolique : à presque la moitié de sa vie, il est temps de se réveiller (autre interprétation selon certains : midi est l’heure des messages divins).

Hunt_Eveil Conscience_horloge

A remarquer sur le globe la bande lumineuse verticale : autre indice de la présence de la fenêtre en avant du tableau.


Hunt_Eveil Conscience_roses

Certains pensent que ce que la femme fixe, ce sont ces fleurs blanches, symboles de pureté, qui nous sont montrées dans le miroir Mais son regard est bien trop haut pour cela.


Une ombre mystérieuse

Hunt_Eveil Conscience_haut fenetre

L’ombre horizontale qui barre la zone éclairée est celle de la traverse haute de la fenêtre (à noter la corde côté gauche, qui doit servir à régler le store extérieur à rayures).

Mais alors – et c’est l’un des petits mystères qui subsistent dans ce tableau disséqué jusqu’à l’os depuis cent cinquante ans : à quoi correspond l’ombre ovale qui se trouve juste en dessous, avec son étrange motif en crochet ?

Hunt_Eveil Conscience_ ombres

Rien d’équivalent n’apparaît à cet emplacement, dans la fenêtre vue dans le miroir ; et il ne peut s’agit d’un lustre situé à l’intérieur de la pièce, vu l’angle très aigu des rayons.

Comme si cette chose mystérieuse, matérielle puisqu’elle fait de l’ombre, n’était visible qu’aux yeux de la femme


Hunt_Eveil Conscience_pied table a broder

La minutie extrême de Hunt va nous donner la réponse : une des vis du métier à broder intercepte la lumière (à noter, en bas, l’extrémité d’un des pieds de ce métier)
Metier a broder



Il y a donc tout simplement, à droite du métier, un guéridon permettant de poser le nécessaire de couture. Sa présence permet de limiter la zone lumineuse, qui aurait trop attiré l’oeil sur ce point crucial de la composition : la lumière doit rester discrète jusqu’à ce que la contemplation du spectateur ne la découvre.


La signature

Hunt_Eveil Conscience_signature_plumes

Au coin opposé, dans l’ombre comme il sied au metteur en scène, Hunt a inscrit son monogramme (WHH), la date et le lieu (LONdon), a demi caché par le rouleau de musique.

Nous savons que, dans son perfectionnisme, afin d’étudier son décor, Hunt avait loué une chambre Woodbine Villa, 7 Alpha Place, St John’s Wood, dans une « maison de convenance ».

Mais que signifient ces deux petites plumes brunes posées sur le tapis, comme pour compléter le monogramme ?


Le chat et le moineau

Hunt_Eveil Conscience_chat moineau

La réponse se trouve juste au dessus dans la tableau, où un gros chat, perturbé par le mouvement de sa maîtresse, est en train de laisser échapper un moineau. Lequel, attaqué une première fois alors qu’il se risquait dans la pièce – à l’emplacement de la signature – va s’enfuir à tire d’ailes vers le jardin salvateur et sa liberté d’oiseau des rues : comme l’autre proie du tableau, la femme désormais décidée à quitter sa cage dorée.


On dit généralement que le rouleau de musique, dans son papier-cadeau, lui est tombé des mains au moment de la révélation. Peut-être pouvons-nous nous risquer à relier autrement les éléments de la séquence, pré-cinématographique, que Hunt propose à notre sagacité :

  • un moineau est entré dans la chambre et s’est posé sur la table ;
  • le chat s’est rué dessus, faisant tomber à terre la partition à peine déballée ;
  • alors, comme frappée inconsciemment par cette synchronicité jungienne, la femme s’est libérée des griffes de son amant,
  • libérant en retour le moineau.

Ainsi la chaîne de domination qui va de l’homme à sa maîtresse, de la maîtresse au chat et du chat au moineau, vient-elle de se briser sous nos yeux, au niveau de son plus minime maillon.

A ce stade de l’analyse, il vaut la peine de prendre un peu de recul pour y englober le cadre, conçu spécialement par Hunt mais rarement étudié.

Hunt_Eveil Conscience_cadre


Le cartouche du bas

Le passage suivant est inscrit en lettres gothiques :


Oter son vêtement dans un jour froid,
(Répandre du vinaigre sur du nitre),
C’est dire des chansons à un coeur attristé.

Proverbes 25:20,

traduction de Louis Segond

As he that taketh away a garment in cold weather
( and as vinegar upon nitre),
so is he that singeth songs to an heavy heart.

En termes modernes :

chanter une chanson à un déprimé,

c’est comme se déshabiller en plein hiver

ou jeter de l’eau dans l’acide

(autrement dit aggraver la situation).

Il est remarquable que Hunt ait retourné, en positif, ce verset désespéré : d’après lui, c’est à sa lecture qu’il aurait compris la profondeur paradoxale de son sujet :


 

Ces mots, exprimant comment le chantonnement vain d’un esprit vide remue les profondeurs de la pure affliction, m’ont fait voir comment le compagnon même de la déchéance de la jeune fille pourrait se faire le porteur inconscient d’un message divin.

These words, expressing the unintended stirring up of the deeps of pure affection by the idle sing-song of an empty mind, led me to see how the companion of the girl’s fall might himself be the unconscious utterer of a divine message.

Hunt, Pre-Raphaelitism and the Pre-Raphaelite Brotherhood, tome II, p 429-30)

 


Les deux motifs

Hunt_Eveil Conscience_cadre anomalie

Le cadre est décoré de deux motifs alternés, des fleurs de souci et des cloches : Hunt a expliqué qu’ils symbolisaient respectivement le chagrin et l’alarme. Autrement dit les deux réactifs psychologiques de la formule du verset :

tristesse + chanson = révélation.

La réaction  se lit également dans les symétries du cadre : horizontalement (entre les montants gauche et droit) ou verticalement (sur chacun de ces montants), une cloche est opposée à un souci.

Hunt_Eveil Conscience_cadre_symetries

Alternance secondaire : chaque fleur est entourée par une cloche sonnant à droite et une sonnant à gauche. A remarquer une petite erreur , en haut à droite, qui  fait qu’il y a deux cloches gauche en excès par rapport aux cloches droite.


L’étoile

Hunt_Eveil Conscience_cadre etoile

L’étoile, au dessus et au centre de ces conjonctions multiples, symbolise l’élévation spirituelle qui en est le résultat :

souci+ cloche = étoile

Elle est en somme la forme extasiée de la fleur réveillée par la cloche.

En ce sens, elle symbolise la révélation qui vient de frapper la jeune femme.


L’entrelac unique

Un entrelac unique réunit, tel le fil de la parole biblique, les trois ingrédients de la formule, dans une alternance de losanges et de cercles.

Sur la gauche du cadre les fleurs sont entourées d’un cercle, symbole habituel du ciel : comme si la tristesse dont souffre la jeune femme avait une origine divine. Les cloches, en revanche, sont bien terrestres, frappées par la main gantée du séducteur.

Sur la droite du cadre, la situation s’est rectifiée : les cloches sont entourées d’un cercle (la jeune femme entend maintenant la voix de Dieu) tandis que les fleurs sont entourés d’un losange (les soucis  bien terrestres qui risquent désormais de la frapper).

Quant à l’étoile, elle est bien sûr entourée du cercle divin.

 


L’oeuvre jumelle

Lors de son exposition en 1854, Le réveil de la conscience était présenté en pendant avec un autre tableau de Hunt, qui deviendra lui-aussi très célèbre |6]  :

Hunt_Light_of_the_World

La Lumière du Monde (The Light of the World),

Hunt, 1854, première version, église de Keble College, Oxford



La encore on trouve un verset inscrit en bas du cadre :


Voici, je me tiens à la porte, et je frappe.
Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte,
j’entrerai chez lui, je souperai avec lui,
et lui avec moi.
Revelation 3:20
traduction de Louis Segond
Behold, I stand at the door and knock;
if any man hear My voice, and open the door,
I will come in to him, and will sup with him,
and he with Me ».

La porte à laquelle Jésus frappe a des ferrures, mais pas de poignée : comme l’expliquera Hunt cinquante ans après la première version : « elle ne peut être ouverte que de l’intérieur, et représente l’esprit obstinément fermé ».

Porte fermée depuis très longtemps, comme le montrent les lierres et les mauvaises herbes qui l’envahissent.


William_Holman_Hunt_-_The_Awakening_Conscience_Light of the World

En présentant les deux oeuvres côte à côte, on voit bien que les cadres se complètent : l’étoile à huit branches qui somme l’un se retrouve multipliée dans l’autre, selon la proportion 4/3 qui est celle du triangle sacré.

Mais surtout, nous comprenons que l‘alarme qui résonne au coeur de la jeune femme n’est autre que la main de Dieu qui vient de frapper à sa porte.


« Oter son vêtement dans un jour froid »

Revenons à notre tableau, et à la moitié du verset que nous n’avons pas explorée.

Contrairement à ce que l’on lit souvent, la femme n’est pas en jupons (indécence inadmissible) mais en chemise de nuit : en tout cas, selon l’horloge, à une heure où une honnête femme se doit d’être habillée depuis longtemps.

En quelque sorte, dans ce jour froid que constitue sa vie, elle a ôté son vêtement.

Hunt_Eveil Conscience_chapeau_livre

Sur cette chemise de nuit, morceau de bravoure pictural, Ruskin a largement brodé :

« Même l’ourlet de la robe de la jeune fille, à laquelle le peintre a travaillé de si près, fil par fil, porte une histoire en elle : pensons en combien peu de temps sa blancheur immaculée serait souillé par la poussière et la pluie, ses pieds de paria défaillant dans la rue »  Cité par [1]

L’image du gant, jeté à terre avec autant de désinvolture qu’on jette à la rue une maîtresse, renforce l’allusion à la prostitution, seul destin possible pour une femme abandonnée.


Le châleHunt_Eveil Conscience_chale

Pour se protéger du froid (ou des avances de l’homme ?), elle a passé autour de ses hanches un châle à motif d’indienne. Il s’agit d’un châle de Paisley (manufacture d’Ecosse), très prisé au milieu du XIXème siècle. D’une part il souligne que la femme est une maîtresse à la mode, d’autre part il fait allusion à la production industrielle contre laquelle s’élevaient fortement les préraphaélites.

Ce châle artificieux, qui rend évident l’absence de tout autre vêtement et moule en prétendant cacher, peut être vu comme l’antithèse de la broderie, dont nous ne voyons que l’envers.

Hunt_Eveil Conscience_chale canevas

Symbole de la nouvelle vie que la femme, en hors-champ de cette chambre et de ce cadre, va désormais retisser.


La déco


Le mobilier flambant neuf

Les contemporains étaient sensible au côté clinquant, nouveau riche, de cet ameublement luxueux.

Les objets triviaux, comme le note Ruskin admirablement,

« se mettent en avant avec une terrible et insupportable précision, comme s’ils allaient obliger la victime à les compter, à les mesurer, ou à les apprendre par cœur…. Il n’y a pas un seul objet dans toute cette chambre – commune, moderne, vulgaire, qui ne devienne tragique si on le lit correctement. Ce mobilier peint avec tant de soin, jusqu’à la dernière veine du bois de rose, rien qui puisse être appris de son lustre terrifiant, de sa fatale nouveauté ; rien ici qui porte les traces d’un foyer , ou qui même puisse en faire partie un jour. »
« thrust themselves forward with a ghastly and unendurable distinctness, as if they would compel the sufferer to count, or measure, or learn them by heart. There is not a single object in all that room, common, modern, vulgar…but it becomes tragical, if rightly read…That furniture so carefully painted, even to the last vein of rosewood – is there nothing to be learnt from the terrible lustre of it, from its fatal newness; nothing there that has the old thoughts of home upon it, or that is ever to become a part of a home?”

 


Les roulettes

Hunt_Eveil Conscience_roulettes

Symptôme possible de cette modernité sans attache : le guéridon et le fauteuil sont à roulettes, prêts à être retirés aussi vite qu’ils sont venus.


Le papier-peint

Hunt_Eveil Conscience_papier peint

La scène du papier-peint à droite de la fenêtre a été expliquée par Hunt :

« Le blé et le vin sont laissés sans garde par Cupidon endormi, les fruits laissés comme proie aux oiseaux pillards ».

On note, tombée aux pieds du garçon, la trompe dans laquelle il aurait dû souffler.

Comprenons par là que la femme, qui aurait dû veiller sur sa vertu comme le garçon sur les récoltes, se trouve dans un état d’endormissement similaire : elle attend le son qui, tout en la réveillant, fera fuir celui qui profite d’elle.


Le bouquet sur le piano


Hunt_Eveil Conscience_volubilis Hunt_Eveil Conscience_roses

On remarque le bleu intense du volubilis (morning glory), cette liane qui semble avoir sauté sur le galon du papier peint pour envahir toute la pièce.

Fleur qui a besoin d’un support pour se développer, tout en restant transitoire, puisqu’on dit qu’elle fleurit et se flétrit le même jour :  à l’exemple, exactement, du destin de la femme entretenue. Ce pourquoi elle est le symbole d’une liaison facile et sans conséquence.

On comprend alors que les liserons blancs qui poussent en liberté  sur le balcon sont l’antithèse de cette  liane délétère.


L’horloge sur le piano

Hunt_Eveil Conscience_horloge_amour et psyche

Objet de production courante à l’époque, elle représente « La Chasteté désarmant Cupidon » (elle lui passe un collier de fleurs autour du cou, tandis qu’il a laissé tomber ses torches).

Les figurines sous  cloche inversent, ironiquement, la situation du couple dans la vie réelle  (peu de chance que l’amant en chair et en barbe se laisse désarmer), mais aussi leurs posture dans la pièce  : c’est ici la fille qui enlace le garçon, et lui qui cherche à s’enfuir.

 


Intentions croisées (Cross proposes)

Hunt_Eveil Conscience_cross_purposesThe Heart’s misgiving, Samuel Bellin, d’après Frank Stone

La gravure au dessus du piano est souvent passée sous silence ou interprétée à tort, à la suite de Ruskin, comme une scène d’adultère : « l’image au dessus de la cheminée (comprendre le piano) avec son unique personnage affalé, est une femme convaincue d’adultère ». Ruskin, malgré sa perspicacité, n’a pas reconnu une gravure assez médiocre de Frank Stone, Intentions croisées : on y voit deux jeunes gens se disputer du regard une belle indifférente, tandis que sa compagne est jalouse et que son chien, seul ami fidèle, ne la quitte pas du regard (remarquer le chien, à la limite de la visibilité, bien présent dans la miniature de Hunt).

La gravure  est souvent expliquée comme une dérision de Hunt envers le goût « petit bourgeois » du propriétaire (d’autant que Bellin était un adversaire résolu des préraphaélites). Mais la scène prend également toute sa place dans l’économie du tableau. Constamment sous son regard lorsqu’il joue du piano,  elle conforte l’homme dans  son esprit  de possession : lui, il ne se contente pas de regarder cette fille assise qui se tord les mains,  il la juche sur ses genoux . Et  le chien fidèle de la gravure a été remplacé par le matou vicieux.


Les objets sur la table

Hunt_Eveil Conscience_chapeau_livre

Le haut de forme rappelle que l’homme n’est ici qu’en visite.

Parmi les deux livres, celui à la couverture bleue a été identifié comme étant un traité sur l’écriture , « Origin and Progress of the Art of Writing » de Henry Noel Humphries, publié en 1853.

Hunt_Eveil Conscience_livre

Il témoigne probablement les efforts de Hunt pour éduquer Annie Miller, pratiquement analphabète à l’époque.


Les globes

Hunt_Eveil Conscience_globes

En plus de celui du piano, on peut voir deux autres globes dans le miroir : un sur la cheminée, entouré de deux vases ; un sur une console en contrebas, entouré de deux fauteuils de velours cramoisi.

Où qu’ils se placent dans la pièce, les deux amants ne se rejoignent que sous verre, pour une étreinte décorative en atmosphère confinée.


Effets de miroir

Tous les spectateurs finissent par comprendre que la femme ne tourne pas le dos à la lumière, mais qu’au contraire elle la contemple, la fenêtre que nous voyons au fond n’étant qu’un simple reflet :

ainsi le miroir, dispositif d‘inversion, se trouve ici utilisé pour matérialiser sa conversion.

Il est plus rare qu’on remarque le miroir dans le miroir, situé à gauche de la fenêtre (disposition en quinconce qui évite l’effet d‘abyme, voir Dans un Café : où est Gustave ? )

Hunt_Eveil Conscience_miroirs

Ce second miroir a pour but de nous montrer la cloison de gauche, avec un troisième miroir sur la cheminée, en face du piano.

Le couple cerné par les reflets est confiné dans cette chambre autarcique, assimilé à un effet d’optique, réduit à la vanité d’une existence sous verre : seul appel d’air dans cette serre, la fenêtre que nous ne voyons qu’en reflet.


Une perpective archaïque

Hunt_Eveil Conscience_ perspective

  • Un point de fuite bas régit les objets de la pièce ainsi que le reflet de l’homme.
  • Un point de fuite médian régit la cloison de gauche et le reflet de la femme, qui se trouve ainsi appartenir à un univers visuel différent : démonstration géométrique de la séparation en cours.
  • Enfin, un point de fuite haut régit les battants de la fenêtre.

Cette perspective a plusieurs points de fuite alignés verticalement est une construction prisée par les préraphaélites, en hommage aux maîtres du passé (voir Une architecture sacrée).


Le peintre absent

La construction approximative a aussi pour effet de rendre moins criante l’absence de la silhouette du peintre, qui devrait être visible dans le miroir.

Dolce Farniente

William Holman Hunt, 1866, Collection privée

Hunt Il Dolce Far Niente 1866



On constate le même effet de subtilisation du peintre dans cette toile, postérieure de quelques années, où le miroir de sorcière est utilisé au même emplacement dans la composition.

Remarquer également la statuette d’Amour et Psyché sous son globe.

Le modèle est Fanny Waugh, devenue la femme légitime de Hunt. Détail croustillant découvert récemment par les rayons X : ce visage aussi a été repeint, dans son premier état il s’agissait d’Annie Miller [7]  (voir Son dernier domicile)
.

L’ombre de la mort (The Shadow of Death)

William Holman Hunt, 1873, Manchester City Art Gallery, Manchester

William_holman_hunt-the_shadow_of_death


On peut trouver un écho de la même composition, mais en négatif, dans cette oeuvre plus tardive : ici le mur, en révélant l’ombre, joue le même rôle que le miroir révelant la lumière.


Les objets symboliques

Outre l’ombre, un certain nombre de détails préfigurent la Passion du Christ : les roseaux dans l’angle gauche rappelent le sceptre de la dérision, le serre-tête écarlate sur le sol anticipe la couronne d’épines, mais également le bandeau que portait le bouc-émissaire en symbole des péchés du monde. [8]

Hunt_Eveil Conscience_bouc émissaire

La Bouc Emissaire (The Scapegoat) : détail
Hunt, 1854–56, Lady Lever Art Gallery, Port Sunlight


Le coeur sombre

William_holman_hunt-the_shadow_of_death_detail_fil à plomb

Le fil à plomb rouge pendu au mur figure le coeur sombre de ce Christ d’ombre.


La fenêtre

William_holman_hunt-the_shadow_of_death_detail_fenetre

L’arcature de gauche est utilisée comme auréole. L’étoile à huit branches, véritable panneau indicateur d’une révélation, fait écho à celle du cadre du Réveil de la Conscience.


L’incident mineur

Hunt explique que Jésus

« vient juste de se relever de l’établi sur lequel il travaillait, et est montré en train de lever ses bras pour éprouver cette agréable sensation de repos et de relaxation ».

C’est dans cet effet de levier à partir d’un incident fortuit que réside la similitude la plus profonde avec Réveil de la Conscience : un mot dans la chanson provoquait le relèvement et la conversion , un geste de détente après le travail projette le destin funeste.

A noter que, dans les couples des deux tableaux, seule la femme est consciente de ce qui est en train de se passer : celle qui voit la lumière et, ici, celle qui voit l’ombre (Marie).

Rédemption

Julius L. Stewart, 1895, Musée de La Piscine, Roubaix

Stewart_Redemption


A la fin du siècle, Stewart retravaillera la formule mise au point par Hunt pour montrer, lui aussi, une conversion (voir Le Sacré dans le Salon )

Le miroir révélateur est toujours à la même place, au fond à gauche.

Comme dans les autres apparitions, seule la femme est consciente tandis que les autres regardent ailleurs ; et le relèvement physique traduit le redressement moral.

Références :
|1] « OF MUSIC, MAGDALENES, AND METANOIA IN THE
AWAKENING CONSCIENCE » , Julia Grella O’Connell, http://www.academia.edu/206788/Of_Music_Magdalenes_and_Metanoia_in_The_Awakening_Conscience_
|2] Page Wikipedia sur le tableau : http://en.wikipedia.org/wiki/The_Awakening_Conscience
|5] Sur le symbolisme : Replete with meaning : William Holman Hunt and typological symbolism, George P.Landow
http://www.victorianweb.org/painting/whh/replete/conscience.html

Le Sacré dans le Salon

14 août 2014

Tableau très abouti d’un peintre peu connu, Rédemption développe la formule du Sacré dans le Salon, qui fit florès à la fin du XIXème siècle. Pour une analyse historique de cette mode, voir [1].

Rédemption

Julius L. Stewart, 1895, Musée de La Piscine, Roubaix

Stewart_Redemption


La moitié droite

Les assiettes à dessert sont vides, les verres aussi, sauf deux dont on n’a pas fini le digestif : après le repas bien arrosé, il est temps de passer à d’autres divertissements.

Une femme de mauvais genre allume une cigarette, plus loin un homme fume un cigare. Les convives sont sur le point de quitter la salle à manger pour gagner la pièce du fond, puis, au delà, des aventures particulières ou générales.

Différentes combinaisons sont en train de se former, du premier à l’arrière plan : un homme entreprenant et une femme ; deux femmes ; un couple debout ; un homme et deux femmes ; deux hommes.

La lumière artificielle des abats-jours jaunes mène l’oeil vers le rougeoiement de la salle du fond.


La moitié gauche

La table est cachée par une femme solitaire, debout, le regard fixe. A sa droite, une chaise vide. Derrière elle, un cadre sans fond dans lequel on devine un torse crucifié.

Soudain, on comprend que ce cadre est un miroir : la femme lève les yeux vers une apparition située en avant du tableau, que les autres convives ne peuvent voir puisqu’ils sont tournés vers l’arrière-salle.

Quant au spectateur, il se trouve ainsi pris en sandwich entre les deux protagonistes de ce couple extraordinaire qui est en train de se constituer sous ses yeux :

  • une femme réelle et une apparition,
  • une robe blanche et un torse sanglant,
  • une vivante et un mort,
  • une pécheresse et un Dieu,
  • Marie-Madeleine et Jésus.

Les rideaux entre-baillés laissent passer une faible lumière, dont on comprend qu’elle ne pourra désormais que grandir.


La composition

Stewart_Redemption_composition

L’opposition entre les deux moitiés est marquée de multiples manières :

  • verres vides contre verres pleins ;
  • lumière du jour contre lumière artificielle ;
  • miroir renvoyant vers l‘avant du tableau contre porte ouverte vers l’arrière ;
  • couple unique réuni dans une vision silencieuse, contre combinatoire des partenaires et des sens : bruit des conversations, odeur du tabac, gout de l’alcool, toucher des bras et des épaules.

Le coup de foudre improbable entre une femme et un Dieu éclipse les amours artificieuses qui prolifèrent dans le salon.

Prédestinée par sa robe immaculée, la femme relevée fait contraste avec la femme penchée assise au premier plan, dont « le voile noir semé de colchiques empoisonnés, est évidemment l’image de la mort qui va envelopper et ensevelir ce monde de la débauche ». |2]


Une crucifixion suggérée

Tombé sur le tapis, à l’aplomb de la colonne cannelée, un voile blanc indique probablement l’endroit où se trouvait la jeune femme lorsqu’elle a été frappée par l’apparition. En se décalant vers la gauche du tableau, elle a quitté le domaine des femmes-fleurs qui décorent les tables, pour s’approcher du bouquet qui embaume discrètement dans la pénombre.

Stewart_Redemption_croix
Ce faisant, elle s’est placée également placé du bon côté de cette croix virtuelle constituée par la colonne et par la branche dans le miroir : la place, à droite de Jésus, dévolue traditionnellement au bon Larron et à Madeleine la repentie.


Crucifixion Signorelli

Crucifixion

Signorelli, vers 1490


Identification d’une femme

Vu la popularité du thème des pécheresses fin de siècle, les contemporains ne pouvaient manquer de reconnaître cette « moderne Marie-Madeleine (qui) arbore la robe blanche du sacrifice et de la virginité regagnée. « |2]

Stewart_Redemption_correspondances

Mais l’enjeu principal du tableau réside dans une autre identification, plus secrète, entre la femme perdue et son sauveur, qui s’opère sous nos yeux par une série de correspondances :

  • le diadème doré de cette reine de la nuit rappelle la couronne d’épines ;
  • les deux roses de sa coiffure, complétées par celle de son corsage, font écho aux trois plaies visibles dans le miroir, celles des mains et du flanc ;
  • la plaie du Christ, sur son flanc droit, apparaît sur son flanc gauche dans le miroir : du côté justement où la femme porte la troisième rose.


Une transformation en cours

Ce dernier détail est particulièrement révélateur : la métaphore entre rose et plaie fonctionne pour le spectateur, qui voit le Christ inversé dans le miroir : il a en quelque sorte un coup d’avance sur la pécheresse, qui porte encore la rose du mauvais côté.

Les trois iris forment un triangle qui inverse les trois roses mariales : sans doute symbolisent-ils la volupté, les plaisirs frelatés : deux fleurs sont tombées sur le sol, mais la troisième est encore tenue par la main droite.

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Quant à la main gauche, elle se raccroche encore à la nappe couverte de nourritures terrestres : et ses quatre doigts griffus sont « le signe d’une ultime tentation diabolique qui l’attacherait encore au monde perdu de la galanterie ». |2]


Reconnaissance du démoniaque

Ce signe démoniaque sur une femme du monde n’est pas tout à fait unique dans l’oeuvre de Stewart.


Stewart Julius sans titre

Sans titre

Stewart, Collection privée


En vue plongeante, cette très belle jeune fille tenant au creux de son ventre un coffret à bijoux en forme de crâne, semble toute prête à se métamorphoser en un papillon maléfique.

Sphinx tete de mort

Sphinx à tête de mort



Une des sources de la Rédemption de Stewart est sans doute un tableau à clés de Jean Béraud, qui avait fait scandale quatre ans plus tôt lors de son exposition au Salon. Pour une analyse plus détaillée, voir |3]

La Madeleine chez les Pharisiens

Jean Béraud, 1891, Musée d’Orsay, Paris

Béraud Madeleine Pharisiens


Une grande horizontale

Dans la rousse en robe blanche allongée aux pieds de Jésus, tout le monde reconnut, présentée à l’inverse de sa position professionnelle, l’excellente Anne-Marie Chassaigne, épouse Pourpe, puis princesse Ghika, plus connue sous le pseudonyme de Liane de Pougy. Agée alors de 22 ans, celle-ci devait effectivement suivre un chemin magdalénien puisqu’elle finit par entrer au couvent en 1943, à l’âge raisonnable de 74 ans.


Les P(h)arisiens
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Un peintre mondain, un politique connu pour ses conquêtes, un philosophe positiviste, un chimiste centenaire, un journaliste socialiste, un dramaturge moraliste : fine équipe d’hommes en noir surplombant la repentie, que certains connaissaient sans doute de très près (tels l’Equipe de France 2010 autour de la chaste Zahia). Les spectateurs de l’époque ont dû se régaler à décoder les allusions et à chercher le plus Judas de tous : on compte en effet, autour de la table, douze hommes plus le Christ.


Une apparition ratée

Nous sommes à la fin du repas, heure propice aux apparitions : à droite une domestique amène le café, à gauche un anonyme allume son cigare à la flamme d’une bougie.

Mais le coup de théâtre, ici, ne fonctionne pas bien : l’auréole chichiteuse ne suffit pas à nous convaincre du côté surnaturel de Jésus, qui semble un illuminé ayant confondu bal costumé et dîner en frac .

La véritable apparition est celle de la femme en blanc, pourtant sensé être on ne peut plus charnelle.

Il semble que Stewart, ayant médité sur ces difficultés, ait trouvé la solution adéquate, en isolant son Christ dans le miroir et en redressant sa Madeleine, figure crédible d’un âme perdue affrontant sa transformation.

Références :
|1] « Qu’y a-t-il dans une crise ? « , article de Julia Bernard dans « Crises de l’image religieuse« , p 213, Editions de la Maison des sciences de l’Homme, Paris, 2000
|3] « Marie-Madeleine, du voile au dévoilé », article de Gilbert Croué, dans « Marie-Madeleine figure mythique dans la littérature et les arts », p 265 et ss, Université Blaise Pascal, 1999

Un autre tableau mondain reprend le thème de Stewart, mais en inversant les sexes : c’est maintenant un homme qui retrouve le droit chemin.

Le jardin d’Armide

(The Garden of Armida)

John Maler Collier, 1899, Collection privée

Collier_Garden of Armida Garden Of Armida



Dans ce « problem picture« , la solution se trouve dans le titre, qui fait référence à la Jérusalem délivrée du Tasse (1581) : dans ce poème épique, maintes fois illustré, la magicienne païenne Armide retient en Syrie,  dans son jardin magique, des Croisés sur le chemin de Jérusalem : version christianisée de Circé retenant Ulysse dans son île.

Dans ce gentleman hagard en habit de soirée, il faut donc reconnaître le chevalier Renaud retrouvant sa noble raison, pour reprendre quelque moderne croisade, quelque britannique odyssée.


Deux statues vivantes
Collier_Garden of Armida comparaison

Nous ne savons pas si Collier connaissait le tableau de Stewart : toujours est-il que sa statue vivante semble, comme par miracle, le pendant exact de celle de Rédemption.

Le chevalier noir, bras droit ballant et bras gauche posé sur un verre vide, inverse la pose de la courtisane blanche, fleur à la main droite et main gauche sur la nappe. L’austérité du frac  contraste avec le bustier surchargé de perles et de fleurs, la taille corsetée fait face au gilet puissant,  le plastron immaculé du mâle affronte  le décolleté alabastrin de la femelle, conformément au dimorphisme sexuel hypertrophié des Victoriens (voir Trois mariages et un enterrement ).

Deux miroirs cachés

Le miroir de Stewart se révèle par la déduction, celui de Collier par l’érudition : dans l’histoire racontée par Le Tasse, c’est en se voyant dans un bouclier tendu par deux de ses camarades que Renaud prend conscience de sa déchéance.


Verre vide et verre pleins

Comme chez Stewart, le verre vide matérialise  la psychologie de la rédemption, déclenchée par la prise de conscience d’une vacuité intérieure.

Métaphore ici soulignée par la courbe similaire du plastron et du récipient.

Collier_Garden of Armida verres


Mais Collier pousse un peu plus loin le bouchon de l’énigme en nous montrant cinq personnages pour seulement quatre verres : trois femmes brandissent leur verre plein, reste à deviner où est celui de la quatrième, cette splendide rousse lovée derrière l’épaule de l’homme.

De même, il nous manque une main parmi la garde rapprochée : celle qui est posée sur l’épaule droite du gentlemen appartient-elle à la brune en corsage bleu,  qui lui tend un verre, ou à la rousse en corsage rose, qui semble prendre possession à deux mains de ses épaules ?

En jouant sur cette ambiguïté visuelle, Collier nous fait deviner que les deux  femmes font exactement le même geste : la brune lui donne un nouveau verre, la rousse lui a donné le verre précédent, celui qu’il vient  de vider et de déposer sur la table –  le verre de trop par quoi  la conscience déborde.

Ces deux femmes sont, finalement, la même femme.


Quatre geôlières
Collier_Garden of Armida bracelets

Les quatre arborent un bracelet. L’un d’eux au premier plan, en forme de serpent, révèle leur commune traîtrise : c’est par des chaînes invisibles qu’elles tiennent le chevalier asservi à ces  menottes dorées.

Les quatre femmes sont, finalement, la même femme,

quatre instances de la même prison sensuelle.


Des compositions inversées
Collier_Garden of Armida Garden Of Armida_composition

Qu’il y ait eu influence ou pas de Stewart sur Collier, reste que les deux peintres utilisent, au service du même thème, des compositions inversées :

  • pour nous montrer que sa Madeleine repentante est désormais libre d’aller gaillardement vers le Christ en Croix, Stewart exploite le format horizontal du tableau, qui décale sur la droite tout ce qui pourrait la retenir : les verres pleins, les trios de lumières artificielles des abats-jours, des globes et de la cigarette ; et il écarte  tout obstacle de son passage ;
  • pour nous montrer que son Renaud embrumé n’est pas  encore libéré, Collier utilise le format vertical qui concentre autour du héros tous les obstacles à sa fuite : les trois verres pleins de cette fausse lumière qu’est le vin, les trois abat-jours et les six lampions ; plus la femme assise, qui lui barre le passage du genou.


Dans le tableau de Stewart, Marie-Madeleine s’identifie au Christ en Croix, cette image qu’elle veut rejoindre.

Mais dans le tableau de Collier, un processus d’identification est lui-aussi en oeuvre, non pas vers l’avant, mais vers l’arrière  :

  • dans ce bougeoir planté  sur la nappe pour supporter trois abat-jours,
  • dans ce grand arbre pris en otage par six lampions dérisoires,
  • dans ce buveur coincé entre trois verres,

nous reconnaissons les métaphores du héros assiégé par les femmes-fatales.

Mais le problem picture  se garde bien de conclure :    va-t-il  s’en libérer, ou pas ?

Gene Pressler Young Woman with Lantern 1921Gene Pressler,  Jeune femme au lampion, 1921



A titre d’amusement voici, en style art-déco,  par un peintre surtout connu pour ses pin-ups,  une dernière résurgence de la femme-lampion : postée sur son balcon à côté d’un verre de champagne, cette luciole attire le mâle (l’Hercule du jardin) pour ensuite le ficeler, telle la plante grimpante autour de la colonne.

Jeunes idoles en uniforme

14 août 2014


Nous reprenons ici pour partie l’analyse  très détaillée de François Thoraval, qui voit dans ce tableau « l’une des plus brillantes peintures d’histoire de la deuxième moitié  du XIXe siècle, trop longtemps reléguée au rang de vignette illustrée pour manuels d’après-guerre ». [1]

Le souper de Beaucaire

Jean-Antoine Lecomte du Nouÿ, 1869-1894,

Château de Malmaison, Rueil-Malmaison

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Bonaparte à Beaucaire

Fin juillet 1793, le capitaine d’artillerie Bonaparte fait halte à Beaucaire. Voici les premières lignes de son récit, rédigé quelques jours plus tard et intitulé Le souper de Beaucaire  :

«Je me trouvai à Beaucaire le dernier jour de la foire ; le hasard me fit avoir pour convives à souper deux négociants marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier. »

La discussion porte sur l’insurrection fédéraliste qui fait alors rage en Provence, avec laquelle   les deux Marseillais sympathisent ; et sur la réaction  militaire des Jacobins, que soutiennent le Nîmois, le Montpelliérain, et Bonaparte,  se posant ainsi en défenseur de l’Unité nationale et de la Révolution.


Les quatre convives

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Peut-être faut-il reconnaître les deux Marseillais dans les deux personnages les plus en retrait, à gauche, le bec cloué par la rhétorique bonapartienne, mais n’en pensant pas moins ; et dans les deux personnages de droite, bouche bée, les deux convaincus. Mais ce ne sont que des nuances au sein d’une scène consensuelle, où les quatre Français, fraternisant à un bout de la table,  contemplent  médusés,  à l’autre bout, la naissance d’un Chef.


Après le souper

Tandis le texte de Bonaparte relate une  polémique violente, le tableau gomme les oppositions et montre le moment d’apaisement après la bataille verbale, où l’on conclut que la guerre civile sera probablement évitée :

« Cet heureux pronostic nous remit en humeur, le Marseillais nous paya de bon cœur plusieurs bouteilles de Champagne qui dissipèrent  entièrement les soucis et les sollicitudes. Nous allâmes nous coucher à deux heures du matin, nous donnant rendez-vous au déjeuner du lendemain, ou le Marseillais avait encore bien des doutes à proposer, et moi bien des vérités intéressantes à lui apprendre ».

Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_bouteilles
Deux bouteilles vides sont retournées  dans le panier, une troisième, bien entamée, attend sur la table. Bonaparte, tout à son discours, a à peine touché son verre.



Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_pendant
En se levant, il a jeté sa serviette sur la nappe, tandis que les autres convives l’ont gardée sur les genoux :  manière de distinguer l’homme d’action et ceux qui se soucient surtout de protection. Comme le souligne également la main vide du marchand, à gauche, contrastant avec  la main posée sur l’épée.  Et tandis que le commerçant, de la sinistre, caresse vaguement sa serviette, la dextre du futur conquérant frappe de l’index la nappe encore blanche, en préfiguration des futures batailles.


L’hôtesse

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Quant à l’hôtesse, elle fait la vaisselle, tout en jetant son regard à la fois émerveillé et inquiet de vieille femme, sur ce si jeune et si brillant capitaine.


Le chat

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Le chat, posé entre soufflet et écumoire – deux ustensiles de chasse et de capture –  est le seul à échapper à l’attraction de la bête de scène : il contemple le feu, prédateur maximal dans lequel toute autre prédation finit  par s’abolir.


La composition

Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_composition
Comme dans un décor de théâtre, chacune des quatre ouvertures renvoie à l’un des personnages :

  • la trappe de la cave s’ouvre sous les pieds de l‘hôtesse, qui  en a remonté les bouteilles ;
  • l’âtre s’ouvre devant le chat ;
  • la niche, qui abrite probablement l’évier, s’ouvre derrière les quatre convives ;
  • et la seule véritable ouverture, la porte,  est sous le contrôle du jeune capitaine.

Cette composition bien harmonisée (Terre, Feu, Eau Air)  libère  un vaste espace central, dans lequel  le jeu entre les mains et les verres (flèches vertes) met en valeur la blancheur de la nappe, tandis que le jeu des regards (flèches  bleues) dilate le vaste pan de mur qui surplombe les protagonistes.


Le mur vide et les étagères

Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_mur vide
Cette solution de continuité, entre les deux étagères, appelle l’interprétation. Voici celle de François Thoraval :

« Pour l’observateur, ce grand mur déjà sous les feux de l’éclairage, c’est naturellement cette page d’histoire qu’il reste à écrire à un jeune capitaine qui, en ce mois de juillet 1793 doit encore  en découdre avec les fédéralistes du sud-est. Mais la partie supérieure nous permet de relever trois éléments qui, se succédant de gauche à droite, établissent un jeu de construction : d’abord un simple trou destiné au tasseau, puis le tasseau lui-même, enfin l’étagère sur laquelle s’empile  la vaisselle en étain. …l’élaboration progressive de l’étagère renvoie non seulement  aux étapes d’une carrière politique et militaire hors du commun (la campagne d’Italie, le coup d’état du 18 brumaire, l’Empire) mais aussi à la réalisation de son œuvre d’administrateur (du franc-germinal  au Code civil, les fameuses masses de granite) .
Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_convives_nimois
Cette lecture ascendante nous est confirmée par l’attitude du bourgeois en veste jaune (sans doute le Nîmois). A la différence des autres convives qui semblent participer davantage à l’échange, celui-ci, la bouche entrouverte par l’étonnement, lève  la tête comme pour découvrir au dessus de la figure de Bonaparte l’accomplissement d’une destinée. » [1]

L’idée d’une étagère en construction est brillante, mais n’épuise pas la question : en effet le trou vide et le tasseau ne sont pas exactement  dans le prolongement de l’étagère. De plus, si celle-ci est la métaphore d’une organisation, d’un régime, à quoi correspond l’opposition bien marquée entre les ustensiles en cuivre, côté commerce, et les ustensiles en étain, côté guerre ?


Le tasseau et son ombre

L’ombre du tasseau, parallèle à l’avant-bras de Bonaparte, renforce la correspondance visuelle entre le bout de bois unique, planté dans la zone vierge du mur et, juste en dessous, l’index pointant la nappe.



Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_ombres
La flamme de la bougie, masquée par le jabot du personnage de profil, produit trois ombres exactes (en vert) : celle de la chaise et de la tête du personnage à rouflaquettes, celle de l’épaule de Bonaparte.

En revanche,  la position de la bougie, à peu près au niveau du tasseau, devrait produire une ombre verticale (en rouge) : c’est donc sans doute intentionnellement que Lecomte du Nouÿ a faussé celle-ci, pour accentuer l’analogie entre  l’index et le tasseau, entre la nappe et le mur, entre la carte et le territoire.

Les deux étagères

Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_tasseau

Qu’en conclure ? De même que l’index impérieux du jeune Bonaparte, en se fichant sur la nappe, opère la fusion fraternelle entre les convives, de même le tasseau, qui préfigure  le futur corps de l’Empereur sur le champ de bataille, voit converger vers lui l’étagère des cuivres et l’étagère des étains :

ces deux métaux dont, justement, on fait le bronze des canons.


La troisième étagère

Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_troisieme etagere

La troisième étagère, portant des assiettes de terre menacées par l’ombre d’un clou et bénies par un rameau de buis, pourrait quant à elle représenter celles qui ne prennent pas part à la bataille, mais qui en paient les pots cassés : les femmes, ici incarnées dans la figure maternelle de l’hôtesse essuyant avec précaution ses porcelaines.


Une référence évidente

Il existe un autre tableau où une femme, à l’écart, veille à l’entretien du foyer tandis que deux hommes, l’un de profil et l’autre de face, éclairés par une flamme invisible, reconnaissent l’apparition du Sacré (voir De l’agneau pour souper>

Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire

Rembrandt_Emmaus-1628

Les pèlerins d’Emmaüs

Rembrandt, vers 1628

Musée Jacquemart-André, Paris

Ce parti-pris de sacralisation de Bonaparte peut expliquer la longue gestation de l’oeuvre entre 1869, fin d’un second empire en déliquescence, et  1894, où la IIIème République consolidée  pouvait apprécier pleinement cette assomption de la cohésion nationale.

Autre oeuvre à gestation longue (près de quarante ans !), cette nouvelle illustration de texte vient éclairer Le souper de Beaucaire d’une lueur inattendue.

Mademoiselle de Maupin

Lecomte du Nouÿ , 1866 à 1902 , Collection privée

Lecomte_du_Nouy_Mademoiselle de Maupin

Exposé avec la mention :

« J’ai quitté pour vous mes habits d’homme, je les reprendrai demain matin pour tous.

Songez que je ne suis Rosalinde que la nuit ».


La référence littéraire

Le tableau illustre la scène de la révélation, dans le roman très ambigu de Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, qui conte les aventures d’une jeune fille travestie en homme.

Lors d’une représentation de « Comme il vous plaira »,  le jeune Théodore s’est costumé en  Rosalinde. Cette représentation éveille les soupçons et le désir du chevalier d’Albert, qui lui a écrit une « épître amoureuse ».

Sans réponse depuis quinze jours ,  il se morfond, songe au suicide, puis  « …finit par s’arrêter à quelque chose de beaucoup plus affreux… à écrire une seconde lettre. Ô sextuple butor ! Il en était là de sa méditation, lorsqu’il sentit se poser sur son épaule – une main – pareille à une petite colombe qui descend sur un palmier … C’était bien Rosalinde, si belle et si radieuse qu’elle éclairait toute la chambre, – avec ses cordons de perles dans les cheveux, sa robe prismatique, ses grands jabots de dentelle, ses souliers à talons rouges, son bel éventail de plumes de paon, telle enfin qu’elle était le jour de la représentation. Seulement, différence importante et décisive, elle n’avait ni gorgerette, ni guimpe, ni fraise, ni quoi que ce soit qui dérobât aux yeux ces deux charmants frères ennemis, – qui, hélas ! ne tendent trop souvent qu’à se réconcilier.

Une gorge entièrement nue, blanche, transparente, comme un marbre antique, de la coupe la plus pure et la plus exquise, saillait hardiment hors d’un corsage très échancré, et semblait porter des défis aux baisers. – C’était une vue fort rassurante ; aussi d’Albert se rassura-t-il bien vite, et se laissa-t-il aller en toute confiance à ses émotions les plus échevelées. »  Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier, chapitre 16


Les deux lettres

Lecomte_du_Nouy_Mademoiselle de Maupin_deux lettres
Le tableau nous montre l’instant de ravissement où d’Albert lève sa plume, abandonnant  sur la table la  seconde lettre désormais inutile. La première lettre,  ramenée par sa destinataire, est tombée par sur le sol – où l’on comprend que la robe ne tardera pas à la rejoindre.

Ainsi la première révélation, toute abstraite, de la féminité du jeune Théodore se retrouve comme un cartouche au pied de sa seconde et bien concrète incarnation.

Entre le plan horizontal et le plan vertical se joue en somme la même dialectique qu’entre la nappe et le mur du Souper de Baucaire :

  • les deux lettres d’amour appellent l’arrivée en chair et en os de l’être aimé et, tout comme la carte prélude à la bataille, le papier griffonné anticipe la chair bientôt griffée.  


La normalité rétablie

Nous sommes au moment précis où la transgression initiale de Madeleine de Maupin – s’habiller en homme – se trouve inversée par une transgression tout aussi bénigne : se déshabiller en femme.

Cependant, cet heureux  retour à la normalité n’épuise pas les côtés troubles du texte de Gautier. Ecoutons les affres de d’Albert au début de son inclination pour Théodore :

« Quel malheur… quelle passion insensée, coupable et odieuse s’est emparée de moi !… C’est la plus déplorable de toutes mes aberrations, je n’y conçois rien… je doute si je suis un homme ou une femme, j’ai horreur de moi-même… Enfin, à travers toutes les voiles dont elle s’enveloppait, j’ai découvert l’affreuse vérité… Silvio, j’aime… Oh ! non, je ne pourrai jamais te le dire… J’aime un homme ! » Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier, chapitre 8

Le chapitre 9 est tout entier empreint de la nostalgie de « ces amours étranges dont sont pleines les élégies des poètes anciens, qui nous surprenaient tant et que nous ne pouvions concevoir. » « Je suis un homme des temps homériques », poursuit d’Albert, des temps où « il n’y a presque pas de différence entre Pâris et Hélène. Aussi l’hermaphrodite est-il une des chimères les plus ardemment caressées de l’antiquité idolâtre. »

La vérité partiellement dépouillée de ses voiles par la pinceau de Lecomte du Nouÿ est-elle aussi orthodoxe qu’il le semble ? La robe partiellement enlevée ne cache-t-elle pas une transformation partiellement accomplie ?

Par son effet de nocturne, le tableau rend compte de la réalité double de Théodore/Rosalinde qu’expose le texte officiel :  « Songez que je ne suis Rosalinde que la nuit« .

Par son effet de robe, il rend évidente la dualité plus trouble que le texte de Gautier  ne dit pas : « Songez que je ne suis Rosalinde que du haut« .


Le chapeau et l’épée

Le chapeau de mousquetaire et l’épée, posés sur le tabouret du premier plan, peuvent passer pour des accessoires d’époque. Mais leur position  aux pieds de la divine apparition leur donne valeur de tribut, tribut de  cette virilité que d’Albert, au plus fort de ses  émois, semblait prêt à abandonner : « je doute si je suis un homme ou une femme ».

Déchapeauté et désarmé, l’homme en robe, au col de dentelle et aux cheveux longs, dont le profil laisse deviner à peine une demi-moustache, se trouve en position d’égalité pour accueillir   Mademoiselle de Maupin, ce  » cavalier beaucoup plus joli, et à qui il ne manquait guère que la moustache ».


Le vase à fleur

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Avec  un  humour certain, Lecomte a posé sur le bureau un récipient en verre dont les deux anses rondes et le ventre bombé sont en affinité avec l’anatomie qui nous est dévoilée :

tel le génie hors de la lampe, Mademoiselle de Maupin semble l’expansion sexuée du vase à fleur.


Le paravent

Lecomte_du_Nouy_Mademoiselle de Maupin_paravent

Des rais lumineux tombent des vitraux dans la pièce grande comme une chapelle : mais Lecomte nous confirme que l’apparition n’a rien de céleste, en la plaçant en deçà du paravent : là  où la lumière de la bougie, cachée par le jabot de d’Albert,  réunit les deux amants dans la même intimité.


La flamme cachée

Lecomte_du_Nouy_Mademoiselle de Maupin_comparaison têtes
Ce procédé de la flamme cachée nous fait soupçonner que, dans le Souper de Beaucaire, la source unique qui réunit les convives et Bonaparte pourrait figurer un peu plus que la seule luminosité du discours,   et atteindre la qualité d’une sorte de lien amoureux.


Le regard vers le ciel

Lecomte_du_Nouy_Mademoiselle de Maupin_comparaison corps
Dans les deux cas, l’apparition en regarde pas ses adorateurs : elle porte son regard vers le Haut, dont elle procède. De la senestre, elle tient l’emblème de son pouvoir : l’épée ou la robe. De la dextre, elle fait contact avec la Terre.

Lecomte_du_Nouy_Le_souper_de_Beaucaire_Tête BonaparteBonaparte en cheveux long, la poitrine sanglée dans son habit-veste d’artilleur, tout autant  que Mademoiselle de Maupin dépoitraillée, semblent constituer, dans l’imaginaire de Lecomte, deux pendants de cette figure mythique de  Rosalinde   qui, comme nous l’explique Theophile Gautier « est presque toujours en cavalier, excepté au premier acte, où elle est en femme »

Références :
[2] From Homer to the Harem. The art of Jean Lecomte du Nouÿ (1842-1923)
R.M.H. Diederen, 2004, Thèse, Faculty of Humanities, Amsterdam http://dare.uva.nl/record/187751

Gazeuses déités

14 août 2014

Au Salon de 1875, Lecomte exposa une oeuvre très déconcertante, gardant sous le coude la  version originale qu’il avait réalisée l’année d’avant. Les deux toiles traitent, de manière très différente,  un sujet jamais abordé par les peintres et qui constitue une véritable gageure  :

montrer une disparition à l’aide d’une apparition.


Le songe de Cosrou

Jean-Antoine Lecomte du Nouÿ, 1875,

connu par une photogravure de Goupil

Lecomte_du_Nouy 1874 Le songe de Cosrou


L’alibi littéraire

Le titre provient d’une des Lettres persanes de Montesquieu :

« Jamais passion n’a été plus forte et plus vive que celle de Cosrou, eunuque blanc, pour mon esclave Zélide; il la demande en mariage avec tant de fureur, que je ne puis la lui refuser. » Lettre LIII

Lecomte, occidentalisme oblige,  ne se risque pas à représenter un eunuque blanc. Et il invente le thème d’un rêve déceptif inspiré par la fumée du tabac – substance pourtant peu réputée comme hallucinogène.


Montesquieu trahi

La lettre LIII examine les inconvénients et les avantages du mariage de l’eunuque, en se plaçant, de manière fort moderne, du point de vue de la femme. S’il est question d’un rêve inassouvi, c’est bien celui de la mariée :

« Hé quoi! être toujours dans les images et dans les fantômes? ne vivre que pour imaginer? se trouver toujours auprès des plaisirs et jamais dans les plaisirs? languissante dans les bras d’un malheureux, au lieu de répondre à ses soupirs, ne répondre qu’à ses regrets? »

Réduire la finesse du texte de Montesquieu à la rêverie érotique d’un impuissant  constitue donc un contresens massif. La lettre d’ailleurs ouvre des perspectives sur des états de jouissance bien plus subtils que la succion somnolente d’un narguilé :

« Je t’ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent avec les femmes une sorte de volupté qui nous est inconnue; que la nature se dédommage de ses pertes; qu’elle a des ressources qui réparent le désavantage de leur condition; qu’on peut bien cesser d’être homme, mais non pas d’être sensible; et que, dans cet état, on est comme dans un troisième sens, où l’on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs. »


Un songe éphémère

Pour la XIXème siècle bourgeois, la satisfaction de l’eunuque ne peut être qu’illusion, et son sort  inspire, derrière la compassion affectée,  une forme de franche moquerie. Un sonnet de Dezamy, inspiré par la tableau, tranche froidement la question :

« Non, Non, jamais passion d’homme ne fut plus vive
Que celle de Cosrou, l’eunuque de sérail,
Pour Zélide – une esclave aux lèvres de corail,
Aux grands yeux de gazelle, aux seins couleur olive.

L ‘infortuné se meurt d’une amour excessive.
S’endort-il un instant? Son esprit en travail,
Dans le nuage ambrè du narguilé d ‘émail
L ‘aperçoit, plus charmante encore et plus lascive.

De cette vision – idéale Péri (*) -
L ‘heureux Cosrou déjà se croit l’époux chéri;
Mais son bonheur, hélas! n’est qu’un songe éphémère;

Et quand il veut atteindre à la félicité,
Un froid éclair d’acier – reminiscence amère! -
Le rejette du rêve a la réalité. »

Adrien Dézamy, Salon de 1875. Reproductions des principaux ouvrages accompagnées
de sonnets par Adrien Dézamy (Paris, Goupil & Cie, ed., Paris 1876)

(*) Une Péri est une fée orientale


Un accueil mitigé

Réduisant la question de l’eunuque à la question du rasoir, le tableau s’inscrit dans une balourdise bien étrangère à l’esprit du philosophe dont elle se réclame, et dans un mauvais goût que certains critiques ne manqueront pas de relever :

« …M. Lecomte du Nouy s’attarde … à des gravelures pseudo-spirituelles comme le Songe de Cosrou. Le peintre a choisi son sujet dans les Lettres persanes, et il a traduit Montesquieu comme s’il se fut agi d’un conteur érotique. L’eunuque Cosrou est endormi, songeant à l’esclave Zélide, et la fumée de son narghileh prend, en s’envolant, une forme bizarre, celle d’un petit amour persan qui se moque de Cosrou en lui montrant a la fois la belle Zélide et un ironique rasoir, sans compter certain plat a barbe… Pour peu que le magistrat qui en 1875 a cherché noise aux gravures d’ Eisen et aux Contes de La Fontaine jette un regard au tableau de M. Lecomte du Noüy, je ne réponds pas que Cosrou, le narghileh, le petit amour et surtout le rasoir trouvent grace devant un tribunal. Nous devenons si prudes, a cette heure! Mais j’avoue que la peinture a autre chose a faire qu’a présenter des rébus d’un goût absolument douteux dans le genre de celui que M. Lecomte du Noüy vient d’emprunter à Montesquieu. » J.Claretie, Salon de 1875,  1876 p. 352


L’apparition dans la fumée

Grâce à la description de Claretie, et malgré la mauvaise qualité de la reproduction, on distingue bien, dans les vapeurs, le petit Cupidon orientalisé  qui brandit un rasoir en guise de flèche tout en chevauchant un plat à barbe, blotti contre la danseuse voilée qui agite un tambourin dans le but ironique de réveiller la virilité  de Cosrou.


Les détails du rébus

A cette virilité disparue est substituée, sans grande subtilité, une botte de pistolets posé sur l’aine de l’eunuque :  d’autant plus enclin à tirer qu’il en est, dans un autre sens, incapable !

La théière  souligne que désormais il lui faudra se contenter des plaisirs de la table.

Le second narguilé, abandonné sur l’étagère – probablement un modèle pour femme –  veut sans doute signifier que toute activité de couple lui est désormais inaccessible.

L’intéressant dans ce tableau est qu’il constitue la variante « soft »,  labellisée Montesquieu pour le Salon de 1875, d’un thème autrement plus percutant. On comprend que Lecomte n’ait pas exposé la version « hard« , réalisée en 1874, pourtant bien supérieure en terme de kitsch oriental et d’humour assumé !

Un rêve d’eunuque

Jean-Antoine Lecomte du Nouÿ, 1874, Cleveland Museum of Art

Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque


La chibouque

A la place du narguilé, une interminable chibouque, cette pipe à fumer l’opium, justifie cette fois l’hallucination.

La fée nue

Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail fee
La danseuse, si c’en est une, soulève ici son dernier voile et apparaît dans sa parfaite nudité. Son  auréole d’étoiles nous fait reconnaître une fée. De  la main gauche elle fait tinter une petite cymbale, plus élégante que le tambourin de la version aseptisée, et enrichie d’une injonction paradoxale : si le tintement a pour but de réveiller  la virilité du malheureux, la forme en ciseau invoque indubitablement  l’instrument de sa disparition.

L’amour au couteau

Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail Cupidon
Impossible ici de manquer le côté humoristique de ce pseudo-Cupidon coiffé d’une calotte orientale à pompon, chevauchant un plat à barbe tel une soucoupe volante, la cuisse pendant commodément  par l’échancrure de manière à exhiber un pubis petit, mais complet

Quant au rasoir de la version « soft », il est ici remplacé par un couteau d’un bon mètre, la lame tâchée de veinules sanglantes et la pointe coïncidant avec le halo d’une étoile.

Le cauchemar

La lame digne de l’enseigne d’un coutelier, le plat à barbe qui convoque simultanément le registre comique de Sancho Pança et le registre tragique de Saint Jean Baptiste (assimilation plus que douteuse entre le chef du Saint et la pièce d’anatomie manquante) : ces outrances se justifient bien sûr par la convention du cauchemar.


Un panorama réaliste

Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque perspective
Et pourtant, à l’opposé de toute ambiance onirique, la perspective est construite très scrupuleusement : la ligne d’horizon est située au dessus de l’horizon réel, en cohérence avec la position surplombante. Le spectateur est assis, et se tient très à gauche du tableau, sur le prolongement de la terrasse qui s’amorce à droite de l’escalier.



Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque  Mosquee
Les Mosquées de Mahmud Pasha et Qanibay Al-Sayfi (Amir Akhur) et la Madrasa de Sultan Hassan

–  1873 Le Caire – Egypte

Sous nos yeux se développe un panorama réaliste de la ville du Caire : on voit le zig-zag argenté du Nil et, juste à nos pieds, la place ronde devant la mosquée de Mahmud Pasha. A remarquer sur le tableau deux des trappes typiques que l’on voit s’ouvrir sur la terrasse de la photographie.


Représenter l’Apparition

LourdesMB
Représenter une apparition implique une  convention que ce précédent  (Lourdes, 1858) rend évidente : bien que la Vierge étoilée ne soit visible que pour la jeune bergère, l’artiste ne cherche pas à représenter  la vision intérieure de Bernadette, mais ce que verrait un Tiers assistant de l’extérieur au miracle.

Dans le cas de la Vierge de Lourdes, cette licence graphique ne choque pas, puisque Bernadette a les yeux ouverts : vision physique et vision interne sont donc facilement assimilables.

Mais dans notre cas,  ce qui nous est montré devrait être la vision intérieure de l’eunuque assoupi par l’opium.  Or la fumée, fixée spatialement à l’orifice de la pipe, prend nécessairement place dans la perspective. Ce que nous voyons, depuis notre position excentrée, n’est donc pas  du tout ce que l’eunuque voit depuis ses paupières closes.

La mécanique déceptive du tableau est ainsi parfaitement agencée : pour l’instant l’eunuque en plein fantasme contemple la danseuse nue ; mais nous savons que bientôt il va devoir faire face à l’enfant-cauchemar qui se cache  derrière elle.

Représenter la Disparition

Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail cigogne
La cigogne noire, oiseau réputé solitaire, évoque l’Egypte et la mélancolie. Peut être une discrète ironie se cache-t-elle dans ce long bec posé sur ce jabot joufflu.



Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail table
Nous retrouvons la petite table avec sa théière et maintenant une coupe de fruits, emblème des plaisirs de substitution.



Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail sabre
Le sabre accroché derrière le turban donne l’illusion convaincante  d’un tranchage bien engagé.



Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail doigt
Seule semble réagir à la sollicitation de la fée l’érection discrète du gros orteil.



Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail babouches
Les babouches flasques rappellent une double absence.



Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail pipe
L’extension manifestement exagérée de la chibouque n’interdit pas de  penser à une allusion a contrario.

 La pipe de l’eunuque semble ici jouer le même rôle ironique que la lance de Mars, dans le célèbre tableau de Botticelli (acheté à grand fracas par la National Gallery en 1874 justement) et dont Lecomte s’est probablement inspiré (voir  Des objets ambigus)

Botticelli_Venus_Mars
Vénus et Mars
Botticelli, 1483,  Londres, National Gallery



Lecomte_du_Nouy 1874_Le Songe de l'Eunuque_detail signature
Tandis que l’Artiste, signant en lettres rouges à l’aplomb du couteau et apposant sur le mur sa paume gauche sanguinolente, n’hésite pas à se poser comme la main qui a commis cette magistrale pochade, tout autant que cette fantasmatique ablation.

La version « Salon » du Rêve de Corsou, guindé par son alibi littéraire, en faisait trop tout en en faisant trop peu. A l’opposé, le premier jet de l’idée, Le Cauchemar de l’Eunuque,  attaque l’Hénaurmité du thème dans une belle liberté, alliée à une technique irréprochable :  un régal pour  les amateurs de fantaisie orientaliste.

Dans une oeuvre tardive, Lecomte reprendra l’idée du rêve érotique sur la terrasse, mais en remplaçant cette fois l’eunuque par un poète.

Rêve d’Orient

Lecomte du Nouÿ, 1904, Collection privée

Lecomte_du_Nouy 1904_Reve d'Orient


L’influence de Gautier

D’après Montgailhard [2], le tableau aurait été inspiré par une nouvelle de Gautier, La Mille et deuxième Nuit (1848). On y trouve en effet le passage suivant :

L’air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d’or qu’une robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses joues d’argent, comme une sultane pâle d’amour qui se penche aux treillis de son kiosque, firent du bien à Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poëte, et ne pouvait rester insensible au magnifique spectacle qui s’offrait à sa vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant lui comme un de ces plans en relief où les giaours retracent leurs villes fortes. Les terrasses ornées de pots de plantes grasses, et bariolées de tapis ; les places où miroitait l’eau du Nil, car on était à l’époque de l’inondation ; les jardins d’où jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de caroubiers ou de nopals ; les îles de maisons coupées de rues étroites ; les coupoles d’étain des mosquées ; les minarets frêles et découpés à jour comme un hochet d’ivoire ; les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un coup d’œil arrangé à souhait pour le plaisir des yeux. Tout au fond, les sables cendrés de la plaine confondaient leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l’horizon leur gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé, Mahmoud-Ben-Admed tâchait de démêler dans la transparente obscurité la forme lointaine du palais où dormait la belle Ayesha.

Remarquons que  les éléments de ressemblance (en gras) correspondent tout autant, voire mieux, avec la version de 1874. De plus, même s’il est question de narguilé, le poète ne rêve pas : c’est même parce qu’il n’arrivait pas à dormir qu’il est monté prendre le frais sur sa terrasse.


Une autre source

Lecomte a  plus certainement puisé son inspiration dans une autre oeuvre de Gautier, un ballet où il est également question d’un poète oriental amoureux d’une fée.

L’acte I se déroule dans une chambre du harem du sultan  Achmet, au Caire.

Dans la scène 4, Achmet, fumant une pipe d’opium, est en proie à des visions féériques. Dans la scène 5, elles se précisent :

« Les Péris, fées orientales, sont groupées autour de leur reine dans des attitudes de respect et d’admiration. La reine des Péris est debout au milieu de sa cour prosternée. Une couronne d’étoiles brille sur son front ; des ailes nuancées d’or, d’azur et de pourpre, tremblent à ses épaules ; une gaze légère l’entoure d’un brouillard argenté. – Les Péris franchissent la limite qui sépare le monde idéal du monde réel et descendent dans la chambre… Elles passent toutes à côté du divan d’Achmet, qui semble toujours dormir profondément ; mais quand la reine des Péris vient s’incliner sur son front, il tressaille. Son coeur l’a reconnue : c’est elle qu’il rêvait. Il se lève et la suit dans le tourbillon capricieux de sa danse…. » La Péri: Ballet fantastique en 2 actes, Théophile Gautier, 1843

Mais pourquoi la Péri décide-t-elle de quitter son paradis éthéré ? C’est ce que Gautier nous précise  en alexandrins bien balancés :

« Les musulmans ont fait du ciel un grand sérail ;
Mais il faut être turc pour un pareil travail.
Notre Péri là-haut s’ennuyait, quoique belle ;
C’est être malheureux que d’être heureux toujours.
Elle eût voulu goûter nos plaisirs, nos amours,
Être femme et souffrir ainsi qu’une mortelle.
L’éternité c’est long. Qu’en faire à moins d’aimer ?
Leila s’éprit d’Achmet ; qui pourrait l’en blâmer ?

Achmet et la Péri, c’est à dire la matière et l’esprit, le désir et l’amour, se rencontrent dans l’extase d’un rêve, comme dans un champ neutre ; ce n’est que lorsque les yeux du corps sont endormis que les yeux de l’âme s’éveillent. »
Théophile Gautier : La Presse, 25 juillet 1843, Lettre à Gérard de Nerval [1]

Changement de décor pour l’acte II :

« Le théâtre représente la terrasse du palais d’Achmet, ornée de vases, de plantes grasses, de tapis de Perse, etc. Au delà, vue du Caire à vol d’oiseau : multitude de plates-formes coupées de ruelles étroites, comme dans toutes les villes orientales. Çà et là, quelques touffes de caroubier, de palmier. Dômes, tours, coupoles, minarets. Dans le lointain, tout au fond, l’on aperçoit vaguement les trois grandes pyramides de Giseh et les sables du désert. À l’une des fenêtres du palais scintille un reflet de lumière ; il fait un clair de lune splendide ».

Dans Rêve d’Orient, Lecomte a en somme fusionné les deux actes du ballet de Gautier, déplaçant du harem à la terrasse  la scène de l’apparition  de la Péri.

Juste avant le réel

Le tableau nous montre donc une des Péris (la Reine étant restée au milieu de sa cour),  descendue selon une diagonale parfaite, et s’inclinant vers  le front du dormeur ; lequel fort opportunément s’est endormi côté balcon.



Lecomte_du_Nouy  1904_Reve d'Orient esquisse
Esquisse pour Rêve  d’Orient, Cleveland Museum of Art
Il existe une esquisse, avant l’idée du baiser,  dans laquelle la fée posée sur la rambarde est  peu ou prou assimilée à un chat noir.



Lecomte_du_Nouy  1904_Reve d'Orient_composition
Dans la composition achevée, Lecomte a disposé dans quatre secteurs bien délimités les ingrédients du monde réel (la ville, le dormeur) et ceux du monde idéal (la fée, le narguilé),  laissant le soin au spectateur d’imaginer l’instant suivant :

  • soit l’apparition se dissipe tel un rêve suscité par la lune,
  • soit les limites s’abolissent, la fée prend chair et le poète, définitivement, venge  l’eunuque.

Références :
[1]Sur le ballet La Péri : http://www.corpsetgraphies.fr/s-peri-3.php
[2] From Homer to the Harem. The art of Jean Lecomte du Nouÿ (1842-1923)
R.M.H. Diederen, 2004, Thèse, Faculty of Humanities, Amsterdam http://dare.uva.nl/record/187751

De l’agneau pour souper

6 août 2011

Rembrandt a peint deux fois, à vingt ans d’intervalle, les Pèlerins d’Emmaüs. Entre l’oeuvre de jeunesse et celle de la maturité, les différences sont éclatantes, et les ressemblances éclairantes.

 Les pèlerins d’Emmaüs

Rembrandt

vers 1628

Musée Jacquemart-André, Paris

1648

Louvre, Paris

 

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Le coup de théatre

Le moment choisi est celui où le voyageur anonyme rompt le pain, ce qui le fait reconnaître aux deux disciples :

« Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent; et il disparut de leur vue. » Luc 24 30


Le tiers-exclu

Dans la dramaturgie du souper d’Emmaüs, les peintres utilisent souvent la ficelle du figurant qui ne voit ou ne comprend rien, renforçant d’autant l’intensité de la  scène muette qui se joue entre le Christ ressuscité et ses deux disciples.

En 1628, Rembrandt pousse ce faire-valoir aux limites de l’exclusion :  une femme vue de dos, tout au fond de l’ombre, qui s’affaire à on ne sait quoi près du fourneau.

En 1648, il le réintègre au contraire aux premières loges, sous forme d’un jeune serviteur debout, qui crève l’écran par sa taille, la beauté de son visage et l’intensité de son regard : il fixe le disciple qui joint les mains, et sert de relai à nous, spectateurs hors du tableau, qui connaissons l’histoire et savons exactement ce qui se passe.


Peindre un Ressuscité

En 1628, Rembrandt représente un Jésus réduit à une ombre chinoise, presque aussi raide et bidimensionnel que la planche du fond dont il épouse l’oblique  : seules les mains rompant le pain prennent corps dans le monde matériel, tandis que la bouche entrouverte suggère la bénédiction. C’est donc en le transformant en pur graphisme que Rembrandt le désigne  comme une apparition venue de l’au-delà.

En 1648, Jésus opère au centre du tableau, en pleine lumière, convive au milieu des convives. Sa qualité de ressuscité doit donc être signalée autrement. Par l’auréole certes,  mais aussi par un détail plus discret : le verre à sa droite est posé à l’envers, car une apparition ne boit pas.


Le couteau abandonné

En 1628, le second disciple est tombé à genoux, en renversant son tabouret et en abandonnant son couteau sur le bord de la table.

En 1648, il a dû  vieillir, comme le peintre, car sa surprise est moins démonstrative : il se contente de joindre les mains, toujours en abandonnant son couteau.


La halte durant le voyage

Comment montrer que les personnages sont en voyage ? En 1628, par une besace pendue à un clou.

En 1648, par un manteau accroché sur un élégant porte-manteau.

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Du bouge à l’hôtel

De 1628 à 1648, l’auberge d’Emmaüs a visiblement changé de propriétaire et de catégorie hôtelière  : outre le porte-manteau, on remarque une belle table au piètement en X recouverte d’un riche tapis, lui-même  protégé par une nappe immaculée. Le mur du fond est orné de moulures et d’une niche dont l’arcade surplombe le Sauveur.

Bien sûr, il s’agit d’une allusion à la Messe, et à une église : mais rien n’interdit de noter que l’artiste, au passage, s’est lui-aussi sérieusement embourgeoisé.


L’agneau au souper

En 1648, les symboles décidément s’affichent : après l’hôtel-église, voici que le plat du jour n’est autre qu’une tête d’agneau coupée en deux et servie sur un lit d’oseille : recette où se  marient agréablement théologie et gastronomie.

En 1628, la référence à l’agneau était déjà là, mais pas sur la table. Regardez autour de  Jésus…

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La comparaison montre une double évolution en sens contraire : vers la simplification de la lecture, et vers l‘enrichissement du décor.

Avec sa diagonale spectaculaire, sa chaise renversée, son Christ vu de profil dont il faut deviner le geste, le jeune artiste de 22 ans investit le thème de manière provocante, dramatique et allusive.

En contraste, vingt ans plus tard, l’artiste dans sa maturité développe une composition équilibrée, apaisée et transparente.

L’oeuvre expérimentale et austère a laissé place à une composition confortable sur tous les plans, matériel comme spirituel.

Et l’agneau en 1628 ? Scoop ! Les ballots empilés contre le mur sont… des rouleaux de laine blanche !

 

 

En complément, pour montrer la précision extrême de Rembrandt dans l’utilisation des détails, nous reprenons ici l’interprétation de A.P. de Mirimonde, Le langage secret de certains tableaux du musée du Louvre, RMN 1984 p 57.

 

Le verre et le chien

 

Les Pèlerins d’Emmaüs

1648

Les Grands Pèlerins d’Emmaüs

1654

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Le verre renversé

Dans le tableau de 1648, un verre vide et renversé est posé sur la table devant Jésus : « Cette vieille tradition subsiste encore. Lors de la dernière guerre, lorsqu’un aviateur ne rentrait pas de mission parce que son avion avait été abattu, un verre renversé était mis devant son couvert. »

La présence du verre indique qu’au moment représenté, le Christ est encore mort – du moins dans le regard des pélerins.


Le chien sacrilège

Sous la table, un chien ronge un os. A.P.De Mirimonde fait remarquer que, dans la symbolique chretienne, le chien n’a guère meilleure réputation que le cochon : « Le chien retourne à ce qu’il a vomi et le truie lavée se revautre au bourbier », Epîtres de Saint Pierre, II, 22.

La présence du chien sous la table corrobore le contexte encore profane de la scène.


La contre-épreuve

Dans la gravure de 1654, le moment choisi est précisément celui où Jésus tend un morceau de pain à chacun des disciples, autrement dit le moment de la révélation de l’identité du voyageur  : « Prenant le pain, il le bénit, le rompit et le leur donna. Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent. »

Laissons la conclusion à A.P.de Mirimonde : « Le Christ est toujours seul à avoir un verre devant lui, mais il est redressé et contient un peu de vin. Le serveur a posé sur la table un plat de viande normal et il part, suivi du chien qui n’a pas le droit de participer à un repas sacré… La vie vient de triompher de la mort : le Christ est ressuscité. »