Lancret

Pendants avec couple

5 février 2017

Ces pendants ont pour sujet le couple :  soit ils mettent en regard deux  couples en situation comparable,  soit ils montrent un seul couple à deux moments d’une même histoire (voir aussi Pendants Avant-Après). Nous avons regroupé les deux cas de figure car, formellement, le problème de composition est identique : comment mettre en équilibre quatre corps ?



A Joseph et la femme de Putiphar - Leonello Spada 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts,
Joseph et la femme de Putiphar

Leonello Spada, 1610-15, Lille, Musée des Beaux-Arts
A Renaud et Armide Alessandro Tiarini 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts,
Renaud et Armide

 Alessandro Tiarini 1610-15 Lille, Musée des Beaux-Arts

Ces deux tableaux décoraient la galerie du palais du cardinal Alessandro d’Este.


Le pendant biblique (intérieur jour)

La femme de Putiphar (l’intendant de Pharaon)  tente de séduire Joseph, vendu en esclave à son mari. Elle l’attire dans sa chambre mais, refusant de trahir son maître, il fuit en abandonnant son manteau. La séductrice s’en servira comme preuve pour l’accuser de viol et le fera jeter en prison.


Le pendant chrétien (extérieur nuit)

Nous sommes juste après la bataille pour délivrer Jérusalem, durant laquelle la magicienne Armide, amoureuse du chevalier Renaud, a tenté vainement de le tuer  d’une flèche. Prenant la fuite, désespérée par la défaite, Armide s’est réfugié dans une « ombreuse vallée », et a « déposé à terre son arc, son carquois et toute son armure ».  Le tableau illustre  très  littéralement la suite du texte du Tasse :

« Elle se tait alors, et sa résolution prise, elle choisit le trait le plus vigoureux et plus acéré. Renaud arrive et la voit près de se donner la mort ; son visage est couvert d’une pâleur funèbre, et le fer est levé. Il s’approche et par derrière saisit le bras qui dirige contre sa poitrine l’arme fatale. Armide se retourne et le voit avec surprise, car elle ne l’a point entendu venir. Elle pousse un cri, détourne avec dédain ses yeux d’un visage qu’elle adore, et s’évanouit. Elle tombe, ployant sa tête languissante, comme une fleur à demi coupée ; mais Renaud lui fait de son bras un appui, et desserre les voiles qui couvrent son sein. «  Le Tasse, La Jérusalem Délivrée, Livre XX, CXXVII, CXXVIII

Tiarini a résolu élégamment la petite difficulté scénaristique : puisque Renaud n’a que deux bras – le droit pour détourner la flèche et le gauche pour soutenir l’évanouie, c’est elle-même qui s’est dépoitraillée pour mieux se perforer – l’important étant de justifier noblement le décolleté.


La logique d’ensemble

Visuellement, des symétries profondes unissent les deux panneaux : un homme debout (tête nue et tête découverte), une femme assise (jambe nue et jambe voilée). L’homme tire vers la gauche, la femme tire vers la droite. Trois mains sont visibles : deux masculines et une féminine côté biblique, deux féminines et une masculine côté chrétien


A Joseph et la femme de Putiphar - Leonello Spada 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts detail A Renaud et Armide Alessandro Tiarini 1610-15 Lille, Musee des Beaux-Arts detail,

Dans les deux cas, la tension  se cristallise autour d’un  objet synthétique :

  • le  manteau, symbole de la pudeur de Joseph mais aussi de la traîtrise féminine  ;
  • la flèche, qui a vainement  tenté de  perforer Renaud, puis Armide, et se transforme sous nos yeux en symbole de leur amour.

Deux histoires de désir de la femme pour l’homme  : condamnable chez l’Egyptienne qui le manifeste crument, il devient admirable chez la guerrière à proportion  qu’elle s’y refuse.

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Regnier 1640 ca Judith Holopherne Herzog Anton Ulrich Museum Braunschweig
Judith et Holopherne
Regnier 1640 ca La charite romaine Herzog Anton Ulrich Museum Braunschweig
La charité romaine

Régnier, vers 1640, Herzog Anton Ulrich Museum, Braunschweig

Le pendant oppose deux jeunes femmes formant couple avec une personne âgée :

  • la violente Judith conspire avec une vieille femme pour couper la tête d’Holopherne ;
  • la charitable Pero nourrit dans sa prison son vieux père Cimon.



Allegory of Wealth ADRIAEN PIETERSZ VAN DE VENNE 1630-40 Musee Pouchkine Moscou
Allégorie de la Richesse
Adriaen Pietersz van de Venne, 1630-40, Musée Pouchkine, Moscou
Allegory of Poverty ADRIAEN PIETERSZ VAN DE VENNE 1630-40 Allen Memorial Art Museum, Oberlin
Allégorie de la Pauvreté
Adriaen Pietersz van de Venne, 1630-40, Allen Memorial Art Museum, Oberlin

Fortes sont les jambes de ceux qui peuvent porter la Richesse
(Het sijn stercke beenen die Weelde konnen dragen)

Faibles sont les jambes de ceux qui doivent porter la Pauvreté
(Het Sijn ellendige beenen die Armoe moeten draegen)

Dans le premier tableau :

  • un homme fort  porte sur ses épaules une jeune femme qui renverse un verre de vin et disperse des pièces d’or et d’argent ;
  • les deux sont vêtus richement ;
  • sur le sol, des articles de loisir : boîte à jouer, balle, masque, raquettes, maillet de croquet  ;
  • au fond à gauche un château, à droite un couple qui danse accompagné par un chien.

Dans le second tableau :

  • un mendiant aveugle conduit par un chien porte sur le dos une vieille femme tenant un clapet de lépreux et un bol à aumône, sur laquelle  à son tour un petit enfant est juché ;
  • les vêtements déchirés, les sabots de bois remplis de paille, la chaîne du chien rallongée par un bout de ficelle disent la précarité ;
  • sur le sol,  les cylindres en bois  à quatre pieds sont ces poignées qu’utilisent les culs de jatte  pour se propulser le long du sol, et le manche doit être celui d’une béquille : les deux faisant écho  aux « jambes faibles » de la légende ;
  • au fond à droite une masure, avec un couple qui se repose.



Dans la même veine  misérabiliste, Van de Venne a  réalisé une étonnante série de cinq tableaux, malheureusement dispersée et incomplète,  illustrant l’enchaînement de la Pauvreté à La Mort

Adriaen van de Venne B1 Armoe soeckt lijst1 La pauvreté mène à la ruse
Armoe [de] soeckt lijst»
Adriaen van de Venne B1 Armoe soeckt lijst grisaille

Un vieillard  aveugle et estropié, jouant de la vielle, s’appuie sur une veille femme qui joue quant à elle du rommelpot (tambour à friction). A l’arrière-plan, un jeune homme les jambes en l’air moque leurs infirmités.

Il nous manque le deuxième tableau La ruse mène à la richesse  (Lijst soekt rijkdom)


Adriaen van de Venne B3 Rijkdom soeckt weelde3 La richesse mène au luxe
Rijkdom soeckt weelde
Adriaen van de Venne B4 Weelde soeckt ellende
4 Le luxe mène à la misère

Weelde soeckt ellende

A gauche une belle femme lève sa coupe au bel homme qui lève sa bourse.
A droite elle lève  toujours sa coupe, mais donne maintenant son bras à celui qu’elle a réduit à la mendicité.



Adriaen van de Venne B5 Ellend soeckt de doot

5 La misère mène à la mort
Ellend’ soeckt de doot

Le cinquième et dernier tableau inverse les sexes, transformant le mendiant en mendiante et la belle dame en squelette, qui brandit un sablier en remplacement de la coupe de vin. Par rapport à tous les autres tableaux où les couples avancent de droite à gauche,  le sens de la marche est inversé :  en direction du cimetière.



Les pendants subtils de Willem van Mieris (SCOOP !)

Wilhelm van mieris 1698 Paris and Oenone Wallace Collection Londres
Päris et Oenone
Wilhelm van mieris 1698 Venus and Cupid Wallace Collection Londres
Vénus et Cupidon

Wilhelm van Mieris, 1698, Wallace Collection, Londres

Ce pendant mythologique semble bizarrement dissymétrique, avec un couple d’amoureux et un couple mère-enfant. Il faut un peu de réflexion pour comprendre que le second tableau constitue une extension du premier, racontant l’autre versant de l’histoire :

  • à gauche Pâris jure fidélité à la nymphe Oenone, en inscrivant son nom dans l’écorce ;
  • à droite Vénus déjà réveille  Cupidon, qui va insuffler à Pâris l’amour de la belle Hélène.

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Willem_van_Mieris Le_Marchand_de_gibier_Musee_du_Louvre
Le Marchand de gibier
Willem_van_Mieris Les bulles de savon_Musee_du_Louvre
Les bulles de savon

Willem van Mieris, début XVIIIème, Louvre, Paris

Ces deux tableaux de même taille et de même composition ont tout pour être des pendants… sinon que le thème commun est rien moins qu’évident.

Dans le premier tableau, une femme à l’arrière-plan tend une pièce à un marchand qui vient de saigner gibier et volaille sur le rebord de la fenêtre ; une cage à oiseau est suspendue à l’extérieur.

Dans le second tableau, une femme à l’arrière-plan tend une grappe à un jeune homme richement vêtu qui sort des perles d’une bourse et fait des bulles de savon ; un jeune enfant regarde un oiseau dans la cage, qui est maintenant posée sur la fenêtre.

On voit bien que le pendant oppose la profusion des dépouilles d’animaux à poils et à plumes, à une collection d’objets sphériques (grains de raisin, perles et bulles). De plus les Amours des bas-reliefs font écho aux scènes du haut :

  • côté gibier, ils font la chasse à une chèvre avec un chien ;
  • côté dégustation, ils se délectent de son lait.

Mais aucune signification d’ensemble ne se dégage clairement.

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Willem van Mieris 1707 A POULTRY SELLER coll part
La vendeuse de volaille
Willem van Mieris 1707 A GENTLEMAN OFFERING A LADY A BUNCH OF GRAPES coll part
Homme offrant une grappe de raisins à une dame

Willem van Mieris, 1707, collection particulière

Depuis leur achat séparé en 1756 et 1765 par Jan et Pieter Bisschop , les deux tableaux ont toujours été exposés côte à côte, mais on ne sait rien de leur origine. Cependant, leur logique, très proche de celle des tableaux du Louvre, milite en faveur de pendants :

  • à gauche : à la volaille vendue correspond dans le bas-relief une scène de chasse à la chèvre .
  • à droite : aux fruits goûtés, raisins et pêches correspondent les jeux  des putti du bas-relief : s’arroser d’eau, gambader ou se gaver.

La draperie verte, qui passe de l’avant à l’arrière, rappelle la cage à oiseau du premier pendant, à la fois élément commun et support de variation.

Manifestement les deux pendants exploitent des oppositions similaires : Chasse et Cueillette, Viandes et Fruits, Gens du Peuple et Gens du monde, Activité et Oisiveté, Achat et Don, Transaction et Séduction, Utilité et Gratuité… Mais le plaisir du pendant réside sans doute, ici, dans l’empêchement de conclure.



Lancret-La-Bergere-Endormie-Et-Le jeuneseigneur Musee Jacquemart Andre
La bergère endormie et le jeune seigneur
Lancret Jeune homme offrant des fleurs de son chapeau a une jeune fille, dit aussi Loffre des fleurs Musee Jacquemart Andre
Jeune homme offrant des fleurs de son chapeau à une jeune fille (dit aussi L’offre des fleurs)

Lancret, début XVIIIème, Musée Jacquemart-André

A gauche, le jeune seigneur touche  la houlette de la belle endormie, sans doute pour l’en débarrasser. Ce geste est ambigu,  à la fois de délicatesse et de soumission, s’agissant de l’instrument par lequel la Bergère règne sur son troupeau. Son pied dont on voit la cheville, prêt d’effleurer le mollet du jeune homme, est un comble de l’érotisme Grand Siècle, que seul le sommeil permet d’excuser.

A droite, la pose identique du gentilhomme justifie la  mise en pendant : jambes écartées, un bras tendu et l’autre vers l’arrière, il s’agit cette fois d’offrir des fleurs dans un chapeau. La situation progresse à l’avantage du galant, autorisé à toucher non plus le bois, mais le tissu.


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Lancret 1710-43 Dans la cuisine Ermitage
Une cuisine
Lancret 1710-43 Le Valet Galant Ermitage
Le Valet Galant

Lancret, début XVIIIème, Ermitage

Sous couvert d’illustrer le thème classique de la cusine grasse (viandes sur table rouge) et de la cuisine maigre (poissons sur table grise), ce pendant met en scène, entre rideaux et nappes, une sensualité qui excède celle des plumes, des poils, des écailles et des légumes :

  • une fille, entre deux volailles pendantes, regarde sa compagne renifler l’entrejambe d’un lièvre de belle taille ;
  • un valet prend en tenaille une fille qui lui résiste en levant mollement son petit doigt.



Boucher (d apres) couple-d-amoureux 2 Louvre
Boucher (d apres) couple-d-amoureux Louvre

Couple d’amoureux
Anonyme, Louvre, Paris

On ne sait évidemment rien sur ce pendant plus qu’osé, qui représente le même couple à deux moments successifs de l’action. Entre la phase avancée et la phase terminale des préliminaires, les amours ont disparu (trop hard pour eux), le bélier est venu rejoindre sa brebis et la blonde, pressentie sur le flanc droit, a cédé sur le flanc gauche : son chapeau s’est dénoué, sa  main gauche a lâché  le  panier pour se poser sur l’épaule de son compagnon…


Boucher (d apres) couple-d-amoureux Louvre detail mains…tandis que sa main droite, sans changer de geste, est passée  de la défense à l’abandon.



François_Lemoyne 1723 Hercule et Omphale Louvre
Hercule et Omphale, Louvre, Paris
François_Lemoyne 1723 Perseus_and_Andromeda_-_WGA12656 Wallace Collection
Persée et Andromède, Wallace Collection, Londres

François Lemoyne 1723

Ce pendant raffiné peut se lire de deux manières.

En lecture symétrique, il met en balance :

  • les deux nus féminins debout, contre un arbre ou contre un rocher ;
  • les deux héros, Hercule féminisé et assis, Persée en armes et en vol ;
  • un personnage secondaire : l’amour présentant des bonbons ou le monstre marin.

En lecture parallèle, il oppose les sexes et révèle des homologies de gestes :

  • Vénus tenant la massue se transforme en Persée tenant le glaive ;
  • Hercule levant la cuisse droite se transforme en Andromède levant la cuisse gauche.

Ainsi le second tableau, la libération d’Andromède par Persée, vient à la fois expliquer et contredire le premier : l’enchaînement d’Hercule par Omphale.


Guarana Jacopo Hercules And Omphale
Hercule et Omphale
Guarana Jacopo Paris And Helen Of Troy
Pâris et Hélène de Troie

Jacopo Guarana, 1750-80,Collection privée

A gauche Omphale s’est saisie de la massue d’Hercule et lui a donné sa quenouille. A droite Pâris casqué empoigne Hélène pour l’enlever. Domination par la femme ou par l’homme, il s’agit toujours de passion aveugle, comme l’expriment les deux Cupidons qui prennent le spectateur à témoin.


Tischbein 1754 The_Mocking_of_Anacreon Staatliche Museen, Kassel
Anacréon moqué
Tischbein 1754 Hercule et Omphale Staatliche Museen, Kassel
Hercule et Omphale

Tischbein, 1754, Staatliche Museen, Kassel

Le premier tableau traite le même thème de l’amour ridicule : le vieux poète Anacréon tente de faire boire une femme très jeune (seul moyen d’arriver à ses fins) mais celle-ci se moque de lui et repousse la coupe.

Outre le décor extérieur/intérieur, Tischbein a soigné les symétries des personnages secondaires :

  • à la servante pinçant les cordes de la lyre correspond celle qui noue le ruban dans les cheveux d’Hercule ;
  • à l’Amour qui brandit le stylet du poète correspond celui qui s’empare de la massue ;
  • à l’Amour qui unit le couple mal assorti correspond celui qui, regardant en souriant le spectateur, le prend à témoin de ce travestissement ridicule.

Le thème de ce pendant très enlevé est donc l’homme tourné en dérision par la femme.



johann-heinrich-tischbein-the-elder-tarquin violant Lucrece
Tarquin violant Lucrèce
johann-heinrich-tischbein-the-elder-cleopatre et antoine mourant
Cléopâtre veillant Antoine mourant

Tischbein, collection privée

Ce pendant met subtilement en symétrie deux scènes de l’Histoire romaine :

  • Tarquin viole Lucrèce sous la menace, et celle-ci lui montre son sein dans lequel elle va bientôt plonger son propre poignard, se suicidant pour ne pas survivre au déshonneur ;
  • Cléopâtre veille Antoine qui vient de se suicider en croyant qu’elle était morte, tout en songeant déjà au serpent qu’elle va poser sur son sein, pour ne pas survivre à son amant.

On pourrait baptiser ainsi ce pendant très allusif : « la future blessure », ou « le sein  dévoilant le dessein ».


Casali Andrea Bacchus et Ariane Angelique et Medor
 
Bacchus et Ariane, Angélique et Médor
Andrea Casali, Collection privée

Très décoratifs, ces deux pendants multiplient les symétries, jusqu’à rendre les couples presque indiscernables : seule la couronne de Bacchus, qu’il a jetée dans le ciel pour devenir la Couronne Boréale, et les noms que Médor inscrit dans l’écorce de l’arbre, permettent de les identifier.

Le thème commun est donc celui de l’Amour-Passion, et de ses marques pérennes.



Lagrenee L amour et Psyche - 1767 Stockholm, Nationalmuseum,
Amour et Psyche

Lagrenée, 1767-71, Stockholm, Nationalmuseum
Lagrenee Mercure, Herse et Aglaure jalouse de sa soeur - 1767 Stockholm, Nationalmuseum,
Mercure, Hersé et Aglaure jalouse de sa sœur
Lagrenée, 1767, Stockholm, Nationalmuseum

A gauche, L’Amour enlace Psyche qui lui caresse rêveusement le menton, comme pour s’assurer de sa  présence. Les visages orthogonaux révèlent ce qui vient d’avoir lieu : le baiser qui a tiré Psyché de son engourdissement magique.

A droite, Mercure baratine Hersé qui se laisse visiblement convaincre, à en croire sa jambe dénudée. A droite, sa soeur Aglaure, jalouse, se prépare à les séparer. Avec une grande économie de moyen, la balustrade évoque pour les connaisseurs à la fois les causes de l’histoire – pour accéder à la chambre d’Hersé, il fallait passer par celle d’Aglaure et ses conséquences – Mercure va changer en pierre cette soeur importune.

Par  la symétrie des gestes et par les couleurs éclatantes des étoffes, Lagrenée crée une grande unité plastique entre ces deux sujets dont le lien reste assez faible :  l’amour entre une mortelle et un dieu ailé.

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Lagrenee Psyche surprend l'Amour endormi 1768 Louvre
Psyché surprend l’Amour endormi
Lagrenee Mars et Venus surpris par Vulcain 1768 Louvre
Mars et Venus surpris par Vulcain

Lagrenée,  1768, Louvre, Paris

Ces dessus de porte ont été commandés pour la chambre de Louis XV au château de Bellevue, près de Meudon, en 1766. Il en existait un troisième, aujourd’hui perdu : Jupiter et Junon sur le mont Ida. On ne peut donc pas les lire en pendant, mais il est intéressant de les comparer au pendant précédent.


 

Lagrenee Mercure, Herse et Aglaure jalouse de sa soeur - 1767 Stockholm, Nationalmuseum,Mercure, Hersé et Aglaure jalouse de sa sœur
1767

Lagrenee Mars et Venus surpris par Vulcain 1768 Louvre
Mars et Venus surpris par Vulcain, 1768

La même composition est recyclée pour deux thèmes n’ayant strictement rien à voir. L’économie va jusqu’à récupérer le rideau comme métaphore du filet dans lequel Vulcain va emprisonner le couple adultère.


gandolfi Ubaldo 1770 Persee et Andromede collez._comunali,_bologna
Persée et Andromède
gandolfi Ubaldo 1770 diane et endymion,_collez._comunali,_bologna
Diane et Endimyon

Ubaldo Gandolfi, 1770, Collections comunales, Bologne

Persée et Andromède

Dans lé récit d’Ovide, Persée tue au corps à corps le montre marin qui retient Andromède attachée à son rocher. Gandolfi s’écarte ici du texte en imaginant que Persée, monté sur le cheval ailé Pégase, utilise pour pétrifier le monstre la tête de Méduse qu’il a tranchée lors d’un épisode précédent.


Diane et Endymion

Diane vient chaque nuit admirer Endymion, endormi durant trente ans pour conserver sa beauté : elle soulève si délicatement son manteau que le chien fidèle ne se réveille pas.


La logique du pendant

Il n’y a pas ici d’autre thème commun que le couple. Dans chaque pendant :

  • une figure en vol (homme puis femme) s’éloigne ou passe au premier plan ;
  • une figure assise sur un rocher (femme puis homme) s’incline vers l’extérieur ou vers le centre.

Il en résulte une opposition entre le couple que divise la diagonale montante et le couple qui fait cercle autour du centre. La subtilité de cette chorégraphie est qu’elle contrarie la suite de l’histoire : Persée va s’unir à Andromède, tandis que Diane jamais ne touchera Endymion.

Cette discordance entre le visuel et le narratif fait, pour le connaisseur blasé, tout le piment de la composition.


Durameau Projet pour un groupe sculpte du catafalque de l imperatrice Marie Therese 1781

Projet pour un groupe sculpté du catafalque de l’impératrice Marie-Thérèse
Durameau,  1781, Louvre, Paris

Transcription picturale d’un pendant sculpté, ce tableau est un témoignage du goût rococo pour les symétries raffinées. Deux couples s’y confrontent, chacun composé d’une femme allongée et d’une femme debout. Les femmes allongées lèvent le bras gauche en signe de désespoir, et s’appuient du droit sur une mappemonde et une corne d’abondance, bonheurs terrestres qu’il faut quitter. Les femmes debout tiennent du bras droit le recto, et du bras gauche le verso, d’un médaillon à l’effigie de la défunte impératrice. De l’autre bras, l’une brandit un sablier (car c’est la Mort) et l’autre prend le ciel à témoin (ce doit être la Vie).

Le raffinement est que, du côté Recto où la médaille expose le noble visage de la défunte, les deux acolytes détournent le leur pour montrer l’étendue de leur désespoir : même la Mort semble désolée. Tandis que du côté Verso, où l’on peut lire les louanges de l’Impératrice,  les deux acolytes se font face comme pour dialoguer sur ses mérites.

Ainsi l’Effusion et la Raison se complètent-elles pour déplorer l’immense perte.


Michel Garnier 1799 Salon Le coup de vent sur le Pont royal (Dallas, Museum of Arts) 45 × 37 cm
Le coup de vent sur le Pont royal, Dallas, Museum of Arts (45 × 37 cm)
Michel Garnier 1799 Le Passage du ruisseau 46 x 38 cm
Le Passage du ruisseau (46 x 38 cm)

Michel Garnier, 1799

Bien que la femme porte le même vêtement (robe blanche et chapeau à plumes), il n’y a pas de certitude que ces tableaux météorologiques aient été conçus comme pendants,

Le premier, exposé au Salon de 1799. montre deux couples : un à l’arrière-plan, traversant le pont et perdant un chapeau ; l’autre sur le quai, la dame rattrapant in extremis son chapeau. Le petit décrotteur en haillons retient également le sien, cessant de s’occuper de la botte de l’homme, qui a reposé le pied au sol pour s’arc-bouter contre le vent et protéger sa compagne : tous ces détails prouvant bien la soudaineté du coup de vent.

Trait de modernité, la lanterne ballotte, mais résiste, grâce au système d’accrochage qui nous est décrit dans le détail, sur les deux rives : grâce à la poulie, on peut faire descendre la lanterne le long du poteau droit, en lâchant la corde le long du poteau gauche.

Le second tableau, non exposé au Salon, a quant à lui été repris en gravure.

Michel Garnier 1799 le passage du ruisseau gravure Simon Petit

Le Passage du ruisseau, 1799, gravure de Simon Petit

La planche inutilisable, le chapeau du porteur tombé dans le ruisseau et le chien qui hésite à se mouiller les pattes pour suivre sa maîtresse, justifient le bien-fondé du portage. Mais la passante qui sourit à l’arrière-plan ajoute à ce rapprochement social un sous-entendu galant : l’élégance chevauchant le muscle.


La logique du pendant

Le thème commun est celui du mauvais temps et de l’anecdote parisienne : le coup de vent resserre les couples légitimes et sépare les classes sociales, la pluie fait l’inverse…


Jean- Frederic-Schall-Les fiances 1790 coll part
Les fiancés
Jean- Frederic-Schall-Les epoux 1790 coll part
Les époux

Jean- Frédéric Schall, 1790, Collection  particulière

Le fiancé prend à témoin les pigeons pour démontrer à sa future, manifestement réticente, le caractère bien naturel des bisous. A leurs pieds, un coq, une poule et des poussins, famille prolifique et heureuse, prouvent l’excellence de l’intention.

Une fois mariés, les mêmes font de la lecture et un pique-nique dans une grotte, sous l’égide  d’un Eros ailé tenant les emblèmes des deux sexes : la torche dressée et la couronne de fleurs. Un melon fendu, un abricot ouvert, un couteau planté dans la miche et  une bouteille mise à refroidir dans le ruisseau, disent leur bon appétit, tandis que l’époux pose sa main sur le ventre rebondi de l’épouse, afin de constater le résultat.



John W. Lighton Rider and Girl Flirtation Knohl Collection Bowers Museum Santa Ana, California
Flirt entre un cavalier et une jeune femme
John W. Lighton Sailor and Girl Flirtation Knohl Collection Bowers Museum Santa Ana, California
 Flirt entre un marin et une jeune femme

John W. Lighton, Knohl Collection, Bowers Museum, Santa Ana, California

Ces deux pendants opposent lourdement les riches et les pauvres, le haut de forme et la casquette, la dentelle et le tablier,  la terre et la mer, le loisir (le club de golf) et le devoir (les bateaux de guerre), la blonde et la rousse, la fille à papa  et la femme du peuple.



Henri Privat Livemont 1931 1
Henri Privat Livemont 1931 2

La Tentation de Saint Antoine, Henri Privat-Livemont, 1931 , collection privées

Dans ce pendant improbable de la fin de sa vie, Privat-Livemont met en scène deux faces de la tentation:

  • dans le bureau bourgeois, elle semble échouer (le moine garde la main sur le livre et le séant sur chaise) ;
  • dans l’étable, elle réussit (le moine pose les mains sur la tentatrice et s’asseoir dans la paille près du cochon qui sommeille, le groin près des navets).

Privé de bourse en 1883 par l’arrivée au pouvoir en Belgique d’un gouvernement clérical, Privat-Livemont avait sans doute de bonnes raisons de bouffer du curé : en dénonçant, sans grand danger à l’époque, l’hypocrisie cléricale (chasteté au salon, cochonneries au sous-sol), le pendant flatte aussi celle du spectateur, toujours friand de petites dames sous l’alibi d’un pendant « grand-siècle ».



La cage à oiseaux : y entrer

9 novembre 2014

La cage à oiseaux est un réceptacle qui intéresse les deux sexes, selon qu’on considère ce qui y entre ou ce qui en sort.

Voici quelques exemples où elle penche côté fille, en tant que lieu accueillant pour les petits oiseaux.

Le nid d’oiseau

Nicolas Lancret, début XVIIIème, Musée des Beaux-Arts, Valenciennes

Lancret le_nid_doiseaux

Ce petit tableau très explicite est exceptionnel pour Lancret, habituellement plus prude.

On y voit une jeune paysanne attirant du  bras gauche un paysan qui lui présente un nid . Elle jette un regard intéressé sur l’oisillon, en s’appuyant du bras droit sur la cage  toute prête à l’accueillir.

Ce transfert du nid à la cage illustre presque littéralement  une vielle chanson vendéenne :

« C’est un petit oiseau,   Isabeau,
c’est un petit oiseau, Isabeau
l’oiseau est trop volage
il pourrait s’envoler
prête-la-moi, ta cage
il pourrait s’envoler

L’oiseau fut pas dedans, bonnes gens (bis)
Qu’il commence à s’étendre
Prendre du mouvement,
Bonnes gens,
Prendre du mouvement

Pendant c’temps-là, la belle (bis)
Prend du réjouissement,
Bonnes gens
Prend du réjouissement … »

L’oiseau volage, folklore vendéen, cité par Marc Robine : « Anthologie de la chanson française. La tradition » Albin Michel. Paris. 1994.


 

O l’estroit élargir

Daniël Heinsius, Emblemata amatoria (1607/8)

O l'estroit elargir

La métaphore est  présente dans les livres d’emblèmes, mais avec une grande hypocrisie.

Le texte latin donne ici  un sens noble et général :

Cherchant les étendues, l’oiseau est capturé. Ainsi, nos liens
nous tiennent large, mais ne nous compriment pas moins.

Laxa petens capitur volucris: sic vincula làte
Nostra patent, arctè nec minus illa premunt.

Voir Emblèmes en ligne : http://emblems.let.uu.nl/he1608012.html

L’image rend visible l’ambiguïté du texte : la plainte « O l’estroit élargir » est censée concerner l’oiseau qui se trouve dans la cage (l’amoureux qui souhaiterait reprendre le large) ; mais ce que l’image nous montre, c’est un oiseau qui, encouragé par Cupidon, risque sa tête dans l’étroit vestibule, qui  mène à la cage spacieuse où il pourra se déployer.

Le double-sens de la devise est traduit par un double sens de circulation dans l’image : de l’intérieur vers l’extérieur de la cage, ou vice versa.


En France, la signification sexuelle de la cage et de l’oiseau ne fait pas de doute :

« Cage amoureuse : métaphore pour la nature d’une femme, cage où l’oiseau de l’homme prend ses ébats »
« En sa cage amoureuse où il prit passe-temps » Parnasse des Muses

Dictionnaire comique,satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial,Par Philibert Joseph LE ROUX,  Beringos, 1752

 

La cage dérobée

1753, Hallé, Collection particulière

La cage derobee ou le voleur adroit - Halle 1753La cage dérobée

Une Bergère qui flatte de la Main un jeune Berger - Hallé 1753Une Bergère qui flatte de la Main un jeune Berger

Dans ce charmant pendant de Hallé, une bergère dort, adossée à une botte de foin et à une palissade peu dissuasive et déjà quelque peu disjointe.  Un jeune berger passe le bras par-dessus, pour saisir la cage que la fille cache sous son jupon.

Dans un deuxième temps, la jeune fille se réveille sur le genou du garçon et, satisfaite de la prestation, lui caresse tendrement la joue.

On peut également présenter le pendant dans l’autre sens : la caresse comme préliminaire et la cage comme plat de résistance.


La cage dérobée ou Le voleur adroit - Vivant Denon d’après Hallé 1761 et 1763

La cage dérobée ou Le voleur adroit
Vivant Denon d’après Hallé, 1761 et 1763

 

Dans la gravure de Vivant Denon, la symbolique de la cage est complétée par celle de la quenouille traversant le panier.

 

La cage

Fragonard , vers 1760, 65,

The Norton Simon Foundation, Pasadena

Fragonard la cage

Le berger présente entre ses mains une blanche et fidèle colombe, qui aspire à rejoindre le nid brandi  haut  par la jeune bergère.

De l’autre main, celle-ci tient discrètement la corde qui déclenche le piège à oiseaux situé en contrebas : manière de signaler que, si la colombe n’est pas fidèle, des remplaçants sont faciles à trouver.

Les dénicheurs d’oiseaux (The Bird catchers)

Boucher, carton pour une tapisserie de Beauvais,

1748, Getty Museum, Los Angeles

Les denicheurs d'oiseaux Digital image courtesy of the Getty's Open Content Program.

Digital image courtesy of the Getty’s Open Content Program

Cette orgie pastorale contient deux chérubins, trois cages, quatre garçons, quatre oiseaux et cinq filles : c’est dire que les combinaisons possibles sont nombreuses, et devaient faire la joie des amateurs de scènes galantes.



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A l’extrême gauche, la corde tenue par un garçon fait allusion au piège que Fragonard nous montrait,  mais qu’il faut ici deviner.



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A l’extrême droite, symétriquement, un chérubin laisse voleter, en hors champ, un oiseau retenu par une ficelle.



Lus de gauche à droite, les quatre  oiseaux obéissent à une certaine  logique naturelle :

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d’abord on les embrasse…



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puis on les encourage…



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puis on s’amuse à leur faire étendre les ailes…



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…et pour finir  on les fourre dans la cage !


L’oiseau privé

Gravure de Debucourt, fin XVIIIème

L'oiseau privé Debucourt
Ici, la métaphore du piégeage, en se voulant plus directe, confine au grotesque :  une dame seule renversée devant un porche béant, agite une rose vers un oiseau qui fond droit sur elle, telle la flèche qu’aurait pu décocher la statue de Cupidon.

On comprend que l’oiseau surexcité, dédaignant la rose (comprenons les tétons dénudés) va s’engouffrer tête la première dans la cage.


Les deux cages ou La plus heureuse

Gravure d’après Lafrensen, fin XVIIIème

Les deux cages lavreince
Il se peut que deux cages se fassent concurrence, pour un seul oiseau à héberger.

Jean-François JANINET d'après Nicolas LAVREINCE LA COMPARAISON, 1786 Aquatinte
La comparaison
Aquatinte de Jean-François Janinet d’après Nicolas Lafrensen , 1786

Le thème émoustillant de la comparaison pouvait concerner d’autres appâts.

Alexandre CHAPONNIER (1753-1806) d apres Louis Léopold BOILLY LA COMPARAISON DES PETITS PIEDS Aquatinte

La comparaison des petits pieds
Aquatinte de Alexandre Chaponnier d’après Boilly, fin XVIIIème

A noter l‘amateur à genoux, cherchant à voir derrière la robe.

Ma chemise brûle

Fragonard, dessin, Louvre, Paris

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Restons dans le secret  des alcôves féminines, avec ce dessin très enlevé de Fragonard.

Nous sommes dans la chambre des filles. L’une d’elles a le feu au cul. Une compagne lui propose sa cruche, pour résoudre ce petit problème.

La solution définitive consisterait sans doute à faire descendre la cage à oiseaux que ces dames gardent près du plafond, suspendue par un système de poulies.


La Cage inaccessible

Boilly, fin XVIIIème, localisation inconnue

Boilly inaccessible cage
Le comique tient ici au fait que la cage est inaccessible pour des raisons différentes : ni le vieux libidineux, trop vieux, ni le petit enfant, trop petit, ne réussissent à remettre l’oiseau dans la cage que leur présente la mère, ouverte juste à la bonne hauteur.

Reste au vieux ses lorgnons et son livre ; et au jeune, à attendre d’être assez grand pour comprendre et pratiquer la métaphore – si possible avec une cage moins inaccessible que celle dont il est issu.

L’oiseau s’est envolé

Ferdinand de Braekeleer, 1849, Musée de l’Ermitage, Saint Petersbourg

1800s Ferdinand de Braekeleer. (Belgian artist, 1792-1883) The Bird Has Flown

Ce tableau réchauffe tardivement le symbolisme traditionnel hollandais, en forçant quelque peu sur la métaphore.

La fille grimpée sur la table agite un épi pour attirer l’oiseau et lui faire réintégrer sa cage. Le jeune frère retient le chat. Le père prend à témoin le spectateur : « Court toujours, qu’il va revenir ! » en désignant du pouce l’arrière-salle où un jeune homme – sans doute l’amoureux volage – conte déjà fleurette à l’autre soeur.


Les amatrices de colombes (Dove Fanciers)

Elizabeth Gardner Bouguereau, fin XIXème, Collection privée

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Avec une grande ingénuité, l’épouse américaine de Bouguereau nous montre ces deux demoiselles assez intimes pour mettre l’oiseau à la cage avec des mines pénétrées.


Le canari

Carte postale portugaise, début XXième

carte postale portugaise

En première instance, on constate que le canari vient de quitter sa cage et se dirige vers sa maîtresse, attiré par son pépiement.

En appel, on se rend compte que celle-ci n’est pas assise mais accroupie cuisses ouvertes : le siège et la cage figurent donc non pas le point de départ, mais la destination anatomique proposée au volatile.

Le toucan

Pinup de Gil Elvgren

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En rajoutant la cage – qui ne figure pas sur la photographie – l’illustrateur nous plonge dans des affres interprétatives  : le toucan, double symbole phallique, est en effet capable d’attaquer la dame  côté bec et la cage côté queue.

De plus,  l‘appareil photo complique la donne : car tout comme le nid de Lancret, c’est un endroit qui héberge un petit oiseau.

Moralité : les femmes qui veulent juste faire sortir ce petit oiseau risquent fort de devoir mettre en cage un oiseau de taille redoutable.

La cage à oiseaux : en sortir

9 novembre 2014

Présentée ouverte avec l’oiseau qui va ou qui vient de s’échapper, la cage  symbolise souvent  la défloration (voir L’oiseau envolé). Mais parfois, elle perd ce caractère irréversible et dramatique pour devenir, simplement, un lieu qui héberge un petit oiseau.

 

La Cage à Oiseau

Lancret, 1735, Alte Pinakothek, Munich

1735 The Bird Cage_Lancret

Lancret n’est pas un fanatique du symbolisme galant. Mais ici, les enfants tapis dans le taillis à droite suggèrent qu’il y a quelque chose à voir pour l’éducation de la jeunesse.

Effectivement, la fille de droite taquine l’oiseau  dans la cage que le berger-gentilhomme a posé sur sa cuisse, tandis que la fille de gauche, brandissant  la houlette, démontre l’effet qui peut en résulter.

Rappelons que la houlette est un « bâton de berger, muni à son extrémité d’une plaque de fer en forme de gouttière servant à jeter des mottes de terre ou des pierres aux moutons qui s’éloignent du troupeau. »

Cage et houlette  fonctionnent donc ici comme deux images de l’attribut viril, pris dans des états différents.


Le Pasteur Complaisant

Boucher, 1739, Hotel de Soubise, Paris

1739 Le Pasteur Complaisant_Boucher a
Complaisant certes, ce pasteur qui tend sa cage à   la bergère, afin qu’elle puisse en extraire l’oiseau pour en faire ce qu’il lui plaira.

La cage joue ici le rôle d’une braguette amovible et champêtre.


Nous allons suivre Boucher dans une autre scène bucolique,

avant de revenir à la cage proprement dite.

Le joueur de flageolet

Boucher, 1766, Collection particulière

Boucher Le-Joueur-De-Flageolet

Le flageolet frôle visuellement la couronne de fleur, tandis que la calebasse du berger entreprend le chapeau de la donzelle dont le pied, en se posant sur celui du garçon, concrétise ces métaphores.

Pour d’autres exemples de flageolets et de couronnes de fleurs chez Boucher, voir Pendants avec couple .


La Cage

Boucher, 1763,   musée Baron Gérard, Bayeux

Boucher La cage 1763

Tous ces préliminaires nous permettent d’identifier  la couronne vide, l’oiseau comme substitut du pipeau, et même le bout de rondin proche de copuler avec la cage ouverte. Bien que située physiquement derrière le garçon, celle-ci se situe métaphoriquement dans le camp de la fille, confrontant  sa béance  à la plénitude  encore intacte du panier.

Panier et cage fonctionnent plutôt ici comme deux images de l’attribut féminin, pris avant et après.


L’inventivité métaphorique et le plaisir du second degré   n’est pas l’apanage du seul XVIIIème siècle français. En voici un exemple frappant, qui établit par dessus les siècles et l’Atlantique une forme de continuité, entre la France rococo et l’Amérique des pinups.

Le petit oiseau va sortir

Vaughan Bass, vers 1950

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L’appareil photo, avatar moderne de la cage, est ici opéré par une pinup : elle se prépare à  actionner la poire pour déclencher la sortie du petit oiseau.

Premier gag  : celui-ci est en fait déjà sorti,  ridiculisé dans la  marionnette que tient du bout des ongles notre explosive photographe, pour faire sourire ses clients.

 Second gag : en levant la poire, elle relève involontairement sa jupe, se livrant elle même au ridicule.

Moralité : les femmes qui troussent la majesté virile des appareils à soufflet et des trépieds érectiles risquent fort, elles aussi,  de se retrouver troussées.

L’oiseau envolé

8 novembre 2014

Tout comme la boîte de Pandore,  la cage malencontreusement ouverte d’où l’oiseau va ou vient de s’envoler est  l’image d’une catastrophe, certes privée, mais  tout autant irréversible, qui menace les vraies jeunes filles.

L’oiseau envolé (The Escaped Bird)

Willem van Mieris, 1687, Kunsthalle, Hamburg

Willem_van_Mieris_-_The_Escaped_Bird

La fille jette un regard noir sur l’oiseau noir qui vient de s’échapper, après avoir mis en miettes un biscuit  rond sur la balustrade. Outre le gâchis, c’est  la trahison du compagnon favori qui met la fille en colère : elle lui avait  fait confiance en exposant son gâteau en plein air, il en profite pour prendre le large après trois coups de bec.

On comprend bien sûr qu’il ne s’agit pas que d’un bec : le fût de la colonne, l’église phallique à l’arrière-plan, nous  l’indiquent clairement : de même que la tige pointue censée servir de système de fermeture, qui désigne le ventre de la fille.



Reperire, perire est

Emblème tiré de Jacob Cats, Proteus (1618)

Reperire, perire est

Le thème était bien connu, popularisé par les livres d’emblèmes. La devise « Découvrir, c’est périr » est expliquée par  le texte et par l’image  :

« La boîte a été ouverte, l’oiseau s’est enfui. Oh Virginité, fleur fragile qui nous échappe si facilement. »
« De doos was op-ghedaen, de voghel was ontvloghen. Ach Maeghdoms, meeps gewas! dat ons soo licht ontglijt. »

Voir http://emblems.let.uu.nl/c161820.html



Enfants jouant devant un groupe d’Hercule

Adriaen van der Werff, 1687 , Alte Pinakothek, Munich

Adriaen van der Werff 1687 Children Playing before a Hercules Group Alte Pinakothek, Munich

Ce tableau charmant et complexe est,  en fait, une leçon de morale qui dénonce le Vice et exalte la Vertu. Nous suivons ici l’analyse de E. de Jongh, 2008, « Tot lering en vermaak Betekenissen van Hollandse genrevoorstellingen uit dezeventiende eeuw » http://www.dbnl.org/tekst/jong076totl01_01/colofon.htm


Le groupe de droite

A l’arrière plan, à droite, une jeune fille assise dessine le paysage, en suivant les conseils du jeune homme debout à côté d’elle.


Le groupe de gauche

A gauche, une autre jeune fille tient un rouleau de papier à dessin, et un homme contemple la tête d’une statue : ce dernier thème étant repris d’un tableau  moins ambitieux, dont le thème est l’enseignement des arts par les Antiques.



Adriaen van der Werff 1680 Atelier du sculpteur Louvre

L’Atelier du sculpteur ou Allégorie sur l’éducation de la jeunesse,
Adriaen van der Werff, vers 1680, Louvre, Paris

Au centre, le jeune artiste au chapeau emplumé, au costume bleu et à l’épaule dénudée, vient d’abandonner la vie de futilité que dénoncent ses habits : dans une sorte d’extase,  il découvre la Beauté Idéale de la sculpture antique – l’immense Gladiateur Borghèse –  « sous l’égide de la petite Muse de la musique Euterpe, divinité inspiratrice mais aussi protectrice de l’éducation artistique » (notice du Musée)


 

Le groupe central

Adriaen van der Werff

Dans la composition complète, le jeune artiste qui levait les yeux vers l’Idéal s’est scindé en deux enfants qui baissent leur regard  vers le futile : l’épaule dénudée est allée  à une très jeune  fille, fort intéressée par l’oiseau qui pointe sa tête à la porte de la cage ; tandis que le costume bleu et le chapeau à plumes ont échu à un jeune blondinet, qui désigne l’oiseau du doigt en tenant, sous son autre main, une tortue.


La vertu en danger

La tortue pourrait symboliser la paresse de ces enfants qui laissent traîner par terre leurs cartons à dessin et perdent leur temps en futilités, au lieu de se passionner pour l’Antique. Mais, en pointant sa tête hors de sa carapace, elle constitue surtout l’antithèse de l’oiseau et de la cage : la prudence contre l’insouciance, la clôture contre l’ouverture.



Venus Medicis dite pudica
La tête désolée de la Vénus Pudica – exemple classique de la Chasteté, est d’ailleurs posée juste sous la cage en signe de désapprobation. Nous sommes donc bien  ici dans le symbolisme  de la cage ouverte et de la virginité menacée.


Le chat

Adriaen van der Werff chat
Car si un  chat est bien présent –  dans les bras du troisième enfant en chapeau à plume – il n’émarge ici à aucun symbolisme sexuel (voir Le chat et l’oiseau) et ne s’intéresse pas du tout à l’oiseau : plus sage que ses maîtres, il fixe  le spectateur comme pour le prendre à témoin de ces gamineries qui menacent de dégénérer.


L’index

 Adriaen van der Werff sangL’enfant debout qui pose son index sur sa bouche ne fait pas partie de la bande des trois paresseux : c’est un jeune artiste qui tente de les ramener au silence, et à la sagesse.

Mais l’index ne fait pas seulement le signe d’Harpocrate : il désigne aussi l’Hercule Vertueux qui, au-dessus, brandit sa massue contre le Vice.

 

Massue qui, compte-tenu des traînées sanguinolentes qui dégoulinent le long du socle, ne peut manquer d’évoquer un autre  instrument et un autre saignement.





















L’Oiseau échappé

Nicolas Lancret, début XVIIIème, Museum of Fine Arts, Boston

Lancret Oiseau echappe

Dans une discrète chorégraphie, le négrillon imite les gestes de la dame : de la main gauche il montre la cage, elle pince sa robe pour signifier, à l’époque des robes à panier…

Les contemporaines - Rétif de la Bretonne(1780)

Illustration pour « Les contemporaines » – Rétif de la Bretonne, 1780

…l’analogie entre ces deux contenants.



Lancret Oiseau echappe mains droites
Et tandis qu’elle présente sa main droite vers le haut en signe de disparition, il fait voleter  la sienne  en guise de potentielle consolation.


 

Fille avec une cage à oiseaux assise sur un lit

Schall, fin XVIIIème, Victoria and Albert Museum

Schall Girl with a Birdcage Seated on a Bed Victoria and Albert Museum

Ici le thème de la cage béante se combine avec un lit défait, un coffre ouvert,  un sac jeté à terre, une boîte en carton défoncée.

Le coupable de tout ce désordre ? Sans nul doute le pelochon, en visible détumescence.


L’oiseau perdu (The lost bird)

Charles Chaplin,  Bowes Museum,Barnard Castle,County Durham, England

Charles Chaplin the-lost-bird

Reprise du même thème : debout et en plus digne.


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Il est libre
Dessin de Jean Jacques Lequeu, 1798-99 (Gallica)

Dans son extraordinaire style érotico-néoclassique, Lequeu développe la métaphore avec cet oiseau du paradis phallique qui s’échappe d’un sombre conduit, tandis que quatre pleureuses se lamentent autour d’une inscription en grec de fantaisie.

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L’oiseau en cage (The Caged Bird)

John Byam Liston Shaw, 1907

1907 John Byam Liston Shaw The Caged Bird

En conclusion de cette série, revenons  à une scène en plein air. A l’inverse de la jeune fille courroucée de Van Mieris, celle-ci suit avec émotion l’envolée de l’oiseau  qu’elle vient de libérer de sa cage, dans les meilleures intentions.

L’ingénue ne remarque pas, derrière elle, les formes oblongues des buis taillés qui  vont lui tenir compagnie désormais.



La cage vide

François-Martin Kavel, début XXème, Collection privée


martin_kavel

Jeune femme en déshabillé

The Empty Birdcage by Martin-Kavel,

La cage vide

 Plutôt spécialiste des poitrines chastement dénudées, il arrive que Kavel rhabille ses jeunes filles : celle-ci ne semble pas si désolée de la perte de son oiseau. Dans une mise en scène particulièrement hypocrite, elle titille d’une main le globe suggestif de la cage, tandis que l’autre main plane devant le « bouton de rose » opportunément suggéré par les fleurs  sur la table.


Une démonstration de roses mieux placées…

john white alexander

Onteora, John White Alexander, 1912


La cage ouverte

Icart, vers 1930

Louis Icart La cage ouverte

En plaçant la cage au bon endroit, Icart nous suggère que d’autres oiseaux viendront rapidement remplacer celui qui vient de s’envoler.