1 Les Objets de Melencolia I

1.1 Un point de méthode

27 décembre 2015

Melencolia I

Dürer, 1514

Durer Melecolia I 1514

Désordre organisé ou ordre désorganisé ? La surabondance d’objets déconcerte et aiguillonne l’intuition. Saturé d’informations, notre regard se fait inquisiteur et suspecte une histoire sous le brouillage.

Les objets majeurs que sont le carré magique, la sphère et le polyèdre  exigeront chacun une étude détaillée.

Les autres, posés à des emplacements secondaires, semblent servir de bouche-trous. Souvent, on les passe sous silence dans les analyses : soit parce qu’il sont trop banals (marteau, tenaille), soit parce qu’on ne les reconnait plus (l’encrier, l’équerre).


Si l’on cherche à classifier cette profusion d’après l’emplacement, trois  groupes semblent se dégager :

  • les outils posés en désordre sur le sol (tenaille, marteau, scie, rabot, clous). Auxquels il faut ajouter les instruments de tracé (compas, équerre, règle, encrier)  qui se trouvent répartis un peu partout ; ainsi que le creuset, posé sur la margelle ;
  • les instruments suspendus au mur, chacun accroché à  son piton (balance, sablier, cadran solaire, cloche) ;
  • les deux objets attachés au corps même de Melencolia (les bourses, les clés).

Faut-il aussi regrouper les objets d’après leur utilisation pratique ? Des couples se dégagent rapidement :

  • le rabot va avec l’équerre pour dresser une planche,la scie avec la règle pour la découper ;l’encrier va avec le livre,
  • le creuset avec les pincettes ;
  • à la rigueur, les bourses complètent la balance en lui donnant quelque chose à peser ;
  • la cloche complète le sablier en sonnant l’heure qu’il nous donne.

 

Mais aux clous, faut-il associer le marteau, les tenailles ou les deux ? Enfin, un objet reste solitaire : le trousseau de clés n’a pas trouvé de serrures.


Ou bien faut-il associer les objets selon leur signification symbolique ? Aucun n’est neutre pour notre imaginaire, tous sont porteurs d’un riche champ de force. Il nous manque le mode d’emploi, le guide de lecture qui nous éviterait  de nous perdre dans leurs innombrables résonances.

La situation dans laquelle Dürer place le spectateur est somme toute  plus inconfortable que celle du policier devant une scène de crime. Ici, il ne s’agit pas de faire parler les indices :

il s’agit de les faire taire, de limiter le bavardage infini de tous à propos de tout.

Et pire, nous ne savons même pas si un crime a vraiment eu lieu, s’il y a réellement une histoire à élucider : tout ce désordre n’est peut être, en définitive, que du désordre.

Avant de nous livrer aux jeux et périls des interprétations, nous allons profiter de la précision graphique exceptionnelle de Dürer pour extorquer à ces objets, souvent négligés, quelques vérités factuelles. [1]

Références :

1.2 Astronomie, Astrologie

27 décembre 2015

A la recherche d’une explication unifiante, les chercheurs ont exploré très tôt la piste astronomique, voire astrologique.

Dürer et l’astronomie

450px-Albrecht-Dürer-Haus_03
Nüremberg était une des capitales de cette science  depuis que le célèbre astonome Regiomontanus y avait installé, en 1471, l’un des tous premiers observatoires d’Europe. Le maître de Dürer, Michael Wolgemut, a illustré plusieurs publications de Regiomontanus. De plus, en 1509, Dürer devenu célèbre et riche, acquiert la maison de Regiomontanus, sa bibliothèque, et la plate-forme d’observations  aménagée sur le pignon sud par le précédent propriétaire, l’astronome Bernard Walther. [1] p 132 et ss

En 1515, en collaboration avec son ami le cartographe Stabius, Dürer réalisera les deux premières cartes du ciel imprimées en Europe.

Le bâtiment de Melencolia I : un observatoire astronomique ?

tycho-brahe-uraniborgUraniborg, observatoire de Tycho Brahé

Le bâtiment pourrait-il être la base d’un observatoire astronomique, situé en hauteur, près de la mer  (comme le sera, soixante ans plus tard, celui de Tycho Brahé sur l’île de Ven ?). Le sablier fixé dans le mur (pour les mesures nocturnes) complèterait alors le cadran solaire (pour les mesures diurnes). Le carré magique gravé dans le mur va également dans le sens d’un bâtiment exceptionnel, dédié à la résolution de mystères numériques.


L’astre : une comète ?

Melencolia_Arc_en_ciel

Les comètes sont connues depuis l’Antiquité. En tant que phénomènes erratiques, Aristote les considérait comme faisant partie du monde sublunaire, soumis aux changements, et non au domaine immuable des objets célestes.

En 1472, Régiomontanus avait observé une comète à Nuremberg, et fondé l’étude scientifique de ces objets.


Inondation
Panofsky  relie l’astre de la gravure avec la ville en bord de mer, et  rappelle que

« Saturne – et en particulier les comètes qui lui lui sont associées, était rendu responsable des marées hautes et des inondations. Et l’on peut affirmer en toute confiance qu’une comète qui apparait dans une image de la Melancolie ne peut être qu’une comète de Saturne » Klibansky, Panofsky et Saxl [2]

Le fait qu’elle soit visible impose que la scène est nocturne. Mais pourquoi a-t-elle deux queues, et produit-elle ce rayonnement expansif ?

Il est vrai qu’à l’époque de Dürer, l’étude des comètes était balbutiante. Il faudra attendre Apianus en 1532 pour comprendre que la queue est unique est toujours orientée à l’inverse du soleil : on ne peut donc pas en tirer argument ici pour déterminer la position de celui-ci.

Echappant à toute prévision,  la comète  constitue un phénomène éminemment déceptif, qui peut ainsi trouver sa place dans le climat de la gravure.


L’astre : une  météorite ?

A la différence de la comète, une météorite peut être visible le jour, pourvu  qu’elle soit de taille suffisamment importante (on la nomme alors « bolide »). La chute de la météorite d’Ensisheim, qui a fortement impressionné le jeune Dürer, s’est produite le 7 novembre 1492 vers 11h30 locale (le morceau de 55 kg  qui subsiste de cette météorite géante est toujours exposé dans le village). Les érudits se sont écharpé sur la question de savoir si Dürer avait ou pas été témoin oculaire de l’événement. En tout cas il se trouvait à Bâle à cette période, à une vingtaine de kilomètres du point de chute, et on a retrouvé en 1957, au dos d’un autre tableau, une scène qui ressemble fort à un souvenir.  [1], p 135 et  [3]

Albrecht_durer_heavenly_body_in_the_night_sky
Verso du Saint Jérôme au désert,

Dürer, peint à Venise vers 1494, National Gallery, Londres

Le poème de Sébastien Brandt consacré à ce prodige « précise même que, tombée en biais, elle pourrait provenir de Saturne. » C.Makowski [10] p 37

Certains avancent que la météorite figure deux fois dans la gravure : une fois dans l’air et une fois sur terre, sous forme du polyèdre posé sur la margelle [4].

« Lors de sa chute, la météorite d’Ensisheim avait une forme en delta, comme l’ont constaté tous les témoins. Le delta représente la moitié d’un losange qui peut, en langage savant se dire un « rhombe », d’où le rhomboèdre (volume dont toutes les faces sont des losanges). Ce qui est le cas pour le rhomboèdre gravé par Dürer dans Melencolia I, même si, pour des raisons esthétiques évidentes, Durer a mélangé plusiuers rhombes de taille différentes en les tronquant puis en les rassemblant en un seul polyèdre » [10]  p 50

Nous verrons dans 4 La question du Polyèdre  combien cette interprétation est réductrice par rapport aux intentions de Dürer : il n’y a qu’un seul rhombe de taille unique, et le polyèdre est un exercice brillant de géométrie dans l’espace.

Reste qu’en tant qu’annonciatrice de grands bouleversements, la météorite s’accorde avec l’âme pessimiste du Mélancolique.


L’échelle

Melencolia_Echelle
Durer Astronome 1500
L’astronome, Dürer, 1500

 

En contraste avec l’astre erratique, les sept barreaux de l’Echelle peuvent être interprétés comme une référence à l’étagement régulier des sept Planètes, illustré dans cette gravure de 1500. Les planètes sont dans l’ordre de Ptolémée, de la plus proche à la plus éloignée de la Terre : Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne.

Le symbole de la Lune est manquant : soit parce qu’elle est déjà  présente dans le ciel, soit plus vraisemblablement, par confusion humoristique avec le séant du Savant.

Cependant, à l’époque de Dürer bien d’autres  associations au nombre sept sont envisageables : les sept Arts Libéraux, les sept Jours de la Semaine, les sept Etoiles de l’Apocalyse, les sept Métaux…


La sphère

Melencolia_Sphere
Constellations of the northern and southern skies, Albrecht Durer  1515 Nuremberg Ptolemee
Ptolémée
carte du ciel de 1515

Dans sa carte du ciel de 1515, Dürer représente quatre astronomes célèbres, l’un avec un compas, l’autre avec un livre, et tous avec un globe orné d’étoiles.

La sphère opaque et vide de Melencolia pourrait alors être vue également comme un objet déceptif, un globe brut privé de ses étoiles.


Le compas, le livre

Melencolia_Compas_Livre

Le compas et le livre sont des attributs classiques de l’Astronome  (qui mesure les positions angulaires et les compare avec les tables). Mais le compas est aussi l’attribut des Géomètres et surtout du premier dans ces deux catégories de savants, Dieu lui-même, Créateur du Ciel et de la Terre.

Le livre est lui-aussi un symbole des plus polyvalents.


Le cadran solaire

Melencolia_Cadran Solaire

L’aiguille est dans un plan à peu près perpendiculaire au mur : il s’agit donc d’un cadran solaire « méridional« , autrement dit placé sur un mur situé plein Sud. Dans un tel cadran, l’aiguille pointe vers l’Etoile Polaire, autrement dit le Nord géographique : l’angle de l’aiguille est d’environ 40°, ce qui est la bonne inclinaison à la latitude de Nüremberg (50°).

Reste que sa taille en fait un instrument bien sommaire pour des mesures précises.


L’équerre

Wolgemuth Astronome 1492L’astronome

Gravure de M.Wolgemuth, 1492 [5]

Cette gravure du maître de Dürer montre un compas, une équerre de type habituel, une règle, un astrolabe, et en bas à droite, un instrument qui ressemble énormément à celui de Melencolia I.

Melancolie_equerre_lignes
Melancolie_equerre_wolgemuth

Même profil pour la base moulurée, même forme allongée. Le trou de suspension est quadrilobé et situé à la base (au lieu d’être au bout).

Cet instrument semble être unique en son genre, on ne le retrouve dans aucun autre illustration d’astronomie de l’époque. Il semble que les « marches »  obéissent à une progression arithmétique.

L’avantage d’une telle équerre était qu’on pouvait la faire glisser le long de la règle en profitant de l’épaulement de la base. Peut être s’agissait-il d’une sorte de gabarit, permettant d’évaluer, dans la nuit, des rapports de distance simples, afin de repérer facilement une étoile à partir d’autres (par exemple, pour trouver la polaire, prolonger de 5 longueurs la base de la Grande Ourse).

La découpe beaucoup plus simple  de l’équerre de Melancolia I l’apparente  bien plus à un outil de menuisier (nous verrons de nombreux exemples dans 1.4 Outils d’artisan).

La meule

D’après de Haas (1951) Dürer aurait conçu Melencolia l comme un monument symbolique à  Johannes Müller (Meunier), à savoir l’astronome et mathématicien Johannes Müller de Königsberg  Franken (Regiomontanus),  [1] p 132

Sans commentaires.


L’arc en ciel (solaire)

Melencolia_Arc_en_ciel

Même s’il se produit dans le ciel, l’arc-en-ciel, phénomène fugace, a toujours été compris  comme faisant partie de la sphère sublunaire, donc hors des objets d’études de l’astronome : la sphère immuable des Fixes.

De plus,  sa présence pose de nombreux problèmes aux tenant d’une lecture scientifique de la gravure : d’abord, son envergure est trop petite : il devrait embrasser une plus grande partie de l’horizon. Ensuite,  puisqu’il est situé en arrière-plan, le soleil devrait être positionné derrière le spectateur (ce qui est cohérent avec le cadran solaire placé au Sud). En revanche, d’après  les ombres, notamment celle du sablier (qui correspond à une hauteur de 60° au moins), il se trouve en haut à droite : ce qui est cohérent avec la position du soleil à la latitude de Nuremberg, aux environs du solstice d’été, à midi.

Mais dans ce cas, comment expliquer la présence de la chauve-souris ?


L’arc en ciel (lunaire)

Pour éviter ces difficultés,  on suppose que toute la scène est nocturne, et qu’il s’agit d’un arc-en-ciel lunaire : phénomène rare mais réel.

Le problème étant qu’il se produit lorsque la lune est basse (en dessous de 42°), ce qui est incohérent avec l’ombre du sablier.


Voyons maintenant ce que donne un approche selon ce que nous qualifions  aujourd’hui d’astrologie, sachant que du temps de Dürer la distinction n’existait guère.

Le carré magique, talisman de Jupiter

Agrippa p149

Agrippa , Carrés de Saturne et de  Jupiter, 1533, [6]

Dans le « De occulta philosophia », Agrippa présente des carrés magiques d’ordre croissant, associés aux différentes planètes. Le carré magique de quatre est le talisman associé à la planète Jupiter. Agrippa préconise de le porter afin de contrecarrer l’influence mélancolique de Saturne.

Cependant, si  la raison d’être du  Carré Magique était d’illustrer la Mélancolie par un talisman, pourquoi Dürer a-t-il choisi celui de la Planète qui la contrecarre, plutôt que celui de la Planète  qui l’inspire ? Le pauvre carré d’ordre trois de Saturne avait  il est vrai moins de prestige, et ouvrait moins de possibilités combinatoires.


La Vierge, la Balance

Constellations of the northern and southern skies, Albrecht Durer  1515 Nuremberg Vierge Balance

La Vierge et la Balance. Carte du ciel de 1515

Il y a dans Melencolia I deux éléments évoquant les signes du Zodiaque : la Balance, mais aussi l’Ange  : dans la carte de 1515, Dürer représente la Vierge comme une femme ailée, debout et vêtue d’une longue robe. Mais seule la Balance a retenu l’attention  des spécialistes.


Saturne, la  Balance et Jupiter

Saturne_Balance_Jupiter
Si l’on considère que Saturne est suggéré par la comète et Jupiter par  le carré magique (manière plausible de représenter les Planètes autrement que par un personnage mythologique), alors leur positionnement évoque l’idée d’un événement céleste remarquable :

la conjonction de Saturne  et de Jupiter dans le signe de la Balance.


La conjonction de 1484

Les conjonctions planétaires étaient très suivies, commentées et illustrées, car elles annonçaient des événements considérables.

durer Le Syphilitique 1496
Le syphilitique, Dürer, 1496

Dans cette gravure dédiée à la grande conjonction de 1484, on voit le soleil, la lune et quatre planètes (représentées par de petites étoiles) en conjonction dans le Scorpion, tandis que Mars est en Bélier : configuration néfaste à laquelle on attribuait l’irruption de la syphilis [7]


Autres conjonctions

Johannes Stabius’s Pronosticon (1503)
Illustration du Pronosticon de Johannes Stabius (1503)

La gravure illustre la conjonction de 1503-1504 et montre la Terre soumise aux influences combinée des Planètes, avec Saturne et Jupiter ensemble entre le Cancer et le Lion.

La conjonction Saturne-Jupiter suivante surviendra vingt ans plus tard, en 1524. Mais du temps de Dürer, aucune n’aura lieu dans le signe de la  Balance.

En 1514 en revanche, aucune conjontion : bien au contraire, les deux  planètes étaient en opposition ! [1],  p 146


Un carré mirobolant

MacKinnon a trouvé néanmoins un événement astronomique à se mettre sous la dent [8]. Il a fait les hypothèses que :

  • la ligne du bas du carré donne non seulement l’année, mais la date complète : 4 janvier 1514   ;
  • le cadran solaire l’ heure : l’aiguille se situe entre trois et quatre heures du matin ;
  • le sablier,  à moitié vide, donne bien sûr les minutes : soit 3h30 du matin.

Il  a ensuite  calculé l’état du ciel à Nuremberg, à cette date et à cette heure précise. Et miracle : il se trouve que Jupiter se couche à l’Ouest à 2h30, laissant le ciel sans planète.  A  2h44, Saturne se lève à l’Est dans le signe de la Balance, suivi par Mars à 4h08. A 3h30, nous sommes donc quasiment au milieu de cette « nuit mélancolique », où Saturne est seul dans le ciel.

Les objections logiques

  1. Dans la gravure, l’aiguille du cadran solaire n’a pas d’ombre, même lunaire : considérer que c’est l’aiguille elle-même qui en donne l’heure est quelque peu parachuté.
  2. L’astre est en train de tomber  : drôle de manière de symboliser le lever de Saturne.
  3. La date pourrait être aussi bien le 1 avril 1514. MacKinnon n’en parle pas (peut-être l’état du ciel ce jour-là collait-il moins bien). De plus, le fait que Saturne rencontre Mars dans la Balance est un évènement rare. C’est donc une coïncidence remarquable que le seul carré magique symétrique disponible pour 1514  révèle, en plus, la date d’un événement astronomique sophistiqué [9].
  4. Si le 4 et le 1 étaient des chiffres ordinaires, le fait de les lire comme un quantième serait plausible. Mais il se trouve que ce sont surtout les initiales de Albrecht Dürer. Il devient vraiment magique que ce carré soit, en plus,  capable de nous donner l’identité de l’observateur.


Les objections historiques

Dürer avait-il les moyens de connaître l’état du ciel aussi précisément ? MacKinnon suppose qu’il a pu consulter les tables de Regiomontanus.

Mais la démolition la plus implacable est administrée par Weitzel :

« Du temps de Dürer, c’est la conjonction Saturne-Jupiter qui était remarquable. Jupiter devait repousser l’influence de Saturne et c’est pour les dates de ces conjonctions que les prévisions étaient établies. Les conjonctions Saturne-Mars n’étaient pas sujettes à interprétation : on n’en trouve pas de traces écrites ni illustrées. Si Dürer avait souhaité le faire, c’est le carré magique 5X5 de Mars qu’il aurait représenté, au lieu de celui de Jupiter ».  Weitzel, p 147

Agrippa p150
Agrippa , Carré magique de Mars, 1533, [6]


Il faut toute l’honnêteté de Weitzel,  après avoir lu tous les auteurs, calculé toutes les conjonctions  et synthétisé l’ensemble en 43 pages bien tassées, pour conclure qu’au final, il n’y a pas grand chose à conclure :

« Enfant de son temps, l’astrologie l’a toujours intéressé, mais dans Melencolia I il n’avance pas d’un pas dans la direction des gravures astrologiques. Au mieux fait-il allusion à la conjonction Saturne-Jupiter dans le signe de la Balance, mais sans en faire une configuration réelle d’astres qu’il aurait observée de son vivant ; et on ne peut pas en faire le thème central de la gravure.  » [1]  p 147

 

Astro_schema_synthese
Les trois objets en vert sont les plus étudiés par les interprétations astro. Ceux en bleu sont des objets polyvalents, où ayant un rapport très indirect. Ceux en orange posent plutôt problème.

Au terme de toutes ces savantes études, il n’y a finalement que la comète/météorite qui reste comme une référence indiscutable à l’Astronomie, et nous avons vu toutes les difficultés qu’elle pose dans une lecture purement scientifique. Avec son astre imprévisible, sa sphère opaque, son cadran solaire miniature et sans ombre, la gravure pourrait passer, dans le meilleur des cas, non pas comme une exaltation de cette science, mais comme une illustration de ses  limites.



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Etude pour Melencolia I, London, British Library, Sloane 5229 fol. 60

En outre, aucun instrument strictement scientifique ne figure dans la gravure : Dürer a même renoncé à l’idée de l’Angelot tenant un niveau et un cadran, qu’on trouve dans cette étude. En évacuant toute référence directement reconnaissable il semble plutôt que l’auteur a tout fait pour que, malgré son astre spectaculaire,  Melencolia I ne soit pas confondue avec une banale illustration de Prognostication, ni même avec une évocation de l’Astronomie.


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L’Astronomie
Hans Sebald Beham, dessin, musée de Lille

A contrario, lorsque Hans Sebald Beham reprendra de Dürer le sablier, le compas, la règle et un dodécaèdre pour illustrer l’Astronomie, il aura bien soin de quadriller ses sphères et de rajouter le soleil, la lune et une étoile, pour rendre l’image compréhensible à tous.


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Tableau synthétique des hypothèses

Nous avons commencé par évacuer  les interprétations astronomiques et astrologiques, parce qu’elles sont l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire avec quelqu’un de l’envergure de Dürer –  à la fois artiste d’une habileté démoniaque, astrographe expert , géomètre novateur, et ami des plus grands esprits de son temps.

Même en les habillant de doctes recherches,  il est tout à fait simpliste d’espérer qu’une ou deux idées banales vont épuiser ce qui est à la fois un sommet de l’art de graver  et une Somme délibérément universelle.  En plaquant sur cette complexité une théorie toute faite, en forçant quelques éléments choisis à tenir le discours qui nous arrange, on condamne au silence tous les autres : or  c’est seulement en écoutant le murmure de cette communauté d’objets, prise dans son ensemble, que quelques pistes plus riches vont surgir.

Références :
[1] Weitzel Zu den Himmelsphänomenen auf A. Dürers Stich Melencolia I , Sudhoffs Archiv, Bd. 93, H. 2 (2009) http://www.jstor.org/stable/20778407
[3] Enquête scientifique et historique sur la météorite : Ursula B Marvin, The meteorite of Ensisheim – 1492 to 1992
http://adsabs.harvard.edu/full/1992Metic..27…28M
[5] Peter-Klaus Schuster, Melencolia I, Dürer Denkbild, Berlin, 1991, fig 35
[6] De Occulta Philosophia, Agrippa von Nettesheim, 1533. http://www.loc.gov/item/20007812/
[8] MacKinnon, The Mathematical Gazette, Vol 77, N° 479, July 1993, p 212
[9] Comme la somme de la ligne fait 34, il n’y a que le 3 février et le 2 mars qui étaient également disponibles. Or s’il existe bien un carré magique correspondant (N°385 de Frenicle), il n’est pas symétrique :
2  12  7  13
15  5  10  4
14  8  11   1
  3  9   6  16
[10] Mélancolie(s), Claude Makowski, 2012

1.3 Ingrédients pour une Apocalypse

27 décembre 2015

Scoop ! Voici une théorie plaquée totalement orginale [1], qui part du principe qu’une des séries de gravures les plus célèbres de Dürer, l’Apocalyse de 1497-98, aurait pu produire quelques échos dans Melencolia I. Car cette série comporte quinze images, plus celle du frontispice, soit le nombre de cases du Carré Magique.

Nous avons en avons retenu huit, qui nous donneront l’occasion d’étudier plus en détail deux objets peu commentés : l’encrier et la meule.

Commençons la série par son début [2]

1 Le Martyre de saint Jean l’Evangéliste

 


Apocalypse_01_Chaudron
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Melencolia_creuset

Selon la tradition, saint Jean aurait été torturé à Rome, sous l’empereur Domitien, et plongé dans une cuve d’huile bouillante.


sb-line

4 Saint Jean appelé aux Cieux

 


Apocalypse_04_Nombre7
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Melencolia_Echelle

 

Celui qui était assis avait l’aspect d’une pierre de jaspe et de sardoine; et le trône était environné d’un arc-en-ciel semblable à de l’émeraude.
(Apocalypse, IV, 3).

« …un Agneau, comme égorgé, portant sept cornes et sept yeux, qui sont les sept esprits de Dieu en mission pour toute la terre (Apocalypse, V, 1-8).

En plus de l’Agneau, la gravure montre le Livre avec les sept Sceaux et les  sept Chandeliers. Plus loin, par ordre d’apparition dans le texte, on trouvera sept Etoiles, un Dragon et une Bête avec  sept Têtes, sept Trompettes, sept Coupes.

Rappelons aussi l’expression très énigmatique  « un temps, des temps, et la moitié d’un temps » [3], que certains ont rapproché de la série 2, 4, 1 des barreaux de l’Echelle (deux barreaux cachés, quatre visibles, un caché).
.


sb-line

5 Les Quatre Cavaliers

 

Apocalypse_05 Balance

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« Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval noir; celui qui le montait tenait à la main une balance. »
(Apocalypse, VI, 1-8)


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8 Les Sept Sonneries de trompettes des Anges

 

Apocalypse_08_Etoile

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« Le troisième ange sonna de la trompette : il chut du ciel une grande étoile qui flambait comme une torche, elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources. Cette étoile s’appelle l »Absinthe«  (Apocalypse VIII, 1-13)


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En aparté : l’encrier et le gallemard

Le gallemard était un étui portatif servant à mettre les plumes, le canif… et qui était rattaché par un ruban à un encrier. Variante angevine de l’ancien français calemart (1471), reflet du latin. calamarium : « luy voyant son escritoire pendu à sa ceinture … et ainsy qu’il eust ouvert son gallemard, que l’on appelloit ainsi jadis ». Brantôme, tome II, p. 334)


Durer Melencolia encrier 1
Encrier, Dürer, Melencolia I
 Durer Apocalypse encrier 2Encrier, Dürer, Frontispice de l’Apocalypse (détail)Cliquer pour voir l’ensemble

Très astucieusement, le même ruban solidarise le plumier et  son couvercle, puis se divise en deux pour traverser le couvercle de l’encrier, puis l’encrier. A noter que l’encrier de Melencolia I est un modèle de luxe, et que le couvercle du gallemard est orné d’une étoile.  Ce détail s’expliquera plus tard (7.4 La Machine Alchimique).


Piero di Cosimo Visitation with Saint Nicholas and Saint Anthony Abbot 1489-90 detail St AntonyVisitation avec Saint Nicolas et Saint Antoine Abbé (détail)
Piero di Cosimo, 1489-90, National Gallery, Londres

 

Parfois le gallemard comportait plusieurs compartiments internes.


This is late 15th early 16th c. writing kitEncrier et son gallemard (reconstitution moderne)

L’encrier de Melencolia I, coupé  par le bord gauche de la gravure, a été parfois mal identifié : on y a vu une lampe à huile, un encensoir ou une boîte à parfums.

Antique Plumb Bob from the Sindelar Tool Museum & Education CenterFils à plomb avec entretoise

 

De manière plus sérieuse, certains ont envisagé qu’il puisse s’agir d’un fil à plomb accompagné de l’entretoise qui permettait de le présenter à la bonne distance du mur [3a]



Une interprétation récente [4] a réussi l’exploit de  désolidariser les deux objets :

« Les tubes à courrier, semblables à ceux encore utilisés par la Poste, servaient au temps de Dürer a transporter les documents importants et la correspondance secrète. L’objet à côté du tube à courrier a été confondu avec un encrier, alors qu’il s’agit d’un brûle-parfums« .


sb-line

10 Saint Jean dévorant le Livre

 

 

Apocalypse 10 Arc en ciel
Apocalypse_10 Encrier

 

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« Je vis un autre ange puissant, qui descendait du ciel, enveloppé d’une nuée; au-dessus de sa tête était l’arc-en-ciel, et son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu. Il tenait dans sa main un petit livre ouvert. Il posa son pied droit sur la mer, et son pied gauche sur la terre«  (Apocalypse X, 1-2)

 

Melencolia_Arc_en_ciel
Melencolia_Encrier

Nous sommes ici très proche de Melencolia I :

  • l’ange couronné d’un arc-en-ciel enjambe le ciel et la terre ;
  • l’encrier de Saint Jean surplombe la mer.

 


sb-line

11 La Femme vêtue de soleil et le Dragon à sept têtes

 

Apocalypse_11_Femme

Cliquer pour voir l’ensemble

Voici une Femme Ailée qui peut en rappeler une autre…


sb-line

12 La Grande Prostituée de Babylone

 

<

Apocalypse_15 Meule
Melencolia_Meule

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« Un Ange puissant prit alors une pierre, comme une grosse meule, et la jeta dans la mer en disant : « Ainsi, d’un coup, on jettera Babylone, la grande cité, on ne la verra jamais plus. » (Apocalypse, XVIII, 21)

Le tambour cylindrique appuyé contre le mur est certes une meule : dans son cas, une analyse serrée va s’avérer particulièrement fructueuse.


Un moulin et sa meule ?

The Wire-drawing Mill 1489 Staatliche Museen, Berlin

Le Moulin à tréfiler
Dürer, 1489, Staatliche Museen, Berlin [7]

On trouve souvent de vieilles meules posées, en guise d’enseigne, contre le mur d’un moulin.

La meule désigne-t-elle la bâtisse de Melencolia I comme étant  un moulin ? Surplombant la mer, ce ne peut être un moulin de rivière. Un moulin à vent sur une falaise serait en situation dangereuse. De plus, l’immense majorité des moulins à vent ont un soubassement circulaire (afin de faciliter la rotation de la partie mobile pour suivre le vent). Enfin, la moulure décorative dément qu’il s’agisse d’un bâtiment utilitaire. L’hypothèse que la bâtisse de Melencolia I serait un moulin est donc à rejeter.

Une meule tournante

Il existe des meules verticales (pour les moulins à huile notamment) : elles sont épaisses et de faible rayon, de façon à augmenter la surface de la tranche tout en diminuant l’inertie. La nôtre, de proportions bien différentes, est à coup sûr une meule horizontale, une meule de moulin à blé.

L’encoche rectangulaire qui traverse le trou central est destinée à l’encastrement de l’anille, cette pièce métallique en forme de fer de hache qui assure la jonction avec l’axe tournant. Notre meule est donc la meule tournante qui, dans un moulin, se trouve toujours placée au-dessus de la meule dormante.

Une meule qui ne peut pas broyer

coupe_meule

La meule inachevée

La taille des engravures puis leur entretien (le rhabillage) est une tâche fastidieuse et pénible : il faut soulever la meule tournante par un système de treuil, la retourner et la disposer à l’horizontale. Puis au marteau et au ciseau,  reprendre une par une les rainures.

Posée de biais contre le mur, la meule de Melencolia n’est pas dans une position pratique pour ce travail. Le bord ébréché fournit peut être une explication : la meule étant abîmée, on a renoncé à l’habiller.

Meule ébréchée, meule inutilisable :  double symbole de déréliction.


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15  L’Ange à la clef de l’Abîme

Apocalypse_16 Cle

Cliquer pour voir l’ensemble

« Puis je vis un Ange descendre du ciel, tenant à la main la clef  de l’Abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. » (Apocalypse, XX, 1-3)

L’objet dans le dos de Satan tient n’est pas un instrument de musique, mais la plaque qui va fermer l’entrée des enfers, armée d’une serrure aussi complexe que la  clef.

Nous n’allons pas pousser plus loin ici  la comparaison avec Melencolia I : car des trousseaux de clés, on en trouve à foison dans l’oeuvre de Dürer.



Apocalypse Synthese
Nous avons mis en évidence en bleu clair les cinq éléments qui ont un rapport avec l’Ecriture : du bas à droite au haut à gauche,  de la signature au livre fermé, puis à l’ardoise, puis au titre  déployé sur les ailes de la chauve-souris, une logique de révélation successive apparait, ce qui est le principe même de l’Apocalypse. [5]

Les éléments numérotés sont ceux qui sont apparaissent dans les planches de l’Apocalypse. Nous ne pensons cependant pas du tout que cette lecture soit la clé de Melencolia I : un texte aussi riche d’images, une gravure aussi saturée d’objets, ont forcément des points communs. [6]

On peut penser  a minima à l’auto-citation d’une oeuvre bien connue du public  (comme les montres molles d’un autre génie compliqué) ; plus probablement, à la récupération délibérée d’un vocabulaire graphique déjà employé à l’occasion d’un thème proche.

En particulier, l‘imprégnation apocalyptique  dans le coin en haut à gauche de la gravure, correspondant aux planches du début de la série, est particulièrement convaincante : la réminiscence de l’étoile Absinthe, qui rendait amères les eaux, est plus plausible dans un contexte mélancolique que le souvenir de la météorite d’Ensisheim  (voir  1.2 Astronomie, Astrologie)

Mais ici, l’astre tombe en douceur ; la balance n’est pas brandie par un cavalier échevelé ; et les sept barreaux se découpent sur la splendeur de l’arc-en-ciel :

si Apocalypse il y a, c’est une Apocalypse apaisée [8]


Références :
[1] Partiellement proposée par D.Finkelstein, mais sur quelques objets seulement : la meule, l’angelot et le village en bord de mer (Babylone).
MELENCOLIA I.1 David Ritz Finkelstein, http://arxiv.org/pdf/physics/0602185.pdf
[2] Pour la série complète, on peut consulter ce site agréable qui met en regard les gravures et les textes
http://www.wittert.ulg.ac.be/fr/flori/opera/durer/durer_apocalypse.html
[3] « Et les deux ailes du grand aigle furent données à la femme, afin qu’elle s’envolât au désert, vers son lieu, où elle est nourrie un temps, des temps, et la moitié d’un temps, loin de la face du serpent » (Apocalypse, XII, 14).
[3a] Voir la discussion dans http://www.albrecht-duerer-apokalypse.de/ein-raetselhaftes-tintenfass/, qui conclut qu’il s’agit bien d’un encrier
[5] Nous donnerons dans 8 Comme à une fenêtre une explication plus globale de cette série.
[6] Nous proposons dans 9.3 La BD d’AD une lecture d’ensemble de la gravure, sur la base d’un autre texte très célèbre.
[7] Sur cette vue des environs de Nuremberg, Dürer montre un moulin à eau sur la rive de la Pegnitz, qui actionnait des machines à tréfiler.
[8] Nous proposons dans 5.2 Analyse Elémentaire une interprétation de cette ambiance harmonieuse.

1.4 Outils d’artisan

27 décembre 2015

Nous allons parcourir rapidement les objets liés à la menuiserie et à la fonte des métaux, qui se trouvent dans des zones proches, le marteau faisant la liaison entre les deux.


Menuiserie_metallurgie_synthese


Les outils du menuisier

Le marteau (avec sa tête bifide pour retirer les clous), les tenailles, la scie, le compas, la règle et les quatre clous ne posent pas de question.


Le rabot

Melencolia_Rabot

Le rabot est un modèle particulièrement élégant, fait par et pour la main d’un maître menuisier : des congés adoucissent les arêtes et facilent la préhension, les courbes savantes donnent une impression de force et de vitesse. Le dessin de Dürer est d’une précision technique : il montre la mortaise entre le manche et le corps de l’outil, la lame en acier, et la pièce de bois en forme de livre qui permet de la régler et de la bloquer.


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L’équerre

Melencolia_Equerre

Tout le monde reconnait maintenant dans cet objet une équerre un peu particulière, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Revue rapide de ce qu’elle n’est pas (et qu’on trouve encore çà et là chez des commentateurs).


Une planche à modeler

Dans son analyse exhaustive de toutes les interprétations de Melencolia I, Schuster [1] est très laconique sur cet objet : il l’appelle « planche à modeler » (Modellholz) et l’associe à la sphère : le couple symboliserait l’action de l’homme sur la matière brute, comme la pince sur le creuset, et le marteau sur la pierre.

L’inconvénient est que, si l’on voit bien comment une pince permet de manipuler un creuset ou un marteau de tailler une pierre, l’utilisation de la « planche à modeler » sur une boule de pierre ou de bois ne répond pas à une nécessité criante.

De plus, la base richement moulurée qui permet de tenir l’objet en main, s’accorde mal avec un outil de maçon ou de plâtrier.

Un gabarit à moulure

Jan Georg van Vliet Der Tischler  1635 detail

Jan Georg van Vliet Der Tischler,  1635 [4]

Cliquer pour voir l’ensemble.

Voici un gabarit à moulure.

Une jauge

villard2
Carnet de Villard de Honnecourt, XIIIème siècle

Le titre « Ar chu tor torn le vis don persoir » signifie « Par ce moyen tourne-t-on la vis d’un pressoir ». La jauge, posée sur le diamètre et divisée en trois partie égales donne le pas de la vis. On enroulait une corde autour du cylindre pour tracer la spirale de la vis. Les trois points marqués sur le cercle montrent les endroit où l’on devait plaquer la jauge, pour mesurer l’espacement vertical.


stickgauge

Une jauge plus contemporaine, utilisée pour vérifier les équipements de footballer ou hockeyeur (Storey stick gauge)

Un pupitre à scier

 

Pupitre a scier1

 

Marquetterie de Hans Kipferle, 1651

Pupitre a scier2
Mormons visitant un menuisier de campagne,1856,
Christen Dalsgaard

 Cliquer pour voir l’ensemble.


Le dessin préparatoire

equerre esquisse

Dürer, Dresden Skizzenbuch

Dans ce  dessin préparatoire l’équerre est associée à des compas. Elle a été quelque peu allongée dans la gravure, en  conservant le  profil de découpe en trois marches : en quart de cercle, puis à angle droit, puis à 45°. On voit également dans les deux versions le trou de suspension en haut de l’objet.

La Memoire Von der Artzney Bayder Gluck des guten und widerwertigen 1532

Gravure de Hans Weiditz, 1532

Les quatorze médaillons sont une référence humoristique aux procédés de mnémotechnie de l’époque. On y voit, outre le balance, les tenailles et les marteaux, un médaillon présentant à égalité les deux types d’équerre.[2]


1554 cabinetmakers guild in the Church of the BrethrenStädtisches Museum Braunschweig

Enseigne commémorative de la Guilde des ébénistes, 1554,

église des Frères (Brethren), microfilm du  Städtisches Museum, Braunschweig [3]

Quarante ans après Melencolia I , l’équerre de Dürer est toujours aussi connue qu’une équerre normale, et associée au compas : les deux instruments de conception surplombent l’outil opératif : le rabot.


 

jost_amman_1-detail
Jost Amman
jost_amman_2-detail
Jost Amman,Der Schreiner,1568, Nurenberg [4]
dutch-16th-c-bench -detail
Atelier d’un menuisier allemand,XVIème siècle
 

wierix_Hans Frontispice de Die Kindheit Jesu Christi ca 1600

Hans Wierix, Frontispice de

« Die KindheitJesu Christi » ca 1600

Wierix bulles detail
Hans Wierix, Anges et bulles de savon
wierix_life_of_the_infant_2_detail

Hans Wierix, Anges et poutre

Cliquer pour voir l’ensemble.



Antonio_Vieira_-_Sagrada_Familia

La Sainte Famille, détail. Cliquer pour voir l’ensemble.
Attribué à Antonio Viera (1590-1642), Collection privée

Un exemple rare en dehors du domaine germanique


tischblatt

Table en Marquetterie de Hans Kipferle, 1651, Stadtmuseum, Bolzano

L’entrecroisement des deux équerres, à droite, semble une fantaisie graphique.
Le pot de colle en bas à gauche n’a rien à voir avec le creuset de Melencolia I.


romanian_square eglise Biertan roumanie

Bas-relief avec outils de menuisier
Eglise de Biertan, Roumanie [3]



img_6084

On trouvera sur le web plusieurs menuisiers qui fabriquent à nouveau ce type d’équerre, et les vendent [6].


Les outils du fondeur

Melencolia_creuset
Dürer, 1514
hendrik-hondius-vanitasstilleven-vanitas-still-life-1626 detail

Hendrik Hondius, Vanité, 1626

En un siècle, pas  grand chose n’a changé : les longues pinces permettent de manipuler le creuset de métal fondu, pour le faire couler dans un moule (non représenté). Le marteau aide à démouler. On peut ainsi obtenir un diapason : car l’art du fondeur a pour but  de faire sonner le métal.

(Il pourrait  donc y avoir une relation indirecte, dans Melencolia I,  entre le creuset et la cloche).

Dans la gravure de Hondius, la boîte cylindrique avec un long bec est un rochoir, qui permettait de faciliter la fusion en saupoudrant (à travers la plaque percée) de petites quantités de fondant (borax). Elle était aussi utiliser par les orfèvres pour souder ou nettoyer les métaux.


Rochoir Encyclopedie

Diderot, Encyclopedie, 1ere édition Tome 14



Doring detail

Dürer ne l’a pas représenté, mais on le trouve dans cette gravure de 1535 très inspirée de Melencolia I, où il vient compléter les accessoires du fondeur.



Hans Doring, schema

Saturne, frontispice de « Eyn gesprech eines alten
erfarnen kriegsmanns » de Reinhard zu Solms, gravure de Hans Döring, Mayence 1535

Döring reprend pratiquement la logique de répartition de Dürer, en rajoutant :

  • à la fonderie, le rochoir, une lime et un soufflet de l’autre côté de la sphère ;
  • à la menuiserie, une équerre classique et deux accessoires de sculpteur sur bois : la masse et le ciseau.

Les objets de l’Ecrit sont les mêmes (compas, livre, encrier), mais l’ardoise a disparu puisque c’est l’angelot qui ici tient le livre.



Références :
[1] Peter-Klaus Schuster, Melencolia I, Dürer Denkbild, Berlin, 1991
[2] Illustrations par de « Von der Artzney Bayder Glück des guten und widerwertigen »,
1532,Augsbourg. traduction du « De Remediis Utriusque Fortuna » de Petrarque
L’ensemble des gravures de cet ouvrage splendide est disponible sur Gallica :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b22000574/f13.item.
Il s’agit en l’occurence d’un dialogue sur la Mémoire dans lequel Vertu, comme d’habitude, rabat le caquet de Joie. Voici le début :
« 1 Joie : J’ai une mémoire impressionnante.
2 Raison : Ce n’est qu’une maison spacieuse habitée par l’ennui, une galerie de vieux tableaux noircis dont maint détails nous déplaisent.
3 Joie : J’ai beaucoup de souvenirs. »
4 Raison : Il y en a peu qui nous plaisent : la plupart nous tourmentent, et souvent la pensée des plaisirs anciens s’accompagne de tristesse. »Petrarque, Les Remèdes aux deux fortunes, Livre I chap 8. Traduction Christophe Carraud
[3] Tiré de la remarquable collecte d’équerres de Dürer, par Chris Schwarz, un menuisier qui en fabrique et s’en sert
http://blog.lostartpress.com/page/109/
[4] Les illustrations complètes du Livre des Métiers, par Jost Amman
http://www.fulltable.com/VTS/aoi/a/amman/jam.htm
[5] Toutes les gravures du Rikjmusum concernant les métiers
https://www.rijksmuseum.nl/nl/rijksstudio/135205–jinji/verzamelingen/timmerwerk?ii=41&p=0
[6] Pour acheter une équerre de Dürer : http://www.cronkwrightwoodshop.com/portfolio-item/711/

1.5 Instruments de Mesure

27 décembre 2015

Melencolia Schema Mesure

Après le Menuiserie et la Fonderie, passons maintenant aux instruments de mesure.

Le compas

Melencolia_Compas_Livre

Le compas est lié à l’équerre en tant qu’instrument du menuisier. Mais sa place centrale dans la gravure en fait un objet polyvalent, capable également d’évoquer l’Astronomie  (voir 1.2 Astronomie, Astrologie) et la Géométrie.

Durer Dresden SkizzenBuch compas

Esquisse du Compas, Dresden Skitzzen Buch  

D’après l’étude qui nous est restée, Dürer semble avoir hésité sur cet objet très important : il a commencé à gauche par un compas à branches inégales et mécanisme de serrage (plutôt un outil de géomètre qui évoque le compas parfait permettant de tracer toutes les coniques [1], et dont il aurait peut être mis au point un exemplaire [2]).

Finalement, il s’est  rabattu sur l’objet le plus neutre qui soit : un banal compas à deux branches égales.


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Le sablier

Melencolia_sablier

Le sablier est représenté avec une exactitude méticuleuse : on voit les reflets sur le verre, le filet de sable, entre le réservoir supérieur et le tas qui est en train de se former en dessous. D’après le volume des deux tas, le sablier est à mi-course.


Un modèle de luxe

Il s’agit d’un de modèle de luxe, particulièrement raffiné. Il a la forme d’une sorte de gloriette construite avec des éléments végétaux : base entourées de feuilles, colonnes faites de troncs, qui se tressent en haut selon des motifs en accolade ; enfin, terrasse supérieure ornée de six boules.


Melencolia_detail_carre

Cette décoration végétale s’harmonise avec les croisillons du carré magique, en forme de tiges élaguées.


Un sablier singulier

Parmi les innombrables sabliers représentés dans ses tableaux ou des gravures, celui de Melencolia I a une particularité frappante, qui n’a pourtant jamais  été commentée : il n’est pas symétrique entre le haut et le bas. Ce sablier magnifique serait-il donc un leurre, un objet inutile, figé, destiné à ne jamais être retourné ?

Il y a, heureusement,  une autre explication : les sabliers habituels sont des objets d’intérieur, faits pour être posés et retournés sur des tables, c’est pourquoi ils sont  symétriques.Le nôtre est conçu pour être fixé au mur, autour d’un pivot central qui n’est pas visible dans la gravure. Sa décoration asymétrique a alors un avantage : permettre de repérer plus facilement le nombre de tours (pairs ou impairs).


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Le cadran solaire

Cadran Solaire NurembergFleischbrücke Vue de Nuremberg, XVIIème siècle  

 

Sonnenuhr_im_Johannisfriedhof_Nurnberg

 

Cadran Solaire de JohanisFriedhof

Le petit cadran solaire est d’un type courant à Nuremberg. Les heures sont inscrites sur un rouleau de parchemin décoratif. L’aiguille est renforcée en bas par une tige fichée à angle droit dans le mur.


Melencolia_cadran

Il s’agit d’un objet miniature, probablement en métal, amovible et non pas peint ou gravé sur le mur. Il est accroché à la corniche, mais sans que celle-ci lui fasse ombre ; juste au dessus du sablier, mais sans en être solidaire (ce qui empêcherait de le retourner).  En donnant les heures, il complète le sablier qui mesure des durées plus courtes. [3]


Un cadran méridional

Le fait que les heures soient réparties symétriquement indique qu’il s’agit d’un cadran solaire méridional, autrement dit  que le mur est orienté plein Sud.

Les heures vont de VIIII à IIII, avec midi en bas, comme dans tous les cadrans solaires de l’hémisphère nord (voir A quoi sert midi (sur le globe) ).

Certains ont cru y voir une allusion aux heures nocturnes, pendant laquelle se pratiquent les opérations secrètes du Grand Oeuvre : à ce compte, tous les cadrans solaire sont alchimiques !


Les sabliers à compte-tour

SaintJerome_sablierSaint Jerôme dans sa cellule, 1511
Chevalier_sablier
Le Chevalier et la Mort,1513

Il faut bien faire la différence avec les autres modèles de sablier (quadrangulaire ou cylindrique) que l’on voit dans des gravures précédentes. La partie supérieure de ces sabliers comporte un cadran circulaire rabattable, gradué de I à XII, avec le XII en haut : l’aiguille, que l’on déplace manuellement, permet simplement de compter les tours.


Kirche St. Andreas in Brodersby. Doppelglas-Sanduhr an der Kanzel

Eglise St. Andreas de Brodersby

Un double-sablier tournant avec compte-tour pour mesurer le temps du sermon (30 mn les dimanches ordinaires, 60 mn les jours de fête)


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La balance

Melencolia_balance

La balance est à l’équilibre, comme l’indique l’aiguille verticale. C’est un modèle de luxe. L’ « Omega » pendu en dessous n’a rien de mystique, c’est simplement un dispositif de blocage évitant de fausser la balance en cas de poids trop lourd.


Durer Dresden SkizzenBuch Waage

Esquisse de la Balance, Dresden Skitzzen Buch  

Cette balance existait probablement en réalité : nous en avons une étude très précise, toujours à l’équilibre, mais sous un autre point de vue.


Melencolia_Balances_Comparaison

En retournant l’esquisse de gauche à droite, on constate que Dürer ne s’est pas contenté de modifier le point de vue : il  a aussi modifié les proportions, en rendant l’instrument plus trapu (sans doute pour des raisons de mise en page).

Le point important est que, malgré ces modifications majeures, le détail des enroulements des trois brins est resté exactement le même : comme si ce détail  avait eu plus d’importance pour Dürer que la véracité d’ensemble de l’objet. Il faudra attendre 4.4 Harmonies polyédriques pour une hypothèse sur la raison d’être de ces enroulements.


Références :
[1] Sur le compas à coniques à la Renaissance et l’apport éventuel de Dürer
https://halshs.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/376560/filename/Trace_continu_coniques-ASP.pdf
compas a conique

[3] Le cadran soudé au sablier :

Heinrich Aldegrever Respice Finem 1529

Respice Finem, Heinrich Aldegrever 1529

Dans cette gravure réalisée l’année qui suit la mort de Dürer, Aldegrever recycle l’astre rayonnant, la sphère et le sablier solidaire du cadran, sans se poser trop de questions. Le thème tire vers la la Vanité : la femme nue tenant sa pomme est semblable à Vénus pour la Beauté, à la Fortune par le boule instable. La devise lui rappelle de ne pas perdre de vue sa propre fin.

1.6 Le truc des Bourses et des Clés

27 décembre 2015

Nous allons traiter à part les deux seuls objets portés par l’Ange lui-même,   rattachés à sa ceinture par des rubans. Ce sont aussi les seuls dans lequel un même objet est répliqué  : six clés, trois bourses. Ce sont enfin les seuls sur lesquels Dürer nous a laissé un semblant d‘explication, sous forme d’un annotation lapidaire en marge d’un croquis préparatoire :

Putto British Library

« la clé représente le pouvoir, les bourses représentent la richesse ».

(Schlüssel [betewt] gewalt, pewtell (Beutel) betewt reichtum)

Bourses et clés en 1514

Pour situer d’emblée la difficulté de l’interprétation avec un artiste aussi prolixe que Dürer, voyons deux autres exemples qu’il a produit cette même année 1514, dans des contextes totalement différents.


madonna-by-the-wall-1514

La Madonne aux Remparts, Dürer, 1514

Dans cette Vierge vêtue en bourgeoise,  assise devant les remparts de Nuremberg, la bourse et les clés (absentes  habituellement dans les madonnes de Dürer) servent un pieux sentiment de proximité et d’identification.


albrecht-durer-peasant-couple-dancing-1514

Couple de paysans dansant,  Dürer, 1514

 

Chez cette paysanne au contraire,  elles jouent un rôle comique : tandis que le paysan débraillé et obscène (voir le fourreau troué) ne songe qu’à danser, la femme tient prudemment  les cordons de la bourse.

En général, la bourse et les clés, parfois associées comme ici avec un couteau, se portent près de la ceinture, pour d’évidentes raisons de sécurité.

Durer Visitation 1503
Visitation, détail, Dürer,1503

Dans ce seul cas, la bourse pend nettement plus bas, presque au niveau du genou.


Dürer, Marge du Livre de Prieres de l'Empeureur Maximilien Munich Staatsbibliothek
Marge du Livre de Prieres de l’Empeureur Maximilien
Dürer, Munich Staatsbibliothek

Ici, c’est au contraire le trousseau qui pend au niveau du genou.

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Le trousseau de clés

Melencolia_cles

Il ne comporte pas quatre cIés comme on le lit souvent, mais six (deux sont plus courtes et leur panneton est caché, mais on voit bien leur anneau sur le ruban).

La première clé est plus grosse et isolée des autres. M.Calvesi [1] est le seul a avoir souligné ce détail. Il interprète la mention de Dürer : « la clé représente le pouvoir » comme signifiant le pouvoir de transmutation. Il le relie au I de l’inscription « MELENCOLIA I », pour conforter son interprétation de la gravure comme représentant la première oeuvre (la première « clé ») du Grand Oeuvre alchimique (qui traditionnellement en comporte quatre ou sept).

L’argument serait plus convainquant s’il n’y avait pas six clés.


La première clé

Elle diffère des autres par sa taille, mais aussi par sa forme : son anneau est plat (celui des autres est torique),  ce qui justifie la petite proéminence sur la partie supérieure, qui  facilite la préhension. Elle possède en outre un motif circulaire à la jonction entre l’anneau et la tige.

A la réflexion, sa situation semble peu naturelle : l’anneau est situé au dessus du ruban, et la tige en oblique n’est pas en position d’équilibre,  comme si cette clé échappait à la pesanteur (la dernière clé du trousseau est également en oblique, mais on voit que c’est parce qu’elle est soulevée par un pli de la robe).

Une illusion graphique  Scoop !

Melencolia_cles_couleur
Compte-tenu de la précision du dessin (on pourrait presque reconstruire la serrure d’après les motifs du panneton), toute maladresse est exclue :  soit Dürer veut nous suggérer que la première clé est en mouvement (en train de glisser le long du ruban pour rejoindre les autres, ou en train de « léviter » surnaturellement) ; soit il faut comprendre que la « collerette » située juste en dessous de l’anneau ne fait pas partie de la clé, mais représente une boucle du ruban autour de la tige (en bleu) : ce qui explique les deux anomalies, la position en hauteur et en oblique.

On remarque également que que le ruban qui tient les clés est doublé pour plus de sécurité ; cela permet aussi de l’attacher facilement au lien de cuir fermé par une boucle, lui même passé à la ceinture de la robe.

Avec l’énigme de la clé en suspension ou nouée, Dürer pousse aux limites la précision et le réalisme du graphisme, et attend du spectateur qu’il pousse lui-aussi aux limites ses capacités d’analyse et de logique.

Moralité des clés

La première clé, la plus grosse, la plus ornée, située à l’écart et au-dessus des autres, semble n’en faire qu’à sa tête et échapper aux lois de la nature  : en fait elle s’y soumet et même doublement,  car elle est doublement liée.

La maxime des clés serait en somme : « plus on est puissant, moins on est libre ».  


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Les bourses

Melencolia_bourses

Elles sont posées côte à côte dans un repli de la robe. Rien d’étonnant à trouver une bourse, même volumineuse,  en tant qu’accessoire pour dames, de nombreuses gravures l’attestent.


 

16th century leather pouch (German) in the St. Annen Museum (Lubeck)
Triple bourse en cuir allemande du XVIème siècle St. Annen Museum, Lübeck
 
Allaert Claesz.A dancing couple with Death playing a xylophone 1562
Couple dansant avec la Mort qui joue du xylophone, Allaert Claesz,1562

 

Il existait même un modèle avec trois petites bourses cousues autour d’une autre, mais ce n’est pas le cas ici : les trois bourses sont indépendantes.


La longueur du ruban

Nous avons vu qu’en général, la bourse se trouve au niveau des clés. Melencolia I présente une double exagération : non pas une bourse, mais trois. Non pas un lien court, mais un lien tellement long qu’il permet aux bourses de traîner par terre, lorsque l’ange si lourdement lesté s’assoit.


Martin Schaffner 1533 table pour Asymus Stedelin Museumlandshaft Hessen, Kassel

Table pour Asymus Stedelin
Martin Schaffner, 1533, Museumlandshaft Hessen, Kassel

Cette exagération est tellement typique qu’elle a été retenue telle quelle, vingt ans plus tard, pour ces belles dames habillées à la mode de Melencolia I.


Le truc des rubans

Melencolia_bourses_couleur
Derrière le double ruban des clés, un autre double ruban (en vert) descend jusqu’aux bourses, et disparaît derrière la première. La comparaison est éclairante : si les clés nécessitent un double ruban pour les assujettir à la ceinture, a fortiori les bourses, plus lourdes et plus précieuses… or on ne voit que deux brins descendre jusqu’aux bourses, là où on devrait en compter quatre.

Panofsky a bien noté ce détail :  « les bourses, au lieu d’être attachées à la ceinture par les rubans, ont glissé négligemment sur le sol ». [2]


Une illusion graphique

Essayons de reconstituer les faits :  Melencolia a débouclé le lien de cuir, dégagé un côté du double ruban des bourses, laissé choir celles-ci sur le bas de sa robe avant de s’asseoir, puis rebouclé le lien de cuir. Quant au double ruban, coincé sous une des bourses, il est resté en place le long de la cuisse. Tout ceci est bien irréaliste.

Le réalisme affiché des bourses et des rubans fonctionne ici comme un trompe-l’oeil redoutable : nous voyons avec certitude les bourses attachées, mais la réflexion prouve qu’elles ne le peuvent pas l’être.  L’illusion est à double détente : d’abord, le ruban guide l’oeil jusqu’aux bourses cachées dans le pli de la robe, qui semblent donc symboliser l’avarice et la dissimulation typique des mélancoliques : dans un second temps, le même ruban nous dit que l’ange s’est volontairement détaché de ses bourses, mais n’a pas renoncé à ses clés.

Moralité des bourses

Ainsi Dürer, cet artiste à succès, ce saturnien comblé par la Fortune, nous montre des bourses qui ne tiennent pas vraiment à leur propriétaire, donc auxquelles leur propriétaire ne tient pas.  Tandis que les clés, au contraire, sont bien attachées, et même à double lien.

Complétant la mention manuscrite de Dürer, bourses et clés seraient la métaphore d’un détachement relatif, disant en quelque sorte : « Lâchez la richesse, mais gardez le pouvoir ! »

Nous proposerons dans 7.2 Présomptions une interprétation plus précise de cette maxime.


Quelle est la raison de ces jeux ? L’optimisme pré-scientifique d’un grand intellectuel, désireux d’enseigner l’importance des détails qui clochent et de nous persuader que toute anomalie apparente a en définitive une explication rationnelle ? Ou bien au contraire la résignation d’un très grand artiste, qui aurait pressenti avant l’heure la part d’indécidable que  toute représentation suppose ?

Références :
[1] « A Noir (Melencolia I) » Maurizio Calvesi, Storia del Arte 1:2, 1969, p 54

1.7 L’Objet-Mystère

27 décembre 2015

L’objet-mystère   (Scoop !)

 

Melencolia_Inconnu

Un sifflet ou un instrument à vent

Nous n’avons pas réussi à trouver un  sifflet ou un appeau de cette forme – qui aurait pu s’associer avec le lévrier endormi. De plus l’objet semble trop robustement construit, et le trou trop petit pour ce genre d’usage.

Vitruvius 1548 Instrument de musique

Vitruvius Teusch 1548, chap 286

Dans cette planche consacrée aux inventions de Ctesibius, on voit à côté du soufflet et de la flûte un long instrument dont l’embouchure ressemble un peu à notre objet inconnu. Le lien ténu  étant que la Musique est sensée soigner la Mélancolie.

Un bec de cromorne
cromorne bec

Cet instrument est probablement une forme de Krummhorn (cromorne ou tournebout), généralement courbé, qui possède une hanche similaire à celle du hautbois, enfermée dans un bec amovible.

Krummhorn Players, 1551 Heinrich Aldegraver

Joueur de krummhorn, 1551 Heinrich Aldegraver

Cet instrument était couramment utilisé au XVIème siècle. Néanmoins, la pointe du bec amovible est plutôt en forme de fente que de trou circulaire, comme dans l’objet de Melencolia I.


Un soufflet

Sous l’autorité de Panofksi, c’est l’identification qui revient le plus souvent. Il est vrai qu’on retrouve un soufflet associé au creuset dans d’autres oeuvres d’époque (voir 1.4 Outils d’artisan ).


L'Alchimie Von der Artzney Bayder Gluck des guten und widerwertigen 1532

L’alchimie, Gravure de Hans Weiditz, 1532  

Métaphoriquement, le soufflet est un objet ironique, synonyme de pensée vide et  de vaines spéculations : les critiques des alchimistes les appellent des souffleurs.


BecSoufflet
Bec d’un soufflet moderne

Mais ici, le trou trop étroit et le manque de place jusqu’à la marche rendent cette proposition impossible : à moins  d’y voir un soufflet qui ne peut pas souffler.

Voici quelques autres propositions envisagées et réfutées par Panofski [1], p 329

Un tube de couleur (Nagel)

Aucune autre représentation connue.

Une Canne de verrier

Agricola Canne verrier
Agricola, De re metallica, 1556, p 476

A cause de cette gravure, on a proposé une canne de souffleur de verre : mais manifestement ni les proportions ni l’étroitesse de l’ouverture ne conviennent.


Un chasse-clou (Bühler)

La proximité avec les clous appelle cette hypothèse. Panofski indique que cet outil était inconnu avant le XIXème siècle. De plus, il ne correspond guère aux énormes clous de charpentier, dont la tête saillante ne risquait pas d’être escamotée.


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Un clystère

La plus ancienne mention connue d’un clystère métallique se trouve dans un manuscrit de 1470 intitulé « Compte des Dépenses de la Cour de Louis XI » (toutes les références  sont tirées de [2]  )


Bas relief XVeme Musee Gruuthuse Brugges
Bas relief du XVème siècle, Musée Gruuthuse, Brugges

Voici une des plus anciennes représentations d’une seringue à lavement, et de son usage.


seringue 1497

Das Buch der Cirurgia di Hieronymus Brunschwig (1497)
Facsimile de Gustav Klein; Carl Kuhn, Münich, 1911.[2]

Il faut reconnaître une certaine ressemblance avec l’objet de Melencolia I.

Boite a clystere

Virgil  Solis d’après Heinrich Aldegrever
La salle des Bains, milieu XVIème [3]

On reconnait la boîte, mais l’instrument n’apparaît pas dans cette gravure, qui représente des bains publics.

beham La fontaine de Jouvence

La fontaine de Jouvence (détail) Cliquer pour la vue complète.
S.Beham, 1531

En revanche, cette composition gaillarde n’hésite pas à montrer un clystère en pleine action.  Il possède le même évasement au bout de la canule  que l’objet de Melencolia I, mais avec une taille bien plus imposante.


Clystere en argent, Nuremberg, Germanishes National Museum

Clystère en argent,
Nuremberg, Germanishes National Museum

,
Il est donc  possible que l’objet-mystère de Melencolia I soit un clystère : même si, utilisé au départ  par les barbiers ou dans les bains, il ne deviendra un instrument médical que dans la seconde moitié du siècle.

Dix Livres de la Chirurgie Ambroise Pare 1564

Dix Livres de la Chirurgie, Ambroise Paré ,1564

Dürer a pu le cacher sous la robe par discrétion…  ou pour indiquer avec humour sa destination finale, d’autant qu’il ne dédaignait pas de plaisanter avec le sujet :

« Et sur ce que vous m’écrivez que je dois arriver bientôt, sinon vous allez administrer un clystère à ma femme, cela ne vous est pas permis, vous la sauteriez alors à mort » Lettre de Dürer à Pirckheimer, Venise, 13 octobre 1506.

A la fois la mélancolie hypocondriaque, chez l’homme, ou les divagations utérines, chez la femme, peuvent se soigner par des clystères différemment utilisés [4] : mais cette raison semble faible pour expliquer cette présence incongrue, juste à côté de la signature. A moins qu’il ne s’agisse d’un « private joke » à l’intention des amis proches.

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Voici une série d’autres hypothèses, apparues depuis le livre de Panofski, ou personnelles…

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Un cadran de berger

Altdorfer Le charpentier RP-P-OB-2973
Le charpentier
Dessin d’Altdorfer, Rijkmuseum

Il ne s’agit pas ici d’un fil à plomb, mais d’un cadran solaire portatif, à corps cylindrique.

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Les Ambassadeurs (détail)
Holbein, 1533, National Gallery, Londres

Très improbable que Dürer ait crypté cet objet en supprimant l’ergot et les très intéressantes hyperboles.

La poignée d’une loupe

Selon Elizabeth Maxwell-Garner [5], il s’agirait de « la poignée d’une loupe industrielle utillsée pour la coupe des bois de graveur ». Aucune référence n’est malheureusement fournie.


Un matoir (Punzireise)

matoirs

Ces outils  permettent d’imprimer dans le cuir différents motifs.


Ceinture motif
Comme par exemple la marque en forme de soleil de la ceinture de l’Ange.


Un Poinçon à tête amovible

Dans le même ordre d’idée, on peut imaginer qu’il s’agit d’un outil de percussion, dans lequel venaient s’emboîter différentes têtes amovibles. Ce qui expliquerait sa place à côté de la signature. Mais les poinçons d’orfèvre  sont plutôt des pièces uniques,  afin d’éviter la contrefaçon.

Un Poinçon de Géomètre

holbein_kratzer_polyhed

Portait de l’astonome Nicolas Kratzer (détail)
Holbein, 1528, Musée du Louvre, Paris

Placé en toute premier plan à un emplacement de choix, cet objet, emblème de la précision,  permettait de marquer un point,  ou de bloquer une règle. Mais pourquoi Dürer l’aurait-il représenté sans pointe ?

Un Burin sans pointe…

… et auquel il manque le manche !

Nicklaus Manuel Deutsh burinNiklaus Manuel Deutsch, 1515 Vitruvius Teusch burinVitruvius Teusch, 1548

 

Dès l’époque de Dürer, les burins pour la taille sèche avaient la même forme qu’aujourd’hui : paume en demi-cercle et pointe en losange.



Niklaus Manuel Deutsch- Saint Eloi dans son atelier_1515

Saint Eloi dans son atelier
Niklaus Manuel Deutsch, 1515, Kunstmuseum, Bern

Cette représentation d’un atelier d’orfèvre nous montre l’environnement qu’a dû connaitre le jeune Dürer lors de ses années de formation chez son père : Saint Eloi met en forme un calice sur son enclume, l’ouvrier de droite trace une marque sur un anneau doré qu’il tient délicatement dans un linge. Quant au personnage central, il grave au burin une plaque posée sur un coussin.

Ce tableau est particulièrement irritant car, sans nous donner de  solution, il met en scène quatre de nos meilleures fausses pistes : le soufflet (manié par l’apprenti à l’arrière-plan); le burin (posé sur la table), le poinçon  et le rochoir (voir 1.4 Outils d’artisan ).


Eloi patte lapinNiklaus Manuel Deutsch, 1515 Vitruvius patte lievreVitruvius Teusch, 1548

Vitruvius Teusch, 1528

La patte de lièvre à côté de la boîte à poids servait au nettoyage des pièces. On la voit aussi sur le Vitruvius.


Un fil à plomb

Pour compléter les instruments de mesure, ce pourrait être un poids de fil à plomb vu de dessus, le trou servant à laisser passer le fil.


Maitre macon Jost Amman 1536

Maitre maçon, Jost Amman, 1536

Dans cette gravure contemporaine, le fil à plomb est de forme « radis ».


 

Netherland PLUMB BOBS Wolf Rucker

Plombs néerlandais, date inconnue (collection Wolf Rücker [6])

Cependant, certains plombs cylindriques évoquent fortement l’objet de Melencolia I.

 



A l’issue de cette enquête sur l’objet-mystère, nous voici parfaitement frustrés.

En l’attente d’une découverte bouleversante, la solution de loin la plus plausible est le clystère.

Dürer Robinet

Le bain des Hommes, détail
Dürer, 1496-98

Même si nous savons que Dürer peut à l’occasion se montrer cru (voir cette métaphore du robinet-coq), la présence de cet objet  prosaïque, voire grivois, nous choque surtout à cause de son emplacement : entre ces deux objets sacrés que sont les clous (emblème christique) et la signature dürérienne. A cet emplacement stratégique, le coin en bas à droite où finit la lecture, est-il possible que Dürer ait vraiment voulu clore le sujet par un lavement ?


Une échappatoire serait de considérer que cet objet a été rendu volontairement ambivalent : ce serait un objet blanc, une sorte de joker qui se rattacherait aux autres thèmes :

  • à la fonderie, si c’est un soufflet ;
  • à la menuiserie, si c’est un chasse-clou ;
  • à l’écriture, si c’est un burin, un poinçon ou un matoir ;
  • à la mesure, si c’est un fil à plomb.

Schema Vitruvius
Ce sont les quatre thèmes qu’à retenu, en 1538, le graveur du Vitruvius Teusch (en se gardant bien de représenter l’objet-mystère, comme s(il était spécifique non pas au thème, mais à Dürer lui-même).


Objets_schema complet
A l’issue de cette phase d’exploration des objets, voici donc comment ils se répartissent dans Melencolia I, avec les deux thèmes additionnels que sont les références à l’Apocalypse, et les objets-symboles (bourses et clés). Plus l’irritant objet que nous laisserons à son mystère.

Deux sont des énigmes visuelles :

  • la clé qui semble libre alors qu’elle est  doublement attachée;
  • les bourses qui semblent attachées alors qu’elles sont libres.

D’autres sont des objets déceptifs, des sortes d’apories :

  • l’astre imprévisible, la sphère opaque, le cadran solaire minuscule et sans ombre
  • la meule qui ne peut pas meuler.

Peut-être faut-il inscrire dans cette catégorie notre objet-joker, indécidable parce que délibérement incomplet :

  • le soufflet ou le clystère sans trou ;
  • le manche sans pointe ;
  • le plomb sans fil ;
  • le cadran de berger sans courbes.

Ayant tâté de la méthode et de l’état d’esprit de Dürer, nous voici armés pour attaquer les trois morceaux de bravoure que sont le Carré magique, la Sphère et le Polyèdre.


Références :
[2] Marco Gatinaria e la Storia della Siringa, Renzo Console, http://chifar.unipv.it/museo/Console/gatt.htm
[3] Alison G.Stewart, Sebald Beham’s Fountain of Youth-Bathhouse Woodcut: Popular Entertainment and Large Prints by the Little Masters, 1989
http://digitalcommons.unl.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1014&context=artfacpub
[4] « Some Penetrating Insights: The Imagery of Enemas in Art » Laurinda S. Dixon, Art JournalVol. 52, No. 3, Scatological Art (Autumn, 1993), pp. 28-35  http://www.jstor.org/stable/777365