Gervex

1 Sous le pont d’Asnières : les Charbonniers

30 août 2013

Dans sa vieillesse à  Giverny, Monet peindra 45 fois son fameux petit pont japonais. Mais son goût pour les arches remonte à bien avant. Dès les années 1875, alors qu’il habite Argenteuil,  l’artiste de trente cinq ans en peint une série, où le pont importe  moins que ce qui se passe dessous.

Les charbonniers ou Les chargeurs de charbon

Claude Monet, 1875, Paris musée d’Orsay

Les charbonniers ou Les chargeurs de charbon, Claude Monet, 1875

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L’emplacement

En allant à Paris depuis Argenteuil, où il habite alors, Monet pouvait voir depuis le pont de chemin de fer le pont routier d’Asnières, à sa gauche.
ponts d'asnieres

Sa dernière arche allait servir de cadre  à un tableau très exceptionnel : le seul où l’artiste amoureux de la lumière semble vouloir esquisser une critique sociale.

L’arche sous l’arche

On devine au loin un troisième pont  : le pont routier de Clichy, dont les trois travées enjambent alors les îles de Robinson et des Ravageurs.

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Carte London Letts Son and Co 1884

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Par son cadrage étroit, Monet retrouve le thème de l’arche sous l’arche inauguré par Piranèse (voir Arches de triomphe), et l’effet de profondeur qui en découle.


L’impression de profondeur

Elle est renforcée par deux multitudes de tailles décroissantes : à droite les silhouettes d’hommes, grouillantes comme des fourmis ; à gauche la file ininterrompue des bateaux à l’arrêt.  Et ces verticales qui scandent la profondeur, silhouettes noires et  mâts, semblent destinées à fusionner, à l’horizon, dans les cheminées des usines.

Bateaux et hommes servent le même maître lointain : l’industrie et son appétit insatiable.   


Les forçats du charbon

Les déchargeurs ou « coltineurs » de charbon : un travail harassant sous le poids des corbeilles portées à l’épaule ; et dangereux  à cause des longues poutres sur lesquelles il fallait remonter à pleine charge.


Dans  les péniches

A peine distincts du charbon qu’ils viennent charger, quatre ou cinq silhouettes réduites à des zigzags sales se  devinent dans la première péniche. Des planches courbées sont empilées en deux tas : ce sont les éléments du pont amovible qui protégeait de la pluie le précieux matériau.

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Les poutres

Monet nous montre cinq poutres menant à la première péniche. Malgré le schématisme des silhouettes, il a pris soin de différencier les coltineurs qui descendent et ceux qui montent. Ainsi,  de la poutre du premier plan à la cinquième,  les sens de parcours alternent : trois coltineurs descendent, trois remontent, une poutre vide ; puis deux coltineurs descendent, et deux remontent.  Ainsi les poids s’équilibrent et les hommes réduits à des signes semblent obéir à un rythme imposé, comme des notes de musique fichées sur les cinq lignes de la portée.

Nous retrouvons là l’intérêt de Monet pour la logique du travail en commun, que nous avions déjà remarqué dans Les hommes de l’estran.


Les cordes

Depuis chaque péniche, un trait de couleur claire descend vers l’eau. Il s’agit sans doute non pas d’une planches, mais du cordage qui les arrime à ce port de pauvre,  sans quai, improvisé à même la terre. Graphiquement, les cordes s’entrecroisent avec les poutres , et les ombres des cordes les recroisent à leur tour, selon un motif en X qui a dû attirer l’oeil du peintre.

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Les mâts

En plus des poutres et des cordes, les mâts des deux péniches, qui visuellement heurtent le tablier du pont, accentuent l’impression d’immobilisation, d’ancrage dans une réalité implacable : ne peuvent lui  échapper  ni les bateaux assujettis à la berge, ni les hommes qui s’y épuisent.


Un monde bidimentionnel

Le paradoxe voulu du tableau, c’est qu’il combine une magnifique échappée dans la profondeur avec des mouvements qui ne peuvent s’effectuer que dans le plan du tableau, comme si toutes ces figurines humaines étaient contraintes à vivre dans un monde bidimentionnel.

En haut, piétons et attelages  circulent dans les deux sens : ce pont est un vrai pont, qui mène vraiment à une autre rive.

En bas, les coltineurs montent et descendent le long des poutres, ces faux ponts qui ne font que les ramener, indéfiniment, d’une réalité fangeuse à une réalité charbonnière, du lourd au vide, comme des sysiphes modernes.

Le Coltineur de charbon

Henri Gervex, 1882, Musée des Beaux Arts, Lille

Le Coltineur de charbon Henri Gervex, 1882

En 1882, Gervex donnera une vision officielle, aseptisée, d’une de ces fourmis tragiques que Monet ne nous montrait que de loin.

Nous sommes au Bassin de la Villette, en plein Paris, un vrai quai en pierre taillée. Le tableau est construit avec didactisme.


Premièrement, à l’arrière-plan à droite, une péniche pleine arrive, avec son pont couvert au ras de l’eau ; deuxièmement, l’oeil passe à la péniche vide derrière l’homme ; puis troisièmement à la corbeille pleine sur son épaule, jusqu’à la corbeille vide du premier plan. Au fond, les cheminées fumantes expliquent à quoi sert le charbon.

Ainsi le bateau et l’homme se complètent harmonieusement dans ce transport profitable de l’Or Noir de l’époque, depuis les mines jusqu’à  la capitale, et il semble que le déchargement ne soit guère plus fatiguant que la navigation sur les canaux.

Le travailleur, pantalon de velours,  torse immaculé et moustache virile, descend d’un air grave, insouciant du poids de sa charge et pénétré par l’importance de sa tâche. Notons que sept ans après Monet, la condition ouvrière s’est grandement améliorée : on a enfin songé à mettre le quai plus bas que le bateau. En outre, on a supprimé le côté ingrat de la tâche : le moment où il faut plonger dans le charbon.

Le coltinage selon Gervex, c’est porter avec dignité un panier qui ne salit pas et qui se remplit tout seul.   

Retour-arrière à Asnières

(Pour toutes les précisions historiques qui suivent, merci à http://autourduperetanguy.blogspirit.com)

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Flash-back en 1870 : le pont d’Asnière a brûlé, bombardé par les Prussiens.


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Le 16 avril 1871, en pleine guerre civile, les gardes nationaux partent de Montmartre dans le but de repousser les Versaillais qui viennent de s’emparer du château de Bécon. Pour traverser la Seine à Asnières, le seul passage est un pont de bateaux.


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Mais le lendemain, sous les tirs des Versaillais, ils  doivent abandonner la rive gauche et se replier vers Paris.



Le général Landowski, après s’être hâté de repasser la Seine en premier, ordonne de couper le pont de bateaux, afin d’obliger ses hommes à combattre. Bilan de cet épisode désastreux : des dizaines de morts, des centaines de prisonniers.



Les allers-retours des coltineurs sur les péniches pourraient-ils évoquer ceux des soldats qui, cinq ans plus tôt, passaient et repassaient le fragile pont de bateaux ?

Les charbonniers ou Les chargeurs de charbon, Claude Monet, 1875

Si nous ajoutons que le Pont d’Argenteuil au premier plan, était flambant neuf… et que le pont de Clichy à l’arrière-plan, lui aussi détruit par la guerre, venait lui aussi d’être reconstruit à l’identique, le tableau de Monet prend une tonalité tout autre.

A la dénonciation misérabiliste des damnés de ce monde que nous y voyons trop facilement, le soupçon d’une signification très inattendue pour nos regards modernes vient se superposer : et s’il s’agissait là d’un tableau de revanche, la revanche de la paix sur la guerre, de l’industrie humaine sur les forces destructrices, des cheminées d’usines sur les canons fumants, des péniches chargées sur les barques  vides ?

Les Charbonniers de Monet se seraient finalement pas si éloignés du Coltineur de Gervex :
une image patriote, un hymne au charbon, à la fonte, et à la reconstruction !

 

Monet Pont Neuf aujourd'hui1Les ponts d’Asnières et de Clichy de nos jours, encore une fois reconstruits…

1 Les objets d’un scandale

11 avril 2011

En 1878, le salon refuse Rolla, le chef d’oeuvre de Gervex, pour immoralisme trop flagrant. La toile scandaleuse est exposée dans une galerie privée où la foule se presse.

Rolla

Gervex, 1878, Musée d’Orsay

Gervex Rolla
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Un modèle prudent

Ellen Andrée est une jeune comédienne de 21 ans, qui commence à être connue. Elle a déjà posé pour Manet ( la Parisienne, 1874) et Degas (L’Absinthe,1876) et mènera par la suite une double carrière, de comédienne et de modèle très apprécié par les Impressionnistes. Aussi, comme elle le racontera plus tard, a-t-elle pris une précaution :

« Henri Gervex répandit mon anatomie sur le lit de son « Rolla ». Je ne tenais pas à être reconnue en cette Manon d’une tenue si abandonnée. Je recommandai à Gervex : – Surtout ne lui donnez pas ma figure ! Bref, pour le visage, c’est une brune qui posa. » Henri Fosca, Degas, Messein, Paris, 1921.


Un désordre révélateur

Puisque ce n’est pas la curiosité pour l’intimité d’une parisienne connue qui est en cause, pourquoi une telle affluence autour du tableau scandaleux ? L’anatomie est d’une facture classique et n’aurait rien de choquant pour une nymphe ou une naïade.

Ce qui fait scandale, c’est le lit défait, les habits jetés en désordre suite à un déshabillage hâtif, les bijoux abandonnés  : tout ce petit bordélisme domestique proclame que la femme nue est une prostituée.


Les bijoux

Jetés en tas, avec nonchalance, sur la table de nuit, ils suggèrent la facilité d’en gagner d’autres. La femme n’a gardé qu‘une unique perle au doigt : en écho, le collier de perles souligne l’absolu de sa nudité.


Le haut de forme noir

Gervex Rolla ChapeauIl a fait couler beaucoup d’encre chez les moralistes : jeté par dessus les vêtements féminins, il est la preuve que la dame s’est livrée à un striptease condamnable.

Par ailleurs, le diadème en or et le collier placés juste au-dessus suggèrent que, pour la prostituée, le client est une sorte de prestidigitateur dont il s’agit d’épuiser les richesses.

Voici comment un grand défenseur du tableau de Gervex, J.-K. Huysmans, nous décrit cet accessoire éminemment masculin :

« Un chapeau noir, près d’une canne au pommeau de lapis, se dresse glorieusement sur le gai fouillis d’un corset écarlate et d’une robe de soie rose. » J.-K. Huysmans, L’Artiste 4 mai 1878.


Le corset

Gervex Rolla CorsetLe corset écarlate à doublure blanche a été rajouté sur les conseils de Degas, justement pour choquer le bourgeois. J.-K. Huysmans nous en parle avec une élégance rare :

« …à droite, un fauteuil tacheté de feuille morte, de vert pâle et d’ocre, contient le harnais de grâce jeté à la vanvole dans la bourrasque savante d’un déshabillage. » J.-K. Huysmans, op. cit.


La mule

Gervex Rolla MuleDepuis toujours, un soulier féminin abandonné par terre est un symbole de relâchement, de luxure. Pour qu’il n’échappe pas à l’attention, Gervex l’a mis en évidence entre deux « pieds », celui de la femme et celui du lit.

J.-K. Huysmans, dans une description haletante, se fend d’un nouveau mot rare pour nous le faire déguster :

« l’oeil s’arrête ensuite au rose et au rouge vibrant de la jupe et du corset et suit de là la ligne plus sombre du tapis jusqu’au pied de la couche qui amortit dans son ombre le satin cerise d’une mule, jetée là, à la boulevue. »


La canne

La canne, qui n’inspire guère Huysmans, a fait l’objet, depuis, d’une relecture vigoureuse :

« La taille et l’aspect de cette canne ainsi disposée, pénétrant le vêtement blanc, sous le corset, semble jouer l’acte sexuel par procuration. » Art et Crime, conférence de Catherine Schaller, colloque ART et CRIME de l’Université de Fribourg le 25 septembre 2004.

En montant de la mule au jupon amidonné contre le bord du lit, puis au corset sur le fauteuil et aux bijoux sur la table de nuit, l’oeil reconstitue la logique d’un corps féminin.

Quant aux accessoires masculins, réduits aux deux seuls attributs qui comptent (la canne et le chapeau, autrement dit la virilité et le fric), ils complètent judicieusement ce fouillis très organisé.

La trouvaille de Gervex et le scandale du tableau, c’est cette copulation virtuelle au pied du lit.

2 Gervex trahit Musset

11 avril 2011

Le sujet est  tiré du long poème de Musset, Rolla, daté de 1833.
Pour concevoir sa composition, Gervex s’est inspiré de plusieurs passages du texte.


Pour l’ambiance chromatique

Rolla Gervex Marion buste

Voici d’où viennent peut-être  la lampe de chevet à la lumière dorée, le rideau bleu et la peau marmoréenne de Marion :

« Est-ce sur de la neige, ou sur une statue,
Que cette lampe d’or, dans l’ombre suspendue,
Fait onduler l’azur de ce rideau tremblant?
Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins blanc.
C’est un enfant qui dort. »


Pour le regard de Rolla

Gervex Rolla Buste

 

« Rolla considérait d’un oeil mélancolique
La belle Marion dormant dans son grand lit;
Je ne sais quoi d’horrible et presque diabolique
Le faisait jusqu’aux os frissonner malgré lui
Marion coûtait cher -Pour lui payer sa nuit,
Il avait dépensé sa dernière pistole.
Ses amis le savaient. Lui-même, en arrivant,
Il s’était pris la main et donné sa parole
Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant. »


Pour le lieu et l’instant

« Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître
Il alla s’appuyer au bord de la fenêtre,
De pesants chariots commençaient à rouler.
Il courba son front pâle, et resta sans parler. »


Un contresens savamment entretenu

Le composition du tableau nous amène à deux conclusions : primo, Rolla est ruiné à  cause des bijoux qu’il a donné à Marion. Secondo : il n’a plus qu’à passer par la fenêtre.

Mais  le poème de Musset dit tout autre chose. Loin d’opposer Marion et Rolla, il les met à égalité. La prostituée et le débauché partagent la même destinée romantique,  victimes symétriques  du tragique de l’existence :

« Rolla se détourna pour regarder Marie.
Elle se trouvait lasse, et s’était rendormie,
Ainsi tous deux fuyaient les cruautés du sort,
L’enfant dans le sommeil, et l’homme dans la mort ! »

Rolla n’est pas ruiné à cause de Marion, mais à cause de la décision qu’il a prise, dès le début, de claquer tout son patrimoine en trois ans :

« -Ce que j’ai ? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle,
Que je suis ruiné depuis hier au soir?
C’est pour te dire adieu que je venais te voir.
Tout le monde le sait, il faut que je me tue. »

Loin d’être une femme fatale, Marion est une brave fille : elle propose à Rolla, pour le sauver, de lui rendre tout ce qu’elle possède, à savoir le fameux collier  :

« Je voudrais pourtant bien te faire une demande,
Murmura-t-elle enfin: moi je n’ai pas d’argent,
Et, sitôt que j’en ai, ma mère me le prend.
Mais j’ai mon collier d’or, veux-tu que je le vende?
Tu prendras ce qu’il vaut, et tu l’iras jouer. »

Enfin, dans le poème, Rolla ne saute pas par la fenêtre du quatrième : il s’empoisonne, geste autrement plus romantique.

Pour représenter une prostituée nue dans un lit encore chaud, mieux valait un solide alibi littéraire.

Un demi-siècle après le poème ambitieux de Musset, Gervex a simplifié les choses, pour un remake à la mode du temps. Marion s’est modernisée : elle n’habite plus un bouge,  mais un appartement de cocotte meublé en faux Louis XVI. Elle n’a pas de mère cupide, mais gère son business toute seule. Quant à  Rolla, il ne hante plus les tavernes de ruelles médiévales, mais fréquente les cafés et les dames des boulevards.

Les deux héros de Musset, enfants d’un siècle à son début, sont devenus les clichés d’un fait divers égrillard à visée moralisatrice, ou l’inverse.

De « Rolla » romantique à « Rolla » naturaliste, Gervex trahit Musset et traduit l’embourgeoisement des idées.

3 Un couple et son double

11 avril 2011

Un homme, une femme et un lit. Le thème traverse les siècles.

Mais lorsqu’on lui ajoute une mule rouge abandonnée, un miroir rond, des bougies, des rideaux, un fauteuil, une fenêtre avec grillage, un collier de perles et un chapeau haut de forme noir, comment ne pas penser à un antécédent célèbre ?

Les Époux Arnolfini

Jan Van Eyck, 1434, Londres, National Gallery

Van Eyck Arnolfini Comparaison Gervex

Rolla Gervex Comparaison Arnolfini

 

Jour et nuit

A Paris comme dans les Flandres, l’homme est du côté du Jour, et la femme du côté de la Nuit. Ville et maison, extérieur et intérieur, public et privé, lumière naturelle et lumière artificielle, sont d’autres modalités de ce couple symbolique.

 

Vêtu et nu

Quelques siècles d’évolution de l’esthétique autorisent Gervex à rajouter dans son ragoût un autre composant dialectique : Rolla – quoique débraillé – est vêtu, tandis que Marion a définitivement renoncé aux fourrures d’hermine de madame Arnolfini : et la dentelle blanche a chu,  des oreilles aux oreillers.

 

Vertical et horizontal

Les époux Arnolfini se tiennent debout côte à côte, dans la majesté et la symétrie du mariage. En revanche, Rolla et Marion sont orthogonaux l’un à l’autre : manière de rappeler que l’amour  tarifé est inégalitaire, et qu’il ne dure pas.

Pourtant, assez subtilement, les gestes des bras des deux amants se répondent : Rolla est crucifié debout, mains droite sur la grille et main gauche tenant la fenêtre. Tandis que Marion est crucifiée allongée, sa main droite en élongation vers la main gauche de Rolla comme pour le rattraper, en un lointain écho de la poignée de main arnolfinienne.

 

Le centre des choses

C’est justement ce geste nuptial qui, chez Van Eyck, occupe le centre géométrique du tableau, dont les diagonales sous-tendent les bras des deux époux.

Alors que chez Gervex, devinez ce que les diagonales sous-tendent (ou sous-entendent) ?

 

Miroir et bougies

Chez Van Eyck, le miroir se trouve au centre de la pièce et réunit mari et femme, dans une image renversée. La bougie, unique, est fichée sur le lustre, au dessus de la tête de l’homme.

Chez Gervex, les bougies se sont répliquées et se sont posées devant le miroir, qui lui-aussi se trouve à un emplacement doublement stratégique : au centre du tableau et au-dessus du sexe de Marion. De crainte d’un attentat à la pudeur, il se garde bien de refléter quoi que ce soit.

 

Lit et rideaux

Chez les Arnolfini, le lit est placé du côté le plus obscur de la pièce, gardé par des rideaux opaques.

Chez Marion, on voit bien que les rideaux ne servent pas à masquer, mais bien à mettre en évidence cet outil de travail en plein chantier.

Il est peu probable que Gervex ait consciemment « pompé » Van Eyck. Simplement, à cinq siècles de distance, il s’est heurté au même problème de cohabitation, dans un espace clos, entre un homme, une femme et un lit.

Chez Van Eyck, le sujet est le mariage chrétien. Pas question d’escamoter le lit, qui en est la condition juridique et l’accomplissement : il est le meuble par excellence du couple, leur maison à l’intérieur de la maison. Simplement, le jour, rideaux ouverts, il convient qu’il soit impeccablement fait, afin d’éliminer toute pensée impure.

Chez Gervex, le sujet est la prostitution, cet attentat à l’ordre établi : aussi le mobilier est-il en révolution. Le fauteuil déborde de fanfreluches. Le lit, vu de côté, occupe les trois quarts de l’espace, et son tissu bleu menace d’envahir ce qui reste : vers le haut avec les rideaux, vers la gauche avec le couvre-lit. Par son emplacement central et transversal, il rend impossible toute symétrie dans le couple, mais aussi empêche toute circulation dans le tableau : Rolla est cloué contre la vitre et Marion sur le coton de sa couche, papillon de jour, papillon de nuit.

Chez Van Eyck, le lit est la solution. Chez Gervex, il  est le problème.

4 Rolla trahit Gervex

11 avril 2011


Rolla Gervex Perspective

 

Un lit bien mal fichu

Visuellement, le lit donne une impression bizarre : sur la gauche, il semble assez étroit, plutôt un lit à une place ; sur la droite, les deux coussins prouvent qu’il est bien à deux places.

En regardant mieux le panneau qui constitue le pied du lit, le pilier du fond devrait monter nettement plus haut, jusqu’à la main de Rolla. Pour rendre cette anomalie moins visible, Gervex a camouflé la pomme de pin terminale sous le couvre-lit bleu.

 

Le point de fuite principal

Toute la partie droite du tableau, la table de nuit, les coussins, les bougies devant le miroir, est organisée selon un point de fuite principal, situé sur l’oeil de l’homme.

 

Le dernier regard de Rolla

Grâce aux fuyantes de la table de nuit, les bijoux sont donc directement connectés à Rolla, créant une ambiguité ironique : son dernier regard de regret est-il pour Marion endormie, ou pour les richesses dilapidées ?

L’interprétation non-cynique, conforme à l’esprit de Musset, est que ce dernier regard  joint le visage de Marion et ses bijoux. Réunissant les perles et le cou, le diadème et le front, symboliquement il la rhabille : Rolla, en définitive, ne regrette rien.

 

Le point de fuite parasite

La raison pour laquelle le lit apparaît mal dessiné est que le pied de lit obéit à un point de fuite différent, difficile à déterminer, mais en tout cas situé très à gauche en dehors du tableau.

 

Un trucage délibéré

Une entorse aussi énorme aux règles de la perspective est forcément délibérée. Quels effets Gervex en attendait-il ?

Si le pied de lit obéissait au point de fuite principal, le panneau ne se verrait absolument pas et la grille du balcon serait complètement dégagée, créant un espace libre sur la gauche. Le  point de fuite parasite a donc pour premier effet de faire apparaître un obstacle, qui « coince » Rolla contre la fenêtre.

Second effet : transformer le lit à deux places, côté Marion, en un lit à une place, côté Rolla : le lit d’illusionniste imaginé par Gervex matérialise la nature illusoire de la prostitution : attirer l’homme, puis l’éjecter.

 

L’homme piégé

Rolla nous apparaît, littéralement, comme un homme coupé en deux, privé de ses jambes.  Ejecté du lit, coincé dans la ruelle, il est incapable de retourner à son seul élément naturel qui est – comme nous le rappellent canne et chapeau – la rue.

Sauf à sauter par la fenêtre, seule issue que lui laisse la construction implacable de Gervex.

 

Un double point de vue

Le double point de fuite induit le possibilité de regarder le tableau de deux manières : soit en s’identifiant à Rolla, l’homme coincé. Soit en se plaçant très à gauche, en dehors du piège.

 

Un piège à quatre temps

Nous pouvons maintenant rassembler les éléments de l’analyse et, en lisant le tableau de droite à gauche, en quatre tranches verticales, expliquer comment la machinerie fonctionne.

Gervex Rolla Structure 

Premier temps : séduction

En bas à droite, les habits sur le fauteuil rappellent l’effeuillage initial, à savoir comment la femme séduit l’homme. Les bijoux « sortis » du chapeau rappellent la réciproque : comment l’homme séduit la femme.

Au dessus, le couple formé par la lampe de chevet et le rideau peut être vu comme une métaphore des amants à ce stade,  l’homme-voyeur et la femme qui relève ses voiles.

 

Deuxième temps : union

En bas, la canne copule avec les froufrous.

Au centre, le sexe de la femme organise l’espace.
Rolla Gervex Miroir
En haut, les bougies, leurs reflets et le miroir, fournissent de riches métaphores de la pénétration : tantôt devant, tantôt dedans.

 

Troisième temps : disjonction

En bas, la mule, virée du pied, a été jetée contre le sol.

En haut, l’homme a été jeté contre la vitre. La femme-miroir de l’acte II est devenue, à l’acte III, une vitre voilée qui ne se laisse plus traverser : l’homme est rendu à sa solitude, acculé contre son reflet.

Ainsi Rolla est un homme non seulement coupé en deux, mais dupliqué : une sorte de Janus sans jambes dont une face regarde son futur qui l’abandonne (Marion endormie) et l’autre son passé révolu (le miroir vide).

 

Quatrième  temps : élimination

En haut à gauche, la place est libre : on comprend que Rolla a sauté.

Au dessous, la courtepointe balancée hors du lit fournit un magnifique raccourci de la vie de débauche : couvrir, puis être rejeté.

Ou bien, sans craindre l’anachronisme, on peut s’amuser à y voir un gigantesque sexe mou, pré-freudien et pré-dalinien : tout ce qui reste après l’amour.

 

La grille de lecture

Le motif de la grille en fer forgé est assez remarquable :

en haut, il prend une forme de pique, à l’image du destin tragique de Rolla ;

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en bas, il prend la forme d’un coeur, à l’enseigne du métier de Marion.

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D’où l’idée de relire le tableau, cette fois, selon des couches horizontales.

 

La femme-sandwich

Sous le signe du pique, la couche supérieure retrace de droite à gauche, comme nous l’avons vu, les quatre temps de la dernière nuit  de Rolla : d’abord il a regardé (lampe) Marion qui se déshabillait (rideau) ; puis il l’a aimée (bougie, miroir) ; maintenant il la regarde dormir ; enfin, dans un instant, il sautera par la fenêtre.

La couche centrale, à l’enseigne du coeur, héberge le corps désirable de Marion.

La couche inférieure n’est marqué par aucun motif de ferronnerie révélateur : à la place, la signature Gervex. Cette couche héberge les amours virtuelles d’un homme et d’une femme, résumés à leurs vêtements. Marion et Rolla, pour sûr.  Sinon,  qui ?

Si Gervex avait pu signer en dehors du tableau, assurément  il l’aurait fait. En plaçant son nom le plus à gauche possible, il nous indique l’issue de secours et se pose, très clairement, comme celui qui ne se laisse pas prendre à son propre piège.

Mais en est-on si sûr ? En est-il, lui-même, si sûr ? A l’extrême droite de la souricière se trouvent les appâts qui déclenchent la mécanique. Emblèmes du débauché et de la prostituée, la canne et le corset évoquent insidieusement une autre situation tout aussi marginale, qui elle aussi  tire  ses revenus de l’art de séduire et de la force de provoquer : pourquoi ne pas y reconnaître un énième avatar des attributs du peintre, le pinceau qui embroche la palette ?

La tranche signée Gervex  prendrait alors une signification plus profonde. Plutôt qu’une copulation virtuelle entre Rolla et Marion , elle montrerait, dans sa crudité,  l’acte même de peindre : effeuiller la réalité, la prendre, et puis la perdre.

Et qui dit que Gervex ne portait pas de chapeau-claque ?

Gervex Rolla Synthèse
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